CHAPITRE VIII
La Tactique. — L'Ordre mince et l'Ordre profond. — Guibertistes et Mesnil - Durandistes. — Manœuvres d'infanterie et de cavalerie. — L'Ordonnance de 1776 au camp de Vaussieux.
Comme on est gluckiste ou picciniste, on s'enflamme en 1776 pour l'Ordre mince ou pour l'Ordre profond. Si la querelle est vive dans le monde artistique, elle n'est pas moins ardente dans le monde militaire et elle y a duré plus longtemps. Il règne dans les deux camps un égal esprit de système. On s'entête de part et d'autre sur les mérites exclusifs de la thèse qu'on soutient et l'on ferme volontairement les yeux sur la valeur de l'opinion contraire. Les partisans de l'Ordre mince raillent l'esprit de routine de ceux qui invoquent l'exemple des Grecs pour justifier l'emploi des masses profondes. Leurs adversaires, prompts à la riposte, baptisent l'Ordre mince du nom d'Ordre prussien, suprême injure au lendemain de Rosbach !
En dépit de l'invention des armes à feu et tant que le mousquet et la pique armèrent des mains différentes, l'Ordre profond régna en souverain dans la tactique. Les bataillons se formaient sur six ou huit de hauteur, sans développer leur front, pour résister au choc de la cavalerie, toujours la reine des batailles. L'invention de la baïonnette à douille, en réunissant en une seule l'arme de main et
l'arme de jet, devait hâter la révolution commencée par les armes à feu '. Mais l'imperfection de ces dernières, l'impuissance d'une artillerie lourde, peu maniable, sans grands effets sur le terrain, ont prolongé longtemps encoie la querelle entre la colonne et la ligne déployée, entre l'arrre blanche et le tir. En plein xvm8 siècle, l'Ordre profond ne se tient pas pour battu. Il a trouvé d'abord dans le chevalier Folard un infatigable défenseur.
Grand admirateur des anciens, commentateur de Polybe, Folard s'est visiblement efforcé de reconstituer l'antique phalange. Sa colonne est un rectangle au front étroit, mais dont la profondeur varie de seize à trente-deux files. Les soldats qui la composent n'ont que la place nécessaire pour marcher et manier leurs armes qui sont des piques entremêlées de pertuisanes ; car, au sein d'une pareille masse, à quoi servirait la baïonnette ? Cette colonne est partagée en un certain nombre de subdivisions destinées à manœuvrer sur toutes les faces et à tomber sur tous les flancs de la ligne ennemie après l'avoir percée. De la cavalerie Folard a peu de souci. « Pour s'en débarrasser, ce n'est pas la magie noire, il n'y a qu'à joindre l'ennemi 2. » Quant à l'artillerie, il la tient en si médiocre estime qu'il se fait fort de réduire à bref délai, à l'aide des machines des anciens, balistes et catapultes, une place défendue par l'artillerie des modernes 3. A ses yeux, la force d'impulsion est tout. Il compare volontiers sa colonne à un bélier ou au roc de Polyphème. Elle doit, suivant les lois qui régissent la chute des corps, triompher de tous les obstacles par le choc.
i Rousset. llist. de Louvois. T, I, p. 228-229.
2 Folard. Traité de la colonne, p. 72.
3 On dit qu'après avoir lu la Bible, Folard s'était écrié : « Savez- vous que Moïse était un grand capitaine, il avait deviné ma colonne. » — Voir ses Commentaires sur Polybe, p. 591, 641, 658.
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Après lui, Maizeroy, moins absolu, veut bien reconnaître que le fusil joint à la baïonnette est l'arme la plus complète qu'il y ait eu jamais. Il ne croit pas néanmoins que l'invention do la poudre ait grandement influé sur la tactique. Il regrette l'abandon des armes défensives. Il se plaint de voir les bataillons s'étendre sans cesse aux dépens de leur profondeur en formant des lignes minces sans consistance et sans solidité '. Il regarde aussi volontiers dans le passé, mais plutôt les Romains que les Grecs ; il oppose sa cohorte à la phalange de Folard, et Végèce à Polybe. Il refait les plans des batailles célèbres de l'antiquité et y retrouve les dispositions les plus admirées des modernes, sans en excepter l'ordre oblique employé avant Frédéric par Epaminondas à Leuctres, par Alexaudre à Arbelles, par Scipion à Magnésie et par César à Pharsale. Il essaie d'accommoder l'Ordre romain aux exigences de l'armement nouveau. Il propose huit files de profondeur ou tout au moins six : les deux premiers rangs mettent le genou en terre pour permettre au troisième et au quatrième rang de tirer, tandis que les cinquième et sixième rangs chargeront le3 fusils *.
Mais il est amené déjà à faire à l'Ordre mince d'importantes concessions. Il reconnaît la nécessité de simplifier les ii laiici 'livres et de préférer aux lourds mouvements de conversion par bataillon ou escadron ceux qui s'opèrent par déploiement 3. Il avoue que, par sa promptitude à se former en ordre oblique, le roi de Prusse met l'ennemi dans l'impossibilité « déjuger son dessein ni sur quelle partie il se portera. Lorsque la manoeuvre commence à se faire, elle s'exécute avec tant de rapidité qu'il n'y a plus de remède', »
1 Maizeroy, Court de Tactique, Paris, llombert, 1766. Préface, p, XI.
2 — — Page 96.
» - — Page 17.').
