‹ Le comte de Paris à Québec, récit;Chapitre 22 sur 26 · DISCOURS DU JUGE A.-B. RODTHIEK · texte numérisé non relu

DISCOURS DU JUGE A.-B. RODTHIEK

" La santé qui nous est proposée est une de celles qui occupent toujours une place d^honneur dans tous nos banquets patriotiques, et sans laquelle il nous semblequ'une fête civique ne serait pas complète. Tant de liens nous rattachent à la France que no'uS voudrions l'assocrer à toutes nos joies, comme nous nous faisons un devoir de lui témoigner nos sympathies dans tontes ses épreuves.

'' Kos concitoyens d'origine anglaise ont l'esprit assez large et le cœur assez haut placé pour s'unir à nous, ce soir, dans l'expression de nos sentiments à l'égard de la France. Ils ont compris qu'ils devaient cet hommage à nos illustres hôtes, non seulement par courtoisie, mais aussi par reconnais^auee ; car il me semble que les Auglais doivent bien un peu de gratitude à la France pour avoir con- (juis, à leur profit, sur la barbarie et l'infidélité, ces magnifiques territoires qu'arrose le

Saint- Laurent.

" Mais si la France occupe toujours un Tang éminent dans nos apjapes fraternelles, il •nous semble qu'elle envahit, ce soir, toute la salle du banquet, et qu'il n'y a |)lus guère de place que pour elle, tant son nom rayonne avec éclat dans les illustres personnages qui la représentent.

" Aussi, vous dirai -je, qu'en voyant assis à cette table, à côté de leurs nobles compagnons de voyage, deux princes de la plus antique et de la plus glorieuse dynastie que le monde ait connue, il m'a semblé voir la France elle-même, première mère de cette •colonie, venant visiter sa fille ; et j'ai senti monter de mon cœur à mes lèvres l'enthousiaste salutatk)n du poète latin : " Salve

"magna parens " salut, mère auguste

et toujours aimée, que tes fils innombrables ont couronnée de tant de gloire et d'honneur ! Salut ':

" 0 France, douce France — comme chantaient les poètes du moyen-âge — qui donc pourrait te connaître et ne pas t'admirer et t'aimer ? Qui donc oserait nier tes gloires €t ton génie, ton culte constant de l'idéal et

des beaux-arts, tes aspirations élevées, ton noble et généreux caractère ?

" Quel peuple a pins aimé la vérité, la justice, la liberté, et plus combattu pour leur triomphe ?

" Quelle race a Tesprit plus brillant, le cœnr plus chaud et sent plus profondément ce besoin invincible d'ascension qui tourmente les âmes d'élite, et que le roi-prophète a décrit en disant : deposuit ascensiones Deus in corde hominis ?

" En un mot, les brillantes qualités de la France sont telles, qu'elle n'est jamais aimée à demi. Mais eu la comblant de ses faveurs et de ses dons. Dieu lui a imposé une mission pleine de gloire, il est vrai, mais aussi pleine de responsabilité et de périls, et bien des fois il l'a soumise à de rudes épreuves.

On peut même dire '[ue sa part d'humiliations et de revers a été d'autant plus large que sa moisson de gloire a été plus abondante. Ma:s ses malheurs mêmes prouvent qu'elle est une race choisie^ prédestinée, ayant à remplir dans le monde la mission de civiliser et de porter au loin le flambeau

de la vérité', sous l'inspiration de l'Eglise, dont elle est la fille aînée.

" Aussi est-il bien remarquable que la France, comme le peuple d'Israël, n'a jamais péché impunément. T'ieu est patient pour les autres peuples, mais pour la France, non pas.

" Il est pour elle un père généreux, mais sévère, dont la justice est aussi prompte à agir que son amour ; et quand la France souffre, elle comprend et reconnaît cette conduite de Dieu à son égard.

*' Si vous avez lu avec attention la presse française pendant l'année terrible de 1870, vous avez dû entendre un colloque étrange entre la France et Dieu. La France se frappait la poitrine et disait : — " Oui, j'ai péché, Seigneur, et je mérite de souffrir ; mais ma voisine de gauche et ma voisine de droite et tontes les nations qui m'environnent n'ont-elles pas péché comme moi ? Pourquoi votre bras s'est-il appesanti sur moi seule ? "

" Et Dieu répondait : — " C'est vrai ; mais je suis plus sensible à tes offenses qu'à celles des autres, parce que je t'aime davantage, et

■c'est pourquoi je te châtie. Je veux que tu continues d'être l'exécutrice de mes œuvres, je veux que tn sois mon bras et mon glaive dans l'accomplissement de mes di'ereîs ; mais je veux aussi que cette main qui porte mon glaive soit pure, c'est pourquoi je t'impose une expiation prompte."

