LE COMTE D K MONT LOS IKK
lique. Sans eux, peut-être, la France, au xvrsiècle, eût été en partie calviniste; mais, parleur énergie à combattre les empiétements du pouvoir ecclésiastique, ils avaient calmé les impatients et donné satisfaction à l'esprit français frondeur et inquiet. Monllosier, par certains côtés de son caractère énergique et hardi, leur ressemblait. 11 échoua cependant dans ses tentatives; c'est qu'il se trompa d'époque. Il vivait dans son cerveau avec une société chimérique, empruntant à l'ancien régime les lambeaux de sa robe mise en mille pièces et voulant les ajuster sur les épaules de la société nouvelle. La Révolution avait créé l'individu, le laïque, et elle n'avait assigné à. l'État d'autre fonction que celle de faire respecter les droits de chaque citoyen. Lamennais et de Maistre avaient bien compris qu'il devait alors s'opérer au sein de l'Kglise une concentration de force et de résistance inconnue depuis le moyen Age. L'éducation de Monllosier, ses antécédents, ne lui avaient pas donné cette perspicacité que le génie supplée. Avec une bonne foi incontestable, il était resté ce qu'il était à l'Age de trente-cinq ans.
Le Globe et l'école libérale.
Une autre école se fondait, représentée par un jiioupe de jeunes écrivains, philosophes, littérateurs, publicistes, apportant, dans l'examen de toutes les questions qui passionnaient les générations au milieu desquelles ils vivaient, un souffle de rénovation vraiment libéral. Ils étaient une douzaine d'hommes, tous destinés à jouer dans leur pays un grand rôle et à laisser un nom, Tiiéodore Jouffroy, Rémusat, Tanneguy-Duchâtel, Vitet, Dubois, et nous en oublions. Ils avaient créé le Globe.
Chacun des actes de Montlosier, de même que charune des publications de Lamennais, avaient été l'objet des appréciations indépendantes de cet
imporlant journal. Ne satisfaisant souvent personne, au milieu des colères et des surexcitations, applaudi ou injurié tour à loui- par les violents dr droite et de gauche, il n'en continuait pas moins son œuvre, supérieure à son époque. Celte revendication du gallicanisme, aussi bien que le triomphe prochain des doctrines ullramontaines, avait été jugée par les écrivains dont nous parlons à un point de vue peu compris et si digne pourtant de l'être, celui de la liberté. Dès les premiers moments du combat, dès la })ublication dulivre de Lamennais De la religion considérée dans SCS Rapports avec Vordre politique et civil, ils lui avaient dit : « Vous aurez beau faire; vous pourrez réorganiser la discipline; mais ce n'est pas seulement avec un changement de méthode que vous ferez une révolution dans les idées; il faut des hommes' supérieurs; il l'aul de la foi. »
La liberté pour tous, môme pour les jésuites, tel élail leur i ri. Il n'élail besoin ni d(3 prosciiplion, ni d'arièt de judicalure pour vaincre l'influence de la compagnie de Jésus : il fallait des livres et la neutralité du pouvoir. L'Église, n'ayant plus l'espoir d'imposer ses croyances par le glaive, se réduirait naturellement à la lutte intellectuelle, et
les inimitiés qu'elle excitait seraient apaisées ou seraient convaincues d'injustice.
D'après l'opinion de ces vrais libéraux, durant ces années de transition où rien du passé ne convenait et où l'on ne savait rien de ce que donnerait l'avenir, les jésuites ne pouvaient manquer de reparaître. L'introduction de leurs exercices dans la vieille Église de France était encore plus une nécessité du malaise des croyances religieuses que le résultat de leurs pratiques et de leurs menées. 11 fallait contempler ces variations sans s'en irriter ni les craindre".
Lorsque parut le Mémoire à consulter l'école philosophique, comme on l'appelait, fit plus d'une critique à Montlosier, tout en lui sachant gré de son courage. En tenant pour vrais tous les faits révélés par lui, le Globe concluait seulement que le pouvoir politique officiel n'était plus soumis aux mêmes influences.
