XXIX. '^ i'i' ^^'f
La porte orientale de Tauromène se referma derrière Vittumen , resté le dernier pour s'assurer qu'aucun guerrier ne demeurait oublié dans les sentiers de la montagne; il conduisit ses cavaliers à la forteresse et jeta un regard plein d'orgueil sur le motsallam en lui disant d'une voix saccadée et dure : i,uj luyih i
- — Tu ne te plaindras plus, j'espère, ni tes affamés. Chaque cheval porte un sac de liz sous son cavalier; et, d'ailleurs, j'ai résolu de sacrifier d'abord tous mes chevaux. — Nous pourrons attendre en paix que les émirs de Syracuse, d'Agrigente et de l'intérieur viennent anéantir ces misérables Normands ! — Oh ! par Allah ! l'extermination sera prochaine, ajouta- 1- il avec un accent féroce.
— Je remercie ta puissance, repartit l'Africain : si tu n'étais pas venu à notre secours, et si le Calabrois eût vu échouer son projet audacieux , j'aurais brûlé la ville et je me serais enseveli sous ses décombres, plutôt que de me rendre à discrétion.
— Et ma fille , misérable ! s'écria l'émiralem tout courroucé. j -- --i^^ -
Le motsallam , effrayé de la violence de, son maître, murmura quelques paroles à voix basse.
— Ma fille! ma fille! tu l'aurais donc abandonnée au milieu de l'incendie , mécréant! Tu ne sais pas que je serais allé chercher ton âme sous les profondeurs de l'Alsirat pour te faire endurer mille tortures, maudit noir ' ! Ah ! tu crois que c'est pour toi et pour ces pourceaux de Tauroméniens que je suis venu? Un ramassis de tous les peuples! Non , non , je suis venu pour ma fille; j'ai voulu m'assurer si Fallacia ne m'a point trompé ; voilà tout. Mais où est-il, ce Fallacia? Cet homme a écrit
' L'Alsirat est un pont de la largeur du fil d'une toile d'araignée, sur lequel les Musulmans doivent passer pour arriver au paradis de Mahomet. 11 n'y a pas d'autre route, et la rivière qui coule au-desstrus est l'enfer.
des choses que le papyrus a endurées, mais que mon âme repousse. Donne des ordres; il faut que je l'interroge avant de me rendre à mon palais.
Un esclave s'éloigna rapidement , et les deux chefs arabes restèrent seuls dans la vaste salle byzantine , dont les parois des murailles étaient couvertes de panoplies somptueuses. Le motsallam demeurait silencieux, appuyé contre une colonne, tandis que Vittumen marchait à grands pas en témoignant une affreuse impatience.
11 y avait encore un tendre sentiment paternel au fond du cœur de cet homme farouche; il se ressouvenait avec quelque joie de la vie entière de sa Ziza, de la vie si pure, si admirable de cette noble enfant qu'il avait aimée autant que sa nature pouvait lui permettre d'aimer; et comme Fal-
lacia s'était montré assez réservé dans ses accusations , qu'elles étaient toutes extrêmement vagues et timides, que c'étaient des on dit plutôt que des assertions hardies, il se persuadait encore qu'une haine mystérieuse avait aveuglé son ministre, qui paierait de sa tête ses calomnies écrites.
Fallacia rencontra l'esclave aux portes de la forteresse, et, poussé par l'appât de l'or non moins que par l'instinct du mal, il s'élança dans la salle des armes la taille presque droite, le cœur gonflé, l'œil radieux.
— Que Mahomet te protège, vengeur !
s'écria-t-il en se prosternant aux pieds de son maître ; maintenant nous sommes invincibles, grâce à ta présence.
— Ma fille ! ma fille î dit l'implacable
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Vittumen, semblant pour la première fois de sa vie peut-être inaccessible à la flatterie.
Fallaciu, remarquant cet extrême changement de caractère, sentit la peur courir par tout son corps, et ses yeux s'arrêtèrent suppliants sur Djezzar, comme pour lui demander aide et protection. Les deux amis se comprirent merveilleusement.
— Ma fille ! ma fille ! répéta de nouveau Vittumen dans un paroxysme de colère.
— Ta fille, répli({ua Fallacia, moinscraintif depuis le coup d'œil encourageant de Djezzar, ta fille est à cette heure dans la retraite la plus mystérieuse de son harem ; et, sans nul doute, elle y est heureuse, ne
te sachant pas si près d'elle, toi si magnanime dans ta paternité.
— Tu railles , je crois , insolent esclave, repartit l'émiralem en agitant son cimeterre; prenez garde tous, j'ai contre vous des griefs...
Le plus léger grief, le plus mince soupçon, avec Vitlumen , c'était une cause de mort.
Et comme son odieux caractère était connu de tous ses serviteurs, le motsallam , toujours immobile contre la colonne , n'attendait qu'un nouvel accès de colère, qu'une nouvelle menace ou un geste significatif de Fallacia, pour massacrer l'émiralem, dont le joug de fer lui pesait déjà et dont il lui tardait de s'affranchir.
ainsi qu'on a pu le remarquer dans le cours de cette histoire.
— Tu as accusé ma fille , Fallacia , reprit Vittumen; j'ai réfléchi longuement, et dans l'ombre de mon palais j'ai pesé tes accusations... Tu as menti, et quiconque ment dans des circonstances aussi épineuses doit mourir.
A ces paroles, le regard de l'émiralem était terrible , son geste grave , sa voix traînante , accentuée , profonde ; Fallacia le comprit et se recula épouvanté vers Djezzar.
