‹ Le comte de Saint-Germain et ses réformes, 1775-1777; d'après les archives du Dépot de la guerreChapitre 24 sur 36 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Obstacles qu'a rencontrés le comte de Saint -Germain. — Se3 auxiliaires, Montbarey et Sénac de Meilhan. — Causes de l'impopularité où il est tombé. — Sa retraite. — Caractères généraux et portée de ses réformes.

Le comte de Saint-Germain se plaint dans ses Mémoires de l'influence occulte qui paralysait souvent son action. On sait avec quel succès Maurepas, qu'on retrouvait sans cesse entre le Roi et ses ministres , soutint jusqu'au bout son rôle de Mentor \ Il avait assez d'ascendant sur l'esprit du monarque pour écarter toute autre influence sans en excepter celle de la jeune reine. Il était présent quand un des ministres venait soumettre au Roi son travail, et, si le projet lui déplaifeflit, comme il avait le privilège d'entretenir le prince à toute heure, il en profitait pour l'amener à ses vues et faire écarter ce qui lui portait ombrage. Sceptique sur les hommes et sur les choses, il semblait se complaire à regarder passer et s'user tour à tour les réformes et les réformateurs 2. A peine le nouveau ministre avait-il pris

» Mém. de Molleville, t. I. p. 28.

* Voici comment le comte de Saint-tîcrmain nous a dépeint Maurepas : o J'en avais entendu parler diversement, et, dans ce qui m'était revenu de lui dans ma retraite, il me semblait que l'opinion lui accordait beaucoup d'esprit et surtout

possession de son département que Maurepas installait une de ses créatures dans la place. Le 25 janvier 1776, M. de Montbarey était nommé Directeur de la guerre. Ce qu'il y avait de plus piquant dans ce choix, c'est que l'habile vieillard avait amené le comte de Saint-Germain à désigner lui-même son nouveau collaborateur. La santé du comte était chancelante ; une fluxion de poitrine avait failli l'emporter quelques semaines après avoir pris possession du ministère. Amené du fond d'une obscure retraite au sein d'une cour brillante *, il se voyait sans entours, isolé à Versailles et « aussi étranger que s'il fût arrivé de la Chine '. » Il crut se montrer fort avisé en prenant pour auxiliaire un de ses compatriotes, très apprécié des courtisans et si bien vu du premier ministre *.

Issu d'une famille de la Franche-Comté qui avait, dit-on, rendu quelques services au comte de Saint-Germain ', M. de Montbarey avait combattu sous ses ordres pendant la guerre de Sept-ans. C'est lui qui, au moment de son élévation au secrétariat de la guerre, l'avait présenté à M. de

beaucoup d'agrément dans l'esprit, une conception rapide et facile; une mémoire qui n'a jajnais rien oublié, une grande habileté àsaisir le vrai point des affaires et à les manier avec dextérité ; un caractère doux et porté à l'indulgence, à la bienfaisance; mais léger, mais capable de sacrifier de grands intérêts à un bon mot: possédant enfin quelques-unes de ces qualités et de ces vertus qui font les hommes d'Etat, mais perdant la plupart de ces avantages par la légèreté de son caractère. » Mémoires, p. 10.

i Lettres de Mlle de Lespinasse à Guibert, novembre 1775 et janvier 1776. c Avez vous eu des nouvelles de M. de Saint-Germain. Dieu veuille qu'il vive et pour vous et pour la France I »

2 Mémoires de Montbarey, vol. 2, p. 157.

3 Mémoires p. 111. « Dans ce choix, j'ai consulté mon amitié et les convenances do M. le comte de Maurepas. J'ai pensé qu'un homme qui lui était entièrement dévoué pouvait m'ètre à moi-même utile pour le ramener à mon opinion.»

On lit également dans la correspondance de M«" du Dcftand (Pion 1865)

8 avril 1776: « Le Saint-Germain est entièrement soumis au Mauiepas qui a bien contrarié sa besogne. Tous les changements qu'il a faits, bien que considérables, l'auraient été bien davantage s'il avait eu pleins pouvoirs. Il a une sorte de considération dans le public, mais ce n'est certainement pas un homme à prendre de l'ascendant et à devenir le premier. D'ailleurs, il a 69 ans et une très mauvaise santé. »

* Métra. Corresp. secrète Vol. 2, p. 404.

Maurepas, son parent. Il était d'assez petite noblesse, mais de savantes retouches avaient donné un lustre antique à son blason. Son mariage l'avait fait entrer dans cette maison de Mailly, trois fois chère à la jeunesse galante de Louis XV. Homme de cour accompli, passionné pour le jeu, lu luxe et les plaisirs, élégant, raffiné dans la corruption même, capitaine-colonel des Suisses de Monsieur, devenu, à beaux deniers comptants, prince du Saint- Empire, le nouveau Directeur delà guerre avait des allures et des goûts qui contrastaient singulièrement avec les manières un peu rudes et toutes militaires du comte de Saint- Germain.

Ses nouvelles fonctions lui donnaient la surveillance des bureaux et l'examen des mémoires qui leur étaient renvoyés. 11 travaillait avec les chefs de service dans le cabinet du ministre, ayant, de plus qu'eux, voix délibérative et consultative. Il déclare, il est vrai, dans ses Mémoires qu'il ne se fit pas le censeur de la conduite de son chef et ne se ravala jamais au rôle d'espion, mais il avoue qu'il fit connaître à M. de Maurepas « la portion de confiance » que M. de Saint-Germain avait en lui. « Je fis sentir, dit-il, quand j'étais consulté, que je n'étais pas du même avis que M. de Saint-Germain sans chercher à faire prévaloir le mien '. » Il reconnaît aussi avoir blâmé devant le ministre et en présence du Roi la réforme de la Maison Militaire, opération dans laquelle il voyait « un caractère de lésine, l'effet d<! la jalousie entre la ligne et les corps privilégiés '.» Il se félicite enfin d'avoir su lier à sa fortune par des attaches personnelles la plupart des chefs de bureau, et il ajoute : « Je m'aperçus facilement que je pouvais compter sur

1 Mémoire* de Muntt/urey, vol. II. p. tû9» » — — — 1>. ico.

eux '. » Singulier collaborateur qui blâme l'œuvre de son ministre et travaille pour son propre compte à suborner ses agents !

Peu s'en fallut toutefois qu'une influence rivale ne 'vînt déranger ses plans et couper court à ses projets d'ambition. Le comte de Saint-Germain était assez favorable à la tradition monarchique qui, jusqu'au ministère de Belle-Isle, avait confie le Département de la guerre à des hommes de robe. Il les trouvait plus aptes au travail, plus méthodiques, plus respectueux des formes que les militaires dominés par leurs préjugés ou exposés aux entraînements de la camaraderie. Il lui semblait naturel de confier à un maître des Requêtes rompu aux affaires l'administration des Provinces, la correspondance avec les Intendants, les marchés, la comptabilité et le contentieux, tout ce qui composait, en un mot, les affaires civiles de ce Déoartement afin que le ministre pût s'appliquer tout entier à l'étude des questions vraiment militaires, Ordonnances, mouvements de troupes, nominations, discipline. Déjà même, avant l'arrivée du comte de Saint-Germain aux affaires, il avait été question de rattacher toute la partie civile du Département de la guerre au Contrôle-général des Finances, et nul doute que Turgotne fût très favorable à ce projet 5. Mais il n'en était pas de même des militaires très jaloux"' de leurs prérogatives, dédaigneux de tout ce qui ne portait pas l'uniforme. Saint-Germain crut tourner la difficulté en prenant pour auxiliaire Sénac de Meilhan qu'il appela auprès de lui en qualité d'Intendant de l'armée s.

1 Mémoires de Montbarey, vol. II, p. 173.

2 Bachaumout, vol. VIII, p. 254.

3 « Le 12 de ce mois, le sieur Sénac de Meilhan, maître des Requêtes, Intendant du Hainaut et Cambrésis, eut l'honneur d'être présenté an Roi par le comte de Saint-Germain, ministre et secrétaire d'Etat de la Guerre, et de faire ses remerciements au Roi en qualité d'Intendant de l'armée. » Gazette de France, 25 mai, 1876.

Kï SES RKFORMKS

Maître des requêtes, ancien administrateur de l'Aunis et de la Provence, en ce moment chargé du Hainaut, Sénac était un des Intendants les plus en vue. Esprit fin et délicat, correspondant de Voltaire, très assidu auprès des Choiseul et des Noailles, intimement lié avec la marquise de Créqui, il rêvait après Turgot les hautes destinées de l'homme d'Etat. Avec la clairvoyance de l'homme menacé dans ses intérêts, le prince de Montbarey comprit qu'il fallait barrer la route à cette ambition naissante. Les fonctions de Sénac de Meilhan empiétaient sur les siennes. Administrateur des provinces militaires, le nouvel Intendant allait entrer comme rapporteur au Conseil des Dépêches ' et doubler le ministre dans toutes les questions administratives et financières. Montbarey apporta sa démission.

