CHAPITRE IV
Grandes charges militaires. — Gouverneurs généraux des provinces et gouverneurs particuliers. — Etats-majors de la Cavalerie et des Dragons. — Organisation des Divisions. — Multiplicité des grades. — Suppression de la finance de3 emplois. — Règles pour l'avancement. — De la présence des officiers à leurs corps.
Depuis longtemps, les gouverneurs, ces anciens rois des provinces, ont vu passer aux mains des intendants une bonne part de leurs attributions. Ils commandent aux officiers-généraux et aux troupes, visitent les places, veillent au maintien du bon ordre et de la discipline, encore faut-il pour cela que S. M., par lettres spéciales, « leur permette d'exercer leur charge '. » Pour tout le reste, ils n'ont que le vain éclat du pouvoir, un titre sans fonctions, simple prétexte aux libéralités du Roi.
Les gouverneurs particuliers, plus nombreux, n'ont pas un rôle plus actif. Ces places sont données, comme les licutenancesde Roi, les majorités des villes et châteaux, aux officiers qui, ne pouvant être employés ailleurs, ont été néanmoins jugés dignes des faveurs royales. Elles tiennent lieu de retraites ou de pensions.
Sous le ministère de Choiseul, le chiffre total de ces emplois s'élève à 2.207 qui coûtent à l'Etat 5. 165.485 livres *.
L'Ordonnance du 18 mars 1776 a pour but d'en supprimer une bonne partie et de mieux répartir les autres.
' Ordonnances des 25 juin 1".50 et 1er mars 1768. - Dict, d'Kipilly, Gouvernements.
« Sa Majesté a pensé, dit le préambule, que les gouverneurs généraux et particuliers, les lieutenances des places, majorités, etc., étant des grâces militaires qui, en prouvant la confiance du Prince ajoutent à la fortune et augmentent la considération, ces grâces doivent être la récompense des talents, des longs services et des actions distinguées, et qu'en les divisant en classes, elle établirait des limites aux prétentions et formerait des objets d'émulation pour les différents grades de l'état militaire. Convaincue d'ailleurs que toutes les parties de l'administration doivent avoir des règles fixes, Sa Majesté s'est déterminée à en prescrire à sa bienfaisance même '. *
Le nombre des gouverneurs généraux des provinces reste fixé à trente-neuf partagés en deux classes. Les gouvernements de première classe dont le traitement varie de 18 à 60.000 livres, ne peuvent être dévolus qu'aux princes du sang et aux maréchaux de France. Ils sont au nombre de dix-huit ' :
Ile de France Picardie Flandre, Hainaut Champagne et Brie Evêchés Lorraine
Alsace
Comté de Bourgogne
Duché de Bourgogne
Lyonnais
Dauphiné
Provence
Languedoc
Roussillon
Navarre et Béarn
Guyenne
Bretagne
Normandie
Les vingt-et-un gouvernements généraux de la seconde classe, avec traitement de 21 à 30.000 livres, ne doivent être confiés qu'à des lieutenants-généraux :
Artois Le Havre
Boulonnais
Sedan
Toul
Nivernais
Bourbonnais
Berry
Auvergne
Foix, Donezan, Andorre
Limousin
Haute et Basse Marche
Saintonge et Angoumois
Aunis
Poitou
Saumurois
Anjou
Touraine
Le Maine et Porche
Orléanais
Corse
i Ord. du 18 mars 1776.
2 Art. 1 de l'Ord.
Quant aux gouvernements particuliers, ils se trouvent réduits à 114 dont 25 de lr* classe à 12.000 livres, 25 do 2e classe à 10.000 livres, (il de 3' classe à 8.000 livres.
