‹ Le comte de NetyChapitre 24 sur 42 · M LE COMTE · texte numérisé non relu

M LE COMTE

— La haine est impatiente, Fallacia; et mes soldats crient contre la faim qui va bientôt les ronger.

— Et la ville donc, la ville qui mange ses morts !

— La ville m'importe peu, reprit le barbare, pourvu que ma garnison ne murmure pas.

— Écoute, Djezzar... il m'a semblé entendre résonner le fer d'une cotte de mailles.

— C'est le vent qui crie dans les ormes du sentier, repartit l'Africain.

— Non , non , j'entends un bruit de pas; viens, c'est le seigneur calabrois.

Et Fallacia entraîna le motsallam le long des murailles de Tauromène.

— Il va sans doute se passer quelque chose de sinistre, pensa Ziza; voyons ce que ces hommes attendent.

Riso , à cette heure , était encore dans la tente de Jourdan , alors que les deux chefs mores attendaient si impatiemment son arrivée. On venait d'achever un bélier d'u ne forme particulière, s'adaplant à une haute tour qui permettait aux Normands d'avancer jusqu'à la porte de Mola, sans avoir à craindre les flèches des Sarrasins , et Jourdan ayant réuni ses plus habiles chefs, parmi lesquels se trouvait Riso, prenait conseil d'eux, afin d'accélérer cet assaut terrible qui devait être le dernier.

— Dans deux jours, dit Jourdan , tous

les préparatifs seront terminés, et le soir il sera facile de transporter les madriers en quelques heures au fort avancé que vous commandez, seigneur Riso. Le mécanisme de cette machine est tel qu'il faut trèspeu de temps pour élever la tour au niveau des murailles de Tauromène. Ainsi nous pourrons donner l'assaut vers le milieu de la troisième nuit.

Beaucoup de chefs opinèrent comme le général , d'autres penchèrent pour un retard de deux jours.

— Il y aurait peut-être une grande imprudence, objecta Riso, à nous trop hâter en cette circonstance , qui sera , je l'espère, décisive. A cette heure le camp n'est pas nombreux, la cavalerie est absente, nos ennemis sont pleins d'audace, et j'ai des pressentiments de malheur.

DE NETY. 203

— Allons, Riso,des terreurs, vous, brave comme un de ces antiques Samnites dont vous prétendez descendre ! les rêves ne sont bons que pour faire obéir les femmes.

— Et quand nous aurons abandonné notre camp, reprit le traître avec assurance , qui vous dit que Vittumen ne s'élancera pas sur vos tentes pour les incendier ? Croyez- vous qu'il ne se tient pas toujours à portée , qu'il n'a pas des espions qui vous entourent?

— C'est vrai, dit Jourdan ébranlé dans sa résolution. Mais quel est votre avis , Riso?

— Qu'on attende le retour du seigneur duPuiset. H doit se trouver à cette heure vers Mascalij dans six jours l'armée sera

réunie, et nous pourrons donner l'assaut. Voilà, seigneur comte, le seul avis qu'un vieux guerrier puisse raisonnablement donner; et maintenant, noble sire, j'irai rejoindre rtion fort si vous le permettez, car la nuit est noire, et bien rude est le chemin de la montagne.

— Surtout quand on a des pressentiments funestes, ajouta Serlon en raillant. On peut rencontrer quelque esprit de ténèbres ou quelque belle dame mystérieuse, échappée des harems, ou tout simplement des maraudeurs sarrasins.

— Les Samnites ont fait leurs preuves aux Fourches Caudines, repartit Riso en fronçant ses épais sourcils grisonnants, et leurs petits-fils n'ont pas dégénéré que je sache, seigneur normand; si la guerre

Ks a courbés depuis deux siècles, la guerre peut bien les relever un jour!

Et son regard était terrible, son front plissé, sa voix saccadée et pleine de fureur. Puis, se découvrant, il sortit.

— Adieu, mon brave Riso, dit Jourdan; et surtout prenez garde aux ennemis.

— Voilà un vilain rustre que le joug blesse à la tête, dit Serlon; nous ferons en sorte de le lui faire sentir plus bas.

— C'est un homme qu'il ne faut pas railler, mon cousin, répliqua le comte de Nety, d'une voix sévère : par l'âge, il serait votre père; il est notre vassal, notre ami ; c'est un habile homme de guerre que j'aime. ovuj.îèiiii*i

Page 1