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blesse extrême : donne -moi à manger, ou bien quelque breuvage fortifiant.
— L'un et l'autre seraient dangereux, seigneur comte ; il faut attendre.
— Mais puisque ma plaie se ferme et que la fièvre a cessé , il est bon que je reprenne des forces. Qui sait si bientôt mon bras ne me sera pas utile pour défendre ma vie contre ces traîtres dont nous allons être entourés ?
— ' Rassurez- vous, seigneur; à Xacca ils nous prendront aisément pour leurs frères : n'ai-je pas été élevé au milieu d'eux?
— Toi , sans doute ; mais moi , mais Joanne et mes soldats.^ Nul d'entre eux
ne sait la langue arabe : il n'y a que TAmalfitain qui la comprenne , encore la parle-t-il fort mal.
— Eh bien! ils resteront à tarder votre galère dans une crique lointaine; nous serons seuls aux bains , et je pourrai mieux encore éloigner tout soupçon de l'esprit des Arabes.
Tancrède de Nety s'agita violemment sur sa couche , frappé tout à coup de l'exposition des projets de son médecin ; il allait donc se trouver à la merci de cet homme fameux dans son art à la vérité, mais dont la moralité pouvait être douteuse. 11 se rappela le peu de confiance que Serlon avait en lui , et sa méfiance grandissant à mesure qu'il songeait à toutes ces choses , il le congédia.
DE rsETY. 9
— Envoyez-moi Joanne, maître Jéroboam , et au lever du soleil venez m'avertir; vous connaissez parfaitement ce beau pays, le plus curieux assurément et le plus poétique du monde civilisé, et je désire que vous soyez aussi mon maître dans la science de l'histoire, cette science qui agrandit les facultés intellectuelles de l'homme.
Cette flatterie plut au Juif, qui s'inclina plus bas que de coutume en souriant d'aise; et à peine fut-il de retour sur le pont, que , sans songer à rien de fâcheux pour lui, il envoya le rude Amalfitain au comte normand.
— Prends ma coupe d'argent, mon brave Joanne , et verse-moi quelques gouttes de vin de Calabre. Malgré tout ce que dit
le Nazaréen , je me sens mieux , je veux recouvrer des forces : il me tarde de rentrer au camp.
— Et vous avez raison , mon noble maître; si l'appétit vous vient, mangez, et envoyez an diable ce vilain corbeau de Jéroboam.
— As-tu confiance en cet homme?
— Un peu plus qu'en un Grec , un peu moins qu'en un Sarrasin.
— C'est peu.
— Entre nous, mon général, et cela sans la plus légère prévention, je ne le crois pas meilleur médecin qu'habile marinier j et tenez, il n'y a pas plus d'une heure
DE NETY. 11
qu'il voulait abiolament diriger la galère sur Saragoce.
— Serait-il donc vendu à mes ennemis?
pensa le comte, en maudissant la faiblesse qui le retenait sur son lit de douleur. — Écoute , Amalfitain, il n'est nullement nécessaire de te donner des instructions pour veiller à ma sûreté, n'est-ce pas? Je connais ton dévouement ; tu ne serais pas homme à te laisser séduire pour quelques poignées de sultanins d'or ?
— Joanne d'Amalfi est pauvre, mon général ; mais c'est un soldat fidèle à sa bannière.
— Je soupçonne le Juif d'être moins loyal .
— Si j'osais me permettre de donner un
là^ LE COMTE
avis à mon chef, je lui dirais de prendre garde à cet excommunié; je l'ai flairé, il a certainement une odeur de trahison.
Sans moi, mon général , et je vous le dis sans orgueil, nous n'aurions pas dépassé les plages du Val di Noto.
— Peut-être nous trompons - nous , Joanne; souvent l'homme porte des jugements téméraires ; quiconque ne marche pas dans notre voie est aussitôt soupçonné de félonie ; c'est le caractère éternels des mortels; mais cependant, à la moindre apparence de trahison....
■ — C'est un homme mort !
— Je te l'abandonne sans nul remords , enlends-tu?
— Ah! mon beau Jéroboam, prenez garde !
DE KETY. 13
— Sais-tu lire^ Joanne?
— J'ai, dans ma jeunesse, été quelque peu clerc, dit-il avec une suffisance de tabellion; on voulait me tonsurer; mais j'ai pensé qu'un homme d'épée était plus utile qu'un moine, et j'ai pris l'épée.
— Tu as mieux fait, quoique les moines commencent à lever bien haut la tête. Grégoire VII a une ambition de conquérant, et cette ambition démesurée pourrait bien avoir d'épouvantables résultats pour nous dans l'avenir. Mais à quoi bon de te parler de ces choses , Joanne? prends mon gros livre de prières, et récite-moi les litanies.
C'est ainsi qu'au sortir de la barbarie du Nord , dans ces temps à peine dégrossis par les restes de la civilisation byzantine ,