‹ Le comte de NetyChapitre 40 sur 42 · LES ANGOISSES · texte numérisé non relu

LES ANGOISSES

L'héroïsme mal entendu dégénère en puériliié. Comte L. çk Charst.

Tandis que le danger accourait si menaçant, les deux jeunes amants s'abandonnaient dans le harem à toute la tendresse de leur candide amour, de cet amour depuis si longtemps refoulé dans leur âme ; ils oubliaient que la mort est comme le temps, — deux grandes puissances qui jamais ne veillent ni ne s'arrêtent.

— De quelles trahisons n'ai-je pas été en-»touré ! disait jNety étendu sur des coussins aux pieds de Ziza; à quels périls n'ai-je pas été en butte I Ah! le traître Riso!... Mais maintenant, que m'importent ces misères, chère et adorée Ziza? les joies de l'amour effacent toutes les tristesses de la vie : elles sont la réalité de nos douces et brillantes rêveries , quand , dans notre esprit , nous construisons l'image presque insaisissable du bonheur; et ne suis-je pas bien heureux, après de si longues tourmentes, de me trouver à vos pieds ?

— Croyez-vous donc au bonheur, JNety?

dit la sultane avec un découragement profond; pour moi, je ne pense pas qu'il

existe.

— Est-ce qu'en ce moment vous n'êtes pas heureuse, ma bieD-aimée?répJiqua-t-il

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avec feu ; est-ce qu'à dater de cette heure ]a vie ne vous apparaît pas toute rieuse et pleine de charmes ineffables ? Quoi ! ce n'est pas du bonheur que de se trouver réunis après une séparation si longue et si cruelle, après des appréhensions inouïes ? Voyons, Ziza, réfléchissez-y. — Moi , je nage dans la joie.

— Eh quoi ! seigneur comte , dit-elle en s'animant et en jetant sur lui un regard où brillait une douleur vive , vous nagez dans la joie quand votre tête est menacée, quand vous êtes au milieu de vos ennemis, enfermé dans l'inexpugnable Tauromène?

Moi , je ne vis pas, mon sang à chaque minute se fige dans mes veines ; il me semble entendre sans cesse résonner cette voix étrange ; il me semble qu'un malheur affreux nous menace !... Tenez, cher comte, votre présence ici aggrave encore mes in^-

quiétudes; de grâce, fuyez, allez rejoindre votre armée , sur laquelle vous avez vainement compté ; fuyez î

— Mais je ne fuirai pas sans toi , Ziza; ou je mourrai en te défendant , ou je t'arracherai à tes persécuteurs. Consens à me suivre.

— Et comment fuir.^ la poterne est gardée par des soldats vigilants , les pics du Taurus sont inaccessibles à une femme à demi brisée. — Et ajoutez à tout cela tant d'autres obstacles !

— Oh! oui , des obstacles de position , de race et de croyance , repartit le comte avec un désespoir qu'il ne put réprimer; mais avec l'aide de Dieu , ma bien-aimée, on peut tout aplanir. Les Normands mur-

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mureront peut-être de me voir unir ma destinée à la fille de leur ennemi acharné; mais...

— Je ne suis pas la fille de Vittumen , mon aimé seigneur, s'écria-t-elle, retrouvant tout à coup une lueur de joie et un ardent enthousiasme ; je suis l'unique rejeton du grand Makialis, le capitaine des Grecs de l'Eubée ; et quant à macroyance, ô mon noble Jourdan , rassurez-vous, je suis chrétienne.

— Chrétienne! chrétienne! et tu n'es pas la fille du cruel émiralem ! chrétienne î s'écria Nety ivre de joie; tu as embrassé la foi du divin Sauveur!... Et c'est pour moi, Ziza ! Tu as fait tous les sacrifices , ange adoré. Ah ! quelle admirable femme tu fais! au lieu du titre de comtesse, je voudrais pouvoir orner ta belle tête d'une cou-

ronne royale; tu la mérites, ô ma divine Ziza, et je n'ai qu'un cœur plein d'une inépuisable tendresse à t'offrir en compensation de tant de choses que tu m'apportes î 0 mon aimée Ziza , tu es chrétienne !

— C'est ma pauvre compagne qui ouvrit mes yeux à la lumière; hélas! faut-il que des monstres m'aient ravi cette angélique sœur !

— Eh bien! Ziza, maintenant rien ne vous arrête ; fuyons.

— Et comment fuir? dit-elle toute découragée. Par le jardin, c'est impossible: les portes de la cité sont fermées; la poterne de mon palais est aux mains des Africains. Au nom de Famour que vous avez pour moi, cher Nety, retirez-vous;

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j'entends du bruit dans les rues, il se passe ici quelque étrange chose ; abandonnez-moi, fuyez.

— Je n'ai qu'un mot à dire, et mes sol» dats seront au pied des murailles.

— Mais ces murailles ont quarante coudées, s'écria-t-elle avec une angoisse inexprimable, et la ville sera debout, et nous serons massacrés !

Le bruit de la rue et de la place publique augmentait d'instant en instant ; quelques lueurs, venant du dehors, projetaient au loin, sur les sycomores, des jets lumineux ; le fatal cortège de Vittumen approchait...

Tout à coup Arck se précipita dans la

galerie où se trouvait Joanne d'Amalfi, et d'une voix brève il lui demanda où se trouvaient son sultan et sa maîtresse.

— Là, dit Joanne, en indiquant du doigt le lieu où étaient les deux amants.

— Vite, sultane, vite, s'écria le Nubien en soulevant la courtine de soie; il faut fuir, ou nous sommes tous morts; venez, l'émiralem de Catane est ici ! î !

Ziza se dégagea des bras deNety, se leva droite, et resta immobile et glacée comme une statue de marbre.

— J'ai entendu des paroles de mort, s'écria le fidèle Nubien; il n'y a pas un instant à perdre.

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— Et comment veux-tu faire ? dit le comte.

— Je prendrai la sultane sur mes épaules, et avant que l'éveil puisse être donné aux gardes de la porte Mola , qui nous arrêteraient au passage, nous serons en sûreté dans votre fort ou sur la route de votre camp. — Écoutez, écoutez !

L'émiralem heurtait avec violence à la porte extérieure du palais; on entendait des cris, un bruit de voix, un cliquetis d'épées. Arck s'élança dans les jardins et ne tarda guère à reparaître l'œil morne, découragé, les traits bouleversés par un horrible désespoir.

— Nous sommes perdus, sultane, il va falloir mourir; les cordes du rempart ont

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