* — — Page 266.
et il déclare en conséquence que la loi fondamentale de la tactique est « de compasser la solidité à la rapidité, de telle sorte que l'une ne nuise pas à l'autre. »
Un autre partisan de l'Ordre profond, du Mesnil- Durand, regarde également l'action du feu comme une dégradation de la tactique et l'affaiblissement de l'infanterie '. 11 répète, après le maréchal de Saxe, « que la tirerie fait plus de bruit que de mal et fait toujours battre ceux
qui s'en servent qu'il ne faut point tirer sur l'ennemi
qu'on peut aborder.* » Le choc à l'arme blauche est à ses yeux l'opération principale et décisive. Sa plésion 3 n'est que la colonne de Folard remaniée et surtout compliquée. Elle forme un rectangle de 768 hommes à 24 de front sur 32 de profondeur. Elle se partage en une quarantaine de subdivisions qui la rendent apte, au dire de l'auteur, à prendre toutes les formes, toutes les dispositions imaginables, et à combattre en même temps sur toutes les faces. Il y fait entrer des piquiers, des fusiliers et même des grenadiers à cheval, mais, partageant le dédain qu'inspire à Folard la cavalerie, il déclare que, si la plésion était sans grenadiers, la victoire n'en serait pas plus difficile. Tout se réduit pour du Mesnil-Durand à marcher, charger, enfoncer. A la force toute matérielle du choc se joint, à ses yeux, l'influence morale née de la confiance réciproque des rangs qui s'appuient et se soutiennent mutuellement. « La course, dit-il, comme la profondeur, a encore plus de force morale que de physique, elle ne multiplie pas la masse par la vitesse, mais d'un côté l'audace par l'ivresse, et de l'autre la frayeur par l'épouvante '.»
1 Du Mesnil-Durand. Œuvres complètes, passim.
2 — Fragments de Tactique, p. 51.
3 Voir du Mesnil-Durand, Traité des Plésions, Paris, 17513. * Œuvres de du Mesnil-Durand. T: I, p. 79 et 80.
et ses ûroBiua ]!il
L'artillerie ' lui objecte en vain qu'elle est l'élément destructeur de cet Ordre profond dont il veut faire la base unique de la tactique. Il répond qu'on exagère l'effet du canon, que sa prépondérance cesse si l'une des armées s'avise d'aller tout de bon à la charge et de décider l'affaire en quelques minutes. Il conteste — et l'artillerie de Vallière lui fournissait sur ce point de sérieux arguments — la portée, la justesse et la rapidité du tir *. Sa colonne n'a-t-elle pas d'ailleurs un rideau de grenadiers et des chasseurs pour démonter les canonniers ? Elle est en outre si impétueuse et si mobile qu'elle échappera plus facilement au canon que le lièvre au chasseur. L'artillerie doit se borner, selon lui, à protéger la marche des colonnes en faisant taire les pièces ennemies *.
Non moins opiniâtres dans la défense de leurs idées, les partisans de l'Ordre mince critiquent la lourdeur et la complication de la colonne et demandent ironiquement si l'on veut reprendre la pique et nous ramener à la phalange4. Ils font remarquer que la colonne et la plésion sont des pièces de cabinet qui font les délices des amateurs, mais n'ont jamais paru sur un champ de bataille. Les anciens étaient fondés en raison et en principes quand ils avaient pris pour ordre primitif et habituel l'Ordre profond qui s'accommodait avec leurs armes et leur seule espèce d'action ". L'usage de l'Ordre déployé s'impose depuis que le perfectionnement des armes a rendu les actions du choc plus
1 L'Ordre mince et l Ordre profond considérés par rapport aux effets de l'artillerie. Melz, 1776. C'est dans cette brochure que l'auteur de V Artillerie nouvelle, du Coudray, démontre mathématiquement à duMesnil-Durand que sa colonne, avant d'aborder les canons, aura perdu 222 hommes de plus qu'elle n'en contient.
• Fragm. de Tactique de du Mesnil-Durand, vol. 2, Mém. sur l'artillerie passim.
» Ibidem, p. 33.
* Guiliert. Essai de Tactique, t. I, p. 73.
rares et celles du feu plus communes. La formation de la colonne sera désormais l'exception. A l'action du choc tant vantée par leurs adversaires, ils répondent que ces résultats merveilleux ne se produisent qu'avec des corps inertes, que la pression de rangs et de files inutiles ne peut amener que confusion et désordre, et qu'enfin les avantages de la charge consistent, non dans le choc de la masse, mais dans Ips efforts continus de divisions se succédant rapidement les unes aux autres.
Ils reprochent aux partisans de l'Ordre profond l'abus et la lenteur de leurs mouvements de conversion qui peut flatter l'œil à la parade, mais qui sont impraticables devant l'ennemi. « Le chef-d'œuvre d'instruction d'un bataillon ou d'un régiment, écrit à ce sujet Guibert, était de décrire au pas ordinaire et sur un alignement parfait plusieurs mouvements de conversion consécutifs. Quand je suis entré au service, ce puéril exercice avait encore lieu, cependant les esprits commençaient à s'éclairer, car vingt ans auparavant on manœuvrait à rangs ouverts, on passait son temps à faire la contre-marche par file et par rang, à poser son fusil à terre et à le relever sans plier les genoux. On formait avec les bataillons des ronds, des triangles, des carrés, des bastions. M. de Chevert racontait qu'alors aide-major du régiment de Beauce il fut fort admiré parce qu'à la fin d'un exercice qu'il faisait faire devant l'Inspecteur il dessina avec le régiment les mots : Vive le Roi ! et fit faire un feu de réjouissance à cet alphabet vivant '.»
A ces manœuvres des jours de revue, bonnes pour l'amusement des villes de garnison, les partisans de l'Ordre mince voudraient substituer les seules évolutions qui soient praticables à la guerre. Ils mettent au-dessus des conversions les déploiements qui permettent de se former plus
* Guibert. Essai de Tactique, vol. I, p. 273.
