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Pendant que les deux fourbes étaient joués par leurs victimes et que Ziza se trouvait presque heureuse, grâce au succès de sa ruse , Jourdan était sous sa tente accablé de tristesse. Malgré son habileté extrèrne , il reconnaissait l'impossibilité d'arracher son amante aux farouches ennemis qui la retenaient prisonnière. Il re-
doutait même cet assaut terrible qu'il allait livrer, tant les suites pourraient être fatales à Ziza. Qui sait à quelles violences le motsallam était capable de se porter dans son désespoir? Et cette populace désordonnée, et cette soldatesque avide, impudique et féroce, de quoi ne sont- elles pas capables quand les jours de détresse sont venus ?
Et les souffrances de ce guerrier célèbre étaient grandes et poignantes , car il aimait Ziza, car il ne vivait plus que par cette femme. — Tout contribuait à augmenter ses chagrins dévorants : c'était la fille d'un ennemi acharné ; elle était aussi d'une religion que les chrétiens maudissent et d'une race qui ne devait plus espérer de merci des Normands. — Du moins, il le croyait.
Joanne l'Amalfitain , qui entrait dans la
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tente, vint tout à coup l'arracher à sa pénible rêverie.
— Eh bien ! mon seigneur, lui dit-il avec sa rudesse de soldat, avez- vous résolu d'imiter les mécréants de Tauromène ? rien cependant ne vous y force: depuis tantôt une heure le dîner est servi; c'est pour la troisième fois que le seigneur Serlon m'envoie, et cette fois il murmure.
— Serlon a trop de bonté.
— De murmurer?
— Non, d'attendre. Au surplus, dis-lui que je ne dînerai pas.
— Souffrez- vous donc, mon bon seigneur? reprit l'Amalfitain en cherchant à radoucir sa grosse voix et en se faisant
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presque tendre: depuis que je sitis attaché à Votre Grâce, vous dépérissez de jour en jour; vous ne mangez pas, vous ressemblez moins à un assiégeant qu'à un assiégé. Qu'avez- vous, mon bon seigneur?
dites? quelqu'un vous gêne-t-il sur votre route? j'ai le bras fort et l'épée longue; vous le savez : je ne peux vous offrir que cela, seigneur comte, mais je vous l'offre de grand cœur.
— Je sais que je peux compter sur ton dévouement , Joanne, repartit Jourdan en souriant; mais cette fois ton bras vigoureux et ta longue épée me sont parfaitement inutiles; que Dieu te bénisse! et laisse-moi.
— Vous êtes certainement malade , mon maître , et pourtant vous avez tort, car plus qu'un autre vous devez vous garder des médecins. A propos, mon seigneur, une
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des lances du comte Serlon vient d'entrer dans le camp. Le seigneur du Puiset avance son retour; il arrive demain au soir.
— A-t-il battu les Sarrasins?
— Exterminés!
— Ce sera notre tour demain.
L'arrivée subite d'une trentaine de soldats vint interrompre leur conversation; ils criaient , juraient , semblaient prêts à se battre : le nom de Jourdan revenait à chaque instant comme une sorte d'accusation portée contre un chef.
— Est-ce que le camp se révolte? dit le comte avec une insouciance qui prouvait combien sa pensée était tranquille.
— Non, repartit l'Amalfitain : ce sont des Normands (le diable les confonde avec leur caractère querelleur); ce sont des Normands qui ont quelques griefs, et vous êtes si juste, mon seigneur, que ces drôles viennent en appeler à vous comme à un simple juge.
— Ils ont raison: au moins ils sont certains de mon impartialité.
— Justice, notre général! cria un guerrier aux cheveux blonds, venu de la comté de Mortain.
— Oui , justice! répétèrent-ils tous.
— Eh bien! expliquez-vous, mes maîtres; qu'y a-t-il?
— Nous étions sur la plage, reprit le
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Normand , trop près de la ville peut-être, général, je ne le nie pas, j'y étais; et voilà tout à coup qu'un noir de là-haut , un vrai démon d'Afrique, nous a jeté , comme par manière de nargue, une superbe assiette d'or, oui, d'or, mon seigneur. Et au risque de recevoir une grêle de flèches, j'ai couru la ramasser: ce n'est pas un crime, n'est-ce pas? d'autant mieux que l'assiette est d'or. Puis les compagnons sont venus, on a tiré l'épée, mais avec l'intention de se partager le produit de l'assiette, quand un certain Matteo deCalabre, un officier d'armes, est survenu et s'en est emparé.
