‹ Le comte de NetyChapitre 7 sur 42 · LE COMITE · texte numérisé non relu

LE COMITE

VOUS pas renvoyer au camp par vos mariniers? Croyez-vous donc qu'il me serait bien difficile d'empoisonner votre plaie? Ne vous ai-je pas donné une haute preuve de dévouement en venant ici avec vous m'exposerau cimeterre des Sarrasins? Moi, médecin, ne suis-je pas maître de vos jours? Eh bien! pourquoi me soupçonner quand votre guérison a été si prompte?

Jourdan , en entendant ces cruelles vérités, sentit un frisson mortel lui glacer le cœur. Ce misérable avait tant de secrets qu'il pouvait , par quelques sucs dherbes vénéneuses, aggraver sa blessure au lieu de la guérir. Mais l'Amalfitain , qui comprit au regard découragé de son chef l'agitation de son âme , essaya de relever son courage :

— Il est vrai , dit-il au Juif, que tu peux

faire mourir un homme par maléfice ou par des poisons subtils ; mais songe bien , misérable vendeur de Christ , que s'il arrivait par toi une égratignure à mon maître, je te brûlerais comme un porc. Ainsi prendsy garde I Ta vie est au prix de laguérison de mon général.

Le Juif alla s'accroupir dans un coin de la tente, à la manière des Orientaux , et il resta là deux ou trois heures, absorbé dans une rêverie profonde... Tout à coup, sans changer d'attitude, ses muscles se contractèrent, ses yeux devinrent brillants; un sourire féroce s'échappa de ses lèvres, il était heureux ! Nouveau Judas , il allait recevoir le prix de son marché infâme! Chaque soir, l'Amalfitain restait longtemps auprès du comte à lui lire ses prières; ce.fut le soir même de ce jour qu'il choisit pour mettre son forfait à exécution.

Mais pendant que le Juif s'abandonnait ainsi à l'ivresse d'une vengeance prochaine et surtout à l'appât de l'or qu'il recevrait, Joanne, dans l'autre partie de la tente, avait avec son maître une conversation à voix basse qui détruisait tout cet échafaudage de crimes , qui semblaient si bien combinés dans l'âme cupide et féroce de Jéroboam.

— Vous avez tort , mon noble seigneur, disait le méfiant et généreux soldat d'Amalfi, vous avez trop de confiance en cet homme. Son humeur mystérieuse et sauvage , son air de fausseté , sa conduite embarrassée , tout me dit que c'est un traître.

— Tu vois qu'il m'a guéri admirablement, mon pauvre Joanne; il ne tenait qu'à lui de me faire mourir en langueur. Il peut m'empoisonner, et couvrir son

crime sous le prétexte d'un redoublement de maladie; elle était assez grave pour qu'il fût à l'abri des soupçons de Serlon, et même des tiens, mon brave serviteur. Nous sommes malheureusement forcés , nous autres hommes de guerre, de nous abandonner à nos médecins les yeux fermés. Le médecin est pour le corps ce que le prêtre est pour l'âme.

— J'en conviens, mon général; mais un Juif est un Juif, et celui-là n'est pas honnête. Écoutez: votre blessure est fermée, vous ne souffrez plus , quelques jours encore vous feraient grand bien ; mais je ne sais quel pressentiment diabolique me galope par la cervelle ; je tremble à chaque instant, je ne vis plus; voulez- vous partir?

— Sur l'heure?

— Non, seigneur, non, mais à la minuit. Ce soir, j'allumerai le signal pour faire arriver la galère.

— Soit. Je suis fort : il me larde d'être au camp afin de donner un nouvel as^saut.

Quand le soir fut venu , TAmalfitain descendit rapidement vers la Pointe du Pistachier, et, ramassant quelques branchages, il les amoncela sur le revers du petit promontoire, afin de masquer le feu aux sentinelles de la forteresse; puis, après l'accomplissement de son œuvre , il se hâta de rejoindre son maître pour précipiter le départ. Comme il descendait vers le rivage, il entendit marcher derrière lui à quelque distance un assez grand nombre de cavaliers et d'hommes de pied qui causaient bruyamment en langue arabe. Il se jeta

rapidement de l'autre côté d'une épaisse haie de nopals, et ce ne fut pas sans trembler qu'il ouït quelques paroles de leur conversation.

— Ce n'étaient que des mariniers, vous dis-je; il n'y avait pas un homme de guerre, car ils se seraient servis des armes qui se trouvaient dans leur galère. Loin de là, ils se sont jetés à genoux en criant merci , — et nous les avons tués.

— Ces chrétiens sont si lâches ! ajouta un vieillard qui semblait le chef des cavaliers.

'— Cependant , reprit le premier interlocuteur, si le chef des Normands eût été là , je crois qu'il était homme à nous vendre chèrement sa vie. " II. 4

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— Qu'importe? dit le chef, nous étions bien capables de la lui acheter, si haut qu'en fût le prix.

— Puissant seigneur, reprit un troisième cavalier, il faut qu'ils soient cachés dans quelque maison obscure de Xacca ; car assurément le Juif, votre Iscariote , n'était pas dans la galère ; celui qui s'est jeté à la mer est un Calabrois que j'ai laissé sur le rivage; et, d'ailleurs, d'après le rapport des Bisertins, il devait y avoir quelques soldats, etentre autres un Amaltîtain d'une haute stature, un homme d'une force colossale.