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vite en bataille eu essuyant moins de canoa. C'est à la rapidité de ces déploiements qu'ils attribuent la mobilité extrême des armées de Frédéric : « De toutes les manœuvres que j'ai vu exécuter aux armées prussiennes, écrit le commentateur du maréchal de Saxe ', aucune ne m'a paru plus belle que le déploiement : une armée de 50 à 00.000 hommes marchant sur trois à quatre colonnes se mettait en front de bandière en cinq à six minutes. Il me semblait voir tirer un rideau. »
Ils insistent surtout sur la transformation opérée par le feu dans les évolutions d'une armée. Autrefois l'infanterie recherchait les plaines parce que toute sa force était dans le choc. Elle cherche aujourd'hui les positions défensives et évite les plaines. « Presque tout devient poste pour l'infanterie 2 au moyen du prodigieux feu par lequel elle le peut défendre; un village, un bois, un ravin, un fossé, une hauteur, un simple commandement garni d'artillerie suffisent pour la mettre en état de résister à un ennemi supérieur. Sur cent combats d'infanterie livrés depuis un siècle, il y a eu quatre-vingt-dix affaires de poste 3. »
S'élevant enfin à de hautes considérations historiques et morales, les défenseurs de l'Ordre en colonnes assuraient que leur système était le plus favorable au génie de la nation, et que la furia francese ne se plierait jamais aux méthodiques allures du flegme germanique. Leurs adversaires ripostaient par rénumération des désastres qu'avait entraînés cette impétueuse ardeur. Ils rappelaient Crécy, Poitiers, Azincourt et tant de batailles perdues par
1 De Bonneville, Lois de la Tactique, p. 45.
- Guibert. Œuvres complète», vol. 3. p. 237.
:: Dans une lettre du 25 février 1750 du maréchal de Saxe au comte d'Argenson on lit. : « Les succès des Prussiens ne peuvent l'attribuez qu'a leur application et à l'excellence de leur discipline et de leurs méthodes... On y a travaille en Prusse pendant l'espace de quarante années avec une application sans relâche sous deux rois aidés par des généraux habiles qu'aucun objet de fer tune ou de plaisir ne distrait des fonctions dont ils sont chargés. »
le désordre et l'indiscipline. Il importait donc de donner aux troupes un ordre qui , sans altérer leurs qualités naturelles, sût contrebalancer leurs défauts.
Au milieu de ces querelles et sous le coup de l'émotion produite en Europe par les premières victoires de Frédéric, nos Ordonnances militaires s'étaient sensiblement modifiées. Dès 1753, l'Ordre mince y avait pris place à côté de l'Ordre profond. L'Ordonnance du 6 mai 1755, refonte des précédentes, a-vait établi que, toutes les fois que l'infanterie prendrait les armes, elle serait formée sur trois rangs. Elle interdisait les feux à six de hauteur, et, quant à la colonne d'attaque, elle décidait qu'elle serait formée de trois sections à six files chacune afin d'être plus mobile et de pouvoir se séparer après le choc en chacune de ses sections.
Les Ordonnances qui furent rendues depuis, au lendemain de la guerre de Sept-ans, ne firent qu'ouvrir plus large encore la porte à l'Ordre déployé. Les colonnes de Folard et les plésions de du Mesnil-Durand semblaient tombées dans l'oubli quand l'apparition de Y .Essai sur la Tactique de Guibert vint réveiller les ardeurs de la lutte.
Aussi remarquable par le fond que par la forme, « livre propre à former de grands hommes, » a dit Napoléon, Y Essai eut, dans le monde militaire et même au dehors, des lecteurs et des fanatiques. Ce panégyrique de la tactique prussienne enthousiasma ceux qui étaient déjà chez nous, à des titres divers, les admirateurs de Frédéric. Mais il blessa chez d'autres l'amour -propre national que flattaient les partisans de l'Ordre profond, appelé dès lors par euxmêmes « Ordre français. »
Du Mesnil-Durand reprit la plume. Dans ses Fragments de Tactique, il substitua aux plésions ses colonnes habilements remaniées, accommodées aux dernières Ordonnances sur la composition des corps. Il fit même quelques conces-
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sions prudentes à ses adversaires et d'adroits emprunts à l'Ordre déployé. Il reconnut que Frédéric avait fait avec les bataillons minces ce dont personne ne l'aurait cru capable. « Il est évident, dit-il, et de plus avoué assez généralement que l'Ordre déployé est le plus commode pour la mousqueterie, l'Ordre en colonnes le plus fort pour le choc... Il serait déraisonnable de se mettre en colonnes pour tirer des coups de fusil, il ne le serait pas moins d'aller à la charge sur trois rangs, il n'est même pas fort raisonnable d'y aller sur six '. »
De leur côté, les partisans de l'Ordre déployé, fatigués de s'entendre reprocher leurs lignes minces et flottantes, se montraient moins exclusifs et prétendaient n'avoir jamais voulu proscrire l'usage des colonnes 2. Il semblait qu'un rapprochement naturel allait se produire. Mais c'était compter de part et d'autre sans les vanités personnelles des auteurs et les excitations du public. Le débat s'éternisa sur la question de savoir qui, de l'Ordre mince ou de l'Ordre profond, devait être l'ordre habituel. Un renfort puissant était d'ailleurs arrivé aux partisans de la profondeur. Le maréchal et le comte de Broglie avaient pris hautement parti pour du Mesnil-Durand contre Guibert, et la juste autorité dont les deux frères jouissaient dans l'armée fit
