CHAPITRE VII
L'artillerie ancienne et l'artillerie nouvelle. — Rappel de Gribeauval. — Ses réformes. — Réorganisation du Corps-Royal du Génie.
Sur la fin du xviii" siècle, l'artillerie a eu sa querelle des anciens et des modernes. « Qui croirait que, douze ans avant la Révolution, on a écrit des volumes pour prouver que la mobilité des canons est une qualité superflue et que les mêmes affûts devaient servir le long des côtes, sur les remparts, aux sièges et en campagne ' ? »
Tendant plus d'un demi-siècle, les défenseurs de l'artillerie ancienne avaient été tout puissants. La dynastie des Vallière régnait sans rivale sur le corps entier. Le père, illustré sous Louis XIV par dix combats et soixante sièges, avait rendu d'éminents services en établissant l'uniformité des calibres. Par l'Ordonnance de 1732, il avait réglé la constitution du corps, de ses Ecoles et de ses exercices *. Le fils, devenu à son tour directeur de l'artillerie, veillait avec une sorte de piété filiale au maintien des traditions paternelles. Il avait avec lui les Saint-Auban ', les Du-
' Louis-Napoléon Bonaparte, Manuel d'artillerie, p, 22. l De Boblaye. Esquisse historique sur les Ecoles d'artille'-ie, Metz, 1858. 1 Sauit-Auban.Co//ectii/« de Mémoires authentiques présentés à MM. les Maréchaux île Fnmoe.
puget', les académiciens de Tressan et Buffon ", et les militaires qui, dans les questions de tactique, défendaient l'Ordre profond contre l'Ordre mince, les Maizeroy et les du Mesnil-Durand. En face de ces partisans des vieux usages, du parti rouge 8, comme on disait alors, se forma peu à peu le parti bleu, dirigé par Gribeauval, Tronson du Coudray, le professeur Bezout, et grossi de tout « ce que l'artillerie comptait d'officiers jeunes et actifs. »
Hostile à toute innovation, le parti rouge condamne l'emploi d'une artillerie trop nombreuse '', conteste l'utilité des pièces légères, leur justesse, leur solidité, leur portée , critique leur recul, réclame le maintien des pièces lourdes et pesantes, et met sa plus grande confiance dans les plus gros calibres.
Le parti bleu, sans contester le mérite des Ordonnances de Vallière — excellentes pour l'époque — prétend qu'en un demi-siècle tout s'est transformé dans l'art de la guerre. Quand les nations étrangères perfectionnent leur armement et leur tactique, comment l'artillerie resterait-elle stationnaire ? Il oppose à ses adversaires l'exemple des guerres récentes, montre les Autrichiens et les Prussiens allégeant leur matériel et multipliant leurs canons, raille les anciennes pièces paralytiques qui restent embourbées jour et nuit dans les fossés et compromettent les opérations
1 Essai sur l'usage de l'artillerie.
2 Buffon, dans une lettre à Saint-Auban du 6 août 1776, consignée par c^ dernier dans ses Mémoires, appelle ses critiques de l'artillerie nouvelle de justes censures. Les observations du grand naturaliste portaient surtout sur le tournage des boulets que cette opération devait, disait-il, rendre cassants tt friables. — Voir le Journal de Physique de l'abbé Rozier, mars 1775.
3 Avant 1774, l'artillerie portait, avec l'habit bleu, la veste, la culotte et la doublure rouges; elle a, depuis 1774, porté la culotte et la veste bleues comme l'habit.
4 « Malheur, dit Maizeroy, à la nation qui fera consister sa principale force dans son feu. . . Ce ne fut que dans la dégradation de la milice romaine qu'on vit une multitude de machiues suivre les armées. > Cité par du Coudray, p. 85, Discussion nouvelle des changements faits dans l'artillerie. Londres, 1776.
ET SKK REFORMES
du général. 11 veut que le canon franchisse les ravins et les escarpements, qu'on le manœuvre avec ou sans chevaux, qu'il passe hardiment partout où peut passer un cavalier.
Après la guerre de Sept-ans, le parti bleu lYmporte un moment. Choiseul rappelle d'Autriche, où il s'était illustré pendant la campagne, arrachant à Frédéric des cris de colère ou d'admiration ', le héros de Schweidnitz, Gribeauval. Il le charge de mettre à exécution ses projets de réforme.
Mais l'arrivée de M. de Monteynard au secrétariat de la guerre rend au parti rouge tous ses avantages. L'ardeur de la querelle engendre des persécutions, et Gribeauval, compromis dans le procès des Invalides, se retire dans ses terres, impuissant et découragé. Les partisans de l'artillerie ancienne, par un esprit de violente réaction, provoquent l'Ordonnance du 15 décembre 1772, qui ramène le personnel aux proportions antérieures, supprime 270 officiers, 1,600 canonniers, l'école d'artillerie de Bapaume et l'école des mineurs de Verdun. Le matériel de Gribeauval est brisé et refondu ". Ou en revient aux calibres et aux usages de 1732 J.
