LE COMTE DE MORCRRF
la femme qui a épousé cet homme, mais que ne pardonne pas l'amant qui devait épouser cette femme. Eh bien, les Français ne se sont pas venges du traître, les Espagnols n'ont pas fait fusiller le Irsitre, Ali, couche dans sa tomb?, n'a point fait étrangler le traître! Moi, moi trahi, assassiné, jeté aussi dans une tombe, je suis sorti de cette tombe par la grâce de Dieu ! Je dois donc à Dieu de me venger ; il m'envoie pour cela, et me voici.
MF.RCÉnKS.
Oh! oui, vous avez raison! oui, vous èt'^s dans votre droit! oui, Dieu vous a commis la charge de punir! Mais pardonnez, Edmond, pardonnez pour moi, pour moi qui vous en Mipplie à genoux.
MONTE-CniSTO.
Que je pardonne! Que je n'écrase pas cette race maudite! Que je désobéisse à Dieu, qui m'a suscité pour sa punition! Impossible, madame, impossible!
MIÎKCicUKS.
Edmond, mon Dieu! quand je vous appelle toujours Edmond, pourquoi ne m'appelezvous plus Meroédès?
IHOME-CRISTO.
Mercedes! Eh bien ! oui, vous avez raison, Mercedes ; oui, ce nom m'est doux encore à prononcer; et voilà la première fois, depuis bien longtemps, qu'il retentit si clair, ment au sortir de mes lèvres. Oh! Mercedes, volri-> nom, je l'ai prononcé avec les soupirs de la mélancolie, les gémissemens dff la douleur, le raie du désespoir; je l'ai prononcé glacé parle froid et accroupi sur la paille de mon cachot; je l'ai prononcé dévoré par la chaleur, et me roulant .sur les dalles de ma prison! .Mercedes! Quatorze ans j'ai soul'ierl, quatorze ans j'ai pleuré, quatorze ans j'ai maudit! Maintenant .je vous le dis, Mercedes, il est temps que je me venge !
JIERCKDl's.
Vengez-vous, Edmond, mais vengez-vous .-^ur les coupables. Vengez-vous sur lui, vengez-vous sur moi; mais ne vous vengez pas sur mon lilsl
M0>TI>CRIST0
Il est écrit : Les fautes des pères retomberont sur les enfans jusqu'à la quatrième génération. Puisque Dieu a dicté ces propres paroles à son prophète, pourquoi serais-je meilleur que Dieu?
MERCÈDfes.
Parce que Dieu a le temps et l'éternité, ces deux choses qui échappent aux hommes.
Ohl
MERCEDES
Edmond, depuis que je vous connais, j'ai adori> votre nom. Edmond, depuis i|ueje vous ai jierdu, j'ai adoré votre mémoire. Edmond, mon ami, ne me forcez pas à ternir celte pure et noble image, reflétée sans cesse dans le miroir de mon cœur! Edmond, si vous saviez toutes les prières que j'ai adressées à Dieu, tant que je vous ai espéré vivant et depuis que je vous ai cru mort! Que pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier et pleurer'.'.. Ecoulez-moi; pendant dix ans, j'ai fait chaque nuit le même rêve. On a dit que vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la pl.ice d'un prisonnier, que vous vous étiez glissé dans le suaire d'un mort; qu';)lors on avait lancé ce cadavre vivant du haut en bas du château d'If, et que le cri que vous aviez poussé en vous bri.sanl sur les rochers avait seul révélé la substitu tion à vos ensovelisseurs, devenus vos bourreaux, l'.h bien, Edmond, je vous le jure sur la léte de ce lils pour lequel je vous implore, pendant dix ans, j'ai vu, chaque nuit, des hommes qui balançaient quelque chose d'informe et d'inconnu au haut d'un rocher; pen dant dix ans, j'ai entendu, chaque nuit, un cri terrible, qui m'a réveillée frissonnante et glacée! Oh! moi aussi, Edmond, croyez -moi, toute criminelle que je fus, oh ! j'ai bien souffert !
Avez-vous senti votre père mourir de fuim en votre absence! Avez-vous vu la femme que vous aimiez tendre la main à votre rival, tandisque vous râliez au fond d'un gouffre''
MEBciiDÈS.
Non. Mais j'ai vu celui que j'aimais prêt à dL-veiiir le meurtrier de mon lils!
jMOTE-CRlSTO.
Mon Dieu! mon Dieu ! c'est tout ce que je pui.5 supporter; c'est plus que je n'en puis supporler! Que me demandez-vous'? que votre fils vive? Eh bien, il vivra! le lion estdompté, le vengeur est vaincu.
-MRBCKniîs port.nt la main d'Edmond à ses lè- \ie.-'.
Oli! merci, Edmond ! Te voilà bien tel que je t'ai toujours rêvé, tel que je t'ai toujours aimé: oh! oui, toujours aimé, maintenant je puis te le dire.
D'autant plus que le pauvre Edmond n'aura pas longtemps à être aimé de vous. I.e mort va rentrer dans la tombe, le fantôme va rentrer dans la nuit.
MERCEDES
Que dites-vous'?
Je dis que, puisque vous l'ordonnez, Mercedes, il faut mourir.