1 Voir Fragments Je Tactii/ue. (Manœuvre de l'infanterie), p. 49.
- * Comme lui (du Mesnil-Durand) et avant lui, nous faisons nos mouvemeuts eu colonnes; comme lui, nous arrivons par les colonnes à tous nos ordres do bataille et à toutes nos dispositions. Comme lui, nous nous en servons pour traverser les grands espaces et pour faire toutes les grandes manœuvres; comme lui, nous nous en servons au besoin pour rassembler plus de forces sur un point. Comme lui enfin, nous les emploierons dans noi ordres de bataille et dans les actions, mais ce. ne sera pas indilleremment et dans toute espèce de terrains et de circonstances, ce sera quand nous pourrons les mettre à l'abri du feu de l'ennemi, ou approcher de lui à couvert. Ce sera quand, par un feu d'artillerie supérieur, nous aurons éteint ou du moins diminué U sien, ce sera, en un mot, quand l'attaque se réduira à des points retranchés qu'il faudra emporter par une succession d'efforts, i (Guibert Œuvres complètes. V. 111, p. 171).
de cette querelle « la plus grande et la plus formidable affaire qui pût s'élever dans le militaire '. »
Déjà, sous le ministère du maréchal de M>.y, le comte de Broglie avait fait exécuter à Melz par les régiments de Limousin et de la Couronne les manœuvres en colonnes de du Mesnil-Durand, et il essayait de convertir le ministre à ce genre de tactique. « Je ne puis vous dissimuler, lui écrivait-il, que tous les autres régiments de la garnison qui ont été avec curiosité prendre connaissance de ces essais témoignent le désir de les voir accepter. J'ignore la cause de cet'e disposition qui, peut-être, ne provient que de la simplicité de cette tactique et du peu de fatigue qu'elle cause à l'officier et au soldat 2. »
Le comte de Saint- Germain est à peine nommé secrétaire d'Etat que M. de Broglie l'entretient en ces termes de celte question capitale à ses yeux. « A mon départ de Paris, feu M. le maréchal de Muy m'avait chargé défaire éprouver à Metz les manœuvres de M. du Mesnil-Durand. J'ai exécuté cet ordre en l'absence de mon frère qui s'en est aussi fort occupé pendant son séjour ici. Quoique ce soit à lui, par toutes sortes de raisons, à rendre compte de cet objet et à qui il soit permis d'en porter un jugement digne de votre attention, je me proposais cependant de répondre aux vues de M. le maréchal de Muy qui m'avait aussi chargé de lui en mander mon avis. La mort ayant prévenu l'exécution de cet ordre, j'en dois attendre un nouveau de votre part, M. le comte, pour m'y conformer. Je me contenterai d'avoir l'honneur de vous dire que l'examen de la préférence à donner à l'Ordre de profondeur sur l'Ordre déployé pour en faire l'ordre habituel me paraît devoir être fait avec la plus sérieuse attention et que la manière dont
1 Guibert. Vol. III, p. 75.
- D. G. De Broglie à de Muy. Metz, 30 août 1775. (Supp. à la Corresp.).
M. du Mesnil traite cette question mérite que vous daigniez en prendre connaissance. Au reste, M. de Sainte-Rheuse ' vous aura sans doute entretenu de ce qui s'est passé, et, daus cette supposition, .j'imagine que mon frère aura pensé ainsi que moi que nous devions attendre d'être prévenus par vous-même de vos intentions pour nous y conformer. Si vous désirez des éclaircissements et notre avis, nous vous le donnerons avec empressement. Nous vous dirons avec vérité ce q <e nous pensons, et, exempts de toute partialité et personnalité, nous n'aurons en vue que ce qui nous paraîtra le plus avantageux au service du Roi.
« P. S. — Vous vous serez sûrement déjà aperçu, M. le comte, que l'affaire des manœuvres fait un grand schisme, qu'elle dégénère, comme cela arrive presque toujours, en affaire de parti. Je désire fort que vous vouliez bien l'examiner par vous-même. Je ne la regarde pas comme une dispute de mots, ainsi qu'on voudrait la faire envisager. Je pense qu'elle tient au grand du métier, que, par conséquent, peu de gens peuvent en être juges. 11 est heureux pour le militaire qu'elle soit dans le cas d'être décidée par un ministre aussi éclairé et dont le jugement, quel qu'il soit, non seulement fera loi, mais convaincra de sa bonté a. »
Le comte de Saint-Germain répondit que les projets de M. du Mesnil-Durand seraient examinés avec le soin qu'ils méritaient, mais qu'il importait en attendant de mettre un terme à ce « schisme » qui pouvait nuire à la discipline.
« Comme les manœuvres de M. du Mesnil-Durand ont été exécutées sous vos yeux et ceux de M. le maréchal l'été dernier, je me propose d'attendre son retour et le
i Un (Il'S chefs de bureau de la Guerre.
i D. G. .S'ii/ip. à In Corres/). {Tactique). Lettre du 12 novembre 17î.">,
vôtre pour en conférer avec vous avant de prendre aucun parti sur un objet qui mérite autant d'attention
« Je crois néanmoins, et vous jugerez sans doute comme moi, qu'il est convenable de se contenter, jusqu'à ce que le Roi ait prononcé, de faire suivre aux troupes les principes indiqués dans l'instruction provisoire.
