M2 LE COMTE
Enfin la nuit, vint , une nuit noire chargée de vapeurs; et appelant dans sa tente tous les chefs qu'il croyait fidèles , il leur déroula ses projets audacieux.
— Demain , messeigneurs , leur dit-il d'un ton calme et avec une grande assurance, demain le labarum rouge aux léopards d'or flottera sur les mosquées de Tauromène, ou le camp portera le deuil de son général. Je suis las de ces lenteurs; ce n'est pas vivre que de voir une brave armée arrêtée à ces grèves depuis tant d'années ; c'est à moi de succomber ou de vous faire acquérir de nouvelles gloires. Cette nuit, à la troisième heure, que tout le camp soit debout. Toi , Serlon , tu te dirigeras par le sentier de Tauromène avec tes compagnies franches, et tu t'arrêteras à cinquante toises de la poterne du palais; vous, Hugues de Bréchie , vous
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gravirez le sentier difficile, afin d'être près de la porte de Mola; vous, Ernaiid, je mets le fort avancé sous votre commandement. J'ai donné des ordres; bientôt Riso sera ici avec la moitié de ses Calabrois. Riso est un traître, messeigneiirs.
— Un traître ! s'écria Serlon avec fureur; et tu le laisses vivre!
A cette accusation du chef, tous les guerriers s'agitèrent avec violence en jetant l'un sur l'autre de sombres regards.
— Oui, reprit le comte de Nety, Riso est un traître, vaillants sires; et si cela est bien avéré, nous en ferons bonne et prompte justice. Écoutez- moi attentivement , mes braves compagnons ; dans quelques instants je vais vous quitter ; j'ai des intelligences dans Tauromène, et avant
qu'une heure se soit écoulée je serai, j'espère, au milieu de nos ennemis. Il faut que chacun de vous soit à son poste à la quatrième heure de la nuit; et dès que vous entendrez ma voix, accourez vers le lieu où elle se fera entendre , et préparezvous à bien faire , car ce sera une lutte sanglante...
Joanne alors souleva rapidement le rideau de la tente en disant :
— Voici le baron de Calabre, mon seigneur.
A ce nom, déjà entaché de félonie, chaque chef normand porta la main à son poignard; et quand Riso parut, il put voir l'empreinte d'une haine profonde sur toutes les physionomies.
— Je suis venu avec mes guerriers , seigneur Jourdan , dit-il au comte; que voulez-vous de moi?
— Vos armes, repartit Nety d'une voix ferme.
— Mes armes ?
— Oui, vos armes, en attendant que je veuille votre tête.
Le Calabrois, surpris et entouré par vingt guerriers, ne songea pas même à vendre chèrement sa vie; il restait là, devant le comte, l'œil fixe, tremblant, attéré. Loin d'être alors l'orgueilleux descendant des vainqueurs des Fourches Caudines, il avait l'air de l'esclave timide de la Campanie fuyant lâchement devant les hordes d'Annibal.
Serlon lui arracha durement son épée, et Hugues de Bréchie son poignard.
— Maintenant, reprit Nety avec force, je vous confie cet homme, seigneur de Montereul ; chargez-le de chaînes, si bon vous semble, car vous m'en répondez.
— Traître! dit Serlon en le menaçant.
— Vous êtes bien toujours les guerriers barbares du Nord, répliqua le Calabrois avec audace; au moindre soupçon, vous condamnez un homme sans l'entendre.
De quel crime suis-je donc coupable pour me charger de chaînes comme un assassin? Quels sont les complices que vous avez à mettre en regard de moi ?
— L'instant viendra trop tôt pour toi ,
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crois-le, dit Jourdan ; mais sache que plus qu'un autre je désire ton innocence, et que rien ne pourrait égaler la joie de mon cœur si j'avais à te demander pardon de l'affront que tu reçois en présence de mes plus fidèles chefs. Holà! Joanne, des gardes, et qu'on emmène cet homme. Il y a dans la vie des instants où l'on voudrait avoir un cœur de marbre.
Le seigneur de Montereul sortit avec son prisonnier.
— Il m'est cruel , reprit le comte d'une voix émue , d'avoir à sévir rigoureusement contre ceRiso, car je l'aimais à cause de ses talents et de sa bravoure ; mais il m'a trahi, et quoique je ne sache pas encore quelle est sa faute , tout me porte à croire qu'il s'agit d'un crime de haute trahison.
— Eh bien ! s'écrièrent à la fois Hugues et Serloii, tous deux irrités contre le Calabrois, qu'il meure ce traître! jamais nous n'avons été dupes de ses paroles menteuses.
— Voici l'instant de partir, s'écria tout à coup l'impatient général; ordonnez que peu à peu les lumières du camp s'éteignent. Joanne, vite ma cotte de mailles, mes armes, et suis-moi. Vous êtes avertis, barons; dans une heure soyez hors du camp, et prenez sans bruit le chemin des défilés; il s'agit peut-être de l'achèvement de cette conquête difficile.
Et lui-même, le grand et illustre général, quitta la tente et disparut bientôt dans les nombreux chemins sinueux de son camp.