Le plupart de ces gouvernements généraux ou particuliers étaient grevés de brevets de retenue ou d'assurance \ Ils étaient par là inaccessibles aux officiers sans fortune, à moins que le Roi ne leur accordât à eux aussi un brevet du même genre qui leur permît de dédommager le précédent titulaire. Faute de pouvoir rembourser les brevets qui existaient alors, l'Ordonnance décide que les gouverneurs nommés à l'avenir toucheront l'intérêt à 4 0/0 du montant des brevets qu'ils auront acquittés, mais que le Roi n'accordera à l'avenir de nouveaux brevets de retenue sur les gouvernements qu'en les diminuant du quart de leur valeur primitive J. De cette façon, après quatre mutations et sans surcharge aucune pour le Trésor, devaient s'éteindre aux mains des titulaires ces brevets qui compliquaient encore les inconvénients de la vénalité des offices.
A côté des gouverneurs-généraux, on rencontre, à titre de suppléants, des lieutenants-généraux commandant en second dans les provinces. L'Ordonnance leur conserve les traitements dont ils jouissaient, mais déclare que leurs emplois seront réservés à ceux des officiers des troupes « susceptibles d'en être pourvus, soit par leurs services, soit par leur naissance, soit enfin par des considérations particulières 8. » Encore ceux qui les obtiendront ne seront-ils autorisés à se rendre dans les provinces pour y commander qu'autant qu'ils joindront aux talents nécessaires cà cet effet le grade de lieutenant-général des armées. Ces charges, comme celles des gouverneurs, ne sont plus que de vains titres.
» Voir Guvoi, Rî'-pert. de Juri.yirudena-, Art. Brevet île retenue.
2 Art. 4 de l'Ord.
3 Art. 5 de l'Ord.
Le nombre des lieutenants de Roi qui commandent les villes, places ou châteaux, à défaut de gouverneurs, est aussiconsiderablementreduit.il estfixépour l'avenirà 176 dont 35 de lre classe avec des appointements variant de 6.000 à 16.600 livres, et 141 de 2° classe de 2.000 à 6.000 livres. Il faut pour être pourvu d'une lieutenance de Roi de lro classe avoir le grade de maréchal de camp ou de brigadier. La 2° classe se recrute parmi les lieutenantscolonels, majors et capitaines de grenadiers '.
Aux grades inférieurs sont réservées les places de majors, aides-majors, sous-aides-majors, fixées désormais à 478.
A la fin de l'année 1775 les gouvernements et étatsmajors des places comprenaient encore " :
43 gouverneurs généraux (avec les survivanciers),
69 lieutenants-généraux, 439 gouverneurs particuliers, 303 lieutenants de Roi, 121 commandants de villes, châteaux, forts, 236 majors ou aides-majors,
Après l'exécution de l'Ordonnance, ces emplois devaient se trouver ainsi réduits :| :
Gouverneurs-généraux 39
. Lieutenants-généraux 69
Gouverneurs particuliers 114
Lieutenants do Roi 176
Majors, aides-majors 291
Sous -aides-majors 187
1 Art. 7 de l'Ord.
2 Almanach militaire, 1775.
3 L'art. 8 fait exception en faveur du gouverneur de Paris et de sa bauîieue, du gouverneur de Monaco ainsi que des gouverneurs et lieutenants de Roi, créés en finance à vie par édit de novembre 1733 et arrêt du Conseil d<' juin 1765.
KT SKS Rl'lKOUMIiS .SIS
Le chiffre total de leurs émoluments est ramené à environ 3.100.000 livres.
C'est ainsi que devaient disparaître peu à peu, grâce au déclassement des forteresses rendues inutiles par la formation constante de l'unité nationale, les derniers vestiges du morcellement du territoire et des divisions féodales. Mais, pour ne pas toucher aux droits acquis, aux grâces dévolues aux titulaires actuels, les remplacements devaient se faire progressivement, au fur et à mesure des vacances survenues par mort ou démission. On respectait de même les commissions ou provisions des survivanciers , mais le Roi déclarait qu'il n'accorderait plus aucune survivance à l'avenir '.
