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l'attaqua immédiate1, et l'on continue à s'avancer dans l'espoir de déborder la gauche ennemie. Frédéric, jusqu'alors immobile daus son camp, fait plier les tentes. A la faveur des hauteurs qui le séparaient de l'année combinée, et sur lesquelles escarmouchaient ses hussards, il fait opérer à ses troupes un changement de front en arrière, et, pendant quelque temps, son armée suit, à notre insu, une marche parallèle à la nôtre.
Tout-à-coup la cavalerie impériale qui tenait la tète, conformément à la Convention de Vienne, est brusquement arrêtée dans sa marche. Par une manœuvre d'une rapidité extrême, les escadrons prussiens, commandés par Seidlitz, portés delà droite à la gauche, avaient dépassé nos colonnes et fondaient sur elles : nous recevions la bataille au lieu de la donner2. Surprise avant d'être en ligne, la cavalerie étrangère se replie en désordre sur la nôtre '. Réunissant tous les escadrons qu'ils peuvent rencontrer, MM. de Broglie etde Castries s'efforcent de les former en potence sur la droite pour contenir i'élau de l'ennemi, déployer l'infanterie toujours en colonnes et mettre en position l'artillerie. Mais les canons prussiens, très avantageusement placés sur les hauteurs, démontent nos pièces et foudroient nos bataillons à peine formés, et que vient prendre en liane, par uii mouvement oblique, le prince Henri de Prusse. L'armée des Cercles s'ébranle et se débande la première, l'infanterie française la suit malgré les efforts de Soubise pour la ramener au feu. En moins d'une heure et demie, la déroute était complète. Jetant pêle-mêle armes, tentes, marmites, havre sacs, les troupes se dispersent dans un inexprimable désordre, et comme on avait engagé l'action avec la Saale à droite et l'Unstrutt à dos, tout allait être infailliblement noyé, tué ou pris dans l'angle formé par le confluent des deux rivières.
Saint-Germain n'avait attendu, pour se porter en avant, ni le premier coup de canon, ni l'ordre du prince de Saxe. Dès qu'il avait vu le Roi de Prusse faire plier les tentes et commencer son changement de front, prévoyant le désastre, il avait marché au secours du gros de l'armée. Mais nos colonnes s'étaient prolongées si avant sur la gnuche prussienne et l'attaque avait été si soudaine que la débâcle était complète quand il déboucha sur le champ de bataille. A l'arrivée de ses deux brigades qui se déploient en bon
1 Et cette opinion est soutenue par quelques officiers franrnis, et entre autres par le jeune comte de Broglie-Kevel, Maréchal des Logis de l'armée, qui paya de sa vie sou téméraire conseil.
* Relation officielle : « Nous ne rimes l'ennemi qu'au moment où nous fumes chargea ».
3 Lettre de Castries, 9 novembre « Le prince de Saxe ajouta encore au désavantage du nombre l'ordre de former nos lignes, tant pleines que vides, qui est l'orire le plus faible qu'on puisse avoir ». D. G. 3448. Les escadrons prussiens, au contraire, chargeaient «n> muraille,
ordre, l'armée prussienne s'arrêta court. Les régiments suisses et les dragons d'Apchon la continrent avec une grande fermeté jusqu'à la nuit et permirent à Saint-Germain de s'assurer du débouché de Freiburg, seule voie de salut qui restât à la cohue des fuyards. Il demeura presque toute la nuit à la garde du pont sur l'Unstrutt et le fit brûler quand son arrière-garde l'eut franchi. La retraite s'opéra dans la plus grande confusion sur Laucha, Frankenhausen, Nordhausen et Dunderstadt, d'où l'on rejoignit la droite de Richelieu. Violemment séparés de nos troupes par la défaite, le prince de Saxe et l'armée des Cercles s'étaient rejetés sur Weimar. « J'ai beau me dire quelquefois, écrit l'infortuné c Soubise, que je ne commandais pas l'armée, les reproches que je « me fais de ne pas m'être opposé plus décisivement à cette « désastreuse bataille me déchirent l'âme pour le reste de ma « vie I, »
Quant à Saint-Germain, rien n'égale sadouleur et son indignation : « Jamais armée n'a plus mal fait, et le premier coup de canon a « décidé notre déroute et notre honte... Je conduis une bande de « voleurs, d'assassins à rouer qui lâcheraient pied au premier coup « de fusil et qui sont toujours prêts à se révolter. Jamais il n'y a « rien eu d'égal. Le Roi a la plus mauvaise infanterie qui soit sous le « ciel et la plus mal disciplinée. Il n'y a plus moyen de servir avec « de pareilles troupes. 2 j> Quinze jours après l'action, les fuyards n'ont pas encore rallié les drapeaux. Il y a des compagnies qui n'ont plus que leur capitaine, et cela, non par le feu de l'ennemi, puisqu'en cette journée nous ne perdîmes pas plus de 2,500 hommes y compris les prisonniers, mais par l'indiscipline, la maraude, le désarroi inouï de tous les ressorts militaires. « La terre a été « couverte de nos soldats à 40 lieues à la ronde, ils ont pillé, violé, « saccagé et commis toutes les horreurs possibles... 11 ne faut pas « croire que le Roi de Prusse soit détesté dans l'Empire. Les paysans « ont pris les armes contre nous et fait feu sur nos détachements. « Je pense toujours que nous avons une très mauvaise guerre « et qu'il serait très à propos qu'on la finît. " » La paix pour « refondre la cloche,* n réorganiser notre système de recrues, rétablir la discipline, relever le sort de l'officier, rendre à la nation l'esprit militaire et le sentiment de l'honneur, tels sont les vœux
i IJ. G. 3143 N« 57.
* Saint-Germain à Duverney, Il novembre, 1757. H ;ij">11 ■' te 23 : « On est
toujours fâché d'avoir été mauvais prophète, aussi eu ai-je le cœur bien serré. »
8 Saint-Germain à. Duverney, 19 novembre.
i Saint-Germain à Duverney, 25 déceinl.iv, « 11 faut refondre la cloche et rien n'est si aisé... Je parie que, dans trois mois, sans qu'il en coûte un sol de plus au Koi, tout serait remis dans le meilleur ordre. Riais je prévois que le temps i! en <;-t pas venu. »
qui reviennent à chaque instant sous sa plume. < Faisons la paix, monsieur, écrit-il à Pâris-Duverney, on ne peut conduire les troupes qu'en tremblant et il faut s'attendre à do nouveaux malheurs '! » Mais, dans les conseils du Roi, une seule voix fait écho à la sienne, celle du cardinal de Bernis 3 que Choiseul, partisan de la guerre, allait bientôt remplacer.