"Il y eut alors un moment où tout le monde en France paraissait entendre cette voix de Dieu, et M. de Freycinet lui-même, qui a été assez souvent ministre pour qu'on le regarde comme un écho de l'opinion publique, M. de Freycinet en fit l'aveu sincère en disant : " Digitus Dei est hic, le doigt de Dieu est ici !" Telle est messieurs, la redoutable prérogative de l'honneur de la France. Elle a été placée comme un exemple pour le monde, et comme une démonstration visible du gouvernement divin parmi les nations !

" C'est la raison de sa gloire, c'est l'explication de ses malheurs, et c'est pourquoi^ même aux jours d'éclipsé et de défaite, elle continue de diriger la marche de la civilisation, non plus par sa puissance, mais par son génie et sa brillante culture intellectuelle.

" Or, toute suprématie entraîne des responsabilités et des périls, et toute domination suscite des inimitiés.

" Mais si la France compte de puissants ennemis en Europe, elle n'en a pas sur la terre libre d'Amérique et sur le sol béni que nous habitons. Tout au plus poiirrions-nous dire qu'elle a parmi nous quelques amis compromettants.

" Il y a des gens qui crient sur les toits qu'ils adorent la France, mais qui ont une singulière manière de le lui prouver dans l'occasion.

" Dans des jours de fête populaire comme ceux-ci, ils vont fouiller dans l'histoire de France des siècles passés et ils y cherchent, non pas des lauriers et des couronnes, mais des misères et des défaillances.

*' Eh ! bien, messieurs, ce n'est pas ainsi que nous, Québecqtiois, entendons prouver notre amour à la France. Pour nous, en ces jours de réjouissance et d'honneur, nor.s aimons mieux exhumer les grandeurs et les gloiies, et lorsqu'en feuilletant les vieilles archives dnpaysde nos ancêtres, nous décou-

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vrons des ombres dans le blason radieux d'une dynastie qni a régné pendant une suite de siècles, nous nous rappelons que dans les cieux il y a des nébuleuses, et que dans tous les astres, même dans le soleil, il y a des taches.

" Pour nous, quand nous trouvons au pied d'une montagne une eau fraîche et ]»ure, et quand nous savons que cette eau coule d'une source placée sur les sommets et formée par les pluies bienfaisantes du ciel, nous admirons la limpidité de son cours sans nous inquiéter de savoir quels terrains elle a pu -traverser en descendant des cimes.

" Pour nous, nous savons qu'il y eut un roi de France que Donoso Cortès a proclamé sage entre les sages, prudent parmi les prudents, et que ce roi, prince, était votre grandpère.

" Nous savons qu'il y eut une reine que le grand orateur espagnol appelait la plus respectée des femmes, la plus populaire des reines, la plus aimante des mères, et que cette reine était votre orand'mère.

" Xous savons encore qu'en 1S35, il y

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■avait Riir les champs de bataille de l'Algérie nn héros de vingt-cinq ans, dont la popularité et la bravoure faisaient l'admiration de tous et dont la mort a causé un deuil universel en Europe ; et nous nous souvenons que ce héros était votre pèie.

'' Enfin, Monseigneur, nous ne saurions oublier ce jeune prince chevaleresque et vaillant qui, un jour, las de son exil, rentrait soudainement en France et disait à ses gouvernants : " Rendez-moi ma patrie et permettez-moi de combattre pour elle à vos côtés, ou donnez-moi des fers." Est-il besoin de nommer ce preux chevalier, auquel on donna des fers ? Non, votre cœr.r a parlé et Aous avez reconnu votre sanç^.

" Car, vous aussi, vous avez prouvé que von s savez porter l'épée, et ce sera votre gloire d'avoir su allier ensemble l'art militaire, le culte des lettres et la j-ratique des vertus domestiques.

" Messieurs, il est entendu que cette démonstration ne doit avoir aucune signification [olitique ; mais ce n'est pas s'immiscer dans la politique française que d'acclamer

un prince qui, par ses ancêtre?:, est le pTns^' français des Français et qui représente \ine dynastie à laquelle nous devons notre existence nationale.

" Nous aimons la France, et quand nousnous inclinons devant les princes d'Orléans,c'est elle que nous saluons en même temps que leurs personnes augustes ; quand nous louons leurs qualités et leurs vertus, c'est encore sur la France que rejaillit notre éloge.

" Ce n'est pas non plus faire de la politique que de leur offrir nos sympathies dans la douloureuse position faite à leur cœur de Français.

" Vous le savez, messieurs, en dépit de tous les dons magnifiques de la naissance et de la fortune qu'ils ont reçus du ciel, il est un grand bonheur qui est permis à chacun de nous et qui leur est refusé : Nous pouvons aller voir la France et ils ne le peuvent pas l Ah ! messieurs, ceux - là seuls qui l'ont éprouvée peuvent comprendre combien cette douleur est poignante ; mais les voyages en donnent une faible idée. Il m'est arrivé quelquefois, en présence des plus admirables

tableaux de la nature méridionale, en Espagne, en France, en Italie et en Afriqne, il m'est arrivé de m'écrier : " Ah qu'il ferait bon vivre ici ! " Mais cette sensation et ce d^sir n'ont jamais été de longue durée, et bientôt toutes ces beautés ne me disaient plus rien, parce qu-e je me ressouvenais de ma patrie ; la Méditerranée elle-même, que j'aime tant, me chantait d^s chansons que je ne comprenais ])lus, la solitude se faisait autour de moi, et bientôt, saisi par cette maladie qr.'on appelle nostalgie, je reprenais avec joie le chemin du pays.

