‹ Le comte de NetyChapitre 13 sur 42 · Q6 LE COMTE · texte numérisé non relu

Q6 LE COMTE

C'étaient de cruelles rigueurs à exercer sur la race vaincue , qui répugnaient extrêmement au caractère généreux du comte j mais il est des occasions où la magnanimité d'un chef doit s'évanouir devant la voix tout entière d'une nation , soit qu'il s'agisse d'assurer sa tranquillité , soit qu'il s'agisse d'apaiser des haines violentes; et cette fois le comte se trouvait débordé par la gravité de la révolte, et par les pleurs et les lamentations des Palermitains , qui criaient vengeance sur les cadavres de leurs fils ou de leurs frères.

Le comte de Nety et Tancrède parcoururent soigneusement les nombreuses rues de la cité désolée, prodiguant des consolations à ceux-ci , distribuant des secours à ceux-là, écoutant toutes les prières, accueillant toutes les plsiintes , faisant de la popularité, comme on dit de nos jours, non

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par diplomatie ou par politique, mais bien par un noble sentiment d'humanité. Peu à peu les maisons se rouvrirent , la sérénité reparut sur les visages, la tristesse s'effaça par degrés, et bientôt la bruyante capitale recouvra en partie son éclat accoutumé.

Mais les chefs de la rébellion sanglante ne pouvaient rester impunis; on fit des recherches minutieuses par toutes les maisons des Mores; les retraites mystérieuses de leurs harems furent violées, et après une longue persévérance on parvint à découvrir Fardij , Hamond et Al-Kassem.

Les autres chefs avaient péri dans le combat.

Les trois Africains furent conduits aux pieds du comte deNety, qui présidait le tribunal militaire.

Après un court interrogaloire ils avouèrent pour instigateurs de la révolte les émirs d'Afrique, de Syracuse, et rémiralem de Catane.

— Toujours ce Vittumen sur ma route!

pensa le comte de Nety avec amertume... le père de Ziza!

Hamond , l'homme à la langue de miel , voulut se défendre et sut habilement atténuer l'énormité de son crime; plusieurs chefs écoutaient avec admiration cet ennemi si dangereux; mais Jourdan, devinant toute la fausseté de son âme, s'écria d'une voix écrasante et pleine de reproche :

— Traître! c'est en vain que tu déploies ta savante parole; tu as beau te faire petit et faible, je n'ignore pas que tu fus notre ennemi le plus actif et le plus audacieux.

Traîlre ! (juand nous avons glorieusement pris d'assaut cette Païenne que tu as ensanglantée , n'avons-nous pas donné la liberté aux circoncis F n'avons-nous pas enrôlé sous nos bannières ceux de tes frères qui ont consenti à partager notre croyance et à observer nos coutumes ?

n'avons-nous pas considéré à l'égal de nos vassaux ceux d'entre vous qui ont voulu rester fidèles à la religion de leurs pères? qu'avons-nous forcé ? quelles exactions, quelles violences avons-nous commises?

laquelle de vos femmes, de vos filles ou de vos sœurs peut se plaindre qu'on l'a outragée , qu'on a soulevé son voile? lequel d'entre vous peut dire qu'on l'a dépouillé de ses biens ' ? Nous vous avons considérés à l'égal des Normands ultramontains , désignation que vous avez voulu rendre mé-

• yojr. Dumoulin, Trophées des Normands.

prisante , et nul Calabiois , notre peuple par droit de conquête, nul Calabrois n'est plus favorisé que le dernier des Sarrasins !

Un murmure approbateur courut alors par toute la salle, et ces nobles paroles si pleines de fermeté forcèrent Hamond à baisser les yeux.

Le comte de Nety reprit la parole d'une voix tonnante, et son regard étincelant vint effrayer les conspirateurs :

— Mais quoique les plus hautes sciences soient répandues parmi vous. Infidèles, vous avez conservé le caractère féroce et l'âme haineuse des Numides, vous avez conspiré à force ouverte contre vos vainqueurs pacifiques; vous mourrez !

Tous les chevaliers applaudirent de

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nouveau à cette allocution véhémente, et les trois derniers chefs de la sédition furent livrés au grand-justicier, qui leur trancha la tête dans le Cassaro , au milieu des vociférations et des joies de la populace.

Depuis ce jour, c'en fut fait de la puissance sarrasine à Palerme. Les Normands n'eurent plus rien à redouter, parce que, dominateurs pour dominateurs, les Grecs indigènes , en très-graixl nombre, préféraient les Ultramontains à cause de la nouveauté , ce qu'on peut facilement admettre, ou mieux peut-être parce qu'ils étaient chrétiens comme eux ; et l'habile politique des Tancrède avait tellement fasciné les Siciliens qu'ils contenaient rudement les Mores , moins encore par amourpropre pour eux que par une espèce de culte de fidélité qu'ils professaient pour les conquérants du Nord.

