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Ce cri qui faisait frissonner des hommes endurcis dans le crime avait été poussé par une femme faible et effrayée : c'était Ziza , anéantie par ce complot horrible qui menaçait maintenant l'existence des chrétiens, ses frères, et qui ouvrait sûrement la tombe du noble comte de Nety, son amant bienaimé.
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Elle resta longtemps évanouie sur la terrasse de son palais, et quand le froid de la nuit vint ranimer ses sens, elle rentra dans sa chambre, qu'elle ferma soigneusement, attendant le jour avec une extrême impatience, afin de savoir si ce cri ne l'avait pas dévoilée, et si les deux conspirateurs n'apporteraient pas de nouvelles entraves à sa liberté. Un instant les soupçons de Fallacia s'étaient arrêtés sur elle; mais Arck, le fidèle Nubien, affirmait tellement avoir reconnu la voix d'un homnje et le pas lourd d'un soldat qui fuyait sur le sommet de la muraille, que la trace se trouva perdue.
Le matin, quand Ziza quitta sa chambre pour entrer dans la galerie , elle trouva son bon esclave couché en travers de la porte, tenant d'une main son redoutable cimeterre et de l'autre un long poignard.
— Que Dieu et sou prophète veillent sur ma noble et gracieuse sultane! dit -il en courbant sa tête jusqu'à terre.
— Merci , merci , pauvre noir! Tu n'es qu'un esclave , toi , et tu es fidèle à ta maîtresse infortunée ; malgré les périls , tu reviens toujours auprès d'elle; merci, mon pauvre noir! Eh bien ! (u as vu l'émiralem?
— Je l'ai vu, sultane.
— Ne tentera-t-il rien pour me sauver?
ici , la famine nous ronge.
Le Nubien courba sa tête sur sa poitrine et ne répondit pas. Quand il la releva lentement, de grosses larmes hri liantes roulaient comme des perles sur ses joues noires et cuivrées.
— Eh quoi ! Arck , tu pleures , tu restes silencieux! Mon père..,rémiralem m'abandonnerait-il?... ne fera-t-il rien pour les malheureux Tauroméniens, que la guerre a ruinés, que la faim dévore, que le désespoir tue? A-t-il oublié le dévouement et le courage de cette ville? a-t-il oublié son enfant?... celle qu'il nomme son enfant?
L'esclave demeurait toujours immobile.
— Es-tu donc chargé d'un arrêt de mort? s'écria-t-elle hors d'elle-même.
— La sultane Ziza n'a plus de père, dit enfin l'esclave; tousl'ontabandonnée, tous l'ont trahie!... tous veulent sa perte!
— Que dis-tu, Arck? que dis-tu, esclave?
— Le seigneur Fallacia, que rémiralem croit comme la parole du prophète, a écrit contre vous, sultane, et cet écrit a rendu mon maître terrible : ses sourcils se sont froncés comme en ses mauvais jours, et sa bouche a murmuré des paroles...
— Des paroles de mort ! n'est-ce pas , esclave? s'écria Ziza épouvantée; n'est-ce pas qu'il veut ma mort? Oh! ne me le cache point, afin que je m'y prépare avec courage ; dis-le-moi , dis-le-moi, Arck !
— Chrétienne! a-t-il dit d'une voix sombre, chrétienne, traître à la patrie et fille de Makialis, c'est trop de crimes !
— Et je dois mourir, n'est-ce pas ? et sa volonté de fer veut que je porte la peine de ceux qui l'outragèrent? Suis-je donc la cause de cette fatalité qui a pré-
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sidé à ma naissance? l'enfant hérite-t-il de la malédiction jetée au père , à la mère? Ah î il faut que ses pieds marchent sans cesse dans le sang ; je le reconnais encore î — Eh bien! qu'attends-tu pour frapper?
ton cimeterre est nu à tes côtés.
— Mais tous ne vous ont pas trahie, sultane, reprit l'esclave d'une voix émue; il est un homme qui vous aime, qui ne vit que pour vous , qui a juré de veiller sur vous comme les génies qui veillent sur les trésors de nos kalifes; celui-là, sultane , rien ne peut le corrompre : il bravera tous vos ennemis , il répandra tout son sang pour vous sauver , il marchera dans les flammes pour vous épargner le contact d'une seule étincelle.
— C'est Jourdan , c'est mon noble Nety, pensa-t-elle.
— Et, poursuivit le Nubien avec une émotion toujours croissante, chacune de ses flèches porte au loin la mort, chaque coup de son poignard donne la mort, et son glaive ne frappe que pour abattre une tête ; celui-là ne vous a point trahie, sultane : il épie le regard de vos ennemis , il les guette comme le chakal guette la gazelle, il a le bras levé sur eux, il ne quitte plus ni le poignard ni le cimeterre, et son bras, sultane, son bras, le voilà! et son cœur d'esclave est à vous, ma souveraine, à vous, que j'aime comme la brillante péri du prophète , vous qui n'êtes venue sur la terre que pour y souffrir, et pour rendre heureux vos esclaves! ! !
— C'est toi , Arck, toi ! c'est toi qui parle ainsi! s'écria-t-elle avec enthousiasme en lui tendant la main; c'est toi, mon pauvre noir ! Ah I si Dieu t'a fait naître dans une
condition esclave, il a placé dans ta poitrine un cœur d'homme libre , un cœur qui honorerait le collier d'or ou une couronne impériale. Va, la liberté n'accorde pas toujours ses faveurs aux plus dignes ; souvent elle se prostitue à des infâmes, à des êtres rampants qui se servent de leur puissance pour river la chaîne de l'esclavage aux mains des hommes courageux.