Saint-Germain qui avait appelé Sénac de Meilhan près de lui eut la faiblesse de le sacrifiera la jalousie de M. de Montbarey. A la suite d'une explication en présence de M. de Maurepas entre le ministre et le Directeur de la guerre, on supprima les fonctions de M. de Meilhan qui fut appelé à l'Intendance de La Rochelle '. Mais son âme fière et vindicative ne devait pas oublier cette humiliation. Il s'est montré dans ses écrits également violent et injuste pour Saint-Germain et pour Necker parce que tous les deux l'ont arrêté sur le chemin de la fortune. N'a-t-il pas livré lui-même le secret de ses rancunes quand il a écrit : « Ou a dit que ceux qui savent bien haïr savent bien aimer... l'affection part du cœur et la haine de l'amour-propre irrité ou de l'intérêt blessé :i. »

Le prince de Montbarey, resté maître de la place, ne songea plus qu'à s'y établir solidement. Habile à tout

1 Mém. de Montbarey, p. 168 et 169.

• Mémoires de Montbarey, p. 168 et 169.

3 Sainte-Beuve. Causeries du lundi. Art. Sénac de Meilhan.

2i34 LE COMTE DE SAINT-GERMAIN

ménager, prudent dans ses critiques et circonspect dans ses manœuvres, il parvint à se faire nommer le 5 novembre 1776 secrétaire d'Etat de la guerre en survivance '. Il devenait l'adjoint de Saint-Germain et son héritier présomptif, le prince héréditaire, selon le mot de Maurepas. Il entrait aussi au Conseil des Dépêches où il rencontrait Sartines et Soubise très hostiles tous deux au ministre en titre. Il avait 60.000 liv. d'appointements et menait grand train. Tous les jours, il tenait table ouverte où il recevait militaires et gens de Cour qui venaient adorer le soleil levant. Tous les soirs, il passait 2 deux ou trois heures chez Maurepas et c'est là que se préparait sans doute l'ouverture imminente de la succession ministérielle.

Mal servi par son entourage et suspect au Mentor, le comte de Saint-Germain pouvait-il au moins s'appuyer sur le public, sur l'armée, sur la Cour ou sur le Roi ?

L'enthousiasme qui avait accueilli sa nomination n'avait pas tardé à faire place à une impopularité croissante. Il faisait trop pour les uns, pas assez pour les autres. Pourquoi maintenir les chevau-légers et les gendarmes après avoir supprimé les mousquetaires ? On blâmait le choix de Montbarey i. On chansonnait cette agitation fiévreuse et

l Gazette de France du 8 novembre 1776. * Mémoires de Montbarey, p. 175.

a Que Montbarey dont on ne fait nul cas Qui ne fut qu'un comte pour rire Devienne un prince de l'Empire,

Cela ne nous surprend pas.

Mais pour adjoint qu'au ministre on le donne, Et que ce grand réformateur Prenne un intrus pour successeur Parce qu'il fut son bienfaiteur,

C'est là ce qui nous étonne !

(Métra, Piére des Elonnements).

désordonnée '. « Son audience est déserte, dit la correspondance de Métra à la date du 15 juin 1776, et on le fuit plus qu'on ne le cherche. » Et Mme du Deffand : « On parle beaucoup de changements dans notre ministère. Les clameurs contre M. de Saint-Germain sont à toute outrance \ »

Dans l'armée, il n'a pas cessé d'avoir contre lui les gros états-majors, les ofdciers des corps privilégiés, les propriétaires des grandes charges, atteints à la fois dans leur vanité et dans leurs intérêts. A-t-il au moins conservé la sympathie et la confiance de la masse des officiers et des soldats qui avaient si chaleureusement salué son élévation ? L'augmentation de la solde a été moins sensible aux troupes que la suppression des hautes-payes. L'introduction des coups de plat de sabre dans la discipline journalière a causé une fermentation générale et provoqué bien des résistances partielles. Le comte de Saint-Germain porte en outre la peine de sa longue absence : suspect à l'étranger comme français, il devient suspect comme étranger en France. On lui trouve des allures germaniques; on se plaît à l'entourer de faiseurs allemands qui lui dictent ses Ordonnances. Reproche injuste, à coup sûr ! A part le baron de Pirch déjà employé sous le maréchal de Muy, on ne trouve auprès de Saint-Germain que d'excellents français : les Rochambeau,les Gribeauval, les Wimpfen, les Guibert et les Jaucourt. Sans doute il n'hésite pas plus

1 M. île Maleslierhes fait tout, M. de Sartines doute de tout, M. Turgot brouille tout, M. de Saint-Germain renverse tout, M. de Maui-epas rit de tout.

- Mme tin Deffand, 15 septembre, 177G. Le -1 mars 177ti, elle avait écrit, au sujet de Montharey : » Le chois qu'on a fait de M. de Montbarej pour être

son adjoint marque peu de discernement, (."est un homme très borné, d'une naissance médiocre et sans aucun mérite distingué. Nous n'avons personne qui ait le sens commua. »

qu'eux à emprunter à l'étranger ce qu'il a de bou. La guerre est pour lui une science comme les autres qui ne se renferme pas dans les frontières d'un pays. L'esprit de routine seul bénéficie des vanités de l'amour-propre national. Est-ce que les étrangers avaient hésité un instant à nous emprunter les institutions de Louvois ? Si la guerre de Sept -ans fut pour le comte de Saint-Germain une rude école, qui pourrait le blâmer d'avoir mis à profit cette expérience lorsqu'il fut appelé * à refondre la cloche ? »

Mais son séjour à l'étranger l'a exposé à un inconvénient plus grave: il a perdu de vue le service de France. A de rares exceptions près, il ne connaît pas le personnel d'officiers à la tête duquel il est placé. Il est obligé de s'en remettre à des subalternes et on lui arrache des faveurs qui sont la condamnation de ses maximes. Les nominations des colonels en second et des officiers-généraux attachés aux Divisions lui attirèrent surtout les plus vifs reproches. S"apercevait-il qu'on avait abusé de sa bonne foi ? Il tombait dans une sorte de défiance ombrageuse qui lui faisait commettre de nouvelles fautes. Les grades et les récompenses deviennent ainsi la proie des intrigants. «.... L'intrigue et la faveur prévalent plus que jamais sur les droits que peuvent donner les services, lui écrit le baron de Wimpfen.... Vous venez de montrer à tous les militaires que les dé:orations sont le prix de l'ineptie '.*

Le ministre confesse lui-même dans ses Mémoires son manque de fermeté, sa confiance et sa défiance qui portaient également à faux. « Je voyais le mal s'accroître et le bien impossible, je voyais enfin que toutes les choses étaient parvenues à un tel degré de perversité que les places, les dignités, les décorations et les grâces allaient être envahies

< CoiAtnattaires d*t Mémoires. Lettre du 25 septembre 1"

par tous les courtisans et, de préférence, par ceux qui étaient les plus corrompus ' . »

Comment ces démentis donnés à son passé et à ses principes ne lui auraient-ils pas aliéné ses plus dévoués partisans ?

Il ne sait pas mieux se mettre en garde contre les questions insidieuses dont on l'assaille quand paraissent ses Ordonnances. Bien qu'elles soient presque toujours d'une remarquable clarté, Use laisse aller aies interpréter et à les commenter ; il flatte par là la secrète espérance de ceux qui cherchent t à l'entraîner dans des erreurs et des variations ' » et tombe dans les pièges qu'on lui tend. C'est ainsi qu'on lui arrache des résolutions contradictoires qui nuisent à la prompte exécution de ses ordres, jettent la confusion dans les esprits et permettent la temporisation à ceux qui n'osent ouvertement désobéir.

Contre ses ennemis cachés, contre les résistances éclatantes qui avaient parfois d'autant plus de retentissement que l'exemple en venait de plus haut le comte de Saint- Germain ne pouvait que recourir à l'autorité royale. Mais a-t-il toujours trouvé auprès du Roi la force qui lui était nécessaire pour imposer à tous le respect des Ordonnances? Il n'est pas douteux que Louis XVI n'ait eu pour son ministre plus que de l'estime, une véritable affection '. Il Ta appelé, maintenu aux affaires, défendu contre sa famille, la Cour, Maurepas, l'armée, l'opinion publique. Alors que Turgot, discrédité et disgracié, quittait le con-

1 Mémoire* de Saine-Germain, p. 46.

* Commentaires des Mémoires. Lettre du 25 juin 1776.