« Je dois vous prévenir au surplus que le nouvel ouvrage que M. du Mesnil-Durand a fait imprimer en dernier lieu fait ici la plus grande sensation, et, si vous prenez intérêt à cet officier, vous ne pouvez trop lui recommander d'attendre avec plus de tranquillité le jugement que S. M. portera sur les avantages qu'on peut tirer de son système et de s'abstenir de répandre dans le public des écrits qui peuvent déplaire et avoir des suites désagréables pour lui1. »
Le comte de Saint-Germain n'était pas d'humeur, on le voit, à se laisser imposer une opinion toute faite. Etait-il d'avance acquis à l'Ordre mince ? « Nous nous rappelons, écrit à ce sujet le baron de Wimpfen, lui avoir entendu dire qu'il ne connaissait ni Ordre profond ni Ordre mince, mais un ordre général de situation et de circonstances, et que, quand les troupes avaient acquis l'aptitude nécessaire pour se rompre, se reformer et se subdiviser de toutes les manières, elles étaient parvenues au degré de perfection qu'on pouvait désirer \ »
C'est au plus fort de ces débats que parut l'Ordonnauce du 1er juin 1776 sur l'exercice et les manœuvres de l'infanterie. On a dit qu'elle avait été l'œuvre de M. de Guibert. D'autres l'ont attribué au major autrichien de Pirch, que le maréchal de Muy avait déjà consulté en 1774 sur ces
1 D. G. Supp. à la Corresp. (Tactique). Lettre de Suint-Germain à Bioglie, il novembre 1T75.
2 Commentaires des Mém. de Saint-Germain, p. 875,
question» de tactique. D'autres enfin en ont reporté l'honneur à MM. de Rochambeau et de Jaucourt. En réalité, elle fut le résultat de travaux et d'efforts communs.
Elle supprime d'abord dans l'exercice tout ce qui ne sert qu'à la parade et jamais à la guerre ' . « Il n'y a pas un temps, écrivait le comte de Saint-Germain à Pàris-Duverney, en 1749, dont le soldat se serve devant l'ennemi 2. » Elle recommande aux instructeurs de recrues «intelligence, patience, douceur et fermeté. »
Dans le maniement des armes — la classique charge en douze temps — l'Ordonnance insiste surtout sur la dextérité et l'ensemble. Elle ne veut pas qu'on s'arrête à détailler les différents mouvements. « La perfection dans l'exécution de chaque temps est d'arriver avec Ja plus extrême célérité au résultat du temps commandé :. »
Elle attache une importance considérable au tact, ou rhythme des allures, objet de toute la sollicitude du maréchal de Saxe ;. Elle distingue à ce sujet trois sortes de pas, le pas ordinaire de 70 à la minute, le pas de route de 00, le pas de manœuvre de 120.
« La force de l'infanterie ne pouvant exister que par l'exactitude de chaque officier, bas-officier ou soldat, soit dans sa position, soit dans la célérité de l'alignement, soit dans l'ensemble et la régularité de la marche, soit dans la vitesse de la charge, soit dans la vivacité et la justesse du l'eu, soit enfin par le silence, l'attention et la plus prompte obéissance, le commandant de compagnie ne souffrira dans
1 Ord. du l«r juin 1776. Préambule.
'-' Corrup. île Saint-Germain tt île Pu ris-Diaerney, l.l. Lettre du 30 septembre 1749.
■ Titre III. Art. 3.
• Pour le maréchal de Saxe comme pour Napoléon, c'est avec les jambes de l'infanterie que se gagnent les batailles.
200 1.E OOMTB DH 8A1NT-OŒRMAIN
les officiers, bas-officiers et soldats nulle négligence sur aucune de ces parties essentielles '. » Et les capitaines sont rendus personnellement responsables du degré d'instruction des troupes qui leur sont confiées.
Les règles de formation en bataille diffèrent peu de celles qu'avaient établies les Ordonnances antérieures. Les bataillons sont sur trois de hauteur, séparés l'un de l'autre par six toises d'intervalle. Ils ont leurs grenadiers à droite, leurs chasseurs à gauche. On les exerce à la marche, à la contre-marche oblique et directe et aux autres manoeuvres de détail. L'officier ou bas-officier qui sert de guide dans les mouvements doit choisir entre le but à atteindre et luimême des points intermédiaires qui assurent la direction et empêchent le flottement de la ligne.
Pour marcher en colonne le régiment se rompt par toutes les subdivisions du bataillon et il le fait au pas de manœuvre. Cette marche en colonne s'opère soit perpendiculairement en avant et en arrière du front que la ligne occupait en bataille, soit diagonalement en avant et en arrière. Cette colonne se prête à toutes les combinaisons de l'ordre profond : elle s'élargit ou s'amincit selon les exigences du terrain 2. Elle marche à distance entière, à demidistance, ou à rangs serrés et en masse. Harcelée sur ses flancs par la cavalerie, elle se forme avec une extrême mobilité à droite ou à gauche, en arrière même en cas de besoin, par un demi-tour à droite des divisions de la queue. « L'honneur et le salut du soldat dépendent, devant la cavalerie, de sa fermeté et de son silence, la cavalerie ne lui devient redoutable qu'au moment où il cesse de résister \ »
1 Ord. du 1" juin. Instruction particulière des compagnies .
1 Ord. du 1" juin. Titre IX. Passage de l'obstacle et du défilé (art. 3).
:l Même Ord., même titre.
BT IMB8 801
Quand les troupes en colonne doivent se former en bataille, elles le font par un mouvement de conversion inverse de celui qu'elles ont fait pour se mettre en colonne. Ici se placent les déploiements empruntés par l'Ordonnance à la tactique prussienne, à l'Ordre en tiroirs. Ce que la profondeur perd, le front le gague. Les différentes subdivisions de la colonne se portent diagonalement par le chemin le plus court vers la ligne de bataille pour se jalonner sur la division qui a servi de base au déploiement. Ces mouvements s'exécutent par une marche plus ou moins oblique suivant la distance et l'étendue, du terrain à occuper. Ils peuvent s'opérer sur le centre, sur la gauche ou sur la droite de la colonne. Par la variété de ces déploiements, non seulement la ligne de bataille se forme avec une extrême promptitude, mais elle se déplace au besoin suivant les circonstances imprévues et les mouvements de l'ennemi. Tout dépend de la présence d'esprit du chef puisque l'Ordonnance lui fournit les moyens de porter son front à droite, à gauche, en arrière de sa position primitive, d'étendre ou de resserrer sa ligne, de refuser le centre ou les ailes pour déborder celles de l'ennemi '.
