CHATEAUBRIAND
Il conduisit Montlosier à l'Abbaye-aux-Bois. Bien
que Montlosier eût dit un jour à madame Récamier qu'elle pouvait comme don Diègue, compter sur cinq cents amis, il était, nous le savons, de ceux qui n'avaient pas eu besoin d'être guéris. Cette véritable magie qu'elle possédait et qui lui avait permis si souvent de convertir l'amour en amitié, le rude Auvergnat n'avait pas eu besoin de s'y soustraire. Il était resté sur la réserve et n'avait fait, pendant ses voyages à Paris, que de courtes apparitions dans son salon, depuis un grave incident que la correspondance de Benjamin Constant vient de nous révéler.
Durant les Cent-Jours, au moment même de leurs meilleures relations, une querelle s'était engagée, un soir, devant madame Récamier entre l'auteur d'Adolphe et celui de la Monarchie française, sur les privilèges de la noblesse.
La discussion s'envenima, et il échappa à Montlosierdes paroles outrageantes. Un duel fut immédiatement arrêté. Montlosier fut blessé à la main de manière à ne pouvoir plus tenir son épée ; les deux adversaires se réconcilièrent sur le terrain. Mais beaucoup de bruit s'était fait autour de celte querelle; la police de l'Empire était plus ombrageuse que jamais ; madame Récamier, suspecte à cause de
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sa courageuse amitié pourmadamc de Staël, pouvait être inquiétée. Benjamin Constant était bien aise aussi, à l'abri de l'éventualité d'une mort tragique, de glisser dans des adieux solennels l'expression d'une tendresse qui pouvait s'avouer.
Deux lettres furent par lui écrites avant le duel. L'une à l'empereur, datée du 28 mai, dans laquelle il s'efforçait de prévenir les impressions fâcheuses qui pourraient être données contre la personne chez qui la querelle avait eu lieu. Cette épître se terminait par ces mots :
« Je regrette, sire, d'avoir eu si peu de temps pour vous prouver mon zèle. J'emporte au tombeau une profonde reconnaissance, et mes derniers vœux pour deux choses inséparables, la gloire de votre Majesté Impériale et la liberté de la France. »
Mais la seconde lettre, celle adressée à madame Récamier, est une dernière déclaration d'amour.
(( Si vous m'aviez seulement aimé d'une amitié tendre, disait-il, j'aurais tout sacrifié, même l'honneur. Je serais heureux, si vous m'aimiez; môme au milieu du blAme universel, je tacherai que rien de tourmentant ne vous atteigne. Si M. dcMontlosier est tué, je réponds bien que rien ne vous atteindra... Adieu ; je vous ai bien tendrement,
quoique bien inutilement aimée, et, si je meurs, ce sera en vous aimant et en faisant des vœux pour vous. Vous avez été souvent dure, et j'ai peine à concevoir que, m'étant réduit à une simple amitié, mon afTection n'ait eu pour vous que si peu de valeur. Mais je vous dois de voir avec indifférence toutes ces chances. Rien ne peut me faire souffrir comme j'ai souffert par vous. Adieu ; je vous aime autant que jamais. Soyez heureuse! »
C'était le tour de Montlosier. Sa lettre à madame Récamier, datée du même jour, est celle d'un homme du monde qui s'excuse d'avoir troublé la paix d'un salon de bonne compagnie. La lettre se termine ainsi :
<f En laissant de côté des imputations et des révélations qui me paraissent inexplicables, je dois convenir au moins que la conduite de M. de Constant envers moi, comme homme d'honneur, a été parfaite en tout point... Nos démêlés sont terminés; il me reste actuellement à traiter avec vous : j'en reviens pour cela à mes excuses, à mes regrets et à ma véritable douleur d'avoir pu un seul moment vous affliger et vous contrister. Je vous prie de faire part de ces sentiments aux dames qui étaient avec vous et de continuer de
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recevoir avec volro bonté accoutumée rhomma<;c (les respectueux sentiments, avec lesquels je suis depuis longtemps, madame, votre très honoré cl très obéissant serviteur. »
Lorsque Monllosicr, bien des années après cet événement, revint à l'Abbaye-au-Bois, la société s'y était renouvelée; Benjamin Constant venait de mourir, ruiné et triste; madame Récamier, tout entière au culte de M. de Chateaubriand, enchaînait aux pieds de Tidole vieillie les jeunes amis qu'elle recevait.
S'il ne fréquentait pas le monde nouveau qu'il ne comprenait plus, Montlosier parut assidûment aux séances de la Chambre; il prit pari à quelques-unes des importantes discussions, à celle de la loi sur l'instruction primaire, à celle du budget de IS.'jS, à celle de la loi sur l'administration départementale.
Esprit inculte et incohérent, il s'y montra souvent confus, mais toujours fécond en ressources. Un lien commim unit ses diverses harangues : la crainte de l'intervention du clergé dans les affaires civiles. L'orateur s'élevait plus particulièrement contre la disposition légale qui établissait le curé, dans chaque commune, membre de droit
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du comité de surveillance des écoles. Monlîosier est tout prêt déjà à accuser le nouveau gouvernement d'entrer à l'égard du clergé dans les mêmes voies que la Restauration.