3 On lit dans une lettre autographe de Louis XVI appartenant an chevalier

Morbio à Milan : « Silence sur notre conversation arec al. Maurepas) an

snjet de S. -G. (Saint-Germain). Je le perdrais avec peine connaissant tout

son dévouement et sa capacité pour mon service. Versailles, 6 septembre

— De Goocoort. Portraits intimes eu XYIII' Siée/', vol. I. p. 5.

trôle- général en avril 1776, le comte de Saint-Germain, devenu plus impopulaire encore que son collègue, enlrait le 19 mai au Conseil en qualité de ministre d'Etat '.

Au prince de Tingrj, capitaine des Gardes, qui lui fait des représentations sur les réformes entreprises, le Roi répond très nettement « que l'autorité n'a pas besoin de conseil et lui ferme ainsi la bouche de manière à ne jamais la rouvrir en pareille circonstance !. » Lorsque le prince de Beauvau vient se plaindre qu'on n'ait pas consulté les chefs de corps en vue des .changements annoncés dans la Maison du Roi, il lui dit en digne héritier de Louis XIV : « Quand j'ordonne, je ne consulte personne.. » Alarmé sur le sort de ses carabiniers, le comte de Provence s'attaque à son tour au nouveau ministre de la guerre ; il le trouve couvert et protégé par l'autorité royale '. Plus tard, à propos de modifications dans l'uniforme, le comte d'Artois apostrophe le ministre en termes humiliants. M. de Saint-Germain demande au Roi son congé, mais Louis XVI le lui refuse et l'engage à ne pas « perdre courage en touchant à la fin d'une besogne aussi utile '. » Le Roi brave pour le défendre les fureurs de la noblesse r' et les sarcasmes de la Reine 6. Il tenait à lui voir achever son

i Journal de Hardy, 24 mai 1776.

s — 23 décembre 1775.

a Bachaumont, 14 septembre 1775.

'> Métra, vol II, p. 296.

3 A une revue des Gardes-Françaises et des Gardes-Suisses, le Roi n'est salué que par la bourgeoisie et le peuple. « On assure avoir entendu dire à quelqu'un de cette classe (la noblesse) que la seule canaille avait crié : Vive le Roi ! et que le Roi était celui de la populace. » (Journal de Hardy, 9 mai 1777.)

0 Le Roi demanda à la Reine au retour de l'Opéra si elle avait été bien reçue des Parisiens, si elle avait eu les acclamations ordinaires? Elle ne répondit point à cette question et le Roi comprenant ce que cela voulait dire répliqua: « C'est qu'apparemment, Madame, vous n'aviez pas assez de plumes. — Je voudrais vous y voir, Sire, vous avec votre Saint-Germain et votre

ouvrage en dépit des cris et des cabales qu'il soulevait1. Mais s'il encourageait le ministre quand il s'agissait de publier des Ordonnances, sa volonté devenait incertaine et défaillante lorsqu'il fallait passer de la théorie à l'application. Très hardi dans le domaine spéculatif, esprit ouvert aux plus larges réformes ", on le trouvait tinrde et irrésolu ' quand il s'agissait de vaincre les résistances qu'elles rencontraient. S'il contresigne volontiers les Ordonnances du comte de Saint- Germain, il hésite à sévir quand il faut employer la force pour en assurer l'exécution. Aussi l'exécution en est-elle souvent entravée et compromise, avec cette circonstance aggiavante que, plus le coupable est haut placé, plus large est l'impunité qui lui est assurée. A son ami Wimpfen qui lui signale des actes d "insubordination le comte de Saint- Germain répond qu'il est plus facile de les connaître que d'y remédier. «Nous avançons toujours, lui écrit-il encore, mais pas à pas et à travers les ronces. Vous croyez dans vos provinces qu'il n'y a qu'à dire : Fiat lux et facta est lux ; il n'en est assurément pas ainsi. » A son tour il abrite sa faiblesse derrière la faiblesse du monarque : « Je n'ai pas ignoré une seule des clameurs qui se sont élevées contre moi et contre la faiblesse qu'on me reprochait. Je ne con-'

Turgot. je crois que vous y seriez vivement hué, » répliqua la Reiue avec une aimable vivacité qui fit rire le monarque. (Bachaumont, Mémoires secrets, 21 avril 1776.)

1 Après la publication des règlements sur la discipline et la subordination, Saint-Germain lit au lioi les lettres cl s officiers généraux sur la difficulté de l'aire exécuter les ordres et il ajoute : « Un chirurgien habile ne fait point une amputation à an malade sans le laire crier mais il lui rend la sanié et la vie. » Les ministres sont restés muets et le Roi a dit : « Achevez et maintenez votre ouvrage, monsieur, et ne vous inquiétez de rien. » (Métra, t. II. p. 174).

- « Tous les mouvements de son àme l'entraînaient vers la justice et la bienfaisance. » Mémoires de Saint-Germain, page 11.

:l « Lorsqu'il fallait quitter la région du bien spéculatif pour entrer dans le domaine positif du bien politique, son savoir-faire était craintif, tergiversant, plein d'anxiété et de malaise. Le prince dans sa conscience était calme et ferme comme l'ange même de la sincérité le Roi sur son trône était irrésolu et tremblant devant le fantôme à deux visages de l'avenir et du passé. » De Falloux, Louis XVI, p. ô<>:

teste pas que je n'eusse eu le pouvoir de faire un exemple sur des prévaricateurs obscurs et subalternes, mais, par cette raison même, cet exemple n'aurait produit aucun effet et la trop grande bonté du Roi le rendait impossible sur des hommes puissants. » Cette monarchie qu'on dit parfois si tyrannique succombe au contraire par sa propre faiblesse. Les ressorts du pouvoir sont usés; on n'a plus la force nécessaire pour gouverner.

Déjà, vers la fin de 1776, le comte de Saint-Germain, dont la santé était de plus en plus chancelante, sentait ses forces l'abandonner et ne cachait ni son découragement ni ses mécomptes '. Lorsqu'au mois de juin 1777 l'Empereur vint le voir et l'entretint longuement de diverses questions militaires, le ministre se plaignit de la légèreté de la nation et de la difficulté de l'assujettir à la règle. « L'empereur remarqua avec grâce que M. de Saint-Germain trouverait plus de facilité que bien d'autres à remplir une tâche difficile parce qu'il y apportait la constance d'un philosophe et le courage d'un soldat 2.» Mais sa constance et son courage étaient à bout. Une dernière manœuvre de ses ennemis allait décider sa retraite.

L'Ordonnance du 17 juillet 1777 qui installait une compagnie de Cadets à l'Ecole-Militaire portait que le service de la chapelle n'y serait pas confié comme d'ordinaire à des docteurs de Sorbonne, mais « à des sujets choisis parmi les aumôniers militaires qui observeraient à l'égard du spirituel les règlements de l'archevêque de Paris 3. » Ces aumôniers étaient jusqu'alors recrutés à l'aventure

i Correspondance secrète, 26 juillet 1776.

2 Lettre du comte Mercy-Argenteau à Marie-Thérèse, 15 juin 1777. (d'Arneth et Geffroy).

» Journal de Hardy 1" août 1777. Hardy ajoute : « Cette disposition était remarquable en ce qu'elle paraissait être favorable aux prêtres de la Société des ci-devant Jésuites, grands amis de M. de Beaumont, leur protecteur décidé. »

parmi les plus ignorants et les plus grossiers des moines. Le comte de Saint-Germain désirait les remplacer par des prêtres d'autant plus éclairés et plus instruits qu'ils auraient à veiller désormais sur l'éducation et l'instruction des Cadets-gentilshommes admis dans les régiments '. Il se proposait à cet effet d'établir à l'Ecole-Militaire même un séminaire d'aumôniers pour les troupes. On insinua au Roi que son ministre réservait ces places à des membres de la Société de Jésus condamnée par arrêt du Parlement. Cette machination était d'autant plus perfide qu'elle paraissait plus vraisemblable. Elève des Jésuites et quelque temps novice, le comte de Saint-Germain était d'une dévotion extrême. Une étroite amitié l'unissait à l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, l'ardent adversaire des Jansénistes *, l'âme des intrigues de la célèbre Société qui travaillait dans l'ombre à se reconstituer. Plusieurs fois le Parlement s'était inquiété de ces menées \ On crut que Saint-Germain les favorisait : « Le Parlement ayant été prévenu par le comte d'Aranda que le but secret du ministre était de rassembler dans ce séminaire un certain nombre d'ex-Jésuites épars et de leur rendre une espèce d'existence a adressé des représentations directes au Roi, et, lorsque M. de Saint-Germain a apporté les papiers relatifs à cet arrangement, S. M. les a gardés et renfer-

més '.

Ce dernier trait manquait seul à l'impopularité du minis-

1 Voir chapitre III, p. 73.

- i^uaud l'archevêque reçut Necker à s.i maison de campagne on lit courir ce quatrain :

Jouissant des loisirs de notre prélature

Enfla Necker dîne à Conflans,

Ne soyez pas surpris d'une telle aventure,

II n'est pas janséniste, il n'est que protestant.

