‹ Le comte de Montlosier et le gallicanismeChapitre 11 sur 36 · T LL (iALLlCANlSMli · texte numérisé non relu

T LL (iALLlCANlSMli

Paris et en fil sa nièce. Nous vîmes ensuite cette nièce en Auvergne, tout étonnés de cette parenté nouvelle, sur la nature de laquelle personne de nous ne pouvait se méprendre. Les états généraux ayant été convoqués et les événements de juillet étanl survenus, on pouvait facilement être effrayé ; l'abbé Delille le fut par-dessus tout. Je le rencontrai un jour aux Tuileries; il n'osait ni proférer un mot, ni lever les yeux sur moi. Il regardait de tous côtés pour voir si on l'observait et si on l'apercevait. Au 18 fructidor, les forces lui revinrent. Il eut le courage de fuir. Il se rendit en Suisse; de là, il écrivit à M. le comte d'Artois, qui l'avait toujours protégé. Les agents des princes virent dans la célébrité de l'abbé Delille une espérance d'appui pour le système absolu et pour leur haine contre le parti monarchien. Il écrivit contre nous, qu'on regardait comme les coryphées du parti, des lettres désobligeantes. Il avait rencontré Rivarol à Hambourg; depuis longtemps Delille et lui étaient brouillés, ils se raccommodèrent. Dans cette entrevue, l'abbé Delille, qui s'était mis à lui dire des choses aimables, finit par ce vers connu :

Je t'aime, je l'avon", et je ne te crains pas.

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Un lioimue d'esprit qui (Hait luvsent lit celle variante :

« Je le crains, jo l'avoue, et je ne l'aime pas. »

Voilà donc l'abbé Dclille en Angleterre. Il rendit d'abord visite à Malouet, qui le reçut lorl bien, puis à Montlosier, qui lui lil des reproches. Les lettres désobligeantes dont nous avons parlé lui avaient été envoyées de Londres. Delille du moins s'en excusait. Il parla de Rivarol. // a plus d'esprit que moi, ôh-'û, mais je r une mieux V alexandrin. Son auiour-propre se consolait ainsi de ses blessures.

On se rencontrait souvent, soit chez Malouet, soit dans la chambre de Chateaubriand, le jour des lectures.

Ici se place une aventure connue, mais que nous trouvons avec des détails amusants dans les papiers de Montlosier.

La lecture de Chateaubriand avait commencé; ce jour-là elle devait être plus importante. On s'aperçutque l'abbé Delille manquait. Après l'avoir attendu quelque temps, on pria Malouet d'aller • lie/ lui. Il demeurait dans le voisinage. Lally se juii^uil à Malouel. Ils trouvèrent l'abbé jlelille au

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lit. — « Au lit, mon ami! vous êtes donc malade? — Non pas, » répondit-il. En même temps il jetait sur mademoiselle Vaudechamp, la personne qu'il avait amenée de Stuttgart, des regards significatifs.

Pour comprendre cette scène, dont Malouet raconta ensuite à Montlosier les détails, il faut savoir quelle était la situation de l'abbé.

MM. Giguet et Michaud, libraires à Paris, avaient chargé Montlosier de traiter en leur nom avec l'abbé Delille pour tous ses ouvrages. La position de Montlosier n'était pas commode pour un négociateur. Il n'avait et ne voulait avoir avec Delille aucune intimité. 11 voulait encore moins en avoir avec mademoiselle Vaudechamp, dont l'abbé venait de taire sa femme. Nièce ou femme, elle était mal élevée *. Michaud, comprenant la difficulté que rencontrerait Montlosier, trouva un autre intermédiaire. L'affaire fut conclue au prix de six francs par vers et trente sous pour mademoiselle Vaudechamp. L'abbé, qui était un véritable enfant, en avait quelquefois l'activité et

1. Celai', dcllo que Rivarol, inécoiilcnt de ses manières, avait (lit : « L'abbé, puisque vous avez le droit de vous choisir une nièce, vous auriez dû la clioisir [)lus polie. »