En France, à la nouvelle du désastre, il n'y eut qu'un cri contre Siiuljise '. On oublia que notro armée no figurait qu'à titre auxiliaire à côté des contingents de l'Empire. On aima mieux chansonner le général français que de faire retomber sur le prince de Saxe- Hildburgliausen la lourde responsabilité qui lui incombait. C'est qu'en visant Soubise, on savait frapper au cœur Mme de Pompadour. Emue de ce déchaînement de l'indignation publique, la marquise, déjà fort hostile à Saint-Germain, s'imagina qu'il était un des auteurs de ces attaques, et qu'il dénigrait son supérieur dans sa correspondance avec Pàris-Duverney. Soubise partageait sans doutecettepréveution.Duvcrneyprotestaavec dignité '• etle cardinal de Bernis s'interposa à temps pour éviter un éclat. « Il est malheureux, écrit Sai ut- Germai ii, d'être jalousé par son général. Il se plaint de ma réticence. Mais ses procédés l'inspirent. Et d'ailleurs il est des circonstances où il est dangereux de donner des conseils. » Aussi, ni les lettres de Soubise, ni les narrations officielles ne fontelles mention du général qui, dans la journée du 5, avait sauvé l'armée. Mais les relations particulières avaient décidé sur ce point l'opinion du public, et le silence de la Cour devenait môme pour Saint-Germain, par un singulier contraste, un nouveau gage de popularité.
Néanmoins ces dénis de justice lui étaient extrêmement sensibles. Son caractère naturellement méfiant s'aigrissait chaque jour davantage. Son ambition n'était pas moins blessée que sa vanité. « Les hommes qui valent quelque chose, lui écrit en vain Duverney,
seraient trop heureux si on leur rendait toujours justice C'est
dans les circonstances critiques qu'il faut que l'honnête homme apprenne à l'aire le sacrifice de son personnel, et il me semble que, si j'avais besoin de leçons sur cela, ce serait à vous que j'en prendrais ;. • Et son ami lui répond non sans amertume : « Je reconnais qu'il faut sacrifier sou personnel au bien commun, mais il faut que ce sacrifice puisse être de quelque utilité, autrement je ne
i Saint-Germain à Duverney, 5 décembre.
î Kivil. Maison. Mtitivires et Lettres de Bavnit. Pion, 1S73. s « Le public n'aurait pardoi lemenl de M. de Soubise qu'A la
faveur d'une victoire. » (Bernis. Mémoires et Lrttres. — A Choiseul, 14 novein- ,57.)
* Voir la beHe lettre do Duvernej dans sa Corresp. avec St-G., février 1758.
• Duverney à Saint-Gerruain, 7 janvier 58,
pense pas qu'il soit vertu. ' » Uu avenir prochain réservait de plus dures épreuves encore à ce sentiment si vif « du personnel.»
On voit, dès cette époque, le comte de Saint-Germain, préoocupé de ses idées de réforme, adresser au ministre uu mémoire sur la réorganisation de l'infanterie3. Il s'y élève contre la multiplicité des officiers-généraux, l'excessive jeunesse des colonels '•', la méthode pernicieuse de mettre les troupes au compte et aux frais du capitaine, l'esprit d'insubordination et d'indépendance qui successivement a gagné toute la nation. Il y insiste sur la nécessité d'améliorer la condition de l'officier et du soldat. Mais il faudrait la paix pour exécuter ses projets ; on ne peut, en temps de guerre, opposer au mal que d'insuffisants palliatifs. Lui-même est rappelé bientôt sur le théâtre de l'action. On l'envoie,àlafin de janvierl758, à l'armée de Hanovre, sous les ordres du comte de Clermont qui, depuis la rupture de la Convention de Closter-Zeven, avait remplacé Richelieu.
Du Mein à l'embouchure du Weser, de l'Aller au Rhin, 62,000 hommes se trouvent éparpillés en petits détachements, sans vivres et parfois sans solde, sans charrois, avec une lourde artillerie embourbée dans des plaines détrempées par les pluies, au milieu de populations ruinées par les exactions de Richelieu. 15,000 malades encombrent les hôpitaux, transformés en charniers et plus redoutés du soldat que le feu de l'ennemi. Pendant ce temps, l'armée coalisée, aux ordres des princes de Brunswick et Henri de Prusse, s'apprête à faire de faciles trouées dans ces cantonnements disséminés.
Envoyé à Brème, en remplacement du duc de Broglie, Saint-Germain, frappé des dangers que présente la dispersion de nos forces, fait passer sur la gauche du Weser toutes les troupes que nous avions sur la droite, et il envoie à Hoya le comte de Chabo pour défendre le passage du fleuve. La situation lamentable de l'armée lui laisse peu d'espoir au reste de se maintenir sur le Weser. « La « disette de toutes choses, l'état affreux des hôpitaux nous détrui- « ront nécessairement. Il n'y a pas un sol, cette ville ne veut plus «. faire de crédit, le pays est épuisé et il n'y a pas de ressources « d'aucun genre. Je n'ai pas même de quoi faire placer vingt palissa- < des pour la sûreté de cette garnison*. » Et dans une lettre à
1 Saint-Germain à Duverney, 20 janvier XTSS".
1 Ce mémoire est imprime dans la Corresp. Saint-Germain et Duverney \" vol. p. 196. — Voir également aux pièces justificatives N°» 1 et 2.
s « Déjeunes gens, la plupart avec des moeurs de grisette, rappelleront-ils dans le militaire les sentiments d'honneur et de fermeté qui font la force dea armées ? Ignorance, négligence, pusillanimité sont substituées aux vertus malts et héroïques » (Corr. Saint-Germain et Duverney.)
♦ D. G. 3471. Lettre de Saint-Germain, Brème, 23 févriur.
'ârig-Duverney il résume ainsi son opinion sur cette campagne : t Quand on étend son armée sur 80 lieues de superficie vis-à-vis « d'un ennemi qui peut se rassembler en deux fois 24 heures, on ne « peut manquer de périr '. »
Renonçant à attaquer Brème de front, lo prince héréditaire débusque de Verden lo marquis de Saint-Chamans, passe le fleuve et force, après une courageuse résistance, le comte de Chabo à capituler duis Iioya. Pressé alors entre le corps de Brunswick et un autre qui était resté à P>urg sur la Basse-M'urnme avec une puissante artillerie, Saint-Germain, un moment séparé du comte de Clermotit, ne peut qu'à travers mille dangers se replier sur Osnabruck: la ligne du Weser était perdue.
Sur les instances des ministres, Clermont tente alors de masser ses troupes à Ilameln pour faire tête à l'ennemi et le rejeter au delà du Ueuve. Mai«, avant de prendre l'offensive, il fallait garder Minden, et Minden se rend après 2 1 heures de bombardement. On avait perdu le Hanovre, on perdait la Westphalie; du Weser on se rabattait sur le Rhin, pendant qu'à l'extrême droite Broglie était contraint de regagner llanau. La Cour de Vienne courroucée accablait Versailles de ses récriminations, et, à Versailles, au lieu de remonter aux vraies causes de ces revers, l'indiscipline, la misère des troupes, l'effroyable désorganisation de tous les services, artillerie, génie, hôpitaux, vivres, on s'en prenait aux généraux impuissants à refaire en un jour les éléments qui constituent une armée.