5 Journal de Hardy, 24 et i8 mars 1777.

* Métra. Vol. IV, p. 167.

tre de la guerre. La bonté du Roi l'avait jusqu'alors soutenu et consolé dans ses épreuves. Quand, abandonné de tous ', il vit qu'à son tour Louis XVI lui marquait quelque défiance, il n'hésita pas à se retirer. Il a très énergiquement protesté jusqu'à sa mort * contre la fausseté de ces dernières imputations, et Grimoard, souvent injuste pour lui, a reconnu que sur ce point on « flétrit par des mensonges ses intentions qui étaient droites et pures. » Grimoard a même donné la liste des ecclésiastiques qui devaient composer le séminaire et parmi eux « il n'y en avait pas un seul qui eût été dans l'ordre des Jésuites ou qui put même avoir intérêt d'entretenir des relations avec eux \ » Mais le coup était porté et c'est tout ce que voulaient les ennemis de Saint- Germain.

Le 27 septembre 1777, la Gazette de France annonçait sa retraite en ces termes :

« Le comte de Saint-Germain, ministre et secrétaire d'Etat au département de la guerre, ayant prié le Roi d'agréer sa démission de cette place, le prince de Monlbarey qui lui était adjointen est resté seul chargé. » Saint-

1 11 n'avait plus qu'un défenseur, le roi de Prusse qui écrit à Voltaire : « M. de Saint-Germain avait de grands et beaux desseins bien avantageux & vosWelches. Mais tout le monde l'a traversé parce que les réformes qu'il se proposait de faire auraient obligé les freluquets à une exactitude qui leur répugnait. Il lui fallait de l'argent pour supprimer la Maison du Roi, on le lui a refusé. Voilà donc 10,000 hommes dont la France pouvait augmenter ses forces sans payer un sou de plus de perdus pour vos Welches afin de conserver 10,000 fainéants bien chamarrés et bien galonnés. Et vous voulez que je n'estime pas un homme qui pense si juste ? Le mépris ne doit tomber que sur les mauvais citoyens qui l'ont contrecarré. » Potsdam, 18 novembre

s « Je proteste ici, et je renovellerai cette proteslation à l'article de la mort, que jamais aucune idée de Jésuite n'est entrée dans mon projet de l'école des Aumôniers, que j'ai demandé indistinctement à plusieurs évèques d<'S sujets instruits et vertueux, sous la condition expresse qu'aucun n'eût été Jésuite : et en vérité on me faisait plus d'honneur que je ne méritais de croire que, depuis 50 ans que j'avais abjuré les dogmes de cette société, je pusse y tenir encore par aucun sentiment d'attachement. » Mém. page 35.

3 Grimoard. Corresp. de Saint-Germain et de Pâris-Duverncy , Notice, p. 102. Voir a la suite la liste de ces ecclésiastiques.

Germain se retirait comblé des faveurs royales. Il devait conserver jusqu'à sa mort le logement qu'il avait à l'Arsenal. Le premier gouvernement vacant lui était promis. Il obtenait ' en outre une pension de 40,000 livres dont 20,000 réversibles sur Mnie de Saint- Germain. Mais, affaibli par l'âge et les souffrances, épuisé plus encore par les travaux et les luttes de ces deux années, il ne survécut guère à sa fortune. Il succomba aux atteintes d'une fièvre putride dans la nuit du 14 au 15 janvier 1778 '. Il faisait, pendant ses derniers jours, l'examen de sa conduite et l'aveu touchant de ses fautes : « J'ai eu des torts, disaitil, je n'ai pas eu tous ceux qu'on m'impute, mais Dieu permettra que tout se découvre \ »

S'il faut en croire un document emprunté aux Archives des Affaires Etrangères \ voici quelle était la situation financière du Département de la guerre au moment de sa retraite :

Officiers généraux 1 .232.000 livres

Maison du Roi 5.934.548

Gendarmerie 1.271.922 —

Infanterie française ...

Artillerie et fortification

Infanterie étrangère 0.765,296. —

Cavalerie 26.303.518 —

Commissaires des guerres. 616.800 —

Invalides 9*1.014 —

Maréchaussées 2. '...'61 .5?<> —

Gouverneurs, Etats-majors

des Places 1.200.200 —

Pensions et retraites (par

estimation) 6.000.000 —

1 Journal de Hardy, 26 septembre 1777.

1 Journal de Hardy, 1T> janvier 1778.

3 Commentaires des Mémoires de Saint-Germain. \>. 48.

4 Nous publions ce document m extenso aux pièces jus'ilicatives n» 45.

Soit une somme totale de 93.654. 185 livres pour l'entretien d'une armée de 247.117 hommes.

Ce chiffre diffère peu de celui que donnait Turgot pour les dépenses de la guerre en 1775. Si l'on s'en rapportait aux affirmations de ses Mémoires ', le comte de Saint- Germain aurait trouvé le moyen, sur les économies réalisées pendant son ministère, d'éteindre les dettes de ses prédécesseurs tout en augmentant les appointements des officiers et la solde des troupes. Il aurait en outre laissé, à son départ, près de 6 millions dans les caisses des trésoriers. Le baron de Wimpfen émet une opinion du même genre : « Prouvez au Roi, lui écrit-il à la date du 12 avril « 1777, et vous le pouvez, par un état bien détaillé et bien « raisonné, qu'avec les mêmes fonds que vos prédéces- « seurs vous faites le service du département de la guerre, « quoique vous ayez augmenté les appointements des Offi- « ciers, la solde du Soldat, et l'armée de plus de 18.000 « hommes, et qu'en outre vous procurez par vos opérations « un soulagement de près de 4 millions au Trésor royal. « Cette vérité que peu de personnes savent a été prouvée « et démontrée à M. Necker qui n'a pu en disconvenir. » Rochambeau prétend au contraire que les dépenses ont augmenté sous cette administration '. Nous avons exposé déjà les raisons qui expliquent ces assertions contradictoires et les rendent souvent difficiles à concilier *.

Ce qui surprend au reste, lorsqu'on examine les dépenses de la guerre sous l'ancien régime, c'est qu'elles soient relativement si modiques. Elle vont croissant, il est vrai, pendant tout le xvm" siècle, mais cette progression est bien

» Mémoires de Saint-Germain, p. 70. — De "SYimpfen, Commentaires des Mémoires, p. 342. i

2 Mém. de Rochambeau, vol. I, p. 224. .

a Page 10, note I.

lente encore ! Et pourtant, quand le roi reprend à son compte tous les services de l'armée et réunit en sa main toutes les forces militaires du pays, ne semble-t-il pas iégitime que, jouissant des bénéfices de cette situation nouvelle, il en supporte également les charges ? Supprimer la vénalité et les privilèges, s'emparer de tous les détails de l'administration et réaliser en même temps des économies, n'est-ce pas se mettre à la recherche d'un problème insoluble ? C'est cependant entre les termes de ce dilemme que se débattent tous les secrétaires d'Etat de la guerre, Saint-Germain comme les autres. Tous sans distinction sont également aux prises avec les contrôleursgénéraux, comme si les finances de la monarchie pouvaient être sauvées par la réduction des dépenses militaires, et non par une plus juste répartition des charges publiques, par une meilleure perception des impôts !

Userait néanmoins excessif de rejeter exclusivement sur la finance les difficultés qu'a rencontrées l'œuvre du comte de Saint-Germain. 11 les a souvent provoquées par ses fautes.

Esprit remarquablement ouvert, apte à saisir les vices des institutions, il est dépourvu des qualités essentielles à un ministre et à un homme d'Etat. Il possède la hauteur des vues, la vigueur de conception qui préparent les réformes, mais il ignore ces tempéraments habiles qui en mesurent et en assurent l'application. Il lui manque la science des détails, la connaissance des hommes, l'art de les manier avec dextérité, la fermeté prudente et sûre qui proportionne l'effort à la résistance. Il se heurte avec obstination aux obstacles que lui opposent les temps, lescirconstancp.s, les mœurs, les préjugés même d'une nation. Tel nous l'avons vu enDanemarck, tel nous le retrouvons en

France, appliquant les mêmes principes avec la rigueur d'un géomètre, n'ayant rien oublié, rien appris.

Les défauts de son caractère, aigri par les vicissitudes d'une longue carrière où il fut plus souvent à la peine qu'à l'honneur, un esprit tour à tour caustique ' et sombre, railleur et mélancolique *'; prompt à l'abandon et à la défiance, expliquent aussi, sans les justifier, les mesures contradictoires qu'on lui arrache et qui le discréditent auprès de ses amis sans lui rattacher ses adversaires.