— Je n'ai pas accusé ta fdle , s'écria-t-il , après un instant de réflexion, avec une sorte d'audace; j'ai accusé la fille de Makialis!
A ce- nom fameux, toute la haine de Vittumen se réveilla, cette haine assoupie depuis tant d'années; l'expression de son regard devint féroce, sanguinaire, et il redit en grinçant des dents :
— La fille de Makialis!.. la fille de Makialis ! ! !
— Oui , la fille de Makialis, répéta hardiment le traître; et pour te convaincre, voici le bracelet de l'épouse qui fut donné à l'officier de ton palais qui protégeait les amours de l'aventurier grec.
L'émiralem arracha rapidement le bracelet des mains de Fallacia, et reconnut ce joyau précieux dont il avait fait présent, dans des temps qu'il croyait heureux pour lui , à l'infortunée mère de Ziza.
— Mais, dit-il, qui m'assurera que ce bracelet de l'épousée ne lui a pas été dérobé par toi, cauteleux Rhodien, toi que nul n'égale en astucieuse fourberie? — Quelles sont les preuves que tu me fourniras?
— Pourquoi donc as-tu étranglé la sultane de tes propres mains, vengeur? répliqua Fallacia sur le même ton. Qu'avaitelle fait pour mériter la mort?
L'émiralem fit un mouvement brusque et ne répondit pas.
— Mais ce n'est pas la fille des vrais croyants que j'accuse, poursuivit Fallacia avec un acharnement toujours croissant, c'est une créature dégradée, une fille infâme, une chrétienne î
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— Ma fille ! ma fille ! répétait Vittumen les dents serrées, avec une rage de damné.. . une chrétienne !
— Ce n'est pas une fidèle musulmane que j'accuse , reprit le Rhodien d'une voix tonnante annonçant le triomphe. Non , non , c'est le rebut des femmes impudiques et souillées , c'est une femme qui a renié sa foi religieuse et sa foi politique , c'est une femme traître au prophète et à la patrie, c'est la courtisane du chef des chrétiens, qui complote à cette heure même pour lui livrer Tauromène ! ! !
Le motsallam et les officiers s'approchèrent rapidement des deux interlocuteurs.
— Dis-tu vrai, dis-tu vrai, Fallacia?
s'écria rémiralem en bondissant comme un tigre altéré de sang.
— Je le jure par les os de mes aïeux; et cette créature, que tu nommais ta fille, t'a renié à moi, à moi, Vittumen, en disant qu'elle acceptait le déshonneur de sa mère et le nom de Makialis, plutôt que d'être la fille du monstre qui a étranglé l'infortunée Fatima mère.
— Elle a dit cela ! elle a dit cela ! dit le farouche émiralem en se rapprochant davantage de son ancien favori. Le soutiendras-tu devant elle?
— Oui; et à cette heure elle cherche à s'échapper de nos mains, et à nous livrer en s'échappant.
— Quoi ! tant de trahison serait entrée
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dans l'àme de cette créature que j'ai élevée avec tant d'amour! s'écria l'émiralem en s'arrachant la barbe avec fureur.
— Que dirais-tu donc si tu savais que les nuits elle introduit le comte de ISety dans son palais... que je l'y ai vu, moi! et que je peux le livrer... que son sort est en mes mains?
Djezzar poussa un sourd rugissement et ses yeux étincelaient dans leurs orbites profondes.
— Et tu ne l'as pas fait , Failacia? estce donc là ce dévouement aveugle dont tu m'as tant de fois entretenu?
— As-tu tenu tes promesses, toi? toi qui tout à l'heure encore voulais n)e livrer
à tes bourreaux ; toi qui me menaçais de ton cimeterre? Sont-ce là tes promesses?
— Je les tiendrai ; mais courons chez Ziza ! courons !
— Je veux mille bourses d'or, Vittumen , et je te livre Nety cette nuit même.
— Des conditions pour la tête du chrétien, pour le contempler mort dans quelques moments? Ah ! Fallacia, pour cela je te donnerais Catane ! Viens, viens, mon ami; je te mettrai à puiser dans mon trésor, tu prendras tout, je te l'abandonne. Ah ! comte de Nety ! tu es chef des chrétiens, nos ennemis acharnés, et tu aimes lafUledeMakialisMI
— Eh bien ! à cette heure, dit le Rho-
dien, à cet instant, le comte de Nety, je l'ai vu , émiialem , oui, le comte de Nety, est dans le harem de Ziza ! et maintenant tu peux tirer ton cimeterre de sa gaine ! Suismoi.
Il se fit une pause presque solennelle dans la vaste salle, tant cette nouvelle semblait étrange.
— Il est là, lïmprudent! dit le motsallam avec joie. Quoi ! il a osé nous braver à ce point ?
— Viens, viens, venez tous, suivezmoi, s'écria l'émiralem en rugissant; là tous deux! comme dans un réseau... Les voyez-vous ces enfants qui s'aiment; ce grossier cavalier du Nord profanant une Syrienne qu'il a rendue parjure! Elle a déshonoré la croyance du prophète et
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ma maison , la fille de Makialîs ! Venez , venez , je ne veux pas qu'un autre cimeterre que le mien ia frappe, et je veux que le chrétien sache combien il est dangereux de vouloir s'attaquer au lion de Numidie !
Et, suivis de quelques officiers subalternes , les trois chefs s'élancèrent rapidement dans les rues désertes qui conduisaient à la CASA Saracina.