Saint-Germain n'était pas le plus épargné : « Je sais que l'on a fort indisposé la marquise contre moi et que l'on cherche à me dénigrer actuellement sur ma retraite de Brème. Que faire à tout cela? Prendre patience si l'on peut et rien de plus. En vérité, ceux qui m'attaquent avaient déjà donné assez de preuves d'incapacité et d'ignorance sans donner encore celle-ci. ... Je ne sais assurément en quoi j'ai déplu, mais je me trouve comme un homme exposé tout nu aux guêpes. Le malheureux esprit qui règne à présent
ôte bien l'émulation et rompt les bras à tout le monde Je ne
me repeus que d'une chose qui est d'avoir écrit et dit quelquefois mon sentiment, et je sais, mais trop tard, que c'est un crime quand il n'est pas flatteur -. »
A peine établie sur le Rhin, l'armée de Clermont s'y voit serrée de près par l'infatigable Ferdinand de Brunswick. Pendant que nos
1 Lettre à Duverney, 27 février 1758.— Quelques jours auparavant, annonçant la chute de Verden et le passage du fleuve, Saint-Germain ajoutait: <> Tout est eu liéiiuMice, je suis un malheureux prophète en noir. J'en suis bien lâche'. Je voudrais bien pouvoir rire de tout caque je ne puis redresser, niais cela n'est pas eu moi » (19 lévrier 58).
- ^aiiil-Germain à Duverney (Wesel, 13 mai 1758).
corps s'échelonnent le long du fleuve, Ferdinand le franchit avec la complicité de la Hollande, au dessous d'Emmerich, et refoule sur Clèves l'extrême gauche de nos cantonnements. Clermont se rejette sur Rheinberget Meurs, reculant toujours devant les colonnes ennemies. Le maréchal de Belle-Isle, qui avait remplacé Paulmy à la guerre, l'adjure de s'arrêter enfin et de marcher par les deux rives du Rhin pour acculer son adversaire à la Hollande. Mais déjà Clermont avait abandonné Rheinberg pour se replier sur Neuss.
La Cour lui enjoint alors avec une énergique vivacité de tenir ferme là où il est entre la Meuse et le Rhin. Aiguillonné par cet ordre, il renonce à sa marche rétrograde, et reprend l'offensive vers Osteradt et Creleld. Il fait occuper ce dernier village par le comte de Saint-Germain et 8000 hommes, mais, au moment d'engager l'action, il se ravise, il hésite, il croit que la Cour ne lui a ordonné de combattre qu'avec la certitude du succès. Il fait sortir de Crefeld M. de Saint-Germain, et n'y laisse que 500 hommes avec injonction de se retirer à la première alerte.
Devant un landwehr ' marquant la limite du comté de Meurs et de l'électorat de Cologne se trouvait l'armée du prince Ferdinand, appuyant sa droite à Kempen, sa gauche à Hûls. Le comte de Clermont avait fait réoccuper le 23 juin les positions de Crefeld et de St-Antonis, mais par une simple avant-garde. Le gros de l'armée restait massé derrière le landwehr, la droite dans une position excellente, appuyée à des marais infranchissables, le centre protégé par une puissante artillerie. Seule, la gauche était faible et facile à tourner. On n'avait pris aucune précaution pour la défendre, malgré les instances du comte de Saint-Germain2. A l'heure où le Maréchal-des-logis de Mortagne s'occupait d'y faire élever une redoute, l'ennemi avait déjà commencé ses mouvements.
Pendant que les lieutenants de Ferdinand, Sporken etOberg simulent une attaque de front sur Crefeld et St-Antonis, tout le gros de l'armée hanovrienno file derrière ce rideau pour venir tourner notre gauche dans la direction d'Anradt. Cette marctie des plus pénibles, à travers des fossés, des haies et des bois, où il fallait s'ouvrir un chemin à la hache, eut un plein succès. La Légion royale qui défendait Anradt, surprise et accablée par le nombre, fut obligée de reculer, et, dès le début de l'action, notre armée se trouva prise en flanc par des forces considérables.
Le comte de Saint-Germain commandait la réserve de gauche avec 15 bataillons d'infanterie, flanqués sur les ailes de plusieurs escadrons de cavalerie.il fait placer ce corps tout entier en potence et
1 Nous ne pouvons que résumer ici en quelques lignes le récit de la journée de Crefeld, tracé île main de maitre par M. Camille Rousset. Le Comte de Gisors, p. 374 et suiv.
s Mêm. de Luynes, t. 16, p. 481.
soutient longtemps lo choc de forces supérieures. Rochambeau l'appuie avec quelques pièces do canon. Mais l'ennemi, caché dans les bois qui nous font face, foudroie nos troupes et reste à l'abri des coups. Il faut à tout prix le déloger. Saint-Germain pénètre dans ces bois et demande à Mortagne do l'y soutenir à l'aide des réserves du centre et do la droite qui demeuraient dans l'inaction, puisque tout l'effort du combat s'était concentré sur la gauche. Vain espoir I Deux fois, il charge à la tête de ses soldats décimés par une puissante artillerie, mais, devant les troupes fraîches que lui oppose sans cesse Ferdinand, deux fois il est obligé de reculer sans qu'il lui arrive un bataillon de secours. Il est réduit à reformer sous le feu do l'ennemi, avec un admirable sang-froid, les glorieux débris de ses régiments '. C'est alors que, n'osant attaquer de front cette héroïque infanterie, les Hanovriens commencent à la déborder par les lianes, et que, pour la dégager, Clermont fait exécuter à toute sa cavalerie de gauche cette charge qui coûta la vie au comte de Gisors.
Que devenaient, pendant ce temps, le centre et la droite de l'armée devant les corps dégarnis et sans consistance d'Oberg et de Sporken ? Leur marche en avant aurait singulièrement compromis l'armée hanovrienne si hardiment engagée sur notre gauche. Elle devait être enveloppée ou prise*. Clermont, toujours . indécis, fait sonner la retraite au moment où les réserves, attendues depuis quatre heures, arrivaient enfin sur le terrain. « On peut dire, écrit justement le cardinal de Bernis, que le général de l'armée française a été battu, mais l'armée elle-même ne l'a pas été. M. de Saint-Germain commandait à cette aile et a fait des prodiges 3. »
Cette fois encore, celui qui avait supporté tout le poids de l'action n'était pas plus nommé dans les relations officielles après Crefeld qu'après Rosbach.Ily a plus : M. de Mortagne, dans ses lettres
1 Marmontel a chanté la journée de Crefeld comme Voltaire avait chant* Fontenoy. Voir La Journée de Crefeld. Paris, Morel, 1758 i
«... Le brave Saint-Germain, ranimant son courage,
Du jour de Fontenoy nous retrace l'image.
Dans ce terrible jour, il prend l'Ame de Mars ;
Couvert de sa cuirasse, il brave les hasards.
Se livrant tout entier à l'ardtur qui l'anime,
Il déploie à nos yeux son âme magnanime,
Tonne, frappe, renverse, il vole, il est partout;
11 est chef, est soldat, presque seul il fait tout.
Mémorable journée où chacun ne respire
A l'aspect du danger que l'honneur de l'Empire !
5 Napoléon, Précis des guerres de Frédéric. Hachette, 1872, p, 263. — Jomini remarque que Ferdinand n'aurait pas fait impunément la même manœuvre devant Frédéric ou Napoléon.