La plus grande importance est naturellement attachée aux exercices à l'eu. Au lieu d'exercer la recrue par de vains simulacres de la main, l'Ordonnance exige qu'on lui donne des cartouches de sable afin qu'il acquière l'habitude de les déchirer, de verser la poudre dans le fusil et de bourrer. Toute la troupe doit être régulièrement exercée à l'école de tir en blanc et à balle. « Autrefois, la suprême science consistait à faire feu par peloton, bataillon ou régiment, les rangs et files bien serrés et entassés, le premier rang ayant un genou en terre, les fusils bien alignés et bien
1 Même < >rd. Titr ■ X. Planches,
joints Ce grand serrement favorise le pelotonneinent
et toute troupe pelotonnée est une troupe battue. » Aussi, l'Ordonnance proscrit- elle les rangs trop serrés et veut que soldat puisse ajuster librement. Comme, à la guerre, les trois rangs tirent debout et qu'on ne doit rien faire à l'exercice qui ne puisse s'exécuter devant l'ennemi, on ne met plus jamais genou en terre l. On tire de pied ferme, par file, par demi-rang, par bataillon ; sur l'ennemi qui tient ferme, par peloton et par file, par salves et bataillons entiers ; en écbarpe, si c'est possible, quand il se déconcerte et plie 2. Il ne faut faire feu que quand on ne peut pas marcher. Le comte de Saint-Germain croyait, avec le maréchal de Saxe, que la fusillade sans la précision n'était que vain tapage. Ce n'est pas qu'il préférât le feu à l'arme blanche ; il partageait, à ce sujet, l'avis de Montecuculli : « Le principe le meilleur, c'est d'attaquer son ennemi successivement par toutes les armes à mesure qu'elles peuvent l'atteindre. »
L'Ordonnance du 1er mai 1777 modifiait également la tactique de la cavalerie. Lorsque le fantassin avait quitté la pique, le cavalier avait abandonné la lance et l'armure; il était devenu moins pesant et plus agile. Depuis le lor mai 1765, tous les régiments de -cavalerie avaient dépouillé la cuirasse réservée désormais au seul régiment de cuirassiers et remplacée par un simple plastron.
En ce qui concerne l'ordre en bataille, les escadrons, autrefois massés sur cinq ou six rangs de profondeur, avaient conservé jusqu'au milieu du xvni0 siècle la formation sur trois rangs3. Mais les manœuvres de Frédéric à
1 « Comment veut-on qu'un soldat, un genou en terre, tire bien, qu'il su relève tout de suite pour bien charger son arme et remette d'abord un genou en terre pour tirer à nouveau? » (Mém. de Saint-Germain, p. 224).
- Mémoires de Sai?it-Germa>'n, p. 227.
3 Encyclopédie moderne. Article du général Marbot sur la lactique de la cavalerie.
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Strigau, Kesseldorff, Prague, Zorndorff avaient fait abandonner peu à peu cette disposition contraire à la précision et à la rapidité des mouvements.
Le but du comte de Saint-Germain était de donner, par les règlements nouveaux, le maximum de force et de rapidité aux troupes à cheval pour les mettre en état de prendre une part plus active aux évolutions de la nouvelle tactique.
L'Ordonnance réduit au strict nécessaire les manœuvres à pied et l'exercice à feu, la cavalerie ne devant combattre à pied que dans les cas exceptionnels.
Les troupes dans l'ordre de bataille sont toujours formées sur deux rangs, autant que possible en muraille. L'ordre tant plein que vide ' est réservé aux corps de cavalerie placés en seconde ligne afin de permettre aux escadrons rompus de la première de passer dans les intervalles pour aller se reformer en arrière.
Sur la marche en bataille, la marche en colonne, les conversions à pivot fixe ou mobile, les déploiements, les changements de direction, l'ordre oblique en ligne ou par échelons, les mouvements des lignes, les changements de front à droite, à gauche, en arrière, les manœuvres sont assimilées à celles de l'infanterie afin d'assurer entre les évolutions des deux armes la plus étroite relation.
Toute la force de la cavalerie est dans le choc, le feu ne lui convient pas. Il s'agit d'arriver dans la charge à la plus grande vitesse sans perdre l'ensemble du mouvement. Les charges — parallèles ou obliques — se font en muraille. Elles doivent être courtes dans les exercices, mais hardies et impétueuses. Un escadron bien lancé ne doit
i Les régiment* tout en «mire plein ou en muraille quand les escadrons ne sont séparés que |>:ir des intervalles de deux, quatre ou six pas, en ordre tant plein (lut utrfe quand les intervalles sont égam au Iront des escadrons.
point s'arrêter brusquement, ce qui est contraire à la conservation des chevaux et au simulacre d'une véritable charge '. Quand le régiment charge l'infanterie, les deux premiers escadrons font la trouée, ceux qui suivent rompent par la droite ou la gauche et fondent sur les flancs de la ligne entamée s.
L'Ordonnance insiste également sur la nécessité d'écarter des exercices avec un soin extrême tout ce qui ne se fait point à la guerre. Il faut négliger les détails inutiles pour s'attacher aux points essentiels : se former promptement en bataille, bien marcher en ligne, exécuter souvent le simulacre des charges comme l'objet le plus important, et enfin se rallier promptement au besoin.