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Netv, que tant de circonstances cruelles avaient longuement retenu loin de son camp, ne put à la fin se soustraire à l'extrême impatience qui le rongeait. Palerme était assez tranquille, presque heureuse; il donna des instructions sévères au jeune Tancrède, ayant pour but de tenir tête aux émirs de l'intérieur et du sud; puis, suivi par son fidèle Amalfitain et ses autres compagnons d'infortune, il fit voile pour Tauromène , où l'attendaient sa belle sultane Ziza, ses frères d'armes et de nouveaux périls.

Quand il arriva au camp de Tauroinène, ce noble chef dont on pleurait déjà la perte, ce furent de toutes parts des transports de joie et d'allégresse difficiles à décrire ; les moindres soldats, les serfs, les valets des hommes d'armes, tous accoururent à sa tente en implorant des officiers la grâce de le voir et de baiser sa cotte de mailles; et quand ils avaient vu Jourdan leur sourire, ils s'en allaient par le camp en chantant , et en élevant leurs poings d'un air menaçant vers les murailles de la ville assiégée :

— Tremblez, Sarrasins, disaient-ils, voilà notre grand général ; c'est en vain que vous il. 8

êtes enfermés dans vos grosses tours; quand notre chef le voudra, elles s'écrouleront.

Mais quelle ne fut pas ta joie de père, ô toi , illustre Roger, quand tu serras sur ton cœur ce noble fils , ce héros devant qui tout fléchissait ! Qui pourrait peindre ton juste orgueil, les sensations de ton âme et les démonstrations de ta tendresse aveugle? Et cependant il fallait de nouveau l'aban-r donner aux chances de sa fortune, souvent glorieuse, mais aussi bien souvent incertaine.

qiiit. <)g'iudi

Le grand -comte ne jouit pas longtemps

de l'ivresse de ce retour presque inespéré;

l'éloignement de Robert Guiscard et de ses

frères, qui étaien t touj ours en Épi re, le força

desonger à repasser la mer; et, après avoir

failli lui-même périr dans une embûche

dressée par Vittumen , où fut tué Ansalarde, son écuyer favori, il laissa de nouveau son fils continuer le siège avec Hugues de Bréchie et Serlon , en leur recommandant la prudence la plus grande '. n »

— Il est des circonstances, leur dit-il en les embrassant , où des conquérants doi-

'Et tingjor aloit de ung chastel à l'autre avec ung sol compaignon qui se clamoit Ansalarde , pour ordener des chozes, et aucan Sarrasin estoient abscons à près la voie en une fracte , et subitement lui corurent sus et occistrent Ansalarde, lequel se mist entre lo conte et li Sarrazin. Et lo conte, qui étoit soûl et désarmé, non pooit combattre moult anemis , appène pot eschapper.

( I.a chroji. de R. Viscart, lo secont livre. )

En consultant les chroniqueurs de cette grande époque de gloire pour la race normande, on remarque avec peine que les Grecs du Bas-Empire et les Sarrasins avaient toujours recours à l'assassinat des chefs quand il s'ao^issait d'un siège ou d'une bataille.

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vent faire mille sacrifices avant de rien espérer : il faut savoir perdre peu à propos pour gagner beaucoupplus tard; avec cette politique, nous sommes sûrs de vaincre nos ennemis. Les Arabes, tout en apportant des goûts d'ait et de culture en Sicile, n'ont pas ce qui caractérise les races conquérantes ; dailleurs iis sont trop faibles pour bouleverser la religion des Grecs afin de la remplacer par le mabométisme , qui est une croyance impie, incivilisatrice et cruelle. 11 n'y a pas d'empire possible si le chef de l'État ne professe point la foi religieuse de la plus grande masse des peuples qu'il veut gouverner. Aussi, mes fils , je vous l'avoue dans la sincérité de mon cœur, si les Grecs avaient une religion qui ne fût pas la mienne, demain j'embrasserais cette religion , parce que , dans une guerre malheureuse, il faut qu'un roi puisse se servir du fanatisme religieux ppur appeler un

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peuple entier sous ses bannières ! Et croyezle bien, vous surtout, Serlon , qui êtes très-jeune et trop sous l'influence de votre confesseur : on peut adorer Dieu sans être catholi(|ue. C'est une politique que ne comprennent pas les Arabes, et voilà le secret de leur peu d'inlluence sur le moral des Grecs, qui nous préfèient et nous favorisent. Adieu , mes enfants; exposez le moins de soldats qu'il vous sera possible, et conservez à la patrie le sang de ses plus nobles chevaliers.

Quelques heures après le départ du grandcomte, Nety rassembla dans sa tente le seigneur du Puiset, Serlon, Tlugues deBréchie et Riso, le baron calabrois, tous chefs renommés autant par leur bravoure que par leur prudence ; et ces guerriers fameux eurent un long entretien mystérieux dont le résultat devait avoir lu plus grande in^

fluence sur les destinées du peuple conquérant.

Mais tandis que nos héros délibèrent dans leur camp, reprenons le sentier de la cité malheureuse où nous avons laissé nos intéressantes captives sous le coup de la vengeance du farouche pirate Djezzar.

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