3 Lettre de Bernis à Choiseul, 6 juillet 1758 (Filon, Ambassade de Choîteul à Vienne),
au maréchal de Belle-Isle, essayait même de rejeter sur le comte les responsabilités qui pesaient sur sa propre tête.
Profondément irrité de ces injustices et de ces calomnies qui n'ont que trop d'écho à la Cour, Saint-Germain envoie au maréchal sa démission. « Je voulais mêae ne plus servir, écrit-il en annonçant cette nouvelle à Duverney, mais le comte de Clermont a exigé que je continuasse jusqu'à ce quej'eusse la réponse de la Cour, et, comme je ne suis guidé ni par l'humeur ni par le
caprice, je me suis prêté à tout ce qu'il a voulu J'ai souffert
tant qu'il n'a été question que de souffrir, mais comme on attaque mon honneur, je n'ai plus rien à ménager, et je quitte de grand cœur un pays où l'innocence, la vertu, le zèle et les services ne sont comptés pour rien. C'est madame la marquise qui m'attaque et sans doute que les ministres pensent comme elle sur mon compte... On cherchait depuis longtemps à m'écraser, et, comme on y parviendrait, je quitte la partie. »
Crémille, adjoint du maréchal de Belle-Isle au Département de la Guerre, ami commun de Saint-Germain et de Pâris-Duvemey, intercepte la lettre de démission, et, d'accord avec le cardinal de Bernis, envoie un exprès au général pour le détourner de son dessein. Pâris-Duverney l'adjure, dans les termes les plus élevés, de faire encore une fois le sacrifice de ses sentiments personnels : « Je connais, monsieur, toutce que l'on doit à l'honneur, mais j'ai éprouvé tant de fois ce que l'on doit à sa patrie que je ne puis m'empêcher de vous parler pour elle. Elle vous accorde par la voix du public tout ce que vous méritez, et n'est-ce pas là l'espèce de gloire la plus sensible pour un cœur aussi honnête que le vôtre? » Tout ce que l'âme de Saint-Germain contenait d'amertume s'épanche alors librement dans ses réponses. Blessé dans son honneur de soldat, il demande que le général en chef ait ordre de lui déclarer qu'il est content de ses services, « et alors tout sera dit parce que mon honneur est réparé, mais les plaies que l'on m'a faites saigneront longtemps. On est bien à plaindre quand chaque femme de chambre et chaque faquin peuvent, par dessous terre et sans paraître,!! étrirles meilleures plantes1. » A ces souffrances morales se joignent des difficultés d'autre sorte. 11 est pauvre : entré sans fortune à l'armée avec un nom et un rang élevé à soutenir, il n'a pas cessé d'être harcelé par le besoin. Il n'a pour vivre que ses appointements et les gratifications de la Cour, parfois fort irrégulièrement payées. Son amour-propre se révolte contre cette misère qui se cache sous un brillant uniforme, et met sa fierté de gentilhomme aux prises avec les nécessités de la vie.
Pàris-Duverney s'efforce de calmer ses ressentiments. Il lui assure que le maître est instruit de ses services et que justice va
i Lettres des 4, 10 et 16 juillet (Corr. St-G. et P. D).
lui être rendue. A ce moment, en effet, en présence do l'éclatante impéritie de Clermont, le Conseil du Roi lui cherchait an successeur. Crémille et Duverney proposèrent au cardinal de Bernis de nommer Saint-Germain maréchal de France, avec ordre de se porter sur Dusseldorf et de reprendre la ligne du Rhin. Mais le projet ne tint pas devant l'opposition du Conseil, du haut militaire et de Mme do l'ompadour. « Le duc de Broglie, M. le comte de Saint-Germain, M. de Chevert, écrit Bernis, paraissent avoir plus de talents que les autres, mais on ne peut leur donner le commandement sans forcer toute la tête des officiers-généraux à quitter le service. »
Le 1 juillet, Contades était mis à la tête de l'armée du Rhin. Pour apaiser le comte de Saint-Germain, le maréchal de Belle-lsle lui écrivit une lettre de félicitations1 sur saconduiteàCrefeld,enmême temps qu'il invitait M. de Mortagne à traiter désormais avec plus do ménagements les meilleurs officiers de l'armée3. Contades rend à son tour publiquementjustice à Saint-Germain, et Mme de Pompadour lui adresse quelques mots pour lui faire tout à fait oublier le passé. Mais son caractère restait profondément aigri. Ce qu'il voulait au fond, c'était le commandement. Il s'indigne de se trouver toujours le dernier lieutenant-général J de toutes les armées alors qu'il était en Allemagne aussi ancien que Contades, et qu'il a refusé, pour le service de la France, les offres de Venise, de la Hollande et de la Prusse.
Après avoir contraint Ferdinand à repasser le Rhin, Contades avait établi ses quartiers d'hiver le long du fleuve. Saint-Germain fut désigné pour commander à Dusseldorf. On ne tenait guère à le voir à la Cour. « Ce n'est pas le zèle qui me retient ici, écrit-il à Duverney, et je sais que quand les généraux-seigneurs seront renvoyés à l'armée, les généraux-valets seront mis de côté et leurs services oubliés. »
La campagne de 1759, si brillamment inaugurée en Hesse par la victoire du duc de Broglie à Bergen, aboutit à la désastreuse journée de Minden. Le comte de Saint-Germain y commandait les brigades d'Anhalt etd'Auvergne qui se trouvaient placées adroite, en seconde ligne, et ne purent prendre aucune part à l'action.
Contades les fit avancer pour couvrir la retraite, et, grâce à leur ferme attitude, l'armée put se rallier dans le vieux camp derrière les marais de Minden. Un échec subi par le duc de Brissac à Kofeld
1 1). G. Belle-lsle à Saint-Germain, 3 juillet 1758.
1 H exagère quelque peu à ce sujet. Sur trente et un lieutenants-généraux à l'armée de Coutades.il arrive le dix-huitième. (D. G. Supplément àla Correspondance, année 1759).
nous fit perdre la gauche du Weser et nous contraignit à reprendre la droite du fleuve pour regagner Cassel, notre base d'opérations.
Serrée de près par Ferdinand dans les gorges qui conduisent à la petite place de Miinden et que bordent d'un côté les hauteurs boisées du Dransfeld et de l'autre le Weser, l'armée, dans sa retraite, se trouve un moment sérieusement compromise. Avec trois brigades d'infanterie et quelques canons, le comte de Saint-Germain repousse vigoureusementl'ennemi et assure à nos colonnes le passage de laWerra. « Si nous avions été battus, il ne nous restait plus qu'à nous jeter dans le Weser ou à mettre bas les armes; l'armée et ses équipages sans arrière-garde eût alors immanquablement péri1, s
Les troupes, ruinées par les combats et les marches, ne purent même pas tenir à Cassel. 11 fallut les remettre en quartiers d'hiver sur le Mein.
