‹ Le comte de NetyChapitre 10 sur 42 · IX · texte numérisé non relu

IX

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Le comte de Nely, après une heure d'angoisses épouvantables, s'apercevant que 1 emiralem de Catane et ses cavaliers changeaient de direction pour explorer la montagne vers le bois, donna le signal du départ. La nuit s'avançait, les premières lueurs crépusculaires allaient poindre, îl était ufgeiit de dépasser avaht le levéf du

soleil la grande chaîne des monts pittoresques qui séparent le val de Mazzare du val des Démons. Cette chaîne borne au nord l'horizon de Xacca; on dirait une grande muraille ruinée au sommet, et fortement chargée de teintes bleues et violettes. Partout le voyageur trouve des lignes gigantesques et sévèses ; quelquefois, sur le revers d'un vallon écrasé par ces masses imposantes et désolées, l'œil aperçoit la masure d'un pauvre métayer qui se borne à cultiver un champ étroit embelli par un massif d'amandiers , de pistachiers et d'orangers; mais jamais il ne découvre un site riant, un paysage qui respire la joie. Dans ces contrées, tout annonce le

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Jourdan et ses compagnons niarchèrciit avec une rapidité extrême , et, laissant au couchant Calata-Bellota , forteresse occu-

pée par de la cavalerie sariasine , ils s'avancèrent hardiment vers les gorges et les collines désertes où vinrent plus tard s'établir, en i4^2et i483, apréslamortdeGeorgesCastriot, seigneur albanais, un grand nombre de familles grecques qui voulaient se soustraire au cruel despotisme des Turks. Voyant toute cette contrée déserte, ils s'arrêtèrent au milieu du jour dans une ville ruinée, et se reposèrent à l'ombre d'un beau portique grec '.

— - Les misérables Arabes doivent main-

• Quelques savants antiquaires veulent que ce soient les ruines de la fameuse Entella , ville phénicienne ou grecque ; d'autres prétendent qu'Entella existait près de Castel-Veterano , ce qui est plus probable. Quoi qu'il en soit, il a existé près de Contessa une ville dont il ne reste plus aujourd'hui que quelques ruines informes. Quand j'ai visité ces lieux , il m'a été impossible de déterminer l'enceinte de l'antitjue cité phénicienne , tant les hommes et les siècles l'ont ravagée. , j.^;] j^ ,^.,jij ^i uiuii-iq

tenant avoir perdu nos traces, dit Jourdan. Mes braves, rappelez votre courage , bientôt tout danger aura fui , nous serons sur les domaines de mon père'.

— ^ Vous êtes cruellement fatigué, mon noble maître, reprit Joanne; aussi ai-je résolu de m'emparer de la première mule que nous trouverons.

— Pas de violence , Joanne ; le malheur vient assez vite sans qu'on accélère sa marche ; si nous trouvons à acheter des mules sans crainte de voir s'àmeiltér une population, j'y consens; mais s'il faut recourir à la force contre quelque Sarrasin isolé , je

' Immédiatement après la prise de Palerme , Gaiscârd conféra à son frère Roger le titre de grand- comte de Sicile, qu'il conserva jtfs^ii^k sa mort. Ses sufccessëtirs prirent le titre de Rois. • o ' ^ '" - J ' : '-*• ^

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m'y refuse. Je préfère aller à pied jusqu'à Palerme.

— Voyez si ces coquins suivent le même système, mon seigneur?

— Les Normands sont des civilisateurs et non des barbares, répliqua le comte avec un juste sentiment d'orgueil. Mais voilà le soleil qui descend vers le couchant; il faut nous hâter.

La faible caravane se remit en marche toujours dans la direction du nord, évitant les endroits habités, fuyant à l'approche des laboureurs , et craignant sans cesse de voir apparaître les terribles cavaliers de Vittumen. Enfin, après quatre journées brûlantes , ils arrivèrent , harassés de fatigue, à demi morts, manquant de tout.