Après la révolution de Juillet, la réaction contre les menées et l'influence du clergé avaitcependant ■été plus que violente. Des églises avaient été profanées, l'habit ecclésiastique insulté. Les débats sur le budget des cultes en 1832 avaierU, été l'écho des animosités qui avaient survécu à la défaite. Mo-ntlosierne comprit pas la transformation que les événements politiques déterminèrent dansl'ultramontanisme. L'Association fondée par Lamennais pour la défense de la religion devenait l'association pour ladéfensede la liberté religieuse, elipariicuVièvemeni •de la liberté de V école. U Avenir était créé pour répandre ces idées. M. Dupin essayait bien, dans ses •écrits com.me dans ses discours, de rendre aux maximes de l'ancienne France tout leur prestige. 11 ne pouvait rendre la vie à des croyances. Le gallicanisme était plus civil que religieux; un parti catholique laïque se formait et prenait pour drapeau ces paroles du journal V Avenir : « Nous repoussons avec dégoût les opinions qu'on appelle gallicanes parce qu'elles consacrent l'anarchie dans
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la société spiriliiellc et le despolisnic dans la sociélé politique. >
Le gouvernement, par la bouche de M. Guizot, traça les règles de sa conduite dans cette mémorable séance , où l'amondement de M. Dubois sur la suppression des bourses ecclésiastiques fut débattu.
« Quand je repousse cet amendement, dit le grand oraleur-en 183:2, ce n'est pas que je me fasse illusion sur le rôle et les dispositions de la majeure partie du clergé dans la lutte qui s'est engagée depuis 89 pour l'établissement d'un gouvernement libre. Je n'ai à ce sujet aucun motif personnel d'erreur. Je sais tout ce que cette influence a eu d'hostilité au progrès des idées et des institutions nouvelles. Je sais ce qu'il peut y avoir en elle de malveillance pour la révolution de Juillet. Je comprends que la France ait contre une grande partie du clergé des motifs fort naturels de lancuncs et des raisons fort légitimes de défiance. Ce n'est pas le point de vue sous lequel on doit considérer la question. Ce ne sont pas les souvenirs du passé, ce sont les intérêts et les besoins du présent qui doivent régler notre conduite.
> La situation du clergé est bien changée :
comme pouvoir politique, sa défaite est complète. Le clergé n'a pas été expulsé de France avec Charles X; mais, comme pouvoir politique, il n'a pas moins été détrôné que lui. »
Montlosier persistait à penser que les temps présents étaient les mêmes que les temps passés. Il écrivait à M. Dupin : « Le premier article de la loi sur l'Instruction primaire comprend l'instruction religieuse dans les fonctions qui appartiennent au gouvernement : c'est une erreur. L'instruction religieuse appartient au prêtre et non à l'instituteur primaire. » .On a depuis et souvent, emprunté à Montlosier cette pensée, sans constater l'origine.
Non content de parler à la tribune, où l'excentricité de quelques-unes de ses idées avait, il faut le reconnaître, diminué son autorité, Montlosier toujours inquiet sur la puissance du corps sacerdotal, publiait encore en 1838 un dernier factum intitulé : Du prêtre et de son ministère dans l'état actuel de la France. 11 attaquait les refus de communion ; il ne pouvait comprendre le droit moderne, c'est-à-dire la société civile souverainement maîtresse chez elle, comme leprêtre, libre dans son for intérieur et dans l'Église. Sa mort devait précisément être l'occasion d'une ardente polémique sur
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ces droits respectifs, encore mal limités par la liberté naissante.
Ce lut dans le mois d'octobre 1838 que Montlosier sentit les premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter.
Il était encore vigoureux, et qui le voyait passer la tête haute, presque toujours découverte, le corps droit, la mine résolue et fière, était l'rappé de son grand air. L'intelligence restait plus forte qu'éclairée, plus élevée qu'étendue. Mais la passion, la passion intense, enflammait encore tout son être et ranimait les organes affaiblis. L'âge n'avait pas éteint le regard. Le courage, et le mépris de la mort n'avaient pas baissé en lui. C'était bien le représentant de cette race héroïque qui montait à l'échafaud, comme elle montait à l'assaut. Jamais il n'avait reculé devant un coup d'épée. Sans être batailleur, il avait pris, de l'ancienne éducation aristocratique, cette intrépidité et cette confiance en soi-même qui forment les races militaires. Son énergie fit ses preuves môme à soixante-quatorze ans.
A l'académie deClermont, dont il était président, un bel esprit s'était avisé de faire circuler un grossier quatrain contre l'auteur du Mémoire à
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consulter. Un de ses parents avait répondu par quatre lignes de prose. Monllosicr apprend celle démarche. « Je vous remercie, dit-il à son parenl, de ce témoignage de dévouement; mais j'ai deux bras qui ont trent£-sept ans chacun. Ils sont encore capables de supporter l'épée ou le pistolet. «Et déjà, nous raconte un témoin, il courait chez l'homme au quatrain. Des amis intervinrent, satisfaction fut donnée.
Cette verdeur extraordinaire, ill'avait employée, dans l'intervalle des sessions parlementaires, à achever le défrichement des landes de Randanne. Le dernier défenseur des idées féodales avait passé de longs hivers au milieu des montagnes, dans une baraque en bois qu'il avait transformée très tard en maison rustique. C'était sur les murs de cette ferme, sans tourelles et sans créneaux, que le comte de Grammont, qui la visitait en se rendant auMont-Dore, avaitgravé spiriluellementcesmots : « Féodalité du xix' siècle. »
Cependant les signes précurseurs de l'éternel repos se montraient. Les dernières lettres de Montlosier Irahis'saient les pressentiments secrets du dernier sommeil. Le 13 octobre, il écrivait à l'un de ses plus éminents amis :