La Cour, que ces échecs irritent, croit les prévenir en changeant les généraux. Elle substitue d'Estrées à Contades, puis à d'Estrées le duc de Broglie, qui venait d'être fait maréchal. C'est sous ses ordres que Saint-Germain est appelé à commander. Evidemment, il souhaitait mieux. Il se plaint au maréchal de Belle-Isle de la disgrâce dont il est l'objet, de la situation précaire où on le laisse. Avec ses appointements de lieutenant-général, Son régiment et sa croix de Saint-Louis, il arrive à peine à 10,500 livres! Il a dû faire vendre ses meubles à Paris et àValenciennes. « Il faut représenter « et tenir table ouverte pendant trois années et pendant douze mois « chaque année ; il fautrefaire un équipage entier à chaque campagne, « entretenir une femme, et enfin les dépenses de toute espèce ne « finissent pas. Il n'y a point de quartiers d'hiver, nulles douceurs, « nuls émoluments etil faut acheter fort cher presque jusqu'à l'eau « qu'on boit2, j Si au moins il touchait ce qui lui était dû! Mais on répond à ses réclamations qu'il a cela de commun avec les maréchaux de France, les officiers généraux et subalternes à qui l'on doit également deux ou trois ans de leurs pensions ou appointements. «J'ai représenté plusieurs fois ma situation avec un ton suppliant, écrit Saint-Germain à Duverney, j'ai valeté à toutes les portes, j'ai essuyé beaucoup de brutalités, et la réponse la plus honnête que l'on m'ait faite, c'est que j'étais de tous les lieutenantsgénéraux celui qui touchait le plus d'argent du Roi3. »
Pâris-Duverney se met de nouveau en compagne. Il sollicite pour son ami le commandement d'une armée en formation sur le Bas-
i Voir la relation détaillée D. G. 3521 N' 150.
2 Saint-Germain à Duverney, 24 janvier 1760.
3 Cette réponse se trouve, en effet, dans une lettre de Belle-Isle à Saint» Germain du 23 décembre 1759. D. G. 3525. N-266.
ET SES ItEFORMKK XIX
Rhin, lo paiement de ses appointements arriérés et la promesse d'un gouvernement à la paix. Il l'engage à venir lui-même défendre ses intérêts à la Cour. « M. de Saint-Germain est parti pour Paris, écrit à Puverney le munitionnaire Gayot, il y porte une façon de penser et de dire qui n'est point faite pour ce pays-là. »
La Cour réservait le commandement de l'armée nouvelle au prince de Condé. On offrit à Saint-Germain d'être à la fois l'auxiliaire et le tuteur de ce jeune homme. Il serait donc encore, comme avec Soubise et Clermont, général-valet sous un généra!- seigneur! Au premier les travaux et les périls, au second la gloire, si gloire il y avait! Il refusa net ce rôle de Mentor militaire. Louis XV luimême ne put venir à bout de ses résistances. < Je ne sais que deux choses à la guerre, lui répondit brusquement le général, commander ou obéir ! » Ce n'était pas là un langage de Cour, et le Roi commençait à croire avec la marquise que le comte de Saint-Germain était décidément un bien « mauvais sujet. »
Le Comte de Saint- Germain pendant la Campagne de 1760. — Ses démêlés avec le duc de Broglie. — Corbach. — Il est renvoyé de l'armée.
Autant le comte de Saint-Germain aspirait au commandement en chef, autant le duc de Broglie désirait l'avoir sous ses ordres et l'attacher à sa fortune1. Le maréchal de Bellelsle recourut alors à un moyen terme qui devait, pensait-il, les accommoder tous les deux. Il fut décidé en Conseil que le maréchal de Broglie commanderait en chef pendant la campagne prochaine, mais qu'un corps de 33,000 hommes serait établi sur le Bas-Rhin aux ordres du comte de Saint-Germain, sous le nom de Réserve de gaucht de la grande armée. Cette réserve ne devait être subordonnée au maréchal que pour les manœuvres d'ensemble, nécessitées par l'exécution du plan de campagne. Elle était commandée par des officiersgénéraux qui, contrairement aux usages, avaient été choisis par le ministre, et se trouvaient pour la plupart aussi peu sympathiques au maréchal de Broglie que M. de Belle-Isle pouvait l'être lui-même. Entrait-il dans les plans de ce dernier de limiter par avance la prépondérance envahissante du duc de Broglie en tenant' à sa portée un rival tout prêt à se changer en successeur? On ne
* D. G. 3526. Lettre au due de Broglie, 2 novembre 1759.
pouvait, en tous cas, imaginer une combinaison plus favorable aux conflits.
M. de Saint -Germain et M. de Broglie avaient, à certains égards, mêmes qualités et mêmes défauts. Doués tous deux de grandes capacités militaires, tranchant sur la médiocrité générale, grands raisonneurs et fort ambitieux1, ils supportaient impatiemment le joug, et la mutuelle estime qu'ils avaient pour leurs talents était loin d'exclure tout sentiment do jalousie et de défiance. « L'humeur altière dont était doué le duc de Broglie comme toute sa famille, faisait de lui, disait-on, en plus d'une circonstance, un inférieur peu commode et un collègue peu sûr2. » L'esprit aigri, entier de M. de Saint-Germain ne pouvait manquer de se heurter aux angles saillants de ce caractère. Mais autant celui-ci, dans l'expansion de sa nature irritable, était brusque, exubérant, dépourvu de tout esprit d'intrigue, et capable de toutes les maladresses, autant le maréchal était circonspect et fin, apte à se conduire et à laisser s'enferrer un adversaire en profitant de ses fautes. Il avait, en outre, à Paris et à Versailles, un peu dans les camps, à peu près autant d'appuis que Saint-Germain pouvait compter d'adversaires.
Leurs relations sont d'abord des plus cordiales. M. de Saint- Germain se rend, à la fin d'avril, à Francfort pour s'entendre avec le maréchal sur l'emplacement des troupes et régler de concert les opérations qui vont commencer.il revient enchanté de l'accueil qu'il a reçu3. «J'espère, dit de son côté le duc de Broglie, que M.deSaint-Germain est content de la franchise et de la vérité avec laquelle je lui ai parlé et du désir que je lui ai témoigné d'entretenir avec lui le concert le plus parfait. . . Vous connaissez sa capacité, je ne doute point que la volonté n'y réponde4. » Le comte de Broglie, Maréchal-des-Logis à l'armée de son frère, mande à Pâris-Duverney : « J'espère que ce qui vous sera revenu des procédés de mon frère avec M. de Saint-Germain n'aura pas dément tout ce que vous m'avez entendu lui dire devant vous :i. » Enfin le maréchal de Belle-Isle mêle sa voix à cet accord de compliments réciproques : « M. le duc de Broglie m'a écrit vous avoir mis au fait de son plan général et de ses idées particulières. Il parle de vous avec le plus grand éloge et assure qu'il fera tout ce qui
i Ils avaient retusé tous les deux de commander en second sous le prince de Soulnse et le prince de Condé. Voir Le Secret du Roi, I. p. 351.
* Le Secret du Roi, I, p. 306.
3 « M. de Broglie m*a très bien reçu; je n'oublierai rien pour qu'il ait liau d'être content de moi parce que le service du Roi l'exige. > D. G. Saiiit-Germaiu à Belle-Isle 3554. N° 42.