— Trêve ! s'écria l'émiralem de Catane , car c'était lui qui, après avoir reçu le noir messager de Fallacia, était accouru pour surprendre l'infortuné comte de Nety; trêve! vous dis-je ; nous allons les sur-

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prendre aux bains ou dans la ville. Jéroboam n'a jamais accepté d'or qu'il ne l'ait légitimement gagné.

Et la horde de Vittumen continua sa marche en suivant les grèves plus longues, mais plus douces, afin de gagner le chemin profond qui conduit à la cité. Joanne, justement effrayé de l'arrivée du féroce émiralem et des suites que pouvait avoir la trahison du Juif, partit comme un trait sur la pente de la montagne , et vint heurter non loin du ruisseau le malencontreux médecin, qui courait à la rencontre des cavaliers dont il entendait les chevaux hennir.

— Traître! s'écria l'Amalfitain en tirant son poignard.

— A moi, cavaliers sarrasins ! reprit le

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Juif en cherchant à ftiir. A moi ! venez secourir l'envoyé de vos frères de Catane.

Ses cris restèrent ensevehs dans sa poitrine; il roula en exhalant un profond gémissement.

— Du moins, dit l'Amalfitainen le poussant du pied avec dégoût, cette fois tu ne toucheras pas d'or pour le sang des chrétiens.

Et après quelques minutes, il était sous la tente du comte deNety.

—» Mon général, vite il faut partir; le temps presse. Nous sommes trahi* ! Il n'y a pas une seconde à perdre î

— Où est la galère?

— Elle est incendiée.

— Et les mariniers ?

— Morts !

— Donne-moi mes armes, partons. Où doue est le Juif?

— Le Juif est mort.

— Qui l'a tué , Joanne ^

— Moi. Nous allions périr. Il courait nous livrer. Allons, compagnons, debout; prenez vos cottes de mailles sous vos robes sarrasines; il s'agit de la vie î On nous cherche.

— Par où nous dirij^erons-nous? reprit le comte avec inquiétude. La route d'Agri-

gente est continuellement couverte de leurs troupes; nul espoir de trouver une barque; l'éveil va être donné à tous les ports de cette côte.

— L'essentiel est de fuir, répliqua l'Amalfitain d'un ton qui les effraya tous ; celui qui était à la tête des cavaliers qui ont massacré nos frères , c'est l'émiralem de Cataneî...

— Fuyons , s'écria le comte , fuyons , si nous ne voulons pas mourir!

— Prenons quelques vivres , mon seigneur, et abandonnons notre tente; s'ils la trouvent, ils nous croiront cachés dans le voisinage , et cela facilitera notre fuite.

Us étaient cinq , ils confièrent leur des-

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tiaée au bon vouloir de la Providence, et partirent dirigés par le brave et habile soldat d'Amalfi.

— Faites silence, arrêtez-vous, dit Jourdan à voix basse, comme ils descendaient le revers du mont Cranéus. Joanne, il m'a semblé qu'on marchait dans cette direction... Entendez-vous des traînements de cimeterres, des cris et des bruits de voix furieuses?

— Oui, sans doute, seigneur comte; tous ces bruits viennent de la cavée qui aboutit à la porte d'Agrigente : c'est le vent de la mer qui nous les apporte. Quand vous serez fatigué, mon général , dites un mot : Tramne et moi , nous vous porterons sur nos épaules.

— Merci, mon brave; ma blessure est

fermée; et si j'étais au camp, demain je recommencerais la guerre.

— Si mon général me le permettait , dit humblement le grand guerrier aux cheveux blonds que l'iVmaltitain nommait Tramne, je dirais deux paroles utiles.

— Parle, parle.

— J'ai entendu dire à. un otage bien savant , un certain Fallacia Montelargo, qui savait toutes choses, que ce pays était une île qui s'allongeait de trois côtés en longues pointes.

">'•' — Je te comprends, dit tout à coup Jourdan en l'interrompant; comme nous avons parcouru une distance considérable depuis Tauroraéne , nous devons être à peu

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près à l'extrémité d'une de ces pointes, et en la traversant en ligne droite, et en appuyant vers le nord, nous arriverons sûrement dans la province de Palerme.

— C'est cela que je voulais dire, repartit Tramne.

— Hélas î pensa Jourdan , quelle course ! Il me faudra faire le tour de la Sicile pour arriver jusqu'à mon camp, où peutêtre mes compagnons se couvrent de gloire !... et Ziza, qui sait si la faim ne la force pas de me maudire avec toute ma race? Qui sait si Serlon aurait assez d'empire pour la sauver en cas de défaite ? Ah ! quelle vie que la mienne !

— Vite, mon seigneur, s'écria Joanne, couchez-vous à terre; à terre, compagnons! on nous cherche... Voyez ces hommes qui

parcourent la montagne avec des torches; tâchons de nous traîner jusqu'à ce massif de grands arbres , ou nous sommes perdus!

— Ils viennent de ce côté ! vite , vite , mes braves compagnons I à terre , les voici ! ! !

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