A ces griefs dont il reconnaît généralement la justesse dans ses Mémoires, il convient d'en ajouter un autre qu'il oublie, le plus grave peut-être pour un administrateur : il attaque à la fois toutes les questions et soulève tous les problèmes. Il veut du jour au lendemain jeter l'armée dans un moule nouveau. Il ne faut pas lui demander cette patience et cette méthode familières aux hommes d'Etat qui, par un progrès lent mais sûr, ne s'avancent qu'après avoir consolidé le terrain. Si dissemblable qu'il soit de Turgot par le caractère, l'éducation, les relations sociales, il y a chez l'un et chez l'autre même précipitation dans les réformes, même dédain des difficultés pratiques. Ils agissent plus en philosophes qu'en politiques ; ils ne savent compter ni avec les hommes ni avec le temps. « Nous sommes dans l'attente, écrit très finement à ce sujet la comtesse de La Marck à Gustave III, de six ou sept édits de M. Turgot et d'une demi-douzaine d'Ordonnances de M. de Saint-Germain... M. de Saint-Germain est une espèce de pourfendeur qui va d'estos et de taille... Nous sommes dans un moment de crise, il faut espérer que le bon tempérament de la France supportera tant d'opérations

1 Voir dans Urimoard les saillies nombreuses échappées à la verve du comte de Saint-Germain.

2 Ses contemporains l'appelaient le Rousseau du militaire.

ET SES RÉFORME* Îi77

cruelles. Nos ministres sont des chirurgiens qui nous coupent bras et jambes. On est toujours dans l'attente de quelque Ordonnance et nous trouvons la crise un peu forte. »

Et cependant le comte de Saint-Germain est accusé par ses amis de n'aller pas assez vite en besogne, et il est bien près, dans ses Mémoires, de s'en avouer coupable ! Le plus grand reproche que lui fait son commentateur, le baron de Wimpfen, est d'avoir morcelé son plan de réformes. A l'entendre, toutes ses Ordonnances devaient paraître le même jour et en bloc comme par une sorte de fiai ministériel. « Cette grande opération demandait le même secret que la proscription des jésuites en Espagne. » C'est bien là le travers d'un siècle où l'on rêve volontiers la transformation immédiate et radicale de la société, reconstituée de toutes pièces, en un clin d'œil, sous la baguette magique d'un enchanteur !

Si l'on envisage maintenant la valeur et la portée de ces réformes, on remarquera d'abord que, tout entravées ou compromises qu'elles aient pu être parfois dans l'application, elles n'ont pas été brusquement interrompues ou anéanties comme celles de Turgot, par exemple. Au moment de sa retraite, le comte de Saint-Germain avait à peu près achevé sa tâche, grâce peut-être à une dernière tactique de Maurepas qui aurait à dessein retardé sa chute. « 11 ne frappera le dernier coup, dit à ce sujet la Correspondance secrète, que quand le ministre de la guerre aura consommé son plan de bouleversement qu'approuve assez le Nestor. Alors, on renverra Saint-Germain, il restera chargé de l'iniquité et les bons effets de sa besogne tourneront a la gloire d'un successeur plus souple '. »

1 Métra, août 1770.

Les haines que le ministre avait soulevées n'ont guère survécu à sa disgrâce et son oeuvre en a moins souffert }ue son nom. Les mesures mêmes qui ont fait éclater le plus de passions et de colères ne disparaissent pas avec lui. Est-ce que le prince de Montbarey, si hostile qu'il fût à la réforme de la Maison du Roi, a rétabli les mousquetaires et les corps supprimés ou réduits par son prédécesseur ? Est-ce que les ministres qui se succèdent ne vont pas plus loin encore dans cette voie en rayant des cadres les gardes du corps auxquels Saint-Germain n'aurait jamais touché ? Les Ecoles militaires ont duré jusqu'à la Révolution. Les coups de plat de sabre, tant honnis, figurent encore, avec la peine des baguettes et des courroies de fusil, dans les Ordonnances de Ségur et de Brienne. Ils ne sont bannis à jamais de notre législation militaire que le 14 juillet 1789, quelques heures avant la chute de la Bastille.

Mais à côté des innovations bruyantes ou caduques sur lesquelles se sont si complaisamment étendus les Mémoires du temps, il y a des réformes durables, d'une portée plus haute, et qu'ils laissent trop souvent dans l'ombre. C'est cependant la meilleure part de l'œuvre du comte de Saint- Germain, celle qui nous défend de le rejeter dans les rangs des brouillons incapables ou des vulgaires ambitieux.

En portant la main sur les corps privilégiés et sur les charges vénales, il travaille à ruiner ces distinctions aristocratiques qui constituaient dans le militaire de véritables classes opposées d'opinions et d'intérêts, il introduit dans l'armée les principes d'égalité qui vont prévaloir dans la nation. Il donne à tous les corps une composition uniforme, il établit la fixité des cadres, quelles que soient les variations de l'effectif, service inappréciable pour la comptabilité, le contrôle, les manœuvres. Par le rappel de Gribeauval, il rend définitif dans l'artillerie le triomphe du

parti bleu sur le parti rouge, de l'esprit de progrès sur l'esprit de routine, il assure aux armes spéciales, avec un matériel transformé, une organisation sans rivale en Europe. Il fait sa place à la tactique nouvelle consacrée sur tous les champs de bataille. L'ordre mince restera dans nos Ordonnances l'ordre habituel jusqu'au jour où, devant les nouveaux progrès des armes à feu, il fera place à son tour à l'ordre dispersé. Le service de santé reçoit pour la première fois une organisation régulière qui l'incorpore dans les rangs de l'armée. Les services administratifs sont reliés plus étroitement que jamais au militaire. L'établissement des Conseils d'administration rend les corps eux-mêmes responsables de leurs deniers et de leur gestion. Entrepreneurs, fermiers, régisseurs, tout l'élément civil en un mot commence à disparaître devant ce qui porte l'uniforme. L'armée va devenir un corps homogène et solide, capable de se suffire à lui-même, soumis dans toutes ses parties aux règles de la hiérarchie, de la discipline, de la subordination.

Par là, le comte de Saint-Germain n'est pas un étranger, il est bien de son pays ot de son temps. Après Choiseul et d'Argenson, il a repris les traditions de Louvois. Ses Ordonnances, loin de former un corps disparate dans l'ensemble de notre législation militaire, se relient à l'œuvre entreprise par le grand ministre, la développent et la complètent. Etablir l'uniformité dans les cadres et dans tous les services, ruiner toute autorité rivale de l'autorité royale, tel est l'objet de ses persévérants efforts. C'est ce que dans la langue moderne on" a nommé la centralisation. A la fin du xvme siècle cette tâche est bien près d'être accomplie. La Constituante ne marque pas le point de départ de ce mouvement, mais bien plutôt le terme où il aboutit. Elle n'a pas créé cette unité, elle n'a fait

que lui donner par ses lois sou expression et sa formule.

Telle qu'elle apparaît en 1778, l'armée n'est déjà plus celle des privilégiés. Les mœurs effacent chaque jour l'inégalité qui subsiste encore dans les Ordonnances et les faits sont plus forts que la loi. La noblesse appauvrie et découragée abandonne les grades inférieurs aux officiers sans naissance. C'est déjà l'armée du roi, c'est-àdire l'armée de la nation.

C'est cette armée qui, rajeunie et forte, sera bientôt prête à reparaître avec honneur sur les champs de bataille. C'est elle qui, sous les ordres de Rochambeau, va conquérir à Yorktown la reconnaissance de la jeune Amérique, effacer les souvenirs amers de Rosbach et de Crefeld, et faire luire un dernier rayon de gloire sur la monarchie qui succombe.

Viennent maintenant, avec l'esprit des temps nouveaux, des pouvoirs qui sachent commander et se faire obéir, c'est dans les cadres élargis de cette armée, régénérée par le flot montant des générations, qu'on verra s'ordonner et s'aguerrir les forces vives de la Révolution.

Le comte de Saint-Germain au marquis de Paulmy ', sec. d'Etat de la Guerre.

Eschweg, 8 janvier 1758.

Monseigneur,

J'étais trop persuadé du peu de cas que l'on faisait de mes conseils et de mes représentations pour oser risquer d'en présenter. J'ai cru devoir me contenter de gémir sur ce que je voyais et laisser le soin à d'autres qui seraient mieux écoutés de proposer des remèdes, et ce n'est que par hasard et dans l'amertume du cœur que j'ai laissé couler quelques mots là-dessus dans ma lettre. Si j'avais cru pouvoir remédier à une partie des maux, j'y aurais tout employé. Je ne suis pas habitué a faire entendre ma voix et la confiance manque.

J'ai l'honneur de vous envoyer un mémoire (2) comme vous le souhaitez. Si j'avais eu plus de temps, il serait peut-être meilleur. Vous vous apercevrez du reste qu'il est l'ouvrage de deux jours, et il devrait être celui d'un mois. Si vous y trouvez quelque chose de bon, j'aurai l'honneur de vous envoyer la composition d'un régiment de quatre bataillons et d'un de trois, comme je les propose. La première vue ne manquera pas d'effrayer parce que la dépense paraîtra peut-être augmentée. Mais, les choses examinées en gros et en général, on trouvera que la dépense n'est pas augmentée et que, tout évalué, le Roi y trouve un profit et des avantages considérables.