Quelques officiers se trouvaient à la fois, dans la même ville, gouverneurs, lieutenants de Roi et majors ; ce cumul était pour l'avenir formellement interdit. Il était également .d'usage autrefois d'insérer dans les provisions ou commissions des nouveaux pourvus qu'ils seraient tenus, sur leurs émoluments, de payer des pensions aux veuves ou aux enfants de leurs prédécesseurs. L'Ordonnance les exonère de ces charges qui seront désormais supportées par l'Extraordinaire des guerres 2.
Le comte de Saint-Germain voulait faire disparaître aussi les états-majors inutiles et coûteux de la cavalerie et des dragons. Depuis 1750, l'infanterie n'avait plus de Colonel-général, mais la cavalerie avait encore le sien, son Mestre-de-camp-général et son Commissaire-général. 11 en était de même chez les dragons. Les prérogatives de ces officiers étaient immenses autrefois ; ils tenaient chacun dans sa partie, la place du ministre de la guerre,
I Art. 11 do l'Uni.
-' Ait. 13 de l'Ord.
et réglaient en maîtres la levée, l'administration et les mouvements des corps placés sous leur commandement. La plupart de ces droits avaient disparu à la fin du xvin" siècle. Le Colonel-général ne conservait plus guère que le droit d'attache. Un officier, pourvu d'un brevet du Roi, ne pouvait exercer son emploi sans une lettre d'attache qui l'accréditait au régiment l. Mais si ces hauts dignitaires n'ont plus qu'une autorité illusoire dans l'armée, ils restent les maîtres absolus dans les régiments dont ils sont propriétaires. Ils échappent de ce chef à l'autorité des inspecteurs et à l'exécution des Ordonnances. Quand il fut question de les supprimer, le Roi fît au comte de Saint- Germain la plus vive opposition. « L'intrigue et la cabale l'avaient déjà préparé à la résistance. Il me dit que, dans un grand état comme le sien, il fallait de grandes grâces pour attacher et conserver à son service les grands seigneurs 2. » Le ministre s'efforça alors de réduire les inconvénients des charges qu'il aurait voulu supprimer.
A l'avenir s, les Ordonnances concernant l'avancement, la subordination, la discipline et le service militaire seront exécutées dans les régiments de Colonel-général, de Mesirede-camp-général, de Commissaire-général, comme dans tous les autres régiments de la cavalerie et des dragons. Il est interdit aux colonels de ces régiments de présenter pour les emplois vacants des sujets qui ne remplissent pas les conditions des Ordonnances. Bien qu'ils conservent l'administration intérieure de leurs corps, ils n'en sont pas moins soumis à l'inspection et au contrôle des officiers généraux
1 L'attache est délivrée par les Colonels-généraux et Mestres-de-camp généraux aux officiers pourvus de brevets du Roi. Elle établit l'incorporation au régiment. A la fin duxvui' siècle, elle n'est plus guère qu'une redevance p: par tout officier nouvellement promu, redevance proportionnelle à l'importance de l'emploi. Ord. des 15 juin 1701, 28 août 1746, 1" lanvier 17 1!). Voir également D. G. C. 3689. N°*52, 120, 132, 136.
2 Mèm. de Saint-Germain, p. 35.
3 Ord. du l" octobre 1776.
ET SES KKlt.'KMKS S,~)
qui commandent les Divisions. C'est la reprise par le ministre de la guerre sur quelques régiments privilégiés de l'autorité qui lui avait échappé jusque-là.
Ce qui devait achever de ramener à de purs honneurs sans fonctions les charges des gouverneurs de province et les vains titres de ces états-majors, c'est l'organisation des troupes en Divisions.