* Broglie à Belle-Isle, Francfort, 28 avril 1760. D. G. 3553. N« 128.
s Comte de Broglie àDuverney, Francfort, 20 juin (Corr. de Saint-Germain et de P. D.)
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pourra dépendre de lui pour que vous en soyez content. Je ne suis pas en peine que vous en usiez de même de votre côté, au moyen de quoi nous ferons une belle campagne qui réparera et effacera les malheurs des précédentes1.»
Mais le talent des généraux ne peut suppléer à la bonne organisai ion des services, et, pas plus en 1760 qu'en 1759, l'armée n'est prête à la fin de l'hiver : la finance laisse sans argent le Département de la guerre1; les recrues n'ont pu se faire à temps ou les intendants des provinces y ont pourvu d'une déplorable façon". Point de gratifications pour les remontes de la cavalerie et les réparations; rien à donner que du papier pour payer les officiers-généraux et ceux de l'état-major; point de viande, point de magasina de fourrages, et la Compagnie qui a l'entreprise des hôpitaux a fait banqueroute. Le maréchal de Broglie a réclamé 200 pièces de canon. Elles existent dans les arsenaux avec les munitions nécessaires, mais on ne peut les lui envoyer faute de chevaux et d'attelages. « Quand le Roi aurait unTurenne à mettre à latéte de ses troupes, écrit le maréchal au ministre, il lui serait aussi impossible de faire une campagne honorable avec des moyens aussi courts qu'à un aigle de voler, lorsqu'on lui aurait coupé les ailes4. » Aussi, au mois de mai, l'armée est toujours dans ses cantonnements, le corps de Broglie échelonné sur la droite du Rhin entre la Lahn et le Mein.la réserve de Saint-Germain, plus bas sur la gauche. Le maréchal de Broglie avait soumis deux plans de campagne à la Cour ' : Le premier consistait à ne laisser qu'une armée d'observation sur le Mein pour contenir Ferdinand et à porter la masse de nos forces en Thuringe afin d'accabler le Roi de Prusse. Le second ne différait pas sensiblement de celui qu'avait formé Contades en 1759 : faire déboucher la réserve de gauche par Wesel, Dusseldorf et Cologne, la rabattre sur la Lahn pour la joindre vers Marbourg à la grande armée, et, pendant que la réserve de droite aux ordres du prince Xavier tiendrait la Hesse en respect, s'avancer le long de l'Eder et de la Fulde et redescendre le Weser afin de refouler Ferdinand en Hanovre. En cas de réussite, ou serait maître, à la fin de la campagne, de la Westphalie et de la Hesse, et l'on hivernerait sur le Weser. C'est ce dernier projet qui fut
i Belle-Iale a Saint-Germain. D. G. 3554. X" 93.
* Lettre de Belle-Iale à Broglie 3550. N» 265. Mémohe du duc de Broglie 3661. N° 23. D. G.
3 « La plupart des recrues sont des déserteurs dout beaucoup bout déjà parus avec lecrs chevaux », Broglie à Belle-Isle, 29 mai 1760. D. G. 3554. N*SS6.
< II. G. Broglie à Belle-Isle, U février 1760.
« D. G. 3550. Mémoire de Broglie, 14 janvi«r 1760.
adopté. Des raisons politiques et militaires ' avaient fait écarter le premier.
Cette fois encore l'armée ennemie est, avant la nôtre, en mouvement. Dès la fin de mai, Ferdinand resserre ses cantonnements entre la Lippe et l'Eder. D'un côté il semble menacer la Hesse, de l'autre il laisse, devant la réserve de gauche, un corps d'observation de 18,000 homme» aux ordres de Sporken, et cela, pendant que l'absence de vivres, d'artillerie, de charrois, de fourrages nous tient encore immobiles.
Une démonstration du prince Ferdinand surFritzlar inquiète le maréchal dont les troupes ne sont pas encore rassemblées. Il envoie aussitôt à Saint-Germain l'ordre de faire passer sa réserve sur la droite du Rhin, le 26 mai, et de se porter avec rapidité sur la Ruhr en faisant remonter le plus loin possible la rivière à ses détachements. Les raisons qui avaient empêché le duc de Broglie de rassembler ses corps et de prendre l'offensive retardaient également Saint-Germain. Le duc de Broglie, aux prises avec les mornes difficultés, devait mieux que personne apprécier la vraie cause de ces retards. Il ne fait pas néanmoins une part suffisante aux cas de force majeure, et la correspondance entre les deux généraux marque déjà, vers cette époque, un commencement d'impatience et d'aigreur2.
Autre dissentiment : le duc de Broglie, pour avoir plus tôt à sa portée la réserve de gauche, voulait qu'elle débouchât par Dusseldorf et se portât par Elberfeld sur la Ruhr, tandis que le comte de Saint-Germain, craignant de sevoir inquiété dans ce mouvement par le corps de Sporken, qui tenait le cours de la Lippe, proposait de déboucher par Wesel afin de pouvoir, par ses premiers mouvements, nettoyer tout le Bas-Rhin et rejeter l'ennemi sur Dulmen et Munster. Cet incident n'eut d'ailleurs pas de suites, car le prince Ferdinand, après une pointe sur Neustadt, trouvant le duc de Broglie bien posté sur la Lahn, renonça à l'y attaqacr et se retira sur l'Ohm. Le maréchal revint sur ses ordres antérieurs, et enjoignit à la réserve de se maintenir dans ses positions sur le Rhin.
Quand arrive le moment de prendre l'offensive, il trace avec détails au comte de Saint-Germain la tâche qui lui incombe : Se mettre en mouvement sur toute la ligne le 17 juin, gagner le plus rapidement possible Dortmund, s'y établir solidement de manière à masquer au corps de Sporken les débouchés de la Lippe, Lunen et
l D. G. 3550-274. Mémoire du maréchal d'Estrées : Séparer, d'accord avec la Cour de Vienne, la guerre personnelle contre le Hanovre d'avec la guerre contre le Roi de Prusse ; ne pas se mettre sur les bras tout le (ardeau des opérations ; difficultés des communications et des approvisionnements; tout l'Empire à traverser ; souvenir récent do Rosbach.
s Voir aux pièces justificatives les lettres de,, 2tj et 29 mai.
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Hamm, et à s'assurer par Westholl'on du cours do la Ruhr, envoyer enfin sur cette rivière des corps détachés afin de provoquer une diversion de la part du prince Ferdinand.
C'était là pour le comte ùe Saint-Germain une tâche singulièrement compliquée: il lui fallait abandonner le Rhin, c'est-à-dire tous ses points de ravitaillement, et cependant conserver ses communications, surveiller les débouchés de la Lippe tout en su plaçant sur la Ruhr, chercher à inquiéter Ferdinand alors qu'il avait lui-môme un corps de dix-huit mille hommes à dos et sur le flanc.