Il est malheureux qu'il se soit introduit, si j'ose dire, un esprit de lésinerie sur le militaire qui gâte tout. Les bonnes choses doivent être payées. Je ne pourrai faire que dans deux jours la revue du régiment de Diesbach et ce n'est certainement pas ma faute. Il ne serait pas possible de donner une idée de notre situation (3).

Je suis etc.

Le comte de Saint-Germain au marquis de Paulmy.

Cassel, 30 janvier 1758.

Monseigneur,

Vous avez eu la bonté do me marquer, par la lettre du 24 dont vous avez bien voulu m'honorer, que le Roi est bien informé de tout ce que je vaux et du fond que l'on peut faire sur mes talents. Cela me serait assurément bien flatteur ti

(2) Nous no publions p.is ci méiviire. Il est imprimé tout iu long dan» la Correspondance de Saint-tîermain et (te Pdris-Duverncy.

(3) Le ministre lui répond que son mémoire contient de fort bonnes choses, mais qu'il entraîne de* réformes dans la constitution de tout le militaire, ■ opérations auxquelles il ne serait pas praticable de vaquer pendant la guerre. > Il lui demande de s'occuper des abus les pies criants en laissint subsister les établissements qui sont faits. C'est ce qui amène la lettre suivante.

les paroles pouvaient flatter un homme sensé. La façon dont j'ai servi cette campagne n'est pas une preuve que l'on me croie des talents, et, si j'en avais, ils seraient bientôt anéantis. Je ne me plains cependant de personne, je n'ai surtout qu'à me louer de vos bontés et je ne puis m'en prendre qu'à la condescendance aux conseils de M. votre oncle (1). Il s'est prévalu de l'ascendant qu'il avait sur mon esprit et sur mon cœur.

Je connais qu'il est difficile de toucher à la constitution de l'infanterie pendant la guerre. Il en arrivera que ce corps languira toujours, que les remèdes palliatifs qu'on apportera aux maux qui le détruisent ne lui rendront qu'une santé apparente qui ne le mettra pas en état de rendre de grands services.

La subordination dépend de la fermeté du général, de l'autorité et du crédit qu'il a, et de ses capacités. Punitions et récompenses bien placées entretiennent l'ordre parmi les hommes, mais il faut en outre qu'ils soient intéressés à leur état et qu'ils craignent de le perdre. Dès qu'on ne trouve guère praticable de changer la constitution, il ne reste qu'un moyen de rendre la situation de l'officier et du soldat meilleure qui est d'augmenter la solde du trésor du Roi et d'empêcher les friponneries autant qu'il se pourra. Ce dernier article suffirait à l'objet qu'on se propose. Mais on tient trop à la constitution, il est inutile d'y penser. Quand il en sera temps, je prouverai que, dans l'espace de six années, on vole à chaque soldat 78 livres et quelques sols.

Enfin, je pense qu'il faudrait augmenter les appointements des officiers. On accorde 400 livres de retraite. Plusieurs resteraient si, au lieu de la pension de retraite, on leur en donnait 2 ;\ 300 à condition qu'ils continuassent leur service.

Lo soldat a besoin de deux livres de pain ; mais on devrait le lui donner en argent quand il ne le reçoit pas en ration. Je pense aussi qu'il serait beaucoup mieux s'il recevait sa viande et son riz en argent, du moins pour l'hiver et dans les mois oii il trouve sa nourriture.

Il faut quelque argent au soldat outre sanourriture. Quand il n'en aura pas, il maraudera. Le Roi pourrait faire sur cet objet une épargne considérable et le soldat en serait cependant beaucoup mieux.

Les difficultés que les régiments allemands rencontrent pour faire des recrues proviennent de ce que le nombre des régiments a été trop augmenté ; de ce qu'ils n'ont que l'Alsace et une partie de la Lorraine, au lieu qu'autrefois ils avaient la Flandre et toute la nouvelle France, de ce que le Roi a des cartels (2) actuellement avectousles princes d'Allemagne. II s'ensuivra de là que les i ments allemands ne pourront soutenir que trois campagnes et peut-être que deux. Il y a eu autrefois un établissement pour les recruter que l'on pourrait renouveler. Chaque régiment avait une compagnie franche (c'était le nom qu'on leur donnait) ; elles étaient composées d'un capitaine et de deux officiers et placées dans des endroits propres à faire des recrues. C'était là leur unique fonction ; elles levaient autant de monde qu'elles pouvaient, elles n'étaient payées que sur le pied d'effectif, et c'étaient des pépinières pour chaque régiment. Il y a dans le royaume des officiers pensionnés de tous les régiments qui pourraient y être employés et cela ne ferait pas un double emploi.

Il est bien difficile en rapetassant de faire quelque chose de passable : il faudrait entrer dans des détails qui ne finiraient pas et que vous n'auriez pas le temps de lire. Il ne s'agit que de pousser la machine. en lui donnant un air de mouvement qui tient lieu de mérite au moins pour un temps.

Je suis etc. (3).

(1) Le comle d'Argenson que Saint-Gîrmain accuse de ■ lui avoir coupé la gorge » en le faisant entrer au servi o do la France co nma simple maréchal de camp, alors qu'il était déjà Md-marécbal-linulenant à l'étranger.

(t) Pour la restitution des déserteurs.

3) D. G. C. 3510, no 15.

PlÉOBS .TCSTmOATITEK 285

Le maréchal de Broglie au comte de Saint-Germain.

26 mai 1760.

Kn arrivant hier soir de Friedberg et Butzbach où jo m'étais porté pour voir pu moi-même ce qui se passait dans cette partie, j'ai reçu par votre courrier la lettre dont vous m'avez honoré le 24 à une heure après midi, par laquelle je vois que l'infanterie de votre réserve ne pourra ramper en avant do Wesel que le l«r do juin avec 12 pièces de canon, la cavalerie le 4 juin, près Burich, et que le reste de l'artillerie, les pontons, etc., no partiront de Neuss que le 4 juin pour se rendre à Wesel, étant nécessaire de lui donner le tt-mps parce qu'elle n'e-t pas encore en état. J'ai lieu d'être un peu étonné de ce dernier article puisqu'il; a déjà bien longtemps qu'il m'a été rendu compte que tout était prêt à marcher au premier ordre.

Je croyais aussi quo vous n'aviez rien dérangé à co que vous m'aviez fait l'honneur de me mander le 14 que vous auriez à l'époque du 25 votre Réserve rassemblée eu trois corps sous Calcar, Wesel et Dusseïdorf. Cependant, si cela était exécuté, il semble que vous pourriez facilement avoir toute votre réserve ensemble le 27 de ce mois au lieu que, par le calcul ci-dessus, votre artillerie et ce qui partira de Neuss ne pourra être rendue à Wesel que le 7 du mois prochain. Vous savez que le 25 était le jour que j'avais indiqué pour le rassemblement de l'armée en plusieurs points afin d'être prêts à marcher et agir aussitôt après, si cela était nécessaire, et vous sentez mieux qu'un autre combien di:c jours de retard peuvent faire de différence.

Les nouvelles que vous m'avez fait l'honneur de me mander le 17 et le 19 de la marche des ennemis sur la Hesse et de tout ce qui vous a été rapporté sur leurs projets de prendre Giessen et de chercher à m'engager a une bataille, la confiance que vous m'avez marquée avoir à ce rapport d'une personne sure et distinguée, ainsi que les mouvements que le prince Ferdinand a faits vers l'Ohm, qui y étaient relatifs, m'ont engagé .\ me mettre en état de me rassembler, et, s'il entreprenait le siège de Giessen, de le combattre, si le Roi m'en donnait l'ordre. J'ai mandé à M. de Guerchy de déboucher de Cologne le 26 et de faire partir M. de Cbabo do Dusseïdorf le même jour, et cela sera exécuté. Je comptais quo vous en feriez de même le 20 ou le 27 et que, vous portant tout de suite vers la Ruhr, vous occuperiez les ennemis dans cette partie.

Comme vous n'aviez pas encore reçu mes lettres des 22 et 24 où je vous faisais part des ordres quo j'envoyais :\ MM. de Guerchy et de Chabo et où je vous mamlais de faire en sorte de vous porter promptement sur la Ruhr, je compte qu'elles vous auront engagé à accélérer le plus qu'il vous sera possible vos dispositions pour vous mettre en état de marcher.

