‹ Le comte de Montlosier et le gallicanismeChapitre 30 sur 36 · CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND

Quoiqu'il fût arrivé à l'âge où les hommes ont besoin de repos, Chateaubriand avait recommencé la polémique qu'il avait entreprise, sept ans auparavant, dans le Conservateur. Il se sentait rajeuni par ses haines toujours croissantes pour M. de Villèle et M. de Corbière. C'est au milieu des luttes soulevées par les différents projets de loi contraires aux libertés publiques, que Montlosier était venu le solliciter de s'enrôler avec lui pour livrer bataille aux jésuites.

il lui écrivait le ^8 décembre 18:25 :

Ne derelinquas amicum anliquum.

« Mon cher ami, ces paroles ne sont pas seulement

ET LK G.VLLir-ANISMK. 337

d'une baille antiquité, elles ne sont pas seulement d'une haute sagesse : pour le chrétien, elles sont sacrées. J'invoque auprès de vous tout ce qu'elles ont d'autorité. Jamais entre les anciens amis, jamais avec les bons citoyens, le rapprochement n*a été plus nécessaire.

» En vous adressant ces paroles, je n'ignore pas qu'elles seront reçues par un cœur que l'ingratitude et l'injustice ont navré ; et cependant je vous les adresse encore avec confiance, certain que je suis qu'elles se feront jour à travers les nuées... Oui, mon ami, la France vous doit. Il faut qu'elle vous doive encore davantage; elle a recouvré de vous l'amour de la religion de ses pères. Il faut lui conserver ce bienfait! Et pourcela,ilfautla préserver de l'erreur de ses prêtres, préserver ces prêtres eux-mêmes de la pente funeste où ils se sont placés. — Mon cher ami, vous et moi n'avons cessé depuis longues années de combattre. C'est de la prépondérance ecclésiastique se disant religieuse qu'il vous reste à préserver le Roi et l'État. Dans les anciennes situations, le mal avec ses racines était au dedans de nous! on pouvait le circonvenir et s'en rendre maître. Aujourd'hui, les rameaux qui courent au dedans ont leurs racines au dehors*

;l< LE COMTE DE MONTLOSIKK

Des doctrines couvertes du sang de Louis XVI el de Cluirles I" onl consenti à laisser leur place à des doctrines teintes du sang de Henri IV elde Henri 111. Ni vous ni moi ne supporterons sûrement cjt étal de choses. C'est pour m'unir à vous, c'est pour recevoir de vous une a]»probalion qui m'encourage; c'est pour vous olïrir, comme soldat, mon cœur el mes armes que je vous écris.

T> C'est dans ces sentiments d'admiration pour vous et d'un véritable dévouement que je vous im])lore avec tendresse el aussi avec respect.

Plus sceptique, dominé par le senlimenl de son orgueil froissé, Chateaubriand n'avait donné dans sa répDnse que la seconde place aux préoccupations gallicanes. Les déclamations antijésuitiques lui iiaraissaienl banales et usées. La première place dans cette âme était à l'irascibilité.

Qu'on en juge par cette lettre :

« Mon chci ami,

s> M, de Villèle, que j'aimais sincèrement, cordialement, a non seulement manqué aux devoirs

KT LE C.ALLICAM.SMli. 330

de l'amitié, aux marques publiques d'allacliemcnt que je lui ai données, aux sacrifices que j'avais faits pour lui, mais encore aux plus simples procédés.

)) Le roi n'avîiil plus besoin de mes services; rien de plus naturel que de m'éloigner de ses conseils; mais la manière est tout pour un galant homme, et, comme je n'avais pas volé la montre du roi sur sa cheminée, je ne devais pas être chassé comme je l'ai été, j'avais fait seul la guerre d'Espagne et maintenu l'Europe en paix pendant cette période dangereuse ; j'avais par ce seul fait donné une armée à la Légitimité, et, de tous les ministres de la Restauration, j'ai été le seul jeté hors de ma place, sans aucune marque de souvenir de la couronne, comme si j'avais trahi le prince et la patrie : M. de Villèle a cru que j'accepterais ce traitement, il s'est trompé, j'ai été ami sincère, je resterai ennemi irréconciliable. Je suis malheureusement né : les blessures qu'on me fait ne se ferment jamais.

> Mais en voilà trop sur moi. Parlons de quelque chose plus important. J'ai peur de ne pas m'entend rc avec vous sur des objets graves et j'en serais désolé! je veux la Charte, toute la Charte,

340 LE COMTE DK M 0 N TLO S 1 E 1'»

les libertés publiques dans toute leur étendue. Les voulez-vous?

» Je veux la religion comme vous; je hais comme vous la congrégation et ces associations d'hypocrites qui transforment mes domestiques en espions et qui ne cherchent à l'autel que le pouvoir. Mais je pense que le clergé, débarrassé de ces plantes parasites, peut très bien entrer dans un régime constitutionnel et devenir môme le soutien de nos institutions nouvelles. Ne voulez-vous pas trop le séparer de l'ordre politique? Ici, je vous donne une preuve de mon extrême impartialité : le clergé, qui, j'ose le dire, me doit tant, ne m'aime point, ne m'a jamais défendu ni rendu aucun sei^ vice; mais qu'importe? Il s'agit d'être juste et de voir ce qui convient à la religion et à la monarchie.

» Je n'ai pas, mon vieil ami, douté de votre courage; vous ferez, j'en suis convaincu, tout ce qui vous paraîtra utile, et votre talent vous garantit le triomphe. J'attends vos nouvelles communications et j'embrasse de tout mon cœur mon fidèle compagnon d'exil.

Page 1