DES SARRASINS
La diplomatie des barUaicsi contraste singuliorement avec celle des peuples polùês. Au lieu de paroles cauteleuses, de pensées impénétrables, de mensonges perfides, toutes choses de haute convenance , les barbares se servent de l'épée ou du poignard.
€omle L. PK Charst.
Tandis que Djezzar et Fallacia Montelargo conspirent dans les jardins de Ziza, dont l'oreille est attentive à leurs complots, et tandis que le comte de Nety dirige avec une extrême vigueur les derniers préparatifs de ce siège célèbre , attachons-nous à Vittumen, dont la politique audacieuse et féroce paralysait si fortement les idées conquérantes des Normands.
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Résolu à subir toutes les conséquences d'une guerre d'extermination , cet Africain cruel ne recula devant aucune chance pour anéantir ses redoutables compétiteurs. Tout barbare qu'il était, il savait que lorsqu'une puissance se fonde et s'élève , la force morale a souvent plus d'empire et d'autorité que le tranchant de l'épée ; il savait qu'un chef habile vaut à lui seul une armée nombreuse, et voilà ce qui avait fait germer en lui le système de l'assassinat. Comme Robert Guiscard et Bohémond Tancrède étaient en Orient aux prises avec AlexisComnène , et le comte Roger occupé fortement à organiser le gouvernement féodal dans les Calabres, il s'était acharné sur le comte de Nety avec la rage du tigre altéré de sang, et, à quelque prix que ce fût, il voulait le faire périr.
A Xacca , quand il s'aperçut de la fuite
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de Jourdan, sa rage et sa violence n'eurent plus de bornes; il descendit les grandes collines d'Ibidine et de Santa Margarita , traversa les ruines toutes sanglantes de Sélinunte, détruite par Alcamah ou Abd-Alcamah , guerrier farouche , qui fit broyer ses plus courageux habitants dans des mortiers d'airain, et, laissant au sud Mazzare , il courut jusqu'à Mars-Allah , la belle et riante Lilybée des Grecs.
11 y trouva ses galères et ses quadrirèmes. Une d'elles fut envoyée avec un patron de Mars-Allah en Espagne, afin de lui ramener son fils adoptif, qui devenait indispensable à l'accomplissement de ses projets; puis, fn^ppant d'une contribution de vivres le motsallam du Port de Dieu, qui déjà l'abhorrait, il cingla vers le cap Boco, traversa le petit archipel de Trapani, et, venant débarquer furtivement la nuit
par-delà le promontoire de l'Homme Mort, k l'orient de Ségeste , il incendia en brigand sauvage les moissons dorées qui ondulaient gracieusement sur les collines et dans les plaines de la blanche Parthenico, cette ravissante colonie de Mégare.
Après ce coup de main audacieux , il remonta sur ses quadrirèmes, reprit la haute mer, écuma tout ce qui venait de la Syrie faisant voile pour l'Europe, et déjà vengé, gorgé de butin et le cœur encore désireux de vengeance , il rentra dans sa belle et riche ville de Catane.
Alors, il se prépara sérieusement à une grande guerre; il manda le ban et l'arrièreban de sa province; quiconque pouvait lancer une flèche et manier une épée fut forcé de se présenter sous quatre jours en armes , dans la vaste plaine de Catane, sur
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les bords du Symèthe, le fleuve sacré des Siciliens; les enfants, les femmes et les vieillards devaient suffire à la récolte des moissons , à cause de la nécessité de la guerre sainte j la patrie était envahie, la relieion menacée ; il fallait chasser les chrétiens, ou devenir esclaves, ou mourir!... La mort leur sembla préférable; ils accoururent comme des essaims d'abeilles au rendez-vous indiqué par Témiralem, tandis que le plus grand nombre des Grecs s'enfuirent dans les dépendances des Normands.
Vittumen arma tous ses navires destinés à recevoir ses soldats les plus aguerris : il se réserva le commandement de cette flotte. Les recrues de la plaine et des montagnes furent confiées à un guerrier more, Assad de Léontium, tandis que la ville serait gardée par Al-Aglab, le fils adoptif
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de rémiralem , qui venait d'arriver d'Espagne.