Si la direction des affaires gouvernementales avait passé aux mains des amis du clergé, elle avait été fort réduite par la prépondérance toujours croissante que les classes moyennes avaient acquise dans la gestion des affaires. Parce que les jésuites dominaient la société sous Louis XIV, c'était une
erreur de croire que cela fut possible même sous Charles X; le monde avait changée. Que fallait-il donc faire pour se débarrasser du jonp: d'un parti impopulaire? Le signaler, disait M. Dubois. Quant aux arrêts des parlements, qu'ils dorment dans les greffes dos tribunaux avec les lois de colère! Il y aurait mauvaise grâce à répondre aux arguments par la censure et aux ergoteurs par la prison. C'est, en effet, un péril plus grand qu'on ne pense que d'emprunter à une civilisation que chaque jour on proclamait défectueuse et tyrannique des garanties qui coûtent tôt ou tard plus cher que ce qu'on veut sauver. L'inconséquence de Montlosier était de se récrier contre l'Eglise, qui, disait-il, invoquait le droit séculier et se prenait au corps au lieu de s'adresser à l'cspiit; et, quand, au contraire, il s'agissait de la noblesse, de devenir à son lour plus intolérant que les prêtres. 11 ne lui suffi.sait pas que la France reconnût le mérite des hommes distingués et obéît librement à l'ascendant de la raison et du talent; il fallait au gentilhomme féodal une hiérarchie matérielle, un culte des rangs, une aristofi-atie d'état.
Aussi la bataille que livra Montlosier ne fut-elle pas vraiment populaire dans le sens que nous don-
ET Lb; GALLICANISME. 301
nons aujourd'hui à ce mot. Les échos n'en retentirent pas au dehi des oreilles de la bourgeoisie. Quand la Dénonciation succéda au Mémoire à consulter, les principes du Globe furent encore plus blessés. L'ullramontanisme était une opinion comme le gallicanisme, comme je protestantisme et le déisme ; le droit de s'associer pour le triomphe de celte doctrine était inviolable, comme celui que M. Dubois et ses amis réclamaient pour la libre propagation de leurs doctrines philosophiques. La magistrature n'était et ne pouvait être juge que des actes. Est-ce qu'elle avait un rôle à prendre dans des querelles de science théologique et de divergence de principes? est-ce que les vieilles lois qui blessaient encore ses prérogatives sacrées n'avaient pas été de fait abolies par la charte nouvelle? Ainsi pensaient les quelques adeptes éclairés qui s'étaient placés courageusementau-dessusdespassionsdumoment.
Montlosier ne sentait pas assez, nous l'avons souvent fait remarquer, qu'il n'y avait plus de place pour le système des castes et des corporations. Pour ceux qui avaient bien lu son ouvrage Delà monarchie française, s'il poursuivait avec tant de rigueur le prêtre moderne, c'est qu'il voyait en lui un clerc rebelle au donjon; c'est qu'il voulait
oOl LE COMTE DE MONTLOSIEi;
faire prévaloir, même après la {{rvolulion, une sorte de privilège seigneurial.
Le jugemenl porlé par le Globe icnail, au cou- Iraire, aux seuls principes qu'il avait pris mission de faire prévaloir en toutes choses, en science politique comme en littérature el en religion, c'est-àdire la liberté pour tous. Il était facile, en effet, de voir ([u'on s'éloignait peu à peu de la tolérance et qu'on rentrait dans les anciens préjugés en invoquant des juges de la conscience et des tribunaux de doctrine.