Tu en es la preuve, toi, mon Nubien fidèle : aussi, à dater de ce jour, tu es libre, je t'affranchis; cours chercher un fer, que je brise ton bracelet d'esclave.
— Qu'il en soit ainsi, ma bonne sultane , puisque c'est votre désir ! un affranchi a le droit de parler plus fort qu'un homme enchaîné, et si j'accepte, c'est encore pour vous; mais quoique affranchi, sultane, je serai toujours votre esclave, votre esclave prêt à mourir pour vous; dites un mot.
DE NETY. 235
faites un signe, désignez d'un regard, et votre ennemi aura vécu.
— Non, Arck, je dois me taire et demeurer calme. Je suis comme le pauvre petit oiseau que la tempête a séparé des siens; je n'ai ni abri ni protection, j'attendrai ainsi l'oiseleur; il aura pitié de moi, peut-être. Souvent la faiblesse et l'innocence désarment l'oppresseur le plus farouche.
— Vous ne connaissez pas vos ennemis, sultane ! J'ai ouï parler d'une femme qui fut étranglée avec ses cheveux...
— C'était ma mère ! ma pauvre et malheureuse mère! Elle fut lâchement assassinée par Vittumen.
— Votre père !
— Non, Arck, non, ce monstre n'est pas mon père; rassure-toi , je ne suis pas la fille de Vittumen !
— C'est bien cela, dit l'esclave en se parlant à lui-même à voix basse, la fille du grand Makialis, la terreur des Mores! c'est elle qu'ils veulent faire mourir... Sultane, s'écria-t-il tout à coup en fixant sur elle un regard étincelant, l'émiralem n'est pas votre père, vous l'avez dit; eh bien ! un mot, un seul mot...
— Je ne le dirai pas! Quel qu'il soit, il m'a nourrie, élevée, comblée de richesses; s'il oublie tout cela, puisse mon sang retomber sur sa tête !
— Sultane , repartit fièrement le Nubien, je foule aux pieds le fer de mon
esclavage; maintenant, je suis libre!!!
Nul n'a plus de droits sur moi; mes périlleuses missions de messager sont terminées, et, ù dater de cette heure, je ne vous quitte plus, je m'attache à votre ombre, je garderai votre palais, et malheur à quiconque viendrait pour y commander!
— Tu ne m'as pas dit les projets de Témiralem. Se renferme- 1- il dans Cala ne ?
— 11 sera ici dans trois jours.
— Grand Dieu ! s'écria Ziza , qui sentait dans son âme se renouveler toutes ses terreurs; il vient!
— 11 vient à cause de vous, si je l'ai
bien compris j mais tenez, sultane, voici un rouleau de papyrus qu'il m'a remis pour le seigneur Fallacia ; je l'ai gardé parce que je soupçonne quelque trahison , et , pour lever tous vos scrupules , regardez.
Il brisa rapidement le large sceau vert de l'émiralem.
— Qu'as-tu fait, Arck? qu'as-tu fait?
dit Ziza effrayée.
— Lisez, ma sultane, et ne songez point à moi. Sachez qu'il m'est facile de dire que je l'ai perdu dans ma fuite, en cherchant à me soustraire aux flèches des Normands.
Ziza, quelque peu rassurée par ces pa-
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rôles, déroula le papyrus, où ces lignes étaient écrites :
« Quatre jours après l'arrivée de l'es- « clave africain , j'entrerai , avec cent ca- « valiers, dans vos murs désolés. Fallacia , « je ne puis croire ta seconde lettre ; il u faut que je t'entende... Ah! s'il en est « ainsi, j'écraserai le dernier rejeton du K serpent que j'avais réchauffé dans mon « sein. Jusqu'à mon arrivée, enferme Ziza <c dans son palais ; car si ce que tu dis est (( vrai, si elle est chrétienne, elle mourra « de ma main , comme son indigne mère! »
— Avais -je raison? dit Arck triomphant.
— Le misérable Fallacia ! le lâche ! Vendre ainsi une pauvre femme qui l'a
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comblé de biens ! déraciner l'arbre dont il a dévoré les fruits, écraser la fleur dont il a bu le miel ! Ah ! que la vie est bien pour moi une sombre tempête! à chaque heure la mort plane au-dessus de mon front!... Mais sais-tu, Arck,que cette position est affreuse? Comment échapper au péril?
comment me soustraire au danger qui me menace? car je suis perdue si l'émiralem vient. Fallacia est un lâche, un infâme; mais il n'a pas menti! Oui, je suis la fille de Makialis; oui, j'ai renié la foi musulmane; oui, je suis chrétienne, et j'aime le chef des Normands.
■ — Un ennemi !
— Celui qui te sauva la vie avec tant de générosité, Arck; le cœur le plus noble, le guerrier le plus brave , dont la perte est jurée...
DE IVKTY. 211
— Vous l'aimez, sultane, c'est m'ordonner de l'aimer.
— Pauvre et fidèle noir! dit-elle en le regardant tristement.
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— Quatre hommes gardent la poterne, reprit le Nubien, il n'y faut pas songer; un archer veille sans cesse dans vos jardins, un espion! INÏais, d'ailleurs, les pics sont inaccessibles avec une femme, je l'ai reconnu. Grand Mahomet! que faire? Cherchez un moyen , sultane; les femmes sont de la nature des génies, leur imagination est brillante et variée comme les fleurs ; — de mon côté, je réfléchirai.
En ce moment, une rumeur sourde, lointaine, comme le gémissement des vents dans les forêts aux approches de l'hiver, s'éleva et vint attirer l'attention de Ziza.