1 Frédéric écrit le 13 août 1762 au marquis d'Argens: «Je suis aussi maladroit
à prendre des places qu'a taire des vers. Lu certain Gribeauval qui ne se mouche pas du pied et 10.000 Autrichiens nous ont arrêtés jusqu'à présent. Cependant le commandant et la garnison sont à l'agonie. On leur aonnera incessamment le viatique. » Et le 26 septembre : « Nous y sommes encore. Les mines nous ont beaucoup arrêtés. 11 nous faut employer dix semaines à reprendre une place que nous avons perdue en deux heures. Je ne veux plus être prophète ni vous annoncer le jour de la réduction. Je crois que cela pourra durer encore quelques jours. Le génie de Gribeauval détend la place plus qu<: la valeur des Autrichiens. Ce sont des chicanes toujours renaissantes qu'il nous t'ait de toutes les façons. » — Le y octobre 1702, une grenade tombant sur un magasin a poudre lit sauter un bastion entier et mit .S :h\veidniu a la merci de l'ennemi. L'amour-propre de Frédéric était si vivement blessé qu'il refusa sur I9 moment de voir Gribeauval.
> Or, on avait mit de 1705 à 1770 1,200 pièces de canon de 12, de 8 et de 4, 1.300 affûts et 3.000 chariots. D. G. Supp. à la Curr. (Mem. sur l'artillerie.)
■> De Boblaye. Est], hist. sur les Ecoles d'artillerie, p. 05.
L'avènement de Louis XVI vint arrêter à temps ce mouvement en arrière. Déjà, sous le ministère du maréchal du Muy, des expériences comparatives entre les deux systèmes avaient eu lieu à Strasbourg en présence d'une commission composée des maréchaux de Richelieu, de Contades, de Soubise et de Broglie. Elles avaient donné raison aux défenseurs de l'artillerie nouvelle qui reprirent courage quand le comte de Saint-Gormain fut appelé au département de la guerre. Bientôt la place du premier inspecteur de l'artillerie devint vacante par la mort de M. de Vallière '. Le nouveau ministre résolut de rappeler Gribeauval. Mais ce dernier, vivement aigri par l'acharnement de ses adversaires, refusait de quitter sa retraite, et il fallut que son collaborateur et ami Tronson du Coudray, un de ceux qui, pour le triomphe des idées nouvelles, s'était j été au plus fort de la mêlée, allât l'arracher à sa terre de Beauvel 2, pour le ramener, définitivement cette fois, à la direction suprême de l'artillerie.
« Je confesse, dit le comte de Saint-Germain dans ses Mémoires, que l'arrangement de l'artillerie est l'ouvrage de M. de Gribeauval. Je l'ai laissé le maître de donner à ce corps la constitution qu'il croirait la meilleure ; et, si on reproche quelque chose à l'Ordonnance qui concerne le corps, il faut adre-ser ces reproches à cet ofticier général. Il existait dans l'artillerie une si grande division que, pour rétablir quelque ordre, il fallait nécessairement se déterminer à un parti : j'ai donné la préférence à celui qui réunissait la pluralité des suffrages; ce n'est pas que je ne sois très persuadé que M. de Saint-Auban n'ait des talents et de l'expérience ; mais il m'a paru, par tous les mémoires qu'il m'a donnés, qu'il avait le défaut de tous les vieux Officiers, c'est d'être trop servilement attaché aux anciens usages,
1 Janvier 177(3.
2 Précis sur Gribeauval, par le chevalier de Passac. Paris, 1816.
m SES RÉFORMES loi
sans examiner les progrès qu'un art peut avoir faits pour se perfectionner '. »
Gribeauval put donc, dès 1776, reprendre à loisir et avec une entière liberté son œuvre un moment interrompue. Ses réformes portent sur l'ensemble de l'arme : matériel, organisation du corps et service en campagne.
Au point de vue du matériel, on doit sans doute à de Vallière l'uniformité des calibres, mais cet officier ne faisait aucune différence entre l'artillerie de campagne et l'artillerie de siège. Gribeauval, au contraire, a varié les engins selon la nature des services qu'ils sont appelés à rendre. Il a nettement distingué l'artillerie de campagne de l'artillerie de siège et de l'artillerie de côtes.
A l'artillerie de campagne, il réserve les pièces de 12, de 8 et de 4, mais, tout en conservant les calibres de Vallière, il réduit considérablement le poids de la pièce *, désormais égal à cent cinquante fois le poids du boulet, et ramène à dix-huit calibres la longueur de l'àme. En raccourcissant ainsi les pièces, on peut dire que Gribeauval a créé le canon de bataille !.
11 y apporte d'autres modifications non moins importantes. Les tourillons dont la longueur est diminuée de moitié reçoivent des embases qui maintiennent la pièce
1 Mémoires de Saint-Germain, p. 47. — Voir également l'éloge qu il t'ait de Gribeauval en marquant sa place au Conseil de guerre, p. UlO.
- Voici, d'après Guibert, un état comparé du poids d<s pièces de Qribeuiv&l et lu, de 12, de N, et de 4 avec le* pièces de même eilibre, système Vallière , les unes et les autres ayant leurs atl'ùts et leurs avant-trains :
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