Quant au lieu dont vous déboucherez, je suis tout à fait du sentiment de M. le maréchal de Belle-Isle et je crois qu'il est préférable que ce soit par Dusseïdorf. Sans parler de la raison qu'indique ce ministre de couvrir le pays de lîergh qui doit avoir poids puisqu'on s'acquittant d'un devoir de justice envers ses alliés on en tire encore l'avantage de priver les ennemis des secours de toute espèce qu'ils en pourraient tirer, sans parler, dis-je, de cette raison, il me semble qu'il y a plusieurs autres motifs pour vous engager à la préférer. 1" La marche est plus aisée pour vous porter par Metman et Klborfeld jusqu'à la Ruhr et par un pays où vous trouverez des subsistances. 2" Votre communication est bien plus sûre à Dortmund ou Sviest avec Dusseïdorf qu'elle ne le serait avec Wesel si vous étiez avance seulement a Reckliughausen. Vous avez vu que M. le maréchal de Contactai avec une armée considérable n'a pu parvenir à empêcher qu'elle ne fût quelquefois troublée. 3» Vous donnez plus d'inquiétude à l'armée du prince Ferdinand pour ses derrières et sa

communication avec le comté de la Marck par la Westphalie. 4» Vous êtes plus près du gros de l'armée et par conséquent d'en tirer ou de lui prêter un secours mutuel selon les circonstances.

Je ne connais pas assez en quoi consistent les magasins ou effets que nous avons dans le pays de Clèvcs pour pouvoir juger si leur conservation pourrait balancer ce que je viens de vous dire. Quant aux effets, il serait imprudent de ne pas les rassembler dans Wesel, Gueldres, Juliers, Dusseldorf et autres lieux où ils seront en sûreté; et, pour ce qui est des magasins, ceux de farines sont, je crois, dans les mêmes places, ceux de fourrages peu considérables, et ce qu'il y en a très gâté. Quant au pays de Clèves, il est au roi de Prusse et il n'est pas naturel que les ennemis cherchent à y faire1 du mal.

Je suis donc d'avis que, lorsque vous déboucherez, ce soit par Dusseldorf, et que vous voua mettiez en état de le pouvoir faire au premier moment que les mouvements des ennemis vous indiqueront qu'il est temps d'agir, ou que ceux qu'ils exécuteront dans cette partie m'engageront à vous mander qu'il eut nécessaire de le faire *,

(Suivent des nouvelles militaires et le résumé de la lettre).

Le comte de Saint-Germain au maréchal de Broglie.

Dusseldorf, 29 mai 1700.

J'ai reçu les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 20 et que le courrier m'a remis le 28 à 6 heures du matin.

Je sais qu'il est juste d'avoir tort vis-à-vis de son général et ce n'est point à titre d'excuse que je vais entrer dans quelques détails, mais seulement pour mettre sous vos yeux les différentes circonstances.

Je n'avais rien changé du tout à la position de la réserve qui était cantonnée le 25, selon vos ordres, près Wesel et Dusseldorf. J'avais eu l'honneur de vous rendre compte que les ennemis ayant poussé un corps de troupes sur le Bas-Rhin, j'avais été forcé d'y en opposer un autre pour couvrir le pays de Clèves et faciliter le transport des denrées qui nous viennent d'Hollande et que les ennemis voulaient enlever.

La cavalerie, quoique cantonnée et rassemblée sur le pont de Wesel, n'a pu être éloignée qu'à un certain point de la Meuse pour tirer ses subsistances des magasins qui sont sur cette rivière. Il était nécessaire que je ménageasse ceux du Rhin. Et, si je ne l'eusse pas fait, je n'aurais pas à présent de quoi vivre pendant quatre jours eu y joignant les magasins de Wesel et de Dusseldorf.

C'est par la même raison que j'avais laissé les chevaux des vivres près d'Aersen, et les 200 chi-vaux que le pays de Gueldres (levait fournir à l'artillerie n'étaient point assemblés, les ordres pour les fournir étant à peine arrivés.

Dans cette position forcée, il ne m'était pas possible de faire passer le Rhin à Dusseldorf à toute la Réserve le 26 surtout, n'ayant reçu cet ordre de vous que le 24 à 11 heures et demie du soir et c'est M. le comte de Chabo qui me l'a remis. D'ailleurs, par votre lettre du 20 (or 21), vous me faites l'honneur de me dire que vous vous occuperez à mettre tout en état d'agir du 10 au 15 juin, sans me prévenir que vous ferez marcher cette Réserve beaucoup plus tôt. Vous m'ordonnez seulement de la rassembler le plus tôt que je pourrai et de la mettre sous la toile en avant du Rhin dans le point que je jugerai à propos.

J'ose encore le répéter, l'artillerie n'était pas prête et ne l'est pas encore à présent entièrement comme vous le verrez par la lettre de M. Pelletier ' que je joins ici. Aujourd'hui 2'J, il n'y a pas encore un bosuf d'arrivé et il n'y a encore personne chargé du servico de la viande. L'artillerie et plusieurs régiments n'ont pas encore leurs tentes. Deux bataillons de milice de Mantes et de Sarreguemines sont encore tout nus et n'ont encore ni tentes, ni marmites, ni chevaux de peloton.

L'hôpital ambulant n'est pas encore en état de marcher et ce n'est que depuis deux jours qu'il y a un commissaire des guerres chargé de cet hôpital. M. Doreil, commissaire-ordonnateur, n'est pas encore arrivé. Entin, Monseigneur, malgré toutes les difficultés qui se rencontrent à chaque pas, cette Réserve, excepté ce que je vous ay mandé avoir laissé pour un temps sur le Bas-Rhin, sera campée le 30 en avant de Dusseldorf.

J'ai reçu trop tard vos lettres du 26 pour pouvoir changer cette disposition qui est d'ailleurs conforme aux ordres que vous me donnez par celle du 22, et qui au reste me met à même de me porter partout où vous l'ordounerez.

Je dois encore vous observer que je n'ai ici de fourrages que pour quinze ours, et, quelques mouvements que je me sois donné pour en faire arriver, il ne m'a pas été possible de réussir.

Il ne me convient pas de vous faire des réflexions sur la route que vous me prescrivez pour me porter sur le point de Swiest; j'obéirai toujours exactement. Je vous prie seulement de faire quelque attention sur le danger qu'il y a de s'engager dans un pays presque impraticable, en laissant l'ennemi sur son flanc avec toute la facilité de se porter même sur les derrières. J'aurai cru qu'il était plus sûr de le pousser devant moi et de se rassembler, et c'est dans cette vue que j'avais imaginé de déboucher par Wesel, et, en dernier lieu, en conséquence de vos ordres du 22, de marcher sur Swiest par la droite de la Ruhr, en faisant cependant ouvrir des routes sur Elberfeld pour pouvoir m'en servir dans le besoin, La route p»r la droite de la Ruhr est la plus courte, la plus aisée et remplit différents objets à la fois. Je ne sais ce qui arrivera par l'autre, mais je vous avoue queje ne l'aurais pas préférée, et, comme chacun a sa façon de penser, j'y aperçoit du danger...

(Viennent des détails sur des questions de service d'un intérêt secondaire) '•'.

Le maréchal de Belle-Isle au comte de Saint-Germain.

Versaitlei, 11 juillet 1760.

J'aurais peine à vous exprimer, Monsieur, l'excès de ma surprise et de la peine que j'ai ressentie en recevant, il y a quatre jours, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 2. Je m'en rapporte à ce que vos plus intimes amis vous mandent sur la démarche précipitée et très inconsidérée que vous avez faite en écrivant la lettre à M. le maréchal de Broglie du 1" juillet 3 dont vous m'avez envoyé la copie, par laquelle vous lui marquez que vous m'avez demandé votre rappel et le priez même d'accélérer votre départ.

Si vous vous en étiez tenu à me faire cette demande et que vous eussiez bien voulu attendre ma réponse avant d'écrire à M. le maréchal de Broglie, l'estime que j'ai pour vous et le principal intérêt queje prends à ce qui vous regarde

(1) Directeur de l'artillerie du corps d'armée.

(3) Nous ne publions pas cette lettre parce qu'elle a dejA paru dans ia Correspondance Saint-Germain et Pûris-Duverney .

288 PIÈCES JDSTrFICATIVBS

m'eut fait garder un profond silence, et je vous aurais dépêché sur le champ un courrier pour vous faire toutes les représentations dont la matière était susceptible, et j'ai lieu de croire que tout ce que je vous aurais dit, joint à ca que vos plus intimes amis vous auraient écrit en même temps, aurait détruit le nuage qui vous a enveloppé lorsque vous avez pris un parti si inconsidéré et qui vous est personnellement si nuisible.

