‹ Le comte de NetyChapitre 12 sur 42 · R LE COMTE · texte numérisé non relu

R LE COMTE

— ' Les mécréants auront voulu , par mépris sans doute , répliqua Tancrède, nous laisser dignement célébrer la grande fête de ce jour ; j'en suis enchanté pour vous , seigneur comte.

Et , comme ils arrivaient alors sur la place de la somptueuse basilique , ils y entrèrent sans songer davantage à leurs observations réciproques.

L'afïluence des fidèles était considérable ; toute la population chrétienne de Palerme remplissait les nombreux temples, laissant la ville dans un abandon qui pouvait lui être fatal. Tout à coup, comme les prêtres chantaient le Credoj on entendit un bruit confus, un tumulte immense, un long cri sauvage, et la multitude assemblée se regarda étonnée , inquiète et presque saisie d'effroi...

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Les écoliers sarrasins, quand ils entendirent la voix de Hamond et celle d'Al- Kassem crier aux armes , se levèrent d'un bond , se souciant fort peu de la poésie brillante du maître. Au lieu de la poésie des idées , ou des récits, ou des souvenirs, ils allaient avoir la grande poésie d'action, la plus sublime de toutes; ils allaient devenir acteurs d'une lutte sanglante, et comme il s'agissait de recouvrer la liberté de leur nouvelle patrie, cette pensée de l'indépendance pouvait élever leur âme jusqu'à l'héroïsme.

— Aux armes î répétèrent-ils tous, aux armes ! et périssent tous les étrangers I

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Alors cette bouillante jeunesse, trop à l'étroit sous ces voûtes et sous ces colonnades, se précipita dans les vastes cours de l'école comme un ouragan , criant sans cesse : Aux armes !

— Profitons de cet enthousiasme, Al- Kassem , dit tout à coup Hamond. Ne perdons pas un instant; ils ont en eux le germe de la victoire. — Des paroles seraient vaines et froides; il n'y a pas d'éloquence possible en face d'une pareille frénésie ; c'est la plus haute éloquence.

— Il faut s'emparer de la Porte des Tomr beaux j repartit l'Africain; par elle nous pourrons recevoir des renforts de nos frères de Calata-Fimi , de Mazzare et de Mars-Allah; et, si le redoutable vengeur Vittumen est encore dans le sud , il ne

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tiendra qu'à nous de l'appeler avec ses cavaliers.

— Qu'il en soit ainsi , dit Harnond, et périssent tous les chrétiens !

L'afïluence croissait , croissait. Chaque spécialité de la célèbre école se rendait dans l'enceinte pour ne faire qu'un seul corps, qu'une seule àme, pour agir d'après une pensée unique, pour mourir ou pour reconquérir l'indépendance de leur superbe colonie. Ils étaient beaux d'énergie et d'enthousiasme, ces jeunes gens!

Ils portaient dans leurs yeux brillants et sur leurs fronts basanés l'assurance du triomphe; ils allaient au combat comme les gladiateurs au Cirque et les Romains au Capitole.

— Tout est prêt , dit un des douze chefs

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qui accourait du dehors; nos frères les mosaïstes et les tailleurs de marbre sont armés à la Fontaine des Troupeaux; voici la cinquième heure du jour, partons.

— Allons, nobles enfants d'Alîah! s'écria le médecin de Tingis; refoulez vos cris bruyants au fond de vos poitrines, et marchez en silence, comme des ombres, vers la grande mosquée.

Cette multitude d'étudiants redevint grave, silencieuse; et, jetant à terre leurs longues robes, ils descendirent, le glaive nu à la main, par la longue voie du Cassaro...

Nous avons dit que ce jour était consacré à une fête solennelle chez les chrétiens; les assistants, encore sous l'illusion à jamais regrettable d'une foi pieuse et

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sainte, d'une foi primitive, écoutaient avec une extase profonde les chants solennels des prêtres, lorsqu'au moment de la consécration de l'hostie, comme l'archevêque accomplissait le mystère vénéré, un homme, tombant comme la foudre au milieu de la nef, troubla le silence majestueux de la basilique en proférant ce cri qui fit retentir bruyamment les voûtes et les coupoles :

— Trahison! trahison! voici les Sarrasins en armes! ! !

C'était Joanne, l'athlétique Amalfitain, dont la voix tonnante effraya les plus courageux. Il était là, seul debout au milieu delà foule prosternée dans la poussière, brandissant sa longue épée, appelant les chevaliers au combat et la populace dans les rues, afin d'en imposer par le nombre.

A ce cri terrible , le comte de Nety se releva, saisit son épée, dont il baisa la croix, et s'écria à son tour d'une voix puissante :

— Que les femmes, les enfants et les vieillards restent en paix dans cette enceinte sacrée : et vous, guerriers et citoyens, suivez au combat vos chefs et vos frères !

Il avait à peine proféré ces paroles, qu'un gros de Sarrasins qui avaient devancé l'imposante cohorte se précipitèrent dans la basilique en poussant d'affreux hurlements à la manière des barbares.

La lutte fut horrible, mais de peu de durée; ils furent assaillis aussitôt, pressés de toutes parts , enveloppés , massacrés , étouffés par les femmes que le fanatisme

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et le péril imminent rendaient féroces; tandis que les deux Tancrède, à la tête d'une noblesse valeureuse et d'une troupe de citoyens déterminés, coururent à la rencontre de la terrible cohorte qui inondait le Cassaro.

Le premier choc fut digne des épisodes d'Homère; il n'y avait des deux parts ni balistes, ni frondes , ni arcs: c'était le poignard, ou l'épée, ou le cimeterre; on combattait à pied , corps à corps , fer contre fer! Les Normands, ajirès une lutte opiniâtre , acharnée , durent plier devant le nombre, et, tout en coinbattant, ils cédèrent le terrain pouce à pouce, jusqu'à la hauteur de la Mortorana, petite mosquée convertie en église de monastère.

Mais, parvenus à ce point, ils purent se retrancher; des archers des forts de la marine , prévenus par les cris des oom-

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battants, accoururent etlancèrentune pluie de flèches sur les assaillants, qui mirent dans leurs rangs un affreux désordre...

On combattait dans chaque quartier de la cité neuve et de la cité vieille; le sang coulait dans la o'o/e des Chrétiens ( con- TRADA Di Tolède) comme les eaux d'une source prodigue, et l'on voyait au loin un long réseau rouge colorer les vagues bleues de la mer. Cet affreux massacre dura jusqu'aux approches de la nuit , qui vint mettre un terme à ces scènes de désolation ; et, quatre jours durant, les combats se renouvelèrent ainsi jusqu'à ce que, épuisés, traqués dans les rues, dans leurs maisons, dans leurs mosquées, les Mores durent céder à la fortune et à la vaillance des Normands et des Siciliens.

Ah! comme elle parut désolée alors, cette

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Palerme naguère si riante et si belle ! Les rues étaient désertes, les boutiques ne s'ouvraient plus , cbacun semblait morne , inquiet, accablé; à toute heure on rencontrait des prêtres conduisant tristement des convois de morts à leur dernière demeure ; et quelquefois ces convois se heurtaient avec les cadavres des Sarrasins morts aussi à la suite de leurs blessures, que leurs frères portaient silencieusement dans la vallée des tombeaux.

Le comte de Nety avait une certaine appréhension à quitter Palerme en cet état de choses. Quoique la victoire fût restée aux Normands, il avait une trop haute portée d'esprit pour ne pas s'apercevoir que ce calme des Sarrasins était perfide , redoutable , et qu'il fallait extirper complètement le germe de la trahison.

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