Vittumen , suivant l'usage des guerriers, voulut voir cette multitude réunie pour juger d'un coup d'œil quelles étaient ses ressources, afin de porter la guerre en de lointains rivages; et d'ailleurs il avait des largesses à faire à ces tribus fanatiques pour se les attacher davantage, elles qui s'étaient levées à son premier cri aussi viteque se lève la sentinelle dont l'oreille est frappée dans la nuit par un piedfurtifqui courbe l'herbe humide. Trente mille Sarrasins se trouvèrent réunis en deçà du fleuve, sur le chemin qui mène à Syracuse.
L'émiralem était dans la cour de son palais, au milieu de ses grands officiers, tous revêtus de leurs cafetans magnifiques, et montés sur des chevaux numides har-
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tiachés avec une richesse infinie. Viltumen allait donner le signal du départ, quand un esclave nubien fendit la foule, repoussa les chevaux , et parvint à grand'peine jusqu'à l'émiralem.
C'était Arck, porteur d'un message de Fallacia.
— Ah ! te voilà, lion du désert, dit le chefavecunsourire protecteur qu'il voulait rendre gracieux ; rien n'est capable d'arrêter ta course. C'est bien, esclave; à la fin de la guerre, tu auras ta liberté. La cité n'est pas prise ?
— Non , magnifique sultan.
— Et Ziza, comment l'as-tu laissée?
— Triste toujours comme le vent de la nuit dans la montap,ne.
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— Elle ne t'a pas donné un message pour son père ?
— Non.
— Voilà bien les enfants, murmurat-il ; ingrats comme des esclaves affranchis ; à peine sommes-nous éloignés qu'ils nous oublient.... Elle ne me pardonnera jamais la mort de sa mère !
Il lut la lettre de son misérable afFidé , qui contenait ces lignes :
— « Riso , fils de Riso , baron de Cala- « bre , homme suret fort, lassé du joug « militaire des aventuriers normands, et, « comme toi, voulant affranchir son pays, « Riso accède aux propositions que je lui (c ai faites; ses hautes capacités politiques
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(( l'ont fait entrer dans le conseil de Jource dan, qu'il voit à toute heure; mais comme « le projet est plein de périls et qu'il s'agit « de ta province , il exige mille bourses (( d'or. Acceptes -tu l'offre de son poi- « gnard? Dis oui ou aon au Nubien.
(( Cet homme n'est dévoué qu'à sa maî- « tresse, prends garde à lui.
« Ton motsallam est un barbare qui ne (( songe qu'aux siens ; il regorge de vivres (c dans sa forteresse , tandis que le peuple « mange ses morts. Tout pacifique qu'il « fût, Abérame valait mieux : ordonne- « lui de faire quelques distributions au « peuple , car pour moi je tremble devant (c lui.
« Si tu ne viens pas nous secourir, nous
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(c sommes perdus : le comte de Nety, m'a M éci'it Riso, prépare un assaut terrible. « Tu connais ses ruses; si tu ne viens pas, « il faudra succomber.
(( Ta fille est digne de sa mère et indi- « gne de toi.
(( Ton esclave et ton ami ,
« Fallicia Montelargo. w
Vittumen pâlit et tressaillit sur son cheval.
— Digne de sa mère et indigne de moi , répéta-t-il d'une voix sombre , Zizall! — Quel crime a-t-elle donc commis? car il faut qu'elle soit criminelle pour que Fallacia écrive ainsi. Le Rhodien n'est pas homme à exposer bénévolement sa tète,
et il la met à l'enjeu pour appuyer sa parole. Ah! quand donc aurai -je exterminé ces maudits chrétiens de la plaine, afin de pouvoir délivrer ma fille ! Si j'avais su qu'ils s'arrêtassent si longtemps à Tauromène , elle n'aurait pas quitté Catane... Indigne de moi'. Ah ! qu'elle prenne garde I car je lui ferais ressouvenir qu'il vaudrait mieux qu'elle se jouât de la croyance du Prophète que de Vittumen ! — Arck, dismoi sans détour, si tu tiens à la tête, dismoi ce que fait ma fille.
Le pauvre Nubien, tout décontenancé, regarda l'émiralem avec épouvante et resta silencieux.
— Parleras-tu , vil esclave?
— Magnifique sultan, je ne connais pas les secrets de son harem; mais depuis bien
des jours elle habite la galerie, et quelquefois le soir elle va respirer le frais sous les grands sycomores.
— Aucun étranger n'est-il entré chez elle?