Ces Ordonnances — tout en retenant de l'Ordre profond ce qu'il avait de bon — attribuaient à l'Ordre mince la part prépondérante qu'il s'était faite sur tous les champs de bataille de l'Europe. De l'avis des militaires expérimentés, elle donnait à une armée « les moyens les plus courts et les plus simples pour se mouvoir par son centre, par ses droites et par ses gauches, et passer d'un ordre à l'autre avec la plus grande célérité 3. »
Les fanatiques de l'Ordre profond crurent y voir la condamnation de leurs théories, alors qu'on rejetait seulement ce qu'elles avaient d'exclusif et d'absolu. MM. de Broglie surtout en firent une question personnelle. Tout
1 Ord. du lw niai 1777, titre XIV.
-' Ord. du 1" mai 1777, — Art. 12.
3 Rochambeau. Mémoires, t. I, p. £11. Voir également le n» 20 du Journa des Sciences et des Beovx-Arts, année 1778 :« Chaque ordre a ses » van ta C'est au génie du général à en faire l'application suivant les temps, les circonstances, les projets d'attaque, la hauteur du terrain et l'espèce d'ennemis. 11 est prouvé, et tous ceux qui ont la moindre notion de mécanique et de manœuvre eu conviendront, que l'Ordonnance de 1776 renferme enclle tous ces moyens et que le commandant d'une armée française peut dans sa disposition de détail en laire telle application qu'il jugera utile et avantageuse au succès de s. -s projets. »
ce que les règlements nouveaux renfermaient sur la formation en colonne ne leur donna pas satisfaction. Ils reprirent pour leur compte les idées de du Mesnil-Durand. Ils s'entêtèrent à vouloir faire de l'Ordre profond l'ordre habituel et ne surent même pas cacher aux troupes leur mauvaise humeur. « C'est à l'exercice, dit un do leurs partisans dans cette querelle, que M. le comte de Broglie tient ses séances sur cet objet.... M. le maréchal, en voyant il y a quelques jours exercer un régiment, disait : « Voilà des gens qui exécutent parfaitement bien tout le mal qu'on leur fait faire '. »
Aussitôt que Saint-Germain eut quitté le miuistère, MM. de Broglie firent dresser par du Mesnil-Durand uu projet de règlement destiné à remplacer l'Ordonnance de 177Ô. La lutte entre l'Ordre mince et l'Ordre profond recommençait, non cette fois dans les brochures et dans les journaux, mais sur le terrain de manoeuvres. Ce projet de règlement qui devait préparer la revanche de l'Ordre profond fut essayé au camp de Vaussieux, en Normandie, sur les bords de la Seule. Le maréchal de Broglie conduisait en personne les troupes qu'il avait dressées aux évolutions de du Mesnil-Durand. M. de Rochambeau commandait la brigade de comparaison, appelée à manœuvrer suivant les dernières Ordonnances. Le maréchal de Broglie « n'ignorait pas, dit cet officier, que j'avais été l'un des promoteurs de ces Ordonnances et ne croyait pas que j'eusse l'âme assez basse pour les abandonner !. »
Ce que M. de Broglie reprochait surtout à l'Ordonnance de 1770, c'étaient les manoeuvres employées pour les
1 l>. G. Supp. à In Corr. Mamfiuvres de C Jùm >i «» correspondance
de M. de Castries).
- Rocbainbeau, Mém. t. 1, p. •..':.'<;.
206 LE COMTE DK SÀINT-GBRMAIN
changements de front dans lesquels, disait-il, tous nos pelotons et nos bataillons étaient décousus de manière à être taillés en pièces par la moindre charge de cavalerie .
Rochambeau exécuta d'abord avec un grand succès les manœuvres de l'Ordonnance : « Au moment que j'eus « commencé le changement de front de la brigade, « raconte-t-il dans ses Mémoires, il (M. de Broglie) vint « avec toute la troupe qui l'accompagnait comme s'il avait « voulu me charger. Dès que je le vis s'ébranler, je com- « mandai : Colonnes ! halte ! en masse, serrez les colonnes ! a 11 les trouva toutes dans un ordre solide et d'autant plus « respectable que, par leur position naturelle, au moment « où elles furent arrêtées, elles se flanquaient mutuelle- « ment.
« Il me cria que ce mouvement n'était pas dans l'Or- « donnance. Je lui citai la page et l'article où il était dé- « signé précisément pour le cas en question '. »
Ou abandonne alors les changements de front pour faire entre les deux troupes l'épreuve comparée de la rapidité. La brigade formée en plésion et le corps de Rochambeau se mettent en même temps en mouvement pour changer de position. La brigade en plésion achève son mouvement la première. « Il y eut un grand triomphe des partisans de ce système, qui ne dura pas. Je m'approchai froidement de M. le maréchal et lui dis que cette brigade avait mal marché ; car, n'occupant que la moitié du front que la mienne occupait en bataille, elle n'avait que la moitié du quart de cercle que la mienne avait eu à parcourir, et que, conséquemment son mouvement aurait dû être fini moitié plus tôt. Les rieurs furent alors de mon côté, ce qui m'at-
1 Rochambeau. Mém. I, p.^228.
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tristait d'autant plus que je savais que cela ne ferait que l'aigrir '. »
M. de Rochambeau est alors chargé de simuler une attaque sur le corps de Broglie. Il conduit l'infanterie, et M. de Chabo la cavalerie. Ici les manœuvres de déploiement eurent beau jeu contre les colonnes lourdes et compliquées de du Mesnil-Durand. « Nous eûmes tourné l'aile droite de M. le maréchal et fait faire un feu prodigieux derrière ses troupes sans qu'il eût pu ramener toutes ses masses pour s'y opposer. Je me retirai enfin derrière un ravin à mi-côte; dès que ses colonnes furent entassées dans ce coteau resserré, je lui déploiyai un feu de canon et de mousqueterie si formidable qu'il fit cesser le mouvement avec beaucoup d'humeur '. »
Rochambeau est placé ensuite à la défense d'un village que le maréchal doit attaquer. Il fait occuper le village en établissant avec soin ses communications derrière la droite et la gauche. Le maréchal essaie de le tourner par la gauche en l'amusant sur son front. Mais Rochambeau avait décampé et pris à un quart de lieue une excellente position avant même que le mouvement de son adversaire ne lût terminé.
