LES ANGOISSES
L'héroïsme mal entendu dégénère en puériliié. Comte L. çk Charst.
Tandis que le danger accourait si menaçant, les deux jeunes amants s'abandonnaient dans le harem à toute la tendresse de leur candide amour, de cet amour depuis si longtemps refoulé dans leur âme ; ils oubliaient que la mort est comme le temps, — deux grandes puissances qui jamais ne veillent ni ne s'arrêtent.
— De quelles trahisons n'ai-je pas été en-»touré ! disait jNety étendu sur des coussins aux pieds de Ziza; à quels périls n'ai-je pas été en butte I Ah! le traître Riso!... Mais maintenant, que m'importent ces misères, chère et adorée Ziza? les joies de l'amour effacent toutes les tristesses de la vie : elles sont la réalité de nos douces et brillantes rêveries , quand , dans notre esprit , nous construisons l'image presque insaisissable du bonheur; et ne suis-je pas bien heureux, après de si longues tourmentes, de me trouver à vos pieds ?
— Croyez-vous donc au bonheur, JNety?
dit la sultane avec un découragement profond; pour moi, je ne pense pas qu'il
existe.
— Est-ce qu'en ce moment vous n'êtes pas heureuse, ma bieD-aimée?répJiqua-t-il
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avec feu ; est-ce qu'à dater de cette heure ]a vie ne vous apparaît pas toute rieuse et pleine de charmes ineffables ? Quoi ! ce n'est pas du bonheur que de se trouver réunis après une séparation si longue et si cruelle, après des appréhensions inouïes ? Voyons, Ziza, réfléchissez-y. — Moi , je nage dans la joie.
— Eh quoi ! seigneur comte , dit-elle en s'animant et en jetant sur lui un regard où brillait une douleur vive , vous nagez dans la joie quand votre tête est menacée, quand vous êtes au milieu de vos ennemis, enfermé dans l'inexpugnable Tauromène?
Moi , je ne vis pas, mon sang à chaque minute se fige dans mes veines ; il me semble entendre sans cesse résonner cette voix étrange ; il me semble qu'un malheur affreux nous menace !... Tenez, cher comte, votre présence ici aggrave encore mes in^-
quiétudes; de grâce, fuyez, allez rejoindre votre armée , sur laquelle vous avez vainement compté ; fuyez î
— Mais je ne fuirai pas sans toi , Ziza; ou je mourrai en te défendant , ou je t'arracherai à tes persécuteurs. Consens à me suivre.
— Et comment fuir.^ la poterne est gardée par des soldats vigilants , les pics du Taurus sont inaccessibles à une femme à demi brisée. — Et ajoutez à tout cela tant d'autres obstacles !
— Oh! oui , des obstacles de position , de race et de croyance , repartit le comte avec un désespoir qu'il ne put réprimer; mais avec l'aide de Dieu , ma bien-aimée, on peut tout aplanir. Les Normands mur-
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mureront peut-être de me voir unir ma destinée à la fille de leur ennemi acharné; mais...
— Je ne suis pas la fille de Vittumen , mon aimé seigneur, s'écria-t-elle, retrouvant tout à coup une lueur de joie et un ardent enthousiasme ; je suis l'unique rejeton du grand Makialis, le capitaine des Grecs de l'Eubée ; et quant à macroyance, ô mon noble Jourdan , rassurez-vous, je suis chrétienne.
— Chrétienne! chrétienne! et tu n'es pas la fille du cruel émiralem ! chrétienne î s'écria Nety ivre de joie; tu as embrassé la foi du divin Sauveur!... Et c'est pour moi, Ziza ! Tu as fait tous les sacrifices , ange adoré. Ah ! quelle admirable femme tu fais! au lieu du titre de comtesse, je voudrais pouvoir orner ta belle tête d'une cou-
ronne royale; tu la mérites, ô ma divine Ziza, et je n'ai qu'un cœur plein d'une inépuisable tendresse à t'offrir en compensation de tant de choses que tu m'apportes î 0 mon aimée Ziza , tu es chrétienne !
— C'est ma pauvre compagne qui ouvrit mes yeux à la lumière; hélas! faut-il que des monstres m'aient ravi cette angélique sœur !
— Eh bien! Ziza, maintenant rien ne vous arrête ; fuyons.
— Et comment fuir? dit-elle toute découragée. Par le jardin, c'est impossible: les portes de la cité sont fermées; la poterne de mon palais est aux mains des Africains. Au nom de Famour que vous avez pour moi, cher Nety, retirez-vous;
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j'entends du bruit dans les rues, il se passe ici quelque étrange chose ; abandonnez-moi, fuyez.
— Je n'ai qu'un mot à dire, et mes sol» dats seront au pied des murailles.
— Mais ces murailles ont quarante coudées, s'écria-t-elle avec une angoisse inexprimable, et la ville sera debout, et nous serons massacrés !
Le bruit de la rue et de la place publique augmentait d'instant en instant ; quelques lueurs, venant du dehors, projetaient au loin, sur les sycomores, des jets lumineux ; le fatal cortège de Vittumen approchait...
Tout à coup Arck se précipita dans la
galerie où se trouvait Joanne d'Amalfi, et d'une voix brève il lui demanda où se trouvaient son sultan et sa maîtresse.
— Là, dit Joanne, en indiquant du doigt le lieu où étaient les deux amants.
— Vite, sultane, vite, s'écria le Nubien en soulevant la courtine de soie; il faut fuir, ou nous sommes tous morts; venez, l'émiralem de Catane est ici ! î !
Ziza se dégagea des bras deNety, se leva droite, et resta immobile et glacée comme une statue de marbre.
— J'ai entendu des paroles de mort, s'écria le fidèle Nubien; il n'y a pas un instant à perdre.
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— Et comment veux-tu faire ? dit le comte.
— Je prendrai la sultane sur mes épaules, et avant que l'éveil puisse être donné aux gardes de la porte Mola , qui nous arrêteraient au passage, nous serons en sûreté dans votre fort ou sur la route de votre camp. — Écoutez, écoutez !
L'émiralem heurtait avec violence à la porte extérieure du palais; on entendait des cris, un bruit de voix, un cliquetis d'épées. Arck s'élança dans les jardins et ne tarda guère à reparaître l'œil morne, découragé, les traits bouleversés par un horrible désespoir.
— Nous sommes perdus, sultane, il va falloir mourir; les cordes du rempart ont