— Aucun , si ce n'est le Numide , lorsqu'il lui apporta la tête d'un chef chrétien qui lui fit horreur.
— Elle n'a donc pas de sang arabe dans le cœur? Il y a toujours de la joie à voir un ennemi mort.
— Quand j'ai quitté ma sultane, elle était toute en pleurs auprès de sa compagne que la maladie a courbée,
— Puisse-t-elle enfin s'éteindre, cette chrétienne! je la hais.
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— Prier, pleurer et faire du bien à ceux qui l'entourent, voilà la vie de ma sultane, dit le fidèle esclave d'une voix plus assurée.
— C'est bien , reprit brusquement l'émiralem , va te reposer en attendant mes ordres.
Et le farouche Africain, l'âme bourrelée d'inquiétudes , fit un signe à ses chefs restés à quelque distance , et les nombreux escadrons s'ébranlèrent , les cymbales firent retentir l'air d'harmonies sauvages , et bientôt ce ne fut plus qu'un immense tourbillon de poussière , depuis les grandes masses de lave du port jusqu'aux rives du poétique Symèthe.
Il y avait quelque chose d'horrible dans l'aspect de ces hordes nombreuses , la plu-
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part n'ayani d'autre vêtement qu'une saie blanchâtre. Les métis formaient la masse principale; ils étaient presque nus, et généralement on les reconnaissait à leur carnation moins foncée, à leurs regards plus bienveillants que ceux des Arabes purs, à leur démarche plus théâtrale. Le brillant costume des chefs contrastait singulièrement avec la nudité que ces hordes étalaient au soleil dévorant de la Sicile.
Un cri immense, que durent répéter longuement les gorges de l'Etna, accueillit l'arrivée de l'émiralem et de son imposant cortège. Il parut heureux de cette acclamation spontanée , frénétique , et des ordres furent donnés â ses trésoriers pour faire largesse à cette multitude de flatteurs si grossiers et si rudes.
Yittumen, que la nature avait doué
d'une sorte d'éloquence sauvage , sut habilement profiter de la disposition d'esprit de cette assemblée fanatique ; il parcourut rapidement le front des bandes, et, rassemblant tout à coup les chefs, il prît la parole d'une voix élevée et ferme.
— Guerriers sarrasins et grecs , l'ennemi est à nos portes,- il ravage nos champs, assiège nos villes, navigue sur nos mers ; il est temps enfin de tirer le cimeterre de sa gaine et la tlèche du carquois pour défendre la patrie! Appelons la vengeance à notre aide, invoquonsla, qu'elle soit le mobile de notre cœur, et nos bras, forts comme le vent de la tempête, courberont ces ennemis comme s'il s'agissait d'un brin d'herbe. L'heure de les vaincre est venue , Sarrasins I Voulez-vous pas laisser ces chiens piller vos richesses , péqctrer dans vos haierns, vjolur vos fille»
et VOS femmes, massacrer vos pères et emmener vos enfants en esclavage , où par la force ils les feront chrétiens ! Voulezvons pas voir vos maisons incendiées, vos palais renversés, vos mosquées saintes converties en asiles de grossières débauches? Voulez- vous pas entendre dire à nos glorieux frères d'Espagne et de Numidie que nous avons fui devant les Normands comme les lièvres à l'approche des chasseurs; dire que nous avions des bras de femmes, et que nous étions indignes de porter le cimeterre musulman ! Eh bien! Sarrasins , il faut combattre pour soi , pour la religion et pour la patrie! 11 faut combattre sans relâche, frapper sans pitié, tuer sans remords ! C'est par là qu'on acquiert de la gloire et des richesses, qu'on devient grand et qu'on mérite d'entrer dans les sept ciels. Mais à quoi bon ces paroles qui relèvent le courage? N'êtes-vous
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pas tous des Sarrasins? N'avez-vous pas vaincu le monde? Et d'ailleurs, qu'avonsnous à craindre? Cette poignée d'aventuriers peut-elle résistei- un seul jour devant vous, guerriers terribles qui êtes nombreux comme les gouttes de pluie d'une nuée d'orage. Ainsi donc, Sarrasins, poussez votre cri de guerre, et jurez-moi de garder le carquois à l'épaule et le cimeterre à la main jusqu'à l'entière extermination des hommes du Nord !