Néanmoins, le 10, il fait passer toute sa réserve sur la droite du Rhin. Le 20, Dorlmund est occupé sans combat. Il songe alors, conformément aux ordres reçus, à s'installer fortement sur la Ruhr '. « J ai accompli les ordres de M. le maréchal de Broglie beaucoup plus promptement qu'il ne pouvait l'espérer. Je vais à présent travailler à m'établir dans ce pays-ci et sur la Ruhr de façon que des forces supérieures ne [missent m'en chasser. L'ennemi a cependant un moyen aisé de me replier jusque sur le Rhin en portant un corps de cinq à six mille hommes sur la Basse-Ruhr, qui, de là, pousserait sans aucun danger des détachements pour intercepter ma communication et me couper les vivres. Enfin je tâcherai de parer à tout et j'espère do pouvoir au moins, dans la position où je suis, conserver ma communication avec Cologne. » Il ne fallait pas compter en effet tirer sa subsistance du pays, : « Je ne puis vous peindre la misère dans laquelle les peuples de ces pays sont réduits, ils n'ont pas un morceau de pain à manger et vivent avec quelques herbages et de la farine d'avoine. »
De son côté, le duc de Broglic s'était mis en marche dans la direction do GrLinberg pour débusquer Ferdinand de ses positions sur l'Ohm. Il s'attendait à une vive résistance, mais il occupe Hombourg et Schvoinburg sans coup férir. Renonçant àdéfendre l'Ohm, son adversaire s'était retiré, par Neustadt etTreisa, sur la Schwalm. Il était manifeste qu'il cherchait à descendre le cours de cette rivière jusqu'à l'Eder pour y barrer aux Français la route du Weser, en s'adossant fortement à Cassel où se trouvaient ses magasins.
N'ayant pu l'aborder de front, le duc de Broglie résolut alors par une marche parallèle, de le devancer sur l'EIer. Et comme il craignait de voir Ferdinand renforcé encore par les troupes qu'il avait en Westphalie, il résolut d'attirer à lui dans la direction de Corbach toute la réserve du comte de Saint-Germain.
En conséquence, il mande à ce dernier d'abandonner Dortmund, de remonter le cours de la Ruhr et de son affluent la Mohne parRuthen et Brilon et de se porter, à marches forcées, à sa rencontre. « Quantauxmoyens, ajoutait-il, c'estàvous de les prendre, et je sais que vous en êtes bien capable. Voici le moment où tout le monde aies
i s.iint Germait sd, M inm . D. G. 8866-8S9,
yeux ouverts sur vous. La réputation que vous avez fait que tout ce monde en exigera encore plus de vous que de tout autre. L'inaction ne peut s'accorder avec les internions et les ordres de la Cour de pénétrer en Hesse, et, s'il est possible, encore plus avant... Si vous êtes supérieur aux ennemis, c'est à vous de leur donner la loi; si vous n'avez que l'égalité du nombre, la capacité vaut mieux alors que quelques mille hommes1. »
En recevant ces ordres, Saint-Germain, depuis longtemps prévenu contre le maréchal, surexcité chaque jour par son entourage, ne voit dans ces compliments qu'une ironie perfide. Son imagination s'exalte; il croit qu'on a juré sa perte. A peine s'il pouvait se maintenir sur la Ruhr et rester en relations avec Dusseldorf, il avait à dos Sporken et ses Hanovriens, et il lui fallait aujourd'hui, non plus tenir ferme où il s'était posté, mais s'enfoncer dans la direction de Corbach, avec cinquante lieues de communications à conserver, par des chemins impraticables, dans des pays dévastés, sans subsistances, sans points d'appui sur les flancs, et, pour comble de détresse, il apprenait à l'instant même que le due de Broglie avait fait replier le pont de Cologne, sa dernière ressource pour assurer son ravitaillement2! Au point de vue militaire, et de l'aveu d'un excellent juge3, ses alarmes étaient parfaitement justifiées. Mais son esprit aigri les grossit encore etbientôt il ne voit plus dans l'ordre imprudent qu'il a reçu qu'un effet de la haine que lui a vouée le duc de Broglie. « Il est nécessaire, écrit-il au maréchal de Belle-Isle, pour le bien du service du Roi, que le général de l'armée soit à son aise à tous égards, et que les officiers qui commandent ses réserves soient assez de son goût pour qu'il puisse leur donner sa confiance. Je n'ai pas l'honneur de mériter la sienne, et je ne puisregarder M. le maréchal de Broglieque comme le plus mortel ennemi que j'aie jamais eu. C'est, en conséquence, et plus pour le bien du service du Roi que pour moi, que je prends la liberté de vous demander mon rappel avec la plus vive instance. Jusqu'à ce que je reçoive vos ordres, je ferai de mon mieux, mais tout sera mal aux yeux de M. le maréchal de Broglie, puisque ce qu'il a eu la bonté d'approuver un jour, il le condamne deux jours après*. »
En même temps qu'il demande son rappel au ministre, il écrit au duc de Broglie en termes âpres, irrités, qu'il a tout fait jusqu'ici
i Broglie à Saint-Germain, 28 et29juin. 1). G. 3555.
î Saint-Germain à Belle-Isle. 2 juillet. D. G. 3556.
3 Napoléon. Précis des guerres de Frédéric, Hachette 1872. 3e vol. p. 30t>: « La première marche ordonnée par le maréchal de Broglie est contre les règles. Le duc Ferdinand pouvait liattre facilement le comte de Saint-Germain et le jeter dans le Rhin, puisqu'il était campé seul écarté de cinq ou six marches de la grande armée».
< Saint-Germain à Belle-Isle, 2 juillet. D. G. 3556.
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pour exécuter sos ordres, « mais, qu'il ne pont s'accoutumer au style amer, ironique et plein do mépris qui caractérise ses lettres.» Il serait contraire au bien du service du Roi qu'une tello Réserve fût aux ordres d'un général odieux à celui qui commande l'armée. «Si vous vouliez bien m'accorder de me retirer, cela serait plus prompt et les eboses n'en iraient que mieux '. » Cetto violente sortie étaitelle justifiée par le ton de la correspondance antérieure du maréchal? L'esprit le plus prévenu n'y saurait découvrir tout ce qu'y vovait l'imagination malade du comte de Saint-Germain.
Ecrites d'abondance, avec un soin jaloux des détails, ces lettres portent la marque d'un esprit ferme autant que judicieux. Certes, elles no brillent pas précisément par l'onction, et on y trouve eà et là quelques traits qui révèlent un caractère entier et la bonne opinion que l'auteur avait de lui-même; mais celles qu'à la même époque le duc de Broglie adressait au maréchal de Belle-Isle, son ministre," ont des allures autrement raides et cassantes. Si rares qu'ils fussent d'ailleurs, ces traits atteignaient au vif un esprit dont l'irritabilité naturelle croissait avec le danger des opérations qu'on lui commandait. Le comte de Saint-Germain était de ces natures intrépides et délicates à la fois, qui savent affronter le canon et qui regimbent aux coups d'épingle.