Comment n'avez-vous pas senti toutes les conséquences qui résultaient . contre vous d'une démarche si peu réfléchie et en même temps si contraire au bien du service du Roi qui a toujours dû être votre premier principe ? J'ai cependant attendu de voir ce que M, le maréchal de Broglie me manderait avant de pouvoir vous faire réponse. Il vient de m'envoyer la copie de votre lettre et de la réponse qu'il vous a faite de Neustadt du 5, dont on ne peut trop louer la sagesse et la modération. C'est l'effet que la lecture de cette réponse a opéré sur l'esprit du Roi et de tout son Conseil, et, je puis ajouter, sur celui de tous vos amis les plus intimes. Car, quelque volonté que l'on puisse avoir de vous excuser, il est impossible de le faire qu'en considérant le mouvement d'humeur qui vous a pris comme une vapeur pendant laquelle vous avez écrit comme vous avez fait à M. le maréchal de Broglie. Car, si vous vous en étiez tenu à moi seul, j'ose espérer que j'aurais pu conjointement avec vos amis y apporter sur le champ le remède et tout eut été comme non avenu et enseveli dans le plus profond secret.

Après l'éclat que vous venez de faire, Monsieur, et je vais vous parler encore plus comme votre serviteur que comme ministre du Roi, le seul parti raisonnable et en même temps nécessaire à prendre est qu'en partant de la réponse que M. le maréchal de Broglie vous a faite du 5 et qu'il vous a envoyée par un de ses aides-de-camp, vous lui témoigniez franchement le regret que vous avez de la démarche que vous avez faite que les circonstances où vous vous êtes trouvé ont occasionnée, que vous le priez de l'oublier, de vous rendre sa confiance que vous avez toujours méritée * t chercherez encore plus de mériter, ce dont il doit d'autant moins douter que le service du Roi y est absolument intéressé, qu'il en peut juger par l'exactitude et la diligence avec laquelle vous venez d'exécuter la marche qti'il vous avait prescrite pour votre jonction que je suppose présentement faite, et que vous concourrez en tout ce qui pourra dépendre de vous au succès de toutes ses opérations pendant le cours de cette campagne.

Je suis persuadé que M. le maréchal de Broglie, qui a pour vous toute l'estime qui vous est due, se portera de bonne grâce à ce que vous demanderez. J'insiste donc, Monsieur, comme votre serviteur, pour que vous vouliez bien déférer au conseil que je vous donne de concert et uniformément avec vos plus véritables amis auxquels j'ai communiqué ce que je vous mande. C'est pourquoi je vous dépêche exprès un de mes gens qui ira vous chercher où vous serez pour vous remettre ma lettre en mains propres, et vous la recevrez aussitôt que M. le maréchal de Broglie recevra celle que je lui ai écrite dans le même esprit par son courrier que je lui renvoie.

Je vais attendre avec la plus grande impatience votre réponse que je vous prie de ne me faire qu'après que vous serez bien décidé. Je veux espérer que ce sera comme nous le souhaitons tous, et je ne doute pas que M. le maréchal de Broglie ne réponde d'une manière satisfaisante aux démarches que vous ferez pour réparer la faute que vous avez commise et l'imprudente démarche que vous avez faite, car vos meilleurs amis ne peuvent pas la qualifier autrement.

Vous ne sauriez douter, Monsieur, des véritables sentiments avec lesquels, etc.

P. -S. — Ce 12. Je reçois dans ce moment votre lettre du 6 de Meschede par laquelle je vois que vous avez fait une bien plus grande diligence que vous ne l'espériez. Il est fâcheux qu'il vous en ait Coûté autant d'hommes et de

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chevaux. Comme vou» n'avez point eu d'ennemis ni mr vos flancs ni à votre arrière-garde, j'espère que tout vous aura joint après s'être reposé '.

Le comte de Saint-Germain au maréchal de Belle-Isle.

Canstein, M juillet 1"<>0.

Monseigneur,

Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'éçrire le 11 courant. Vous ne m'y traitez pas bien assurément, et, en faisant abstraction de toutes les lettres que M. le maréchal de Broglie m'a écrites et dont j'ai eu l'honneur de vous envoyer copie, ;\ l'exception d'une plus forte et plus dure que toi les autres, vous paraissez ne vous rappeler que la réponse honnête qu'il m'a faite de Neustadt en date du 5 de ce mois.

Je ne puis cependant, Monseigneur, que prendre en très bonne part tout ce que vous me faites l'honneur de me marquer puisque tout est dicté par un esprit animé de zèle pour le service du Roi et par un cœur rempli de bonté que j'aime et que je respecte. Ce n'est pas sur une simple lettre que l'on doit juger des sentiments de M. de Broglie sur mon compte mais sur une conduite • constante, sur toutes les autres lettres que j'ai reçues de lui, et dans le bulletin nui fait la relation de l'affaire du 10 sur lequel j'aurai l'honneur de vous envoyer incessamment un petit mémoire.

M. le maréchal de Broglie affecte souvent de dire du bien de moi en public, mais sa conduite dément tous ses discours et vous ne traiteriez pas comme il m'a traité un particulier pour qui vous auriez le moindre sentiment d'estime. Je puis en donner les preuves.

Personne n'est plus zélé pour le service du Roi que je le suis, mais ce n'est certainement pas l'intention de S. M. que je sois condamné à l'humiliation que m'a fait éprouver jusqu'à présent. l'aigr«Ur et la dureté du style de M. !•■ maréchal de Broglie. Si je pouvais n'en être pas blessé, je serais indigne de la servir.

Je n'aurai point d'explication avec M. le maréchal de Brogli '. Elle serait vraisemblablement simulée de sa part, et certainement vive do la mienne. Je ne lui ai jamais manqué. 11 m'a foulé aux pieds et je le MOI vivement. ■)<• serai obéissant à ses ordres comme le moindre subalterne ainsi que je l'ai été jusqu'à présent. Je servirai le Roi de mon mieux et. j'irai peut-être an delà de ses désirs. Mais s'il continue à me traiter indignement comme il l'a fait, je quitterai tout et je saurai mourir a l'écart et en particulier, mais avec honneur, plutôt que de souffrir des procédés qui ne sont pas faits pour moi.

Je vous rends bien des grâces de toutes les bontés que vous voulez bien me témoigner. J'y ai la plus grande enntianee et je sais que vous ne BO désapprouver la Sensibilité d'un Oteur nobh que l'appareneedu mépris avilirait. S'il plaît à M. le maréchal de Broglie de me traiter comme un officier de mon grade doit s'attendre à l'être, s'il veut bien, en adoucissant son style, m'éparle désagrément journalier d'une correspondance humiliante, j'oublierai CS que j'ai souffert. J'ai pour le général de l'armée du Roi le respect qu. dois à ce titre. Je ne m'écarterai jamais de la subordination à laquelle je suis obligé vis-à-vis de lui. Je chercherai toujours à eoneonrrtr t su gloire parcs que sa gloire fera celle du maître et de la patrie. Le combat du 10. quand vous en aurez, Monseigneur, le détail tidele fera une preuve à cet égard. Mai suis, je crois, en droit d'exiger de M. le maréchal de Broglie les égards elles

ménagements qui sont dûs à mes services, à mon zèle pour la gloire des armes du Roi, et à la confiance dont S. M. m'a honoré en me donnant le commandement de sa Réserve *,

L'abbé de Broglie au maréchal de Belle-Isle.

Paris, 12 juillet 1760.

J'ai fait vœu, M. le maréchal, de ne vous rien cacher de mes démarches. Vous méritez toute ma confiance et j'ose dire que je mérite la vôtre. Vous trouverez ci-joint un Mémoire que j'ai adressé à M. le Dauphin, à Mme la marquise de Pompadour, à M. de Choiseul, et à M. le maréchal de Soubise. Je suis bien averti que les protecteurs de M. de Saint-Germain veulent vous engagera lui écrire pour l'obliger à se désister de la demande qu'il vous a faite de son rappel et à continuer ses services.

Je prend» la liberté de vous représenter que, si vous preniez ce mauvais parti, tout est perdu, et cette belle et complète armée que vous avez formée avec tant de peine et d'habileté va devenir inutile entre les mains de mon neveu. Les procédés de M. de Saint-Germain sont trop publics et poussés trop loin pour que le maréchal de Broglie et M. de Saint-Germain puissent se convenir. La confiance entre ces deux personnes est impossible, et, dans ce moment précieux où il est de la dernière nécessité que le maréchal agisse avec secret et célérité, peut-on imaginer de laisser M. de Saint-Germain à cette armée après la démarche qu'il vient de faire, qu'il vient de rendre publique, qu'il a affichée à l'armée, à la Cour et à la ville !

Le seul bien du service, mon amour pour le Roi et pour l'Etat sont les seuls motifs qui m'afiectent. Je vois les dangers du remède palliatif qu'on vous propose, j'en vois même l'inutilité. Ce palliatif est impossible ; il en faudra toujours revenir à séparer deux personnes dont l'un a toujours employé les meilleures manières, les lettres de correspondance qui sont sous vos yeux en font foi, et l'autre a eu la conduite la plus extraordinaire et la moins méritée de mon neveu s.

Abbé de Broglie.

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