‹ Le comte de Morcerf, drame encinq actes et dix tableaux, de MM. Alex. Dumas et Aug. Maquet. 5e partie de Monte-Cristo. [Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théatre de l'Ambigu-Comique, le 1er avril 1851]Chapitre 21 sur 82 · LE COMTE DE MORGERF · texte numérisé non relu

LE COMTE DE MORGERF

oublier parfois, celui d'j l'àme se souvient toujours.

ALBERT

Et quel est le temps le plus éloigné dont vous puissiez vous souvenir?

IIAVDÉE.

Je marchais à peine. Ma mère, que l'on appelait Vasiliki, (iivec ûerU') Vasiliki veut dire royale» ma mère me prenait par la main, et toutes deux, couvertes d'un voile, après avoir mis d'abord au fond de la bourse tout l'or que nous possédions, nous allions demander l'aumône pour les prisonniers, en disant : Celui qui donne aux pauvres prête à l'Eternel ! Puis, (juand notre bnurs '. était pleine, nous rentrions au palais, et sans rien dire ù mon père, nous envoyions tout cet argent qu'on nous avait donné, nousprenant pourde pauvre» femmes, à l'hégoumenos du couvent, qui le répartissait entre les pri.-.onniers.

Et à celte époque quel âge avicz-vous':'

HAVDÉE.

Troi> ans!

ALBERT

Ainsi, votre pèlerinage pour les prisonniers est votre premier souvenir? Quel est le second?

IIATDÉE.

Le second? .le me vois sous l'ombre des sycomores, près d'un lac dont j'aperçois encore, à travers les feuilles, le miroir tremblant; contre le plus vieux et plus touffu de ces arbres, mon père était assis sur des coussins; cl moi, faible enfant, tandis que ma mère était couchée à ses pieds, je jouais avec sa barbe blanche, qui descendait sur sa poitrine, et avec le cangiar à poignée de diamant, passé à sa ceinture. Puis, de temps en temps, venait un Albanais, qui lui disait quelques mots, aux- (|uels je ne faisais pas attention, et auxquels mon père répondait du même son de voix : Tuez 9u faites grâce.

ALBERT

C'est étrange, en vérité, d'entendre sortir de pareilles choses de la bouche d'une jeune fille, en se disant • ceci n'est point une fiction. Et avez-vous encore quelqu'autre souvenir?

llAYDliE.

Un troisième, un dernior. Un souvenir terrible, celui-là; épargnez-le-moi.

MOXTE-CRISTO.

Non; dis.

HAVDÉE.

Je me rappelle une nuit obscure comme celle d'un souterrain. Mon père nous avait cachés là, toutes ses femmes, ses enfans. On vint nous chercher; ma mère et moi, nous

montâmes vers le jour, puis on nous conduisit à un l<iosque, situé au milieu d'un lac. Quand nous arrivâmes, la voix de mon )ière(onnail; ma mère s'arrêta toute frissonnante derrière une porte, collant son œil aux fontes decettc porte; une ouverture était devant le mien, je regardai; mon père était couché sur sa peau de lion. l^ne trentaine de Palikares, restés fidèles, jse tenaient à ses côtés. Tout autour du kiosque, étaient des barques chargées de soldats —Que voulez-vous? criait-il à des hommes qui tenaient un papier avec des caractères d'or tracés à la main— Ce que nous voulons, dit l'un d'eux, c'est te communiquer la volonté de Sa Hautesse ; vois- tu ce firman ? — Eh bien ! que demande-l-il?— Il demande ta tète!— Mon père poussa un éclat de rire plus effrayant que n'eût été une menace, et il n'avait pas encore cessé, que doux coups de pistolet étaient partis de ses mains et avaient tué deux hommes. Les Palikares qui entouraient m m péri? firent feu, et la chambre se remplit de fumée et de flammes. A l'instant même, le feu commença de tous côtés, et les balles vinrent trouer les planches au'our de nous. Oh! qu'il était grand, le visir Ali-Tebelin, mon père! comme ses ennemis fuyaient! Quand tout à coup une détonation sourde se fit entendre, et le parquet vola en éclats tout autour de mon père. Un traître avait introduit les ennemis dans une salle bas.-ie, et ils tuaient à travers le plancher; mon père rugit, enfonça ses doigts dans les trous des balles et arracha une planche toute entière. Mais, en même temps, par cette ouverture, vingt ceups de feu éclatèrent, et la tlamme, jaillissant comme d'un cratère, gagna les tentures qu'elle dévora. Au railieu de tout cet affreux tumulte, au milieu de ces cris terribles, deux coups, plus distincts entre tous, deux cris, plus déchirans entre tous les cris, me glacèrent de terreur. Ces deux explosions avaient frappé mortellement mon père, et c'était lui qui avait poussé ces deux cris, et, cependant il était resté debout, mais chancelant, soudain le plancher craqua tout entier; mon père tomba sur un genou; vingt bras s'allongèrent, armés de sabres, de pistolets, de poignards; vingt coups frappèrent à la fois un seul homme, et mon père disparut dans un tourbillon de feu, comme si l'Enfer se fût ouvert sous ses pieds. Je me sentis rouler à terre; c'était ma mère qui s'abîmait évanouie. Oh! mon Dieu!

Repose-toi, chère enfant! et reprends courage en songeant qu'il y a un Dieu qui punit les traîtres.

ALBERT

Oh! voilà une épouvantable histoire, comte,

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