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à Marinéo, petit fort dans lequel se trouvait une garnison normande qui les reçut avec enthousiasme et se mit en devoir de leur procurer des chevaux.

Après un jour de repos dans ce fort, ils continuèrent leur route, et le soir, vers la vingt-troisième heure , les Normands arrivèrent à une petite bourgade appelée de nos jours Montréal. Jourdan arrêta son cheval à l'extrémité du plateau del monte Caputo , et laissa son âme impressionnable et aimante s'abandonner à un puissant enthousiasme en voyant la grande et subhme page qui se déroulait sous ses yeux.

— Quand nous serons entièrement maîtres de la Sicile , pensa-t-il , voilà où je veux vivre à tout jamais avec ma Ziza bienaimée.

DR \ETY. i*F

Le soleil se couchait dans cette mer foncée de l'archipel d'Éole, pour la beauté sans rivale , et ses derniers rayons enflammés glissaient sur la ville de Palerme, qui se dessinait toute blanche sur l'immensité des ondes tyrrhéniennes. Les coupoles éclatantes des mosquées, les minarets dorés , les toits anguleux des palais où l'or le dis])utait aux peintures, toutes ces inégalités sur un terrain onduleux faisaient de Palerme une des plus admirables cités de l'Orient. Deux chaînes de montagnes, qui forment deux caps et qui l'enserrent, s'allongent, l'une au levant, l'autre au couchant, et forment cette célèbre vallée qui vient aboutir à Montréal. Elle est splendide , immense, tachetée comme une peau de tigre par de grands espaces jaunes et sombres chargés de bois ou largement découverts. L'air était imprégné de parfums exquis qu'exhalaient, à l'approche

de la fraîcheur du soir, des forêts d'orangers chargés de leurs beaux fruits, des haies de lauriers-roses et des massifs de grenadiers en fleur; et c'étaient des vergers encombrés d'oliviers séculaires, de palmiers, et bordés de caroubiers et de» blanches petites maisons moresques , dont; les terrasses, surmontées de rosiers fleuris, perçaient à travers ces grandes masses! ombreuses.

Palerme était dans une agitation extrême quand le comte de Nety et ses compagnons y arrivèrent. 11 y avait alors dans cette, belle et riche et somptueuse capitale trois ^ races bien distinctes : les Grecs ou Siciliens, les Mores , les Arabes , ainsi que toutes sortes de populations venues de l'Afrique, et les Normands d'occident et des Calabres. C'était assurément un curieux amalgame ,, , et l'aspect devait en être aussi piquant qvxén \

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trange, soit à cause de 1;^ diversité des costumes et des usages, soit à cause du nombre infini (\e langues et de dialectes qu'on y entendait. Au reste, on y employait journellement quatre langues reines : le grec, l'arabe, le latin et le roman '.

La population sarrasine , d'ordinaire si calme , si morne , semblant si insouciante, surprit étrangement Jourdan par son animation et par sa physionomie inquiète et farouche.

' Tous les décrets que rendait le comte Roger étaient le plus souvent signifiés en quatre langues. Et quant à ce qai était de nature à survivre aux hommes , comme les inscriptions à placer au front des monuments , elles étaient écrites en caractères grecs , latins et arabes.

On voit encore à Palerme, sous les portiques gréconormands de la Cappella Reale, une inscription curieuse en trois langues , qui vient à l'appui de mes asseinionsuiol ( Voy. mon Voyage en Sicile. Palerme , 1. 1. )

— Je n'en augure rien de bon, dit-il à un de ses jeunes cousins que le ç^rnnd-comte avait nommé gouverneur en son absence ; tenez-vous sur vos gardes , Tancrède.

— Il s'agit peut-ctre pour eux de quelque solennité religieuse, rcpartitTancrède; car quel sujet de mécontentement peuvent-ils avoir, ces mécréants?

Et le jeune gouverneur; ne tenant nul compte du sage avis de Jourdan , s'endormit dans une extrême sécurité.