Ce qui frappe tout d'abord dans l'histoire militaire du xviu0 siècle, c'est la difficulté qu'on éprouve à faire passer les troupes du pied de paix au pied de guerre. On réforme à la fin d'une campagne des régiments entiers, on répartit les autres dans les places frontières. Privés de la plupart de leurs officiers qui se partagent entre les soins de la Cour et ceux de leurs terres, ces corps isolés, dont l'effectif est fort affaibli, languissent dans la vie oisive des garnisons. Leur instruction militaire se borne à l'exercice du soldat et aux évolutions de compagnie. De loin en loin quelque revue d'apparat pour la réception d'un prince, d'un haut dignitaire, ou pour l'arrivée du colonel qui daigne visiter sou régiment, quelque cérémoniale réception où il s'agit surtout d'éblouir et de plaire. Jamais, ou presque jamais, de mouvements d'eusemble,de manœuvres stratégiques qui évoquent, même de loin, l'image d'une armée en campagne. La guerre est-elle déclarée ? On réunit en toute hâte ces corps ôpars et sans liens entre eux, on y adjoint des régiments improvisés, recrutés de la veille, et on place à la tète de ces corps disparates, étrangers l'un à l'autre, des officiers qui ne connaissent pas les troupes, qui n'en sont pas connus, et qui môme n'apprendront jamais à les connaître parce que les fantaisies du roulement et de l'ordre de bataille les exposent à commander, dans une même campagne, à dix corps différents.
Inutiles pendant la paix, ces officiers-généraux, quelles que soient leurs aptitudes et leur valeur personnelle, n'ont pu acquérir les connaissances et l'expérience nécessaires au commandement. « L'ancienne erreur qui prive les troupes en temps de paix des chefs destinés à les conduire en temps de guerre a été de tout temps la première et la principale cause des revers de la nation ' . »
C'est pour corriger cet abus quele comte de Saint-Germain répartit les troupes en Divisions. Il n'aime guère la vie de garnison pour l'armée. Il lui paraît dangereux que les officiers y vivent en sybarites et se fassent « les aubergistes d'une ville. » Une constitution militaire ne peut acquérir le degré de perfection nécessaire « si les officiers-généraux destinés à commander les troupes pendant la guerre ne sont pas maintenus en temps de paix dans une relation intime et directe avec elles et dans l'habitude des manœuvres2. »
Mais l'exécution de ce projet soulevait de nombreux obstacles : les difficultés de la répartition des troupes, les prérogatives menacées des gouverneurs de province, les ambitions rivales qui se disputaient à l'avance les commandements étaient autant d'entraves à l'application de ce système, « le seul pourtant qui fut vraiment militaire. »
Au mois de mars 1776, les emplois d'inspecteurs de l'Infanterie, de la Cavalerie et des Dragons sontsupprimés. Ces inspecteurs 3 coûtaient 700.000 livres et ne remplissaient pas l'objet qu'on s'étaitproposéenles créant. Au mois d'octobre enfin paraît, après maints atermoiements, un règlement qui partage la France militaire en 16 Divisions ' :
1 D. G. Cartons: Organisation générale, projet de lettre de Saint-Germain.
2 Ord. du 25 mars 1776, titre XI.
3 «Laplupart des inspecteurs de troupes font aujourd'hui leurs revues comme s'ils regardaient de leur fenêtre passer une procession. Ils ne connaissent pas les petits détails. » Lois delà Tactiqw,ao{el. p. 42.
* Voir Almanaclt militaire de 1777.
ET SES KÉFORMKS 87
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1™ Division Picardie, Artois, Soihsonnais 19 bataillons
20 escadrons (Infanterie, Caraleri*, Dragons, Artillerie)
2" — Flandre 24 bataillons
10 escadrons (Inf.,Cav., Drag., Art.)
3° — Hainaut 24 bataillons
20 escadrons (Inf. , Cav., Dragons)
4° — 1" KvÈcuÉs.. 22 bataillons
20 escadrons (Inf., Cav., Art.)
5° — 2'Evèchés 12 bataillons
25 escadrons (Inf., Cav., Iluss., Drag.)
6° — Lorraine et Champagne G bataillons
50 escadrons (Inf., Cav., Huss., Drag.)