SCÈNE V
Les .AlBMEs, MOME-CKISTO.
MONTE-CniSTO.
L'exactitude est la politesse des rois, à cv i|u'a prétendu, je crois, un do vos souverainj: mais, quel que soit leur désir, elle n'est pas toujours celle des voyageurs. Cependant, mon cher vicomte, j'espère que vous excuserez, en faveur de ma borne volonté, les deux ou trois secondes de retard que je crois avoir mises à paraître au rendez-vous Cinq cents lii-ues ne se font pas sans quelque contrariété, en France surtout, où il est défendu, à ce qu'il parait, d^ battre les postillons.
ALBERT
.M. le comte, j'étais justement occupé à annoncer votiv \isite à quelques-uns de mes amis, que j'avais réunis à l'occasion de l,i promesse que vous aviez bien voulu me faire à RoTC, de venir déjeuner avec moi à Paris, le a.5 juin, à dix hmires et demie du mitin. J'ai l'honneur de vou' les présenter ; ce sont : M. le marquis de Chateaubrun, dont la noblesse remonte aux douze pairs, et doul les ancêtres ont eu leur place à la Table ronde; M. Lucien Debray, secrétaire particulier du ministre; M. Beau:hamp, terrible journaliste, effioi du gouvernement et délices de ses anus.
!HO>TE-CRiST0.
Messieurs, permettez-moi, je vous prie, un aveu qui îera mon excu.-:e pour toutes les inconvenances que je pourrai faire. Je suis é'rauger, mais étranger à tel point que c'est la première fois que je viens à l'aris. La vie française m'e,st donc tout-à-fait inconnue, et je n'ai.jusqu'à présent, pratiqué que la vie orientale, la plus antipathique à toutes les bonnes traditions parisiennes. Je vous prie donc de m'excuscr si vous trouvez en moi quelque chose de trop turc, de trop napolitain ou de trop arabe.
ALBEllT.
Et moi, M. le comte, je suis atteint d'une
crainte, c'est que la cuisine de la rue du Helder ne soit pa.s la votre. J'aurais dû vous demander votre goût et vous faire préparer quelque plat à votre fantaisie.
SÎOKTE-CHISTO.
Si vous me connaissiez davaBt.ngc, monsieur, vous ne vous préoccuperiez pas d'un soin prc-que humiliant pour un vojagcur comme moi, qui a successivement vécu avec du macaroni, à Nap'es, de la polenta, à .Milan, de l'oUa-podrida, à Valence, du pilaii, à Conslanlinoplc, du karick, à Calcutta, et des nids d'hirondelles, à Canton. Il n'y a pas de cuisine pour un cosmopolite comme moi ; je mange de tout et partout, seulement je mange peu, et aujourd'hui vous m'excuserez si je ne mange pas du tout.
ALEi-ar.
Comment, si vous ne mangez pas du tout?
MOSTE-CRISTO.
J'as'ais été obligé de m'écarter de ma roule pour prendre desrenseignemens aux environs de Nimcs, de sorte que j'rtais un peu en retard et n'ai point voulu m'arrélcr pour manger.
ALBEnr.
Mais vous avez mangé dans votre voilure, alors?
Non, j'ai dormi, comme cela m"arri\c quand je m'ennuie, sans avoir le courage do me distraire, ou quand j'ai faim sans avoir envie de manger.
BEAUC!1A.MP.
Vous commandez donc au sommeil, monsieur?
«ONTE-CKISTO.
Parfaitement ;
DF.BnAV.
Le comte a une recette pour cela !
ilOXTE-CRISTO.
Infaillible, monsieur.
Et peut-on savoir quelle est cette recette ?
MONTE-CSISTO.
0 mon Dieu oui, vicomte, c'est un mélange d'excellent opium, que j'ai été chercher mciinéms en Chine pour être certain de l'avoir pur, et du mei,l!cur halchicb, qui se récolte en Orient. On réunit ces deux ingrétîiens en portions égales et Ton en fait des espèces de pilules qui s'avalent au moment où l'on en a besoin, dix minutes après, l'eflfel est produit. B^:AltilASI^.
Et vous en portez toujours sur vou- ?
M0>1E CniîTO.
Toujours :