DIEUX SEULS
Le reste de la flottille ne tarda guère à paraître, et, s'approchant du rivage, la
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petite armée d'Ascle Drogo débarqua et vint prendre position sur une riante colline , dans la direction de Getaci.
— Les patres s'enfuient à notre approche, dit Ascle; que quelques-uns d'entre vous se détachent, mes braves, afin de me les amener ; ils nous donneront peut-être des renseignements.
Deux des chevriers de la plaine furent conduits devant le chef, mais ces bonnes gens n'avaient pas ouï parler des Sarrasins. — Alors, pensa Drogo, ils ne tarderont guère à venir; ils auront exploré à leur manière la chaîne de l'Aspromont, et c'est ici qu'ils doivent en sortir.
Avec un peu plus de politique, cet homme pouvait anéantir les quadnièmes de Vil-
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tumen et ses hordes ; puisque rémiralem incendiait tout le littoral , il devait penser que ses navires n'étaient pas loin. Mais le désir d'une prompte vengeance absorbant toutes les autres pensées d'Ascle, il attendit l'ennemi à Locres, tandis que la flotte sarrasine était mouillée tout près dans les criques de la Roccella.
Sur le soir, un grand mouvement s'opéra dans ce paysage, jusqu'alors si désert:
on entendit un bruissement sourd, comme le roulement d'un tonnerre lointain; puis ce furent des cris bruyants, et bientôt parurent d'innombrables troupeaux qu'une population craintive , éperdue , chassait devant elle avec force; et l'on vit aussi des Aspromontois montés sur des ânes chargés de leurs trésors , qui se dirigeaient avec rapidité vers la bourgade fortifiée de Geraci.
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La nuit tombait ; Drogo courut vers cette multitude tremblante, et chaque fuyard lui criait d'une voix altérée par la crainte :
— Voici les Sarrasins qui viennent !
Depuis Casalnuovo jusqu'à Bianco, tout est en feu. Ils massacrent sans pitié; voici les Sarrasins !!!...
Drogo, ne voulant pas perdre sa forte position, attendit son cruel adversaire en dévorant sa rage. Vers le milieu de la nuit, l'horizon s'illumina tout à coup dans la direction du couchant; les collines se découpèrent avec une netteté effrayante sur la chaîne de l'Aspromont, dont les pics apparaissaient tout noirs sous le ciel; puis les blés de ces mêmes collines furent à leur tour la proie de l'élément destructeur, et l'immense incendie éclaira comme un
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soleil sanglant la plaine de Locres , depuis le mont Asopus jusqu'à la mer.
Vittiimen et ses soldats quittèrent bientôt le sommet des collines et descendirent dans la plaine en poussant des cris frénétiques, en chantant des chants insultants pour leurs ennemis. L'armée de l'émiralem se dirigeait vers Geraci , afin de piller cette bourgade; les Normands, jusqu'alors silencieux et couchés à terre dans un bois d'orangers, se levèrent tout à coup avec un bruit eflfroyable, et après avoii- décoché une grêle de flèches aux Sarrasins surpris, ils mirent l'épée à la main et s'élancèrent sur eux en poussant leur efiProyable cri de guerre :
— Normandie et Calabre î tuez , tuez ! ! ! Le choc fut terrible. Indignés , exaspérés
par cet incendie qui dévastait leurs moissons, les Normands frappèrent sans pitié; le coup de grâce était la mort; on massacrait les vaincus à terre, on s'acharnait même sur des cadavres. Vittumen parvint cependant à rallier un corps assez considérable, qu'il flanqua d'excellents archers, et, furieux de cet échec inattendu, il revint vers Ascle avec une énergie épouvantable.
Mais les Normands, préparés à cette attaque, et favorisés d'ailleurs par leur position, reçurent l'émiralem sans reculer d'un pas. Ils étaient moins nombreux , mais le désir de la vengeance avait centuplé leurs forces; ils combattirent comme des lions.
La plaine de Locres offrait un spectacle d'une grande et effrayante poésie; la mer calme et blanchâtre au loin , les montagnes grises et sombres, et à l'extrémité du dé-
sert, sur le revers d'une riante colline, deux armées s'acharnant l'une sur l'autre, aux lueurs d'un immense incendie, troublant par leurs cris retentissants , leurs vociférations de haine et de rage, la silencieuse majesté de la nuit!
L'incendie s'arrêta enfin à défaut d'aliment : les champs de froment et de seigle étaient dévorés ; les reflets rougeâtres de la paille consumée éclairaient seuls les combattants; le feu s'arrêtait désormais impuissant au pied des lauriers et des yeuses ; puis l'obscurité s'érigea de nouveau en souveraine, et le cruel émiralem , honteux de sa défaite, voyant son armée détruite, ses plus braves serviteurs massacrés , s'échappa rapidement suivi d'un petit nombre de soldats , et courut se rembarquer aux criques de la Roccella.
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Pendant que l'émiralem cinglait vers Catane , les chrétiens achevaient les préparatifs de l'assaut de Tauromène , tandis que leur cavalerie , comniandée par le seigneur du Puiset, courait au loin dans la plaine et portait la désolation jusque vers Léontium. Les Sarrasins avaient procédé par l'incendie | les Normands se vengèrent avec leurs glaives, et jamais aucun peuple ne vit de plus terribles représailles !
Qu'allait-il dire à ses guerriers, qui attendaient si impatiemment son retour, l'arrogant Vittumen ? Il leur avait annoncé
des victoires, et il revenait confus, mystérieusement , avec ses hordes appauvries et mutilées...