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Voici les causes qui opéraient de pareils

changements dans l'esprit des Sarrasins. "^

Robert Guiscard soutenait toujours sa longue et terrible guerre en Épire contre la puissance d'Alexis Comnène et celle des

Vénitiens , mille fois plus redoutable à cause de la supériorité de leur marine colossale. L'élite de la noblesse ultrarnontaine était là , désireuse de planter la bannière normande sur les remparts de Constantinople , alors la reine du monde, et nul d'entre ces chevaliers ne songeait à revenir en Sicile qu'ils croyaient désormais soumise tout entière à leurs armes. D'un autre côté, par suite de l'esprit dominateur du grand Hildebrand, de ce pape impitoyable, le comte Roffer était forcé de guerroyer sans cesse dans les Calabres et dans la Campanie, soit avec ses propres neveux , soudoyés par les Allemands , soit avec les comtes ou les petits princes qui voulaient redevenir indépendants ou qui tenaient la campagne , sur l'instigation des ennemis de la race normande.

Les Sarrasins, habiles à profiter des

moindres chances politiques qui s'offraient, ne manquèrent pas d'exploiter celles-ci ; et tandis que le corps d'armée disponible de leurs adversaires se trouvait arrêté aux grèves de Tauromène , et que le redoutable comte de Nety était mourant ou qu'il errait de steppe en steppe accablé de misère et d'inquiétude, les émirs d'Afrique et de la Sicile orientale envoyèrent des agents pour fomenter une sédition dans la riche et splendide El-Kalassa '.

Le lendemain de la venue du comte de Nety, à l'approche du lever du soleil, plusieurs Arabes, enveloppés dans leurs riches manteaux , arrivaient de divers points de

' Nom donné à Palerme par la dynastie des Aglabites, les premiers dominateurs de la Sicile ; ils régnèrent de 827 à 909, et la dynastie fatimite leur succéda jusqu'à Ja conquête des Normands.

(Chron. Arabes. )

la ville, et pénétraient sans bruit clans une maison d'assez mesquine apparence, située derrière la place du palais, Al-K\sr (El- Cassaro ). C'étaient les chefs de la sédition.

Ils pouvaient être dix ou douze réunis dans une rotonde ornée de colonnettes de brèche d'agate; une salle toute riante, destinée, primitivement sans doute, aux voluptés de l'amour. Alors, voyant que nul ne manquait au conciliabule , le maître de la maison se leva d'une façon solennelle et s'exprima ainsi :

— Puisse Allah favoriser nos armes, mes frères, et maudire celles de nos ennemis ! Quand le bon, ce géant de la force, se voit cerné par une troupe de tigres, nombreuse comme les chacals des ruines, il se recule et fuit en écrasant tout ce qui lui ré-

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siste ; mais si bientôt, il parvient à rejoindre les siens , alors, leur faisant partager sa rap"e , il les ramène au désert et fait un carnage horrible de ceux qui l'avaient forcé à fuir. — Eh bien ! Sarrasins , c'est nous qui sommes les lions! Les ultramontains nous ont poursuivis, repoussés, bannis; profitons de leur faiblesse , de leurs discordes, de leurs embarrassantes guerres pour les exterminer. Redevenons maîtres de la ville heureuse, purifions-la de la souillure de ces chrétiens , de ces infâmes qui ont empli nos belles mosquées d'images insultantes ' ! — Le Prophète guidera nos flèches; toutes atteindront le but désiré par la pensée et cherché par l'œil. Debout, vaillants

• Les musulmans sont iconoclastes; et Ton n'a pu oublier que le sultan Mahmoud , ce réformateur barbare, a manqué d'être détrôné pour avoir fait placer son portrait dans les casernes de Conslantinople.

Sarrasins , nobles enfants d'Allah ! debout!

Ces paroles, inspirées par le fanatisme reîij^ieux plus encore que par l'amour de leur nouvelle patrie , eurent un succès magique dans l'esprit des mahométans; ils se levèrent, sortirent le cimelerrede sa gaîne, et cherchèrent à deviner ce qui se passait dans l'àme de l'orateur.

