‹ Le comte de NetyChapitre 3 sur 42 · L'E COMTE · texte numérisé non relu

L'E COMTE

les hommes les plus éminents, les princes, les chefs des armées émigrées , priaient dans les camps, sous la tente ou sur leurs galères, et ces prières n'étaient pas un acte d'habitude; non, elles étaient inspirées à ces hommes ardents par la foi la plus vive et la plus sainte. Aussi , nous sommes portés à penser que cette foi religieuse , cette exaltation sublime à propos d'admirables croyances, furent autant de voix divines qui les poussèrent d'Occident en Orient, et donnèrent à leurs armes la plus large part du monde.

Après l'accomplissement de cette pieuse coutume de l'époque, le comte de Nety, s'apercevant que le sommeil allourdissait ses paupières, invita l'Amalfitain à aller prendre du repos.

— Mais avant, lui dit-il, donne-moi

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cette écharpe tachée de sang que tu vois sur mon. heaume.

Il la porta à ses lèvres décolorées avec un transport plein d'enthousiasme , et laissa tomber sa tête lourdement sur son chevet.

C'était le seul souvenir qu'il eût de Ziza ; il s'endormait en le pressant contre son cœur à défaut de sa bien-aimée sultane , dont l'âme était brisée alors par les plus affreuses tortures que puisse engendrer la pensée !

Jéroboam fut ponctuel : quand les premiers rayons du soleil brillèrent sur les voiles de la galère , il descendit vers la cellule du comte, et ne parut pas peu surpris de trouver l'Amalfitain endormi en tra-

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vers de la porte , selon la coutume observée chez les anciens rois de rAssyrie.

— Ce démon-là le suit comme son ombre, murmura-t-il, et il est de taille à renverser dix Sarrasins; mais Vittumen s'en arrangera. Allons, s'écria-t-il, debout, mauvais dormeur d'Amalfî ; le jour est haut, et tu as la présomption de croire que la galère va mal quand tu ne tiens pas le gouvernail , lève-toi donc afm de t'assurer si sa proue ne va pas donner sur quelque dangereux écueil.

— Tu as raison , limier d'Israël , repartit Joanneen se frottant les yeux; mais rassure-toi, je connais la côte aussi bien qu'un patron de Mazzare; et si nous échouons, tu pourras me vendre aux Arabes aussi bien qu'Iscariote a vendu le Christ aux païens.

— Allons, debout, je ne suis pas là pour subir tes préceptes historiques, le chef m'attend.

— Passe, et surtout prends garde de me heurter; le contact du Juif est comme le mal des ardents, il souille.

— Pour l'amour d'Israël, il faut tout endurer, pensa Jéroboam; mais j'aurai de Tor à ce prix, et mes heures de vengeance !

Quelques instants après, le comte de Nety, étendu sur d'épaisses et moelleuses nattes, à l'ombre d'une blanche voile latine, admirait les merveilleuses grèves de la Sicile africaine.

Ils avaient dépassé rcnibouchure du Uagusa et le cap de Scalambre; les pointes

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dentelées de Camarina leur apparaissaient toutes couvertes d'orangers et de pistachiers: c'était un spectacle enchanteur et toujours digne de la noble muse de Virgile.

— N'est-ce pa"^ , noble comte , s'écria le Juif, que les poètes de l'antiquité avaient bien nommé cette île en l'appelant les délices de l' Unk'ers? Non loin de ce fleuve qui coule au delà duScalambre, était Hybla, si célèbre par son miel exquis; là furent les bains de Cancana , cette rivale de Thermes; plus loin, c'était Camarina, que

les despotes syracusains envahirent

Voilà le Drillo, le fleuve qui roule des pierres précieuses;" et ce point blanc que vous apercevez à l'horizon, ce sont les restes de la splendide Gela , de la merveilleuse cité des arts '.

» C'était à Gela que se fabriquaient ces admirables

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Le sirocco ayant cessé tout à coup , et le vent de l'Ionie les favorisant , ils arrivèrent le troisième jour, deux heures après le lever du soleil, en face des ruines d'une ville qui semblait avoir été superbe. Jourdan fit appeler le Juif.

— Quelle est cette cité qui possède un si grand nombre de temples debout encore après vingt siècles ? Quelles sont ces belles colonnades dorées et aériennes?

— Seigneur, cette ville fut la merveille des Grecs de l'antiquité; c'est là qu'ils avaient rassemblé tous les prodiges de l'esprit humain. C'est la ville de Phalaris, c'est Agrigente.

vases grecs improprement appelés étrusques par les amateurs.

{Voy. mon Voyage en Sicile, Un an sur les chemins f 1. 1. )

— Agrigente, Agrigente, murmura le comte de Noiy; quVIIf ctait belle et sublime, cette .o;rande Grèce ! mais, quoique déchue, qu'elle est belle encore !

— Ah î reprit le Juif entraîné par l'enthousiasme des souvenirs, tu étais bien la perle des grandes capitales, ô noble et malheureuse Agrigente ! C'était sans doute pour défier les navigateurs et pour étaler ta puissance que tes fils avaient édifié si près de la mer cette ligne de temples somptueux que Phidias et Zeuxis , ces divins artistes de l'antiquité, avaient ornés de leurs chefs-d'œuvre! Si l'orgueil te fit agir, tu fus cruellement punie!... Voyez, seigneur comte , voyez ces gracieuses collines ornées de si frais ombrages; voyez ces plages que la mer caresse avec tant de douceur, comme si elle craianait d'éveiller avec ses ondes les héros qui dorment sur

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ces rives solitaires. Ah! quels hommes ils étaient, ceux qui y vécurent ! Vous ne savez pas cela, vous autres guerriers du Nord; prier votre Dieu et combattre l'infidèle , voilà votre vie. C'est à peine si vos prêtres savent le nom du grand Alcibiade, et tous ignorent que Pythagore et Démotélès, Epicharme et Zenon d'Elée, ont, dans ces lieux mêmes, enseigné de sublimes leçons aux peuples *.

— Tu ne rends pas j ustice à nos pasteurs, et cela se conçoit. Nazaréen, repartit le comte avec bonté; chacun, à tort ou à raison, veut faire prévaloir le génie de sa race ; mais si le grand nombre ne s'a-

' Nous pensons qu'il est inutile de faire remarquer ici que c'eçt un Juif du xi« siècle qui parle. Jéroboam pouvait n'avoir pas entièrement tort; à cette époque reculée, le clergé frank n'était guèi'c versé <laus l'étude de la lit» lératarc grcc<{uc.

donne pas assez à la science , si les Abuabd" Allah, les Abu Hassem Mohammed, les Esserif, sont rares parmi eux, il en est({uelques-uns du moins qui pourraient rivaliser avec tous les grammairiens de Palerme et d'Espagne •.

— Ah! seigneur comte, vous ne savez pas combien sont abondantes les sources de science que possèdent les rabbins et les Arabes.

Puis il y eut à bord du navire une lon-

■ Célèbres écrivains arabes de la Sicile. Abu-abd- AUah est auteur d'un Tpo'éme parafrasdco del Corano; le second alla étudier à La Mecque et composa un livre qu'il intitula la Vraie science', quant à Esserif Essachati, né à Mazzare, il écrivit le fameux Naoshat Alabsar, promenade poétique et scientifique à travers le monde.

{yoj. NicoL. Maggiorb, Sloria di Sicilia. Al-Nowayri

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