— Et qu'a-t-il fait de ce vase? s'écria
Jourdan avec une extrême inquiétude.
— Sous prétexte de le remettre entre vos mains , mon seigneur , il est allé le
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vendre au vieux juif Man assez, votre orfèvre.
— Grand Dieu! cours, Joanne; cours à la tente de Manassez ; rapporte - moi ce vase ; il est capable de le briser, et ce n'est pas sans motif qu'on jette des plats d'or d'une ville assiégée. N'y avait-il rien sur cette assiette , mon brave ?
— Elle était toute rayée , mon seigneur, absolument comme si on l'eût grattée avec la pointe d'un coutel.
— C'est cela, c'est cela, s'écria Jouidan en frappant du pied la terre. Le misérable Matteoîje l'enverrai ramer dix ans sur une galère !
— Voici Joanne , mon seigneur, dit le soldat de Mortain avec joie; voici Joanne
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avec le vieux Mariasse/ , qui crie comme un àne de Rhége.
Le vase était déjà coupé en quatre parties pour le fondre, dans la crainte qu'on ne vînt le réclamer.
Rapprocher les morceaux, lire les caractères, bondir de joie et pâlir de crainte, ce fut l'œuvre d'un instant pour le comte. Puis jetant aux soldats une poignée de besans et des menaces à Manassez , il les congédia tous.
— Jeanne , dit brusquement Jourdan , est-ce elle ou moi dont la vie est menacée? Je lis mal l'arabe, et toi tu es quelque peu clerc en cette langue.
L'Amalfitain déchiffra tant mal que bien les caractères tracés sur le vase.
— Menacés de mort... tous deux! s'écria Joanne avec angoisse.
— Infâmes assassins !
— Ne perdez pas courage , mon seigneur. Puisque vous êtes entouré de traîtres, je ne vous quitte plus et je choisirai quelques hommes sûrs parmi les Amalfitains et les Normands pour veiller sans cesse sur vous»
— Mais elle, elle qui va mourir!
■^— Elle? qui? dit le soldat d'un air stupide.
— Silence, mon brave Joanne ! tu le sauras plus tard. C'est un grand secret.
— Ecoutez, mon seigneur : on vous d""-
mande un homme de confiance , un homme qui ne redoute pas la mort; j'espère que Vous n'en choisirez pas d'autre que moi.
— Oui , ce sera toi.
— Merci , mon bon seigneur, je suis heureux ; peut-être que j'aurai îe bonheur de mourir pour vous.
— D'ici à demain surtout pas un mot, reprit le comte, pas une pensée; il y a au
fond de cela quelque forfait atroce. Prends garde, Joanne, et n'importe quel que soit le guerrier qui viendra dans ma tente, ne perds pas un seul de ses mouvements. ïl est sans doute écrit que je dois mourir assassiné. Maintenant, laisse-moi.
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gaine et s'alla placer sur un banc, à l'entrée de la tente , pendant que son malheureux maître accusait sa destinée fatale. La fin de cette journée fut horrible; et, dans la nuit qui lui succéda, ilvitapparaîtreauchevetde son lit d'effrayants fantômes : toujours c'était la mort, la mort qui se présentait sous mille aspects hideux; et, malgré les efforts désespérés qu'il faisait, elle l'étreignaitdans ses caresses monstrueuses et finissait par le briser. La venue du jour rendit un peu de calme à ses esprits et de courage à son âme. Il accusait sa faiblesse, il invoqua l'amour, et son ardente passion lui inspira une résolution grande, mais périlleuse.
— Ce n'est pas un simple homme d'armes que je veux envoyer à Ziza, pensa-t-il. Un serviteur obscur verrait ma bien-aimée, tandis que je serais là, dévoré d'inquiétude, sous ma tente! Non, il n'en
sera point ainsi ; je serai le messager, moi , je m'abandonnerai à ma fortune, j'affronterai tous les périls. Quiconque craint une chute, jamais ne s'élève. Une victoire facile (latte moins que celle qu'on a chèrement achetée. Je m'exposerai à la mort, peut-être, mais je verrai mon amante que tant j'aime; et qui sait si cette démarche ne décidera pas notre sort à tous deux? Sans doute que sa puissance est grande encore dans Tauromène , pour qu'elle songe à introduire un homme auprès d'elle. Une poterne basse est percée dans le mur au-dessous de son palais, qui a peut-être quelque secrète issue dans la montagne... Ah! s'il en est ainsi, c'en est fait de toi , orgueilleuse Tauromène !
Que cette journée s'écoula lentement pour le chef des Normands ! Comme il suivait la course du soleil avec impatience!