Le Courrier fra)içais, dans un article du 2 août 18:Î0, avait posé comme axiome, que là où il va une religion d'État, l'État est juge. N'étaitce pas concéder avec ce système qu'un gouvemoment pouvait faire des confessions de foi et être juge des opinions? C'était en vertu de ce faux principe que Lamennais avait été traîné devant les tribunaux comme prévenu d'ullramontanisine. Il ne devail jtas y avoir pour la loi de vérilé religieuse unique. La loi n'était pas alliée, comme on l'avait dit; mais elle était neulie, indifférente en matière de dogme. La guerre de doctrine, qu'avaienl l'ail (3 les })liilosophes du xviii" siècle, avait été bien anlrcmeiit mortelle à l'intolérance que
l'appel aux inquisilions d'Etal et aux textes d'une législation surannée. Alors même qu'on croyait triompher matériellement des croyances ultramontaines sur lesquelles s'appuyaient l'entourage de Charles X et une partie de la droite de la Chambre des députés, il fallait revenir, en dernier ressort, à la discussion, à la lutte des idées. Autrement, n'était-ce pas manquer de confiance dans les progrès de l'esprit humain?
A mesure que la dispute se prolongeait sur les jésuites, la liberté religieuse gagnait enfin du terrain dans les âmes. Le droit d'association, si difficile à conquérir, se dégageait; qu'il s'agît de carbonari ou de jésuites, de prêtres ou d'ouvriers, on arrivait, dans le milieu éclairé dont nous parlons, à ne plus considérer comme devant tomber sous le coup de la loi que le complot politique et les infractions de police. 11 y avait loin de cette doctrine aux accusations de Montlosier, dont les plus fortes ne roulaient que sur des actes de foi.
C'était, il faut bien le reconnaître aujourd'hui, un tout autre esprit qui inspirait, le 17 mai 1828, M. Tanneguy-Duchàtel, quand il écrivait :
« Le principe fondamental des gouvernements représentatifs, c'est la liberté de la pensée et de
304 Lb) COMTb: I) H M ONT Lit SI Eli
tous ses modes de puLlicalion; la prédicalion religieuse est libre; aucune autorité n'enchaîne la science ; la discussion politique ne reconnaît d'autre limite que les bornes imposées par le besoin de protéger les droits des citoyens et de inainleiiir la tranquillité de l'État. Pourquoi donc, tandis que partout ailleurs la liberté règne, l'enseignement seul est-il esclave? »
Adversaire déclaré de tout ce qui pouvait ramener la France en arrière, ne voulant rien conserver des régimes abolis par les Droits de l'Homme et par la Charte constitutionnelle, le Globe avait été souvent impopulaire; souvent il avait effrayé même ses amis en proclamant les droits d'ennemis qui ne respectaient pas les droits des autres; mais il voyait clairement que la cause de l'avenir ne pouvait être désormais que la cause de la liberté. Elle était tôt ou tard le seul remède efficace au mal et c'était elle qu'il fallait fonder à jamais.
Lorsque la pétition de Montlosicr fut discutée à la Chambre des pairs, toul en rendant justice à la vigueur avec laquelle le noble vieillard poursuivait une guerre qu'il croyait juste, M. Dubois, au nom de ses collaborateurs, avait été sensible au reproche de niaiserie prodigué aux partisans sincères et
consciencieux de la libcrlé. II n'avait pu se décider à accepter ce qu'il considérait comme une injure tant qu'on ne lui aurait pas prouvé rationnellement que le droit commun ne devait pas être le but de la société moderne. Lorsque la décision de la Chambre des pairs sur cette question des jésuites, qui avait valu au Globe tant d'inimitiés, fut connue, il publiait le lendemain ces lignes courageuses :
« Nous ne nous croyons pas battu; nous avons soutenu un principe éternel. Quelques écrivains, qui nous ont combattu avec plus d'amerlume que de raison, nous reprochent aujourd'hui avec une sorte de triomphe l'argumentalion du cardinal de la Fare.« Voyez,» nousdisent-ils,((c'estvousquilui » avez fourni des armes ! » A cela nous répondrons : Tant mieux! C'est quelque chose de voir, à la face du pays, un cardinal défendre le principe de la liberté de tous les cultes, et la pourpre romaine se chercher un abri sous les dogmes politiques de Franklin et de Jeflerson. »
Yoiià cinquante ans que ces lignes ont été publiées; elles sont plus vraies que le premier jour. Le gallicanisme, comme croyance générale, a disparu. La libcrlé plus complète des cultes a modifié essentiellement les anciens rapports de l'Kglisc et