A cette algarade inattendue, le maréchal conserve tout son sangroid, et garde, dans les formes, autant de courtoisie que dedignité. Il rappelle au comte l'estime qu'il a toujours professée pour lui : « Je vous en citerai un témoin si respectable que vous ne pouvez imaginer que j'osasse le nommer si le fait n'était pas exact, c'est M. le Dauphin qui se rappellera sûrement que, dans son cabinet, où était M. le duc de Choiseul, après m'être défendu longtemps d'accepter le commandement del'armée pour lequel je sentais mon insufflsanca, je vous désignai au prince comme un de ceux les plus propres à porter un semblable fardeau.» Et il ajoute: « J'ignore le parti que le Roi et son Conseil prendront sur la demande que vous avez faite do votre rappel, mais certainement je ne vous accorderai pas la permission de prévenir la réponse. Je croirai trop mal servir S. M. de contribuer à ht priver d'un offleier tel que vous, et je ne travaillerai jamais qu'à tâcher do vous retenir à son service. » Hâtonsnous de dire toutefois qu'au moment où le duc do Broglie exprimait ces sentiments généreux qui devaient, aux yeux du public, lui assurer le beau rôle, d'autres travaillaient de leur mieux, pour son compte, à perdre sans retour M. de Saint-Germain.
Ce qu'il importe de remarquer, à la louange des deux adversaires, c'est que cette ardente querelle n'entravait en rien le service
i Saint-Germain à Broglie l" juillet — Cette lettre et la réponse du duc de Broglie du 11 juillet sunt imprimées dana La Cofrnponàtmee de Saint- Duotrney,
du Roi et le cours régulier des opérations militaires. Saint-Germain s'était scrupuleusement conformé aux ordres de son général. Il était à Meschede le 6 juillet, et marchait avec une rapidité extrême sur Corbach où il comptait arriver le 9. Mais il n'avait de vivres que jusqu'au 10, et ne pouvaitcontinuer sa marche qu'avec la certitude . d'en trouver ce jour là au point où s'opérerait sa jonction avec la grande armée. Or, les embarras pour la subsistance n'étaient pas moins grands à l'armée du maréchal de Broglie. A Brilon, le comte de Saint-Germain reçoit du munitionnaire de cette armée, M. de Peyre, un avis l'informant de la nécessité d'arriver à Corbach avec du pain pour quatre jours, attendu qu'on ne pourrait en fournir à sa Réserve avant le 151. Il fallait donc, avant dese hasarder plus loin, attendre d'Areusberg les convois de pain ou périr. « Il m'était si important de garder le point d'Arensberg que je serais mort de faim si les ennemis l'avaient occupé. Les trois différents convois qui me suivaient, et dont la tête arrivait leTàBalve, n'auraient pas pu passer et auraient été vraisemblablement interceptés. M. d'Auvet * aurait été entièrement séparé de moi et se serait vu forcé pour vivre de se retirer sur Cologne ou sur Dusseldorf. Je ne pouvais laisser une brigade seule dans Arensberg sans rester à portée de la soutenir parce que les ennemis auraient pu l'y enfermer et la forcer de se rendre par famine, n'y ayant pas encore un morceau de pain et les habitants n'étant pas en état d'en fournir une livre, et je n'exagère pas. Je ne crois pas pouvoir exposer les troupes du Roi à mourir de faim à moins que j'en aie un ordre bien précis3. »
Force était donc de séjourner à Brilon quand le 8, dans la journée, survint un nouveau courrier du maréchal destiné à hâter encore la marche de Saint-Germain. Il apportait un contre-avis du munitionnaire de Peyre annonçant qu'il serait en état de fournir du pain à la Réserve le 10, à Corbach. Si donc laRéserve avait perdu 24 heures à Brilon, c'est au munitionnaire de l'armée du maréchal qu'en revenait la responsabilité.
Deux heures après l'arrivée de ce courrier, le comte de Saint- Germaiu reprenait sa marche. Obligé de laisser e» arrière l'artillerie, dont les chevaux depuis six jours n'avaient pas un grain d'avoine à manger, il mande aux troupes échelonnées pour assurer ses convois de se hâter de le rejoindre, et, après des étapes de jour et de nuit, par des pluies torrentielles, il arrive avec deux brigades d'infanterie le 10 juillet, à 5 heures du matin, en vue de Corbach, à l'heure même où la bataille s'engageait. Il avait écrit la veille au maréchal de Belle-lsle : «. Je ne vous dissimule pas, monseigneur,
i Saint-Germain à Belle-lsle, 1 et 9 juillet. D. G. 3556 — 74 — 1)1.
- Un de ses lieutenants,
a Saint-Germain à Belle-lsle, <J iuillet. — id.
i.c BM aBPORMB* XXVII
que je n'y puis plus tenir, et que j'insiste à vous demander mon rappel. Je suis si cldteruii m'; à ne pus servir sous M. de Broglie, parée que cela m'est impossible que je déserterais plutôt que de continuer. Je sens monseigneur, l'indécence du terme, je vous en demande pardon, mais je ne puis vous exprimer autrement et vous rendre la situation de mon àrao, et certainement j'agirais en conséquence coûte que coûte ' !» Pour son honneur de soldat, l'irréprochable exécution de ses manœuvreset sa belle conduite au feu contrastaient heureusement avec « l'indécence » de ces propos.
Sur le champ de bataille de Corbach, Ferdinand avait devancé à la fois le duc de Broglie et le comte de Saint-Germain. Au point du jour, le centre de son armée occupait les hauteurs, pendant que sa droite et sa gauche se trouvaient massées dans des bois'. Bien que le maréchal n'eût avec lui que huit brigades d'infanterie y compris celles du comte de Saint-Germain, il n'hésita pas cependant à engager l'action avec cette sorte d'avant-garde, sachant que, pendant toute la journée, il recevrait des renforts.
11 fait canonner les bois qui se trouvaient à sa droite et poste dans des taillis qui leur faisaient face les volontaires de Flandre. Saint-Germain les joint avec les brigades de La Tour du Pin et de la Couronne. Mais les ennemis, au nombre de :30,000, concentrent sur ce point tous leurs efforts et c'est à grand peine que nos troupes, inférieures en nombre, parviennent à conserver leurs positions. Un moment même, le duc do Broglie, voyant déboucher à droite et à gauche deux colonnes ennemies, croit avoir sur les bras l'armée de Ferdinand tout entière et fait suspendre l'attaque.
Mais Ferdinand, comme son adversaire, n'avait sur le terrain qu'une partie de ses forces, et les nôtres allaient grossissant par l'arrivée successive des colonnes en marche. Le corps de Saint- Germain, renforcé des brigades de Royal-Suédois, de Gastella et de Navarre, appuyé do 24 pièces de canon, reprend vigoureusement l'attaque de droite où devait se décider le sort de la journée. Pendant que la brigade Clausen prend à revers la partie du bois par où l'ennemi recevait de nouvelles troupes, toute l'aile droite l'assaille de front et enlève à la baïonnette les canons qui en défendaient l'accès. A notre gauche, le comte de Chabo, soutenu par dix escadrons de cavalerie, pressait le flanc droit de l'ennemi et le débusquait des hauteurs. En moins de quatre heures, le prince Ferdinand avait dû les aban lonner ainsi que les bois. Sa cavalerie couvrit la retraite qui s'effectua sans désordre. On dut renoncer à l'idée de le poursuivre. Le gros de l'armée n'arriva sur le champ
I Poat-Mxiptaxo de la lettre duU juillