‹ Le comte de NetyChapitre 23 sur 42 · LES CONJURÉS · texte numérisé non relu

LES CONJURÉS

lis étaient cent; chacun portait le poignard et l'épée; chacun offrait son bras aux chefs de la sédition, et tous ambitionnaient la triste gloire de frapper au cœur le roi, ce faible cl malheureux vieillard; leurs yeux pnflammés annonçaient le courage le plus énergique. Tout à coup un bruit de pas se fait entendre; on heurte à la porte de la vaste cgliïe ; les conjurés, saisis d'effroi, demeurent silencieux .. on ouvre... c'est le vieux roi surpris par l'orage qui vient chercher un abri.

Comte L. de Charny, Htnri 1er.

Par une de ces soirées enchanteresses dont on ne jouit guère qu'en Orient, une soirée toute tiède avec un ciel de flamme , une brise douce et caressante glissant dans une atmosphère de parfums, Ziza , courbée par sa destinée malheureuse , respirait l'air embaumé du soir

sur la haute galerie aérienne qui dominait la mer d'Ionie. Complètement absorbée dans une méditation profonde, elle ne jouissait pas de ce spectacle imposant ; ses yeux , pleins de larmes transparentes , ne voyaient point, et son oreille n'était pas même frappée de l'harmonieuse cadence des vagues légères que le vent faible de l'Ai tique poussait aux blanches falaises de Tauromène.

Rien n'annonçait plus ({ue cette ville fût habitée; elle était silencieuse, et ce silence avait la tristesse qui règne sur l'immensité des déserts. Le crépuscule, s'enfuyant devant la nuit , laissait prendre aux édifices mille formes bizarres qui pouvaient ajouter encore à la triste majesté du tableau. — Il y avait tant de douleurs, tant d'angoisses, tant d'agonies, dans la cité du Taurus!

Eh fàccj le camp des Noimànds était plein de mouvement et de bruit. On entendait le fracas des massues tombant sur le fer des madriers , le marteau des forgerons , le cri aigu de la lime des armuriers, et les chants barbares des soldats qui accompagnaient de la voix le bruit cadencé de leurs ustensiles. Quelquefois on distinguait jusqu'aux paroles, et ce refrain d'un vieux chant populaire revenait d'intervalle en intervalle :

Nous sommes lous de bons cliiétieDsl Pas n'est besoin de deui croyances :

Donc , aiguisons nos fortes lances Pour ocrir tous les Sarrasins.

'' — Vantards ! murmura un homme qui se trouvait enveloppé dans un manteau sous la herse de la poterne du palais de IT. i:i

Ziza ; prenez garde que nous n'ayons un jour notre revanche ! el nous l'aurons , et ce sera un jour terrible !

~'S' — Que disent-ils ? reprit un autre interlocuteur, en langue arabe ; leurs gosiers sont plus retentissants que le fer de leurs enclumes.

— Ils parlent de nous exterminer tous, Djezzar.

— La voix est comme le semoûn, Fallacia : rien ne l'arrête; mais le bras ressemble souvent à l'eunuque, il est impuissant.

— Et leurs bras le seront, seigneur motsallam. L'émiralem a ravagé la Calabre; j'ai vu les nuits dernières l'incen-

DE ]>ÎETY. i9S

die courir de val en val; à la première heure peut-être, Vittumen , le vengeur, apparaîtra près des grèves avec sa flotte , tandis que les montagnards d'Assad , se jetant sur le camp comme une avalanche, engraisseront la plaine avec l'odieux sang de ces aventuriers... Mais Riso tarde bien à venir.

— Es-tu sûr de cet homme ?

— Il aime l'or avec une passion prodigieuse : c'est te dire qu'il est capable d'égorger son père.

— Au reste , quand il nous aura débarrassés de Jourdan, je me charge de le récompenser, moi.

— Quelle est ta pensée ?

m It COMTE

— La politique ixij^e qu^on se serve des traîtres ; mais après le succès de la trahison il faut briser linstrunient. Mais qu'il larde, cet hornme!

Le murmure de ces voix, bien connues de Ziza, monta jusqu'à elle. Accoudée sur la terrasse , elle se baissa , prêta l'oreille; mais tout retomba dans le silence, et la pauvre et belle prisonnière s'abandonna de nouveau à ses réflexions douloureuses.

Sa position , depuis la mort de sa compagne, était devenue affreuse; Fallacia avait fait quelques confidences au molsallam, et tous deux, s'étant persuadés que la sultane les trahissait, n'attendaient plus qu'un ordre de Vittumen pour l'envoyer à la mort. Et l'odieux Fallacia s'était servi de son fidèle esclave Arck pour aller men-

'W^'irr. 197

dier cet ordre atroce! Aussi était-elle gardée à vue, pour ainsi dire; on avait mis auprès d'elle de nouveaux esclaves, et la poterne de son palais était confiée à hi vigilance des soldats du faiouclie Djezzar.

— Puisque je suis la lille de Makialis, pensait-elle, pourquoi inc refusent-ils la liberté que je leur ai tant de fois demandée? car ce Vittunnen n'est pas mon père; je le sens à la haine furieuse que je lui ai vouée... Et puisqu'ils craignent ma trahison , ces barbares, pourquoi ne me chassent-ils pas de cette cité désolée où je soulTre toutes les angoisses? Les misérables! ils méjugent à leur taille ! ils croient que, malgré ma nouvelle religion , j'irais livrer à la merci d'une soldatesque avide et irritée toute la population de Tauromène. Non, non, j'ai du sang more dans les veines, et je crois à la fraternité

de tous les peuples, malgré les misères dont mes frères m'ont accablée. Ah ! noble Jourdan , si tu savais combien mon cœur recèle de souffrances pour toi et à cause de toi, tu t'éloignerais de ces murs maudits où la mort plane sans cesse.

Et retombant alors dans une molle rêverie, s'abandonnant aux fictions brillantes de son pays natal, elle murmura encore quelques pensées du chant poétique de ses montagnes bleues.

L'âme humaine qui n'a que des tristesses se décourage, se fane, et meurt comme une fleur splendide rongée par un ver à sa racine. — La jeune et belle fille de Saîde, quand elle a ses longs cheveux noirs ornés de sultanins d'or, quand sa robe de pourpre cache ses voluptueux contours , la belle fille de Saïde voit accourir son

bien-aimé , dont les yeux rayonnent et moi , moi , je

suis comme une épouse à jamais abandonnée, j'aime, et ne connais même pas l'espérance!

DE NETY. 199

Tout à coup un bruit aigu comme le grincement d'une clef qui tourne dans une serrure rouillée vint attirer l'attention de Ziza ; naturellement inquiète et du caractère le plus impressionnable, elle avança la tête avec une précaution extrême , et vit plusieurs ombres noires se mouvoir auprès de la poterne ; on parlait à voix basse , mais bientôt les voix devinrent plus fortes, et le profond silence de la nuit lui donna la facilité de tout entendre.

— Crois bien , seigneur motsallam , disait Fallacia, crois bien qu'il sera survenu des événements de force majeure qui auront retenu Riso dans le camp; mais maintenant que la nuit est noire , et qu'aucun objet ne se distingue plus sur la montagne, nous ne tarderons pas à le voir apparaître.

Page 1