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quelquefois la pares?(\ Tant que sa l'emnie avait été sa nièce, elle le ména^fail un peu; quiind ils furent mariés, elle le mena durement. On sait qu'un jour, lui ayant jeté à la tète un gros volume in-^", Delille le ramassa et lui dit : « Madame, ne pouriiez-vous pas vous contenter d'un in-8° ? » Elle avait tiiii par lui imposer une lâche. L'abbé, qui travaillait tous les matins dans son lit, devait avant de se lever avoir fait trente vers, et pour s'en assurer mademoiselle Vaudechamp prenait la précaution suivante : il y a un certain habillement que les Français ont appelé grossièrement culotte, mais que les dames anglaises appellent le petit vêtement, small cloth. Quand l'abbé avait fait ponctuellement sa tâche du matin, on lui apportait son petit vêtement et il pouvait se lever; sinon, non.

Ce matin-là, précisément, l'abbé n'avait pas travaillé; de plus, il avait eu de l'humeur toute la journée; partant, ])Ius de petit vêlement : il était enfermé dans une armoire. Malouel arriva vers huit heures du soir et demanda grâce. On donna la culotte, et Delille put se lever et rejoindre ses amis *.

1. Delille partit bientôt après pour Paris, fatijjué qu'il était du

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Un cliauLteinenl venait encore de s'opérer en France.

Bonaparte était devenu premier consul. La guerre à outrance aiuenail le despotisme militaire et la défiance de la liberté. Encore une fois le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire allaient être absorbés par l'exécutif Pift était à bout de forces; son pays, après avoir traversé la crise monétaire et les révoltes dé la flotte àPorts- - mouth et à Sheerness, finissait par rester seul dans la lutte. La victoire de Marengo et le traité de Lunéville laissaient en effet l'Angleterre sans un allié de quelque importance sur le continent européen. Après dix-sept ans de ministère, Pitt songeait à se retirer. La haute émigration, de son côté, voyant le despotisme s'établir en France, était désireuse de rentrer et de revendiquer ses biens confisqués.

Déjà, pendant le Directoire, lorsqu'on avait cru apercevoir quelque adoucissement dans les mesures de rigueur conli'c les émigrés, plusieurs d'entre eux avaient cherché à négocier leur rapatriement. Malouet avait engagé ceux auxquels

séjour de Londres. Le libraire Bossange, qui vint vers ce tempslà passer quelques jours en Angleterre, le ramena en France.

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il s'intéressait, ci (|iii pdiivaiçiil ((nnpicr sur des proleclions,à l'aire des di'iiuuclics. C/éiait dillieile des deux côtes. A Londi'es, on clierchail à rendre suspects au gouvernement les émigrés qui demandaienl des passeporis; la seerétairerie d'Etat n'en accordait que sur la demande de l'évoque d'Arras, accrédité comme minislie de? piinees. Malouet raconte que MM. de la Tour-du-Pin et Gilbert des Voisins, ayant demandé leurs passeports au ministère ani;lais, lurent renvoyés, à l'évêque d'Arras. Comme ils ne le connaissaient pas, ils s'adressèrent à Malouet. Il alla avec eux trouver l'évêque, et lui dit que ces messieurs, voulant quitter Londres, avaient été étonnés d'apprendre que son consentement était nécessaire. L'évêque. sentant bien que ces prétentions ne pouvaient se soutenir, déclama contre 1(! découragement des émigrés qui n'avaient j)as la patience d'attendre la contre-révolution. « Quelle différence de rentrer dans votre pays en proscrits ou d'y rentrer triomphants! Vous, monsieur de Gilbert, vous lenoncez donc à occuper au Parlement la charge de monsieur votre père? car ce n'est pas d'un émigré apostat qu'un i'era jamais un président à mortier. »

Qu'on lise dans les Mémoires de Malouet celte conversation, et l'on verra quels étaient, même en 1800, les projets, les combinaisons de ceux qui attaquaient avec acharnement les constitutionnels.

Mallel Du Pan vivait en Angleterre depuis 1799, il avait fondé le Mercure britannique; il comprit que ses amis eux-mêmes étaient las de l'exil. Si longtemps d'accord avec eux sur l'appréciation de la Révolution et sur les moyens à lui opposer, il les voyait, découragés par la calomnie, réduire insensiblement leur espoii' à une organisation nouvelle de la France qui leur offrît une ombre de repos et quelques débris de leurs propriétés. Les constitutionnels se rapprochaient chaque jour des whigs et voulaient comme eux la paix.

En même temps que Mallet Du Pan s'isolait ainsi de ceux qui jusqu'à cette heure avaient reçu ses conseils, il nous apprend que, depuis le 18 brumaire, les royalistes exaltés et le comte de Provence lui-même ne voulaient absolument voir dans le vainqueur du Directoire que le mandataire du roi légitime, préparant sa rentrée à Paris. Voilà ce qui se répétait dans les allées des parcs et dans les salons du quartier de l'Ouest. Était-ce illusion sincère ? N'était-ce pas plutôt chez quel-

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qut's éinigrt'S une sorte de justilication de leur fuluie conduite? Le plus excédé de rAngIclerre, parmi eux, était Cazalès.

Il laissa jusqu'au dernier jour aux hommes disliui^ués qui rapidochèrenl une iuipiession ineflarable.

Les papiers deMonllosier le font l.uen connaître. « J'avais une telle idée de Cazalès et de tout ce qu'il y avait en lui de trésors à son insu même, que, s'il m'avait dit : « Montlosier, veux-tu venir )> avec moi en Vendée? je serai le premier, tu seras » le second ! » je l'aurais accepté à l'instant môme. Je lui aurais peut-être demandé à connaître ses pleins pouvoirs; s'il m'avait répondu : e Je n'en ai » pas, je les prendrai, >) je Taurais suivi loutde même, tant j'avais de confiance en ce qu'il y avait en lui de fécondité, d'habileté et d'éneigie. »

Jamais Cazalès n'avait voulu entrer dans auciii) détail sur les folies des i"oyalistes; il se contentait de hausser les épaules. Quoiqu'il n';q>p;irtînl ]ias aux idées de la monarchie conslilulionnelle, il traitai! fort bien Malouet et Montlosier.il détestait Lally; mais sa bêle noire c'était Rivarol. Malouet avait été le témoin d'une scène vraiment étrange dont nous avons le récit.

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Le lord-maire, à son dîner d'installation, avait invité les hauts personnages étrangers. Malouet se trouvait placé à table entre Cazalès et Rivarol, et faisait la conversation tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre. Quand il parlait à Rivarol, Cazalès, à qui cela déplaisait, relonnmit Malouet de son côté : « Comment ! vous parlez à ce drôle-là? il est bien étonnant que le lord-maire ait admis un tel homme ici ! » Rivarol, s'apercevant que Malouet parlait à Cazalès, le retournait à son tour de son côté : Comment ! vous parlez à Cazalès? Cet homme a quelques fumées dans le ventre, mais pas une idée dans la tète. » — Malouet faisait tout ce qu'il pouvait pour les apaiser successivement : « M. de Rivarol, vous ne rendez pas justice à Cazalès, c'est un homme plein de talent et d'énergie. — .Allons donc, lui répondait Rivarol, un vase à digestion, voilà tout.» — Se retournant ensuite vers Cazalès, Malouet lui disait : « Vous n'appréciez pas convenablement Rivarol, il a quelquefois des traits de génie. Vous ne contesterez pas au moins qu'il a de l'esprit. — Oui, reprenait Cazalès, comme un garçon perruquier. » Tout le dîner se passa ainsi.

Montlosier faillit cependant perdre une amitié précieuse. Madame de Ronneuil ('lait venue, à Ira-

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v.'is beaucoup de dani,'ers, lejoindro Cazalès à Londres. Elle appaiicnail à la l'ainille d'Kspréiiiénii et était connue inliuiement de MonLlosier. La l'amiliarité établie entre eux porta ombrage à Cazalès; il le fit sentir à son ami, qui cessa de voir madame de Bonneuil, prélérant sauveijardei' son amitié.

Cazalès, comme nous l'avons dit, avait résolu de rentrer en France. Il écrivit à Kouché, qu'il connaissait. Dès qu'il eut reçu une réponse favorable,il alla en prévenir loid Liverpool, (pii l'entretint de son entrée prochaine au ministère. Montlosier, quand il apprit ces détails, témoii^na sa surprise à Cazalès de ses relations avec Fouché. «Bah! lui répondit-il, voilà comme vous êtes, vous autres ÎP'ouché est aujourd'hui le seul homme en France. On ne peut plus rien l'aire ((u'avec lui et [)ar lui. » Cazalès était décidiMiient bien d('grisé. Miillet (In Pan, (|ni se déliai! pins que jamais de Bonaparh', inonrait an contraire de consoiiii)tion et de travail à nidirniunl dans les bras de Lally.

Chateaubriand, voyant .sa petite socit-lé se dissoudre, obtenait un passeport du ministre de Prusse, sons le nom de Lassagne, habitant de

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Neuch;\tel,et accompagnait madame d'Agucsseaii. Il avait voulu, avant de quitter TAngleterre, voir George III et avait obtenu, pour quelques schillings, du concierge de Windsor qu'il le cachât quand le roi passerait. « Le monarque en cheveux blancs et aveugle parut, errant comme le roi Léar dans ses palais et tâtonnant avec ses mains les murs des salles. Il s'assit devant un piano dont il connaissait la place et joua quelques morceaux d'une sonate de Haendel. »

Les évêques émigrés étaient divisés sur la soumission au gouvernement consulaire. On n'a qu'à consulter les Mémoires de l'abbé Grégoire. Lally adressa au Courrier de Londres sur cette question quatre lettres dans lesquelles on rencontre des indications utiles à recueillir.

Montlosier, qui avait vu de près tout le haut clergé, ne gardait pas une opinion favorable de l'évèque de Saint-Pol de Léon, qui, au milieu de ses dépêches aux chouans, s'interrompait pour lire son bréviaire; ni de l'archevêque de Narbonne, qui avait une telle antipathie contre Necker, qu'un jour, un prêtre ayant parlé de Dunkerque, il s'enluil à toutes jambes croyant qu'on avait prononcé le nom du ministre; ni de l'arche-

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vrqiir de Bordeaux, Champion de Cicé, (|ui,dans ses projets de restauralion, pensait qu'on devait commencer par la restitution des biens ecclésiastiques. Son collègue, l'archevêque d'Ai\,ljoisgeiin, d'une Ame plus douce, ne pouvait cependant ni le voir ni même se trouver à côté de lui. Un jour, à une cérémonie funèbre, s'apercevant que Ms' de Bordeaux était présent, il s'était levé précipilamment au milieu de l'église })Our le laisser seul.

Pendant la durée des négociations du Concordat, l'hésitation continua. On peut consulter utilement, sur ce point de l'histoire ecclésiastique, le Mémoire des évêques résidant à Londres, qui parut en 1802.

Nous revenons à Montlosier. Il accepta une mission dont Tobjetétail de proposer à Bonaparte une souveraineté en Italie, s'il voulait favoriser le rétablissement des Bombons. Ce n'étaii sans doute qu'un prétexte pour approcher le premier consul.

Arrêté à Calais, conduit à Paris, enfermé au Temple, d'où Fouché le lit sortir au bout de Irente-six heures, il reçut l'ordre de retourner sous dix jours en Angleterre et de ne plus s'occu-

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per de sa nri^ociation. Pendant ce couit séjour à Paris, Talleyrand, devenu ministre des affaires étrangères, le reçut plusieurs fois, lui exposa la politique du premier consul, ses intentions de rendre aux émigrcs leui's biens non vendus et de rétablir l'église catholique.

Montlosier était de plus en plus exaspéré des injustices et des fautes de l'émigration. Il avait revu la patrie et ne voulait plus désormais vivre loin d'elle. Il revint donc en Angleterre avec le ferme désir de ne plus y résider que quelques semaines. L'esprit et le ton du Courrier âe Londres se modifièrent. Owel ne fut pas l'étonnemenl des royalistes lorsque, dans le numéro du 6 juillet, on lut la phrase suivante : « Toute la France civile et politique est aujourd'hui dans un seul homme. Quelles que soient nos prétentions publiques ou nos vœux secrets, c'est d'un homme qu'il faut tout attendre; c'est à un homme qu'il faut tout demander. »

La situation de Montlosiei' devenait intolérable. Il contrariait à la fois la politique du gouvernement anglais et rompait violemment avec l'émigration. 11 obtint sa radiation de la liste des émigrés et vint en 1801 établir son journal à

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Paris. Une Iransformalion rapide et absolue des mœurs, des conditions, des usages s'élail opérée. Une société nouvelle et vigoureuse pouss;iil à travers les ruines du vieux monde écroulé.

Montlosier pendant le Consulat et l'Empire. — Ses relations avec MM. de Barantc et avec madame de Staël. — Son livre De la Monarchie française.

Les premières années du règne de Louis XVill lurent une grande école politique, et les annales du parlement d'Angleterre n'ont pas de pages plus glorieuses que celles des sessions des Chambres françaises de 1817 à 1821,

Jamais les problèmes que la Révolution avait résolus en principe ne se posèrent plus nettement dans les faits; jamais on ne vit mieux combien les idées et les intérêts étaient irrévocablement unis. Contester les uns, c'était, pour la majorité de la nation, ébranler les autres, tant leur solidarité était étroite. Parlait-oii, par exemple, d'ôler aux maires et de rendre au clergé

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la lenue des registres de l'état civil, aussitôt les acquéreurs de biens nationaux s'alannaienl. L'ignorance des résultais définitifs de notre révolution, chez certains descendants des classes nobles, égalait l'ardeur de la défense et de la suspicion chez les plébéiens. Si les premiers en étaient encore à ne voir dans les événements accomplis qu'une révolte éternellement illégitime, la masse de la nation, au contraire, était unanimement convaincue que jamais bouleversement social ne s'était opéré par des doctrines qui renfermassent autant de vérités.

Ce n'étaient pas seulement les intérêts et les idées qui s'entie-choquaient, c'étaient aussi les vanités. L'ancienne société ou plutôt ceux qui lui survivaient reprenaient leurs dédains et leurs frivolités. La société nouvelle, se sentant inquiète de ses destinées, redevenait à sou tour iutolélanle et implacable dans ses rancunes; mais, cojiime elle savait (|u'cllc était la vraie France, elle avait les longues espérances; et elle attendait son heure, pleine d'une confiance inébranlable dans ses forces.

« Tant que j'ai vécu à Paris, écrivait Fiévée en 1816, je n'ai pu comprendre l'espiil de la Révo-

lution. Depuis que j'ai habité la province, j'ai tout compris, même que le danger pourrait se reproduire. » C'étaient, en effet, les départements qui donnaient le plus d'exemples de conilits entre les deux orgueils. Dans certaines villes, les rivalités et les luttes du cercle des nobles et du cercle du commerce ou du barreau prenaient une importance qui ravivait les animosités de classe à classe. Après s'être livrée aux mains de Bonaparte, la nation s'était crue du moins au terme de ses préoccupations égalitaires. Sa victoire avait été sur ce point si complète, qu'elle ne croyait plus au retour des privilèges. Elle était donc tout entière au travail et en pleine sécurité des droits conquis, quand on lui apprit qu'un parti rêvait la contre-révolution.

Pour la première fois, les ultra-royalistes se croyaient en situation d'oser. Ils regardaient la cour comme leur centre d'appui, et ils berçaient dans une atmosphère de présomptueuse ignorance leurs pensées de domination. Ils se figuraienl qu'ils poiirraienl ressaisir' le pays quand ils ne faisaient qu'achever de s'en séparer. Tandis qu'au delà de la Manche l'aristocratie visait à rester avant tout le patron du droit, chez nous elle

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persislail ;i iniVonnaître la nécessité d'Aho de son tiinps, el elle vivait presque dans l'isolemenl.

Ou s'aperçut alors (luc les changements qui s'élaient accomplis dans les mœurs el les habitudes depuis vingt-cinq ans étaient encore plus profonds qu'ils ne s'annonçaient au dehors. Le sentiment national et une incurable méfiance des tentatives contre-révolutionnaires ne faisaient (ju'un. Assez indifférente aux doctrines de liberté et, dans sa lassitude de vingt-cin(j ans de guerres, bornant son ambition à conserver ce qu'elle avait, la France fut presque prise au dépourvu; mais elle se mil vile debout.

