‹ Le comte de NetyChapitre 16 sur 42 · J26 LE COMTE · texte numérisé non relu

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idées de vengeance , sortirent rapidement de leur fort et massacrèrent sans pitié cette multitude infortunée. Le motsallam vit du haut des remparts et d'un œil impassible ce carnage affreux ; il n'en fit que sourire — c'étaient d'inutiles bouches à nourrir dans la ville qu'il croyait déjà sienne.

Lorsque Jourdan apprit ces misères, il résolut d'y mettre un terme, afin d'arracher Ziza à tant de souffrances ; pour cela faire, il envoya un héraut d'armes à l'émir lui proposer de laisser sortir les femmes et les enfants.

— Tous seront libres d'aller où bon leur semblera, dit l'envoyé, les chemins de notre camp vont être ouverts.

L'émir, qui voyait par là un moyen de résister plusieurs mois encore, et d'attendre

les secours promis par Vittumen , accéda aux propositions de Jourdan. Seulement, dit le Bisertin, j'en excepte une femme; c'est la fille de mon maître, avec qui je partagerai mon dernier grain de riz. L'émiralem l'a confiée à ma garde, et je mourrai plutôt que de la laisser sortir de la cité.

Le comte de Nety fat consterné quand il apprit la résolution du motsallam, et dans son désespoir, oubliant les devoirs les plus sacrés de l'humanité , aveuglé qu'il était par la force de sa passion , il s'écria d'une voix éclatante :

— Eh bien! que la faim les torture , et qu'ils meurent tous ! je ne veux pas de conditions. — Allons, chevaliers, il faut préparer de nouvelles machines de guerre;

car, dans dix jours, je veux tenter un dernier assaut et vaincre î

Pendant que des préparatifs formidables se font secrètement dans le camp des chrétiens, regagnons les rues silencieuses de la ville assié ;;ée, afin de reprendre notre récit où nous l'avons laissé.

Quand le motsallam Djezzar et Fallacia eurent appris des émissaiies de Vittumen que le comte de Nety était parvenu à s'enfuir de Xacca , ils revinrent vers le palais émirat, en proie tous deux à une déception furieuse. Jourdan leur avait encore échappé ! il était invulnérable, cet homme ! Mai& cette déception ne fit rien oublier à Djezzar de la résolution atroce à laquelle il s'était arrêté à propos de l'infortunée Lucrecia. Son séide, poussé par le fanatisme et l'am-

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bition, accourait avide de crime, ayant en ses mains le poison fatal.

La captive était alors dans les jardins, faisant enfouir par le Nubien, sous les sycomores, les restes du malheureux soldat de Serlon, qui était venu mourir à leurs pieds durant la nuit de l'assaut : elle priait sans cesse Arck de se hâter, tant elle craignait le retour du redoutable motsallam et de Fallacia, ce qui pouvait la perdre elle et sa maîtresse; le Nubien , docile à cette voix peureuse et suppliante, creusait, creusait la terre;... il saisissait déjà le cadavre du soldat pour le jeter dans l'abîme, quand Montelargo apparut à leurs yeux.

Un regard avait suffi à cet homme infâme ; il ne s'arrêta pas , et Lucrecia , trop confiante, sentit un poids énorme tomber de dessus sa poitrine. Pauvre femme ! ff. 9

comme elle connaissait mal Fallacia ! Il avait reconnu un ennemi; c'en était assez: son dernier scrupule à propos de sa maîtresse venait de s'évanouir.

Jugeant les autres d'après ses sentiments odieux, il vit dans la présence de ce cadavre un acte de haute trahison ; — car, quelle que soit la position dans laquelle on est placé, ou quels que soient les sentiments qui animent, on juge toujours les autres d'après son cœur, sans faire la différence des races ou du génie. Et, comme Lucrecia était chrétienne et ahhorrait les Sarrasins, causes de toutes ses infortunes, il se persuada qu'elle entretenait des intelligences avec les Normands pour leur livrer Tauromène. — Le misérable se fit aussitôt son bourreau !