La manœuvre suivante fut la plus brillante et la plus décisive : Le maréchal de Broglie devait passer la Seule an peu au-dessus de son embouchure, tourner le corps de Rochambeau et l'acculer à la mer. Mais, pour exécuter cette manœuvre, il renonce de lui-même au système des colonnes serrées et il étend ses bataillons sur un espace de cinq quarts de lieue. « Nous bordions, dit le comte de « Rochambeau, une hauteur ' qui dominait une petite plaine
1 Rochambeau. Mém. I, p. 228.
-' Rochambeau. Mém., p, 229.
• Lps hauteurs de Villiers.
« dans laquelle M. le maréchal ne pouvait faire entrer ses « colonnes que par des défilés. Tout notre canon fut dirigé « sur la tète de ses colonnes en les prenant en écharpe. Ce « feu, quoique à poudre, simulait un si prodigieux effet « qu'il fut forcé de déployer sa première ligue et de la faire « marcher, contre ses principes, dans l'Ordre mince. » Hommage inatteudu rendu à l'Ordonnance de 1776 par son plus éminent adversaire ! Ce n'était plus ici, comme le remarque excellemment Guibert, l'application des idées de M. du Mesnil-Durand, c'était le vainqueur de Bergen et de Sondershausen pliant ce système à son talent et menant les troupes avec les principes qui avaient fait sa gloire '. »
Rochambeau se concentre enfin au village de Sainte-Croix où devait s'opérer sa retraite. « M. le maréchal chercha alors à nous envelopper par nos ailes, mais, dès qu'il commença ce mouvement, je marchai légèrement par l'aile gauebe pour traverser une autre plaine d'une demi-lieue et aller repasser la même rivière de Seule près de son embouchure dans la mer, au pont de Courseulles. J'avais laissé au village de Sainte-Croix un bataillon de grenadiers quelques minutes après moi avec du canon pour masquer notre retraite, et M. le comte d'Egmont, avec sa cavalerie entre SainteCroix et Banville, couvrait notre mouvement. Dès que M. le maréchal s'en aperçut, il marcha à la léle de ses avantgardes et ne put arriver que quand tout était passé et que nous y eûmes pris une position qu'il jugea lui-même inattaquable \ »
Il résultait de ces expériences que l'Ordonnance de 1770 se prêtait avec un égal avantage aux manœuvres de l'Ordre mince et de l'Ordre profond, qu'elle employait, au besoin,
1 Guibert. Œuvres complètes, vol. IV, p. 58. - Rochambeau, p. 231.
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des colonnes et des colonnes plus simples et plus maniables que celles de du Mesnil-Durand. Quant à ces dernières, elles ne pouvaient acquérir quelque mobilité qu'en se divisant en tiroirs, autrement dit eu revenant à l'Ordre déployé, à la formation de 1770.
Il n'y eut qu'un cri pour le maintien de cette dernière. « La voix en faveur de l'Ordonnance a été si forte qu'elle n'a pu être étouffée par la profonde vénération qu'on avait pour le maréchal et qu'elle s'élevait des tentes des soldats \ » M. de Broglie seul fut inflexible. « Lorsque je pris congé de lui, dit M. de Rochambeau, je lui parlai pathétiquement et les larmes aux yeux; il parut touché, mais ne voulut pas être convaincu *. »
Les principes de l'Ordonnance de 1776 ont passé en entier dans le règlement de 1791 '. « L'Ordre mince étant le seul qui pût donner au feu d'infanterie toute sa puissance demeura l'ordre de bataille normal., mais l'ordre en colonne fut recommandé pour le combat offensif comme étant le plus efficace à un moment décisif, celui qui se prête le mieux à donner aux troupes, quand elles chargent l'ennemi, l'élan et la rapidité favorables au succès '. »
C'est d'ailleurs au coup d'œil, au génie du général en chef, comme le pensait le comte de Saint-Germain, à saisir en grand et à propos l'instant où l'on doit se servir de l'Ordre mince ou de l'Ordre profond. Toute Ordonnance est bonne qui lui en fournit les moyens. Un éminent critique militaire, Jomini, grand lecteur de toutes ces controverses, a établi ce qu'elles avaient souvent de systématique et d'étroit. Il ne croit pas qu'on puisse traiter
1 Ouibert, 3« vol., p. 20G. — Mém. de Bachaumont, 3 septembre 1778.
- Sf '"inibeau, vol. I, p. 231.
' Voir Iianliu. Met. de l'armée de terre. Art. Tactique.
i Général I",i v. • . Court ttart militait* 1877.
la guerre comme un problème de mathématiques : « Rien n'est plus propre à tuer le génie naturel et à faire triompher l'erreur que ces théories pédantesques basées sur la fausse idée que la guerre est une science positive dont toutes les opérations peuvent être réduites à des calculs infaillibles '. »
1 Jomini. Précis de l'art de la guerre, p. 27.