Comme le privilège menaçait l'égalilé, les théories démocratiques recommencèrent à s'affirmer. Comme le passé voulait essayer de ressusciter, la société nouvelle chercha d'abord des armes dans ce passé môme. Le xviir siècle redevint à la mode. On réimprima Voltaire. Les chansons el les pamphlets circulèrent. Ce fut le moment de la grande faveur de Courier et de Déranger. A côté de ces noms populaires, d'éminents publicistescombattirenl d'une façon plus didactique, discutant pied à pied des doctrines ou surannées ou inconstitutionnelles, jet an I les Ijases de la

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science politique moderne et vulgarisant les théories du gouvernement représentatif. La tribune ne fut souvent que l'écho de cette polémique savante.

Le parti ultra-royaliste eut aussi ses théoriciens. Montlosier occupe dans leurs rangs une place à part, 11 en était toujours à ses idées de l'Assemblée constituante, gardant vis-à-vis des anciens émigrés des antipathies qu'ils lui rendaient bien, ennemi forcené de la démocratie, rêvant pour la noblesse française le rôle et les prérogatives de l'aristocratie d'Angleterre, appelant M. Royer-CoUard « Bailly» et M. Guizot « Thouret »; donnant libre carrière à ses critiques, à ses diatribes, à ses amertumes, dans sept volumes d'une lecture plus que difficile, mais où ne manquent cependant ni la science ni la verve.

Quand on a longtemps joui d'un bienfait, on en oublie facilement l'origine. Depuis que nous sommes en possession du gouvernement représentatif, nous avons été ingrats envers ceux qui, dès les premières sessions législatives, sous la Restauration, tracèrent et fixèrent les droits des Chambres, arrêtèrent la procédure parlementaire, établirent les règlements des discussions budgé-

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laires. D'incomparables hommes d'affaires se montrèrent alors. Les esprits de bonne loi, soucieux de connaître les conditions du gouvernement parlementaire, seront toujours attirés vers l'étude de cette époque, si pleine de passions et de vie et qui eut comme les rayons d'une seconde renaissance.

Dans la préface d'un livre aujourd'hui inconnu, les Mystères de la vie humaine, Montlosier fait connaître son mode d'existence à Paris durant le Consulat et l'Empire. Une autre source d'informations nous a été libéralement concédée et nous a permis de compléter les renseignements dont nous avions besoin pour éclairer d'un jour plus vif la figure de notre personnage.

Pendant trente années consécutives, Montlosier a échangé une correspondance suivie et intime avec M. Prosper de Barante, son compatriote, d'un tempérament diamétralement opposé au sien. Ils s'étaient connus en 180."]. M. de Barante père, après avoir été préfet de l'Aude, venait d'être appelé à la préfecture du Léman. Il avait attaché à son cabinet Prosper, son fils, jeune auditeur au Conseil d'p]tat. La mission qu'ils avaient à remplir était délicate. A côté d'eux, sur les rives du lac de

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Genève, venait d'être exilée madame de Staël.

Montlosier avait connu M. de Baranle père en Auvergne, au moment de la convocation des états généraux. L'amitié qu'il avait pour lui se reporta tout entière sur son fds. Non seulement il l'aima, mais, quoique plus âgé, il l'entoura de respect, tant Prosper de Barante, par sa justesse d'esprit, par la maturité précoce de son jugement, par ses rares facultés de discernement, par ses qualités de pondération, par sa dignité morale, avait su de bonne heure s'acquérir d'autorité. Montlosier, dès qu'il l'eut connu, le prit pour confident de ses pensées, sans jamais pouvoir lui faire partager ses convictions, mais aussi sans jamais avoir eu à regretter de lui avoir donné sa confiance.

Il avait définitivement quitté l'Angleterre et s'était fixé à Paris en mai 1802, Son amie madame de Montregard lui avait offert l'hospitalité dans son hôtel de la rue du Helder. 11 essaya de reprendre la publication du Courrier de Paris et de Londres.

Le prospectus, qui est daté du mois de juin, déclare que le principal objet du journal sera de bien faire connaître l'Angleterre; c'était une entreprise impossible avec une censure ombrageuse.

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