Un cri sauvage comme le premier, mais plus éclatant, plus frénétique, plus féroce, couvrit en ce moment la voix de l'émiralem ; ils agitaient leurs glaives, frappaient leurs poignards sur leurs boucliers, et faisaient crier leurs cuirasses sous leurs mouvements rapides '.
' Une chose qui mérite d'être remarquée , c'est que les
Alors Viltunmen, électrisé lui-même par l'enthousiasme qu'il venait de communi- (|uer à ces hordes indisciplinées, leur déroula sa politique cruelle, mais habile.
— Tandis que notre frère Assad de Léontium, reprit-il, conduira ses montagnards vers le camp des Normands afin de les harceler et de les tenir en haleine, moi, avec mes galères, je ferai voile pour la terre de Calabre. En un clin d'œil, semblable à res{)rit de la vengeance, j'incendierai leurs moissons, j'arracherai leurs oliviers, je détruirai leurs bourgades , je ruinerai leur pays; et quand ils me croiront encore dans le golfe de Tarente, et
lourdes cuirasses ont été suggérées à nos ancêtres par les Orientaux. Ce ne fut qu'après la croisade de t<ouis le Germanique qu'on vit les clievaliers de l'Occident quil- 1er leurs coites de mailles pour prendre la cuirasse . le grand casque, les cuissards et les brassarts.
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qu'ils enverront des troupes pour me combattre, je serai dans la haute mer d'ionie, et le douzième jour vous me reverrez, mes guerriers, afin de nous réunir pour délivrer Tauromène ou pour lui porter des secours. Al-Aglab, mon fils, gardera la fille bien-aimée de la montagne ' ; et si le Prophète voulait me rappeler à lui , vous trouveriez dans Al- Aglab un chef valeureux pour vous conduire encore à la victoire. Aussi ai-je résolu, mes guerriers, de l'investir devant vous de l'autorité suprême pendant nos glorieuses courses.
Cette proposition hardie, spontanée, calculée habilement par Vittumen , fit mur-
' C'est ainsi que les Sarrasins de Sicile appelaient Cataue ; c'était assurément une expression de luxe , car VLlui fut souvt;ut bien fatal à ia fille ùieH-aitnee,
murer quelques chefs ; mais l'émiralem avait si fortement excité l'enthousiasme de cette multitude , qu'elle s'a/^ita comme la première fois , et , brandissant leurs cimeterres, tous les Sarrasins accueillirent par des cris joyeux cenom nouveau d'Al-Aglab.
Alors l'émiralem s'avança vers le centre de l'armée avec son fils et ses favoris, et, sautant à bas de son cheval, il remit au jeune homme, avec une gravité solennelle, les étendards, le collier d'or, le cafetan, les khilats et les bracelets d'or, signes de l'investiture musulmane » ; puis , après que le jeune prince eut fait ses largesses à l'armée , le cortège reprit le chemin de Catane afin de se préparer au départ.
Leshordessemirentlenternenten marche
' V. Abdallah el Nowayri , Chron. arabe.
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pour occuper les confins du territoire d' Acis où elles devaient attendre leurs auxiliaires; et l'émiralem, après avoir fait disposer ses nombreuses quadrirènies , fit venir devant lui Arck le Nubien.
— Tu vas partir à l'instant même , esclave; tu diras oui à Fallacia.
La vie ou la mort de Jourdan étaient dans ce mot prononcé avec tant d'insouciance.
— Dis aussi à Fallacia que la ville sera bientôt secourue , qu'il relève le courage des Tauroméniens, et que sa tête, à lui , répond des choses qu'il a si imprudemment avancées. Voici un rouleau de papyrus pour lui et une bourse d'or pour toi; maintenant, pars, et surtout prends garde de tomber entre les mains des Normands.
Puis il le rappela, lui défendit dédire un seul mot au Rhodien, et ajouta mystérieusement quelques paroles si terribles à propos de Ziza, que le pauvre noir se sentit défaillir en songeant à l'afFreux péril suspendu sur la tète de sa jeune et belle souveraine.
Mais il était esclave; il partit en promettant d'obéir.
Une heure après , Catane était redevenue silencieuse, ses ponts étaient levés, la chaîne du port fermée , et la flotte de l'émiraîeni disparaissait rapidement dans l'horizon bleu de l'Ionie, pour aller saccager les côtes de la Calabre.