Le chef , exalté par cet enthousiasme enivrant, continua son allocution véhémente :

— Jamais conjurés ne choisirent d'instant plus propice; l'heure, le jour, la force de nos bras et la protection de Mahomet, tout nous favorise ; ces aventuriers du Nord fuiront devant nous comme les oiseaux ti-

mides s'enfuient à l'approche de l'orage. Soyez attentifs à mes paroles, enfants d'Allah : aujourd'hui est le jour saint des infidèles; à la cinquième heure du jour, tous se rendront à leurs mosquées pour entendre les chants et les exhortations de leurs prêtres impies. C'est là que nous les surprendrons ; c'est là qu'ils doivent périr ; leur sang effacera la souillure qu'ils y ont apportée par leur présence, car l'offense disparaît quand celui qui fa faite n'existe plus!

— Dis donc à chacun de nous ce qu'il doit faire , Ferdij , repartit un des envoyés d'Afrique.

— Toi, Hamond , que le Prophète a doué d'une voix dorée et séduisante comme le miel, tu te rendras aux écoles avec Al-Kassem le poète , et tous deux vous achève-

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rez, près des nombreux étudiants, l'œuvre que j'ai commencée. Il faut que tous soient en armes, à la cinquième heure , à l'extrémité de Harat-el-Muslemin — la voie des Musulmans,

— Toi, Ben-Issa, va-t'en trouver nos frères qui sont assez malheureux pour abaisser leur génie à élever des palais et des mosquées pour les ultramontains ; disleur tout ce que t'inspirera ton âme vraiment mahométane ; peins-leur avec les couleurs les plus sombres tout ce que le joug des guerriers du Nord a d'odieux , d'infâme , de méprisable ! Ils offensent Allah et Mahomet en taillant le marbre, en ciselant l'argent et l'or pour les Normands, en couvrant de mosaïques étincelantes les murailles des mosquées chrétiennes; Allah ne leur a point donné le génie des arts pour le profaner ainsi. Cours , Ben-Issa ,

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cours el réunis cette multitude de Sarrasins égarés vers LA Fontaine des Troupeaux (^vicina délia porta di Cavini^.

— Et maintenant, IVères, ayons confiance en nos forces et courons préparer la perle de nos ennemis !

Les conjurés sortirent de la maison et se séparèrent en se dirigeant vers X^i endroits assignés.

Pour nous, suivons Hamond et Al- Kassem, qui marchaient d'un pas rapide afin d'arriver à la célèbre université de Palerme , rivale glorieuse de l'école de Grenade.

Cette école, comme celle d'Espagne, réunissait tous les arts libéraux. Mais

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c'était surtout sous le rapport de la médecine, de l'astronomie, de la poésie et de l'histoire qu'elle brillait. Puis venaient l'architecture, la mosaïque et l'orfèvrerie , arts prodigieux que les Arabes poussèrent si loin. De nos jours ils ont encore une très-grande supériorité dans l'art de la ciselure et pour damasquiner les armes; quant aux ouvrages en filigrane , Gênes seule peut rivaliser avec les Mores.

Palerme était la ville des merveilles. Les émirs, en la choisissantpour leur résidence, l'avaient enrichie au détriment de la Sicile tout entière , et les seigneurs les plus opulents de cette grande île, aussi bien que ceux des villes de la côte d'Afrique et de laSardaigne, se trouvaient forcés, pour ainsi dire , d'y envoyer leurs fils afin de les rendre dignes de leurs frères de la péninsule espagnole.

Deux OU trois cents jeunes Sarrasins j^ accroupis dans une salle imniense, écoutaient, graves et recueillis, les improvisations d'un poète qui leur racontait, en langage éblouissant d'images, les conquêtes de l'enfant obscur de La Mecque , quand les deux agents de Ferdij entrèrent dans la salle en criant :

— Aux armes !

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