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La jeune et belle Sarrasine, la souveraine du palais émiral, se trouvait un soir dans une vaste salle, prodigalement ornée de divans somptueux et de riches courtines de brocart de soie et d'or, au milieu de laquelle Lucrecia la captive gisait, pâle et amaigrie, sur un lit de douleur. Son teint avait cette morbidezza transparente qu'on ne voit qu'aux jeunes filles malades des grèves de Terracine et de tout le Latium mineur ; ses mains étaient longues et grêles, ses grands yeux noirs s'éteignaient et faisaient peur : bref, la pauvre et intéressante captive était mourante ! "* ' '"

Depuis six jours, Ziza veillait; de puis six

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jours elle n'avait pas quitté sa malheureuse amie, sa sœur, qu'elle voyait rapidement décroître d'un mal inconnu qui la dévorait; bien que la disette étendît ses ravages jusque dans le palais de la sultane, elle n'avait pas été assez grande encore pour qu'on pût attribuer à la faim cette maladie si rapide.

— C'est l'ennui peut-être , lui disait-elle dans les nombreuses conjectures qu'elle faisait, c'est la solitude qui t'a tuée, ma pauvre Lucrecia ! Ce sont les terreurs sans cesse renaissantes qu'on endure au milieu d'une cité que les ennemis assiègent et que la famine décime. Ah! pourquoi as-tu refusé ta liberté quand je te l'ai offerte î pourquoi ne m'as-tu pas abandonnée à ma fortune toujours si mauvaise et si incertaine! tes souffrances augmentent les miennes , qui sont déjà plus nombreuses

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que les feuilles du sophore et que les grains de sable du rivage.

— Hélas ! ma sultane , ditLucreoia d'une voix mourante, n'accusez que mon dévouement et mon inépuisable tendresse. Je vous aimais trop pour vous abandonner seule au milieu de vos ennemis, car ceux que vous appelez vos frères sont des hommes cruels qui vous haïssent; vous n'avez point le fanatisme de leur croyance ,

et c'est un crime à leurs yeux Mais aussi

c'est un bienfait du Ciel, ma bonne Ziza, que d'avoir ce noble caractère; la persévérance dans la voie dioite est une haute vertu , croyez-en celle qui vous chérissait et qui va mourir.,.

— Toi , mourir! mais non, on ne meurt pas pour quelques tortures.

— Oh ! oui , ce sont des tortures , Ziza , des tortures inguérissables — Je suis empoisonnée.

— Empoisonnée! sainte Vierge !

— Oui, je le sais d'hier, je l'ai deviné dans les yeux du barbare et lâche Montelargo.

— Mais c'est horrible ! s'écria Ziza épouvantée; je suis donc à la merci de ces monstres! à toute heure ils peuvent m'assassiner ou verser du poison dans ma coupe. Je n'ai plus de serviteur fidèle; Arck est parti pour Catane , le vieux chrétien a été tué dans le massacre , et toi , tu vas mourir! Mais non, ma Lucrecia, tu ne peux pas mourir; le poison agit vite, et voilà six jours mortels et six nuits sans fin que tu souffres sur cette couche.

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— La vie est épuisée.... mon heure est venue.

— Grand Dieu ! grand Dieu ! quelles épreuves !

— Supportez-les en chrétienne, Ziza, reprit la malade en rappelant toutes ses forces; mais surtout, tant que vous serez ici prisonnière , enveloppez-vous d'un voile impénétrable; que votre cœur et vos paroles soient comme votre beau visage , et l'on respectera toujours en vous la fille du redoutable Vittumen. Mais si l'on apprenait que vous avez renié la foi de vos pères , ce serait votre arrêt de mort.

— Et qu'importe la mort quand l'existence est semblable à la fleur du rivage que la tempête a entraînée dans une mer sans limites?...

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