" Quelle doit donc être la souffrance de ] rinces français auxquels Tentrée de la France «st interdite !

" Par bonheur, Dieu n'a pas refusé au noble chef de la Maison de France les consolations de l'amitié et du dévouement, et les douces joies du foyer domestique. Il lui a donné une famille qui lui fait une belle couronne, moins lourde à ptjrter que ne le serait celle de la France ! Et si jamais il meurt sans avoir vu triompher ses idées, que nous respectons, il sera plus heureux que Eol.ind au champ

de Eoncevanx. Il ne sera pas oblige, comme le neveu de Charlemagne, de se coucher sur son épée dans le dernier sommeil, pour l'empêcher de tomber aux mains des ennemis de sa patrie; il la remettra à son fils aîné, qui saura bien la mettre au service de la France. Et maintenant, messieurs nos hôtes, permettez-moi de vous confier nn messao^e pour notre ancienne mère-patrie. Plusieurs de vous vont la revoir, et quant à ceux qui n'y peuvent rentrer, leurs voix sont assez puissantes ponr lui parler de loin.

" Dites-lui que nous l'aimons toujours, et que nous nous efforçons de développer les dons que nous avons reçus d'elle ; que nous avons au cœur le double enthousiasme du patriote et du chrétien; que nous sentons couder dans nos veines le s^n^ noble et cjénéreux qui féconde les patries et qui enfante les héros, et que, sous les humbles dehors de la faiblesse et de la pauvreté, nous possédons les énergies de bronze qui font les races fortes et qui conquièrent l'avenir. Dites-lui que nous avons la confiance absolue et l'inébranlable espérance que de hautes destinées naus sont réservées sur la terre américaine.

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" Vous saA'ez que Dieu, voulant faire de Jacob le père d'une grande race, lui imposa comme épreuve de combattre toute une nuit contre un ange, et que cet ange ne put vaincre le patriarche. Eh bien, messieurs, notre race a subi une épreuve de même nature : elle a lutté toute une nuit— la nuit qui a suivi la conquête — contre un peuple dont le nom primitif rappelle celui des auges et en e>t peut-être dérivé, et les anges- Anglais n'ont pu nous vaincre ; m-ih quand la nuit a fait place à l'aurore, la li)tte a cessé, car les combattants se sont reconnus et réconciliés.

" Fasse le ciel que cette lutfe ne recommence jamais, et que nous puission^^ toujours fraterniser, comme ce soir, en buvant à la santé de la glorieuse patrie de nos hôtes.

" Messieurs, à la France 1 "

Il suffit de lire les pages qui précèdenc pour en apprécier toute l'ampleur, toute la noblesse, toute la poésie ; mais comment dire la puissance de parole de l'orateur ? comment exprimer le charme entraÎDant de sa diction ?

" L'I onorable juge Eouthier, disait le Courrier du Canada du lendemain, nous a> une fois de plus, fait honneur, à nous ses concitoyens, par son admirable discours d'hier soir.

" Nous possédons parmi nous un orateur de grande lignée, de Taveu de nos hôtes, qui ont déclaré n'avoir jamais entendu de parole plus élo|uente que celle-là.

" Merci à M. Eouthier pour le lustre qu'il donne à toutes nos démonstrations [tar son talent merveilleux, pour tout le prestige qu'il donne à Québec et à la nationalité canadienne."

Avant de reproduire ici les excellentes et sympathiques paroles de monsieur George Stewart, rédacteur -en- chef du Morning Chronide, qui répondit au toast à l'Angleterre, je dois dire (pie tous Ihs journaux de la presse quotidienne de Québec : le Canadien, le Mercury, le Chronicle, le Courrier du Canada, V Evénement, le Daily Telegraph, l'Electeur, la Justice^ et je pourrais ajouter le Quotidien, publié aux portes de la vill(\ ont rivalisé de zèle pour garde

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intacte la réputation d'hospitalité de l'ancienne cnpitale de la Nouvelle-France, avant, pendant et après la visite du comte de Paris. M. Ernest Facand, M. Stewart, ^l. Pelletier, M. Chapais, M. Tarte, M. Rouillard, le docteur Dionne, M. Barthe, M. Roulean, M. Carrel, M. Bouchette, faisaient partie du comité de réception ou le secondaient de leurs écrits. Les dissentioas étaient orjbliées ; les adversaires de la veille orç^anisaient des démonstrations avec un touchant accord.

Pendant huit jours, les irréconciliables furent réconciliés. La présence du chef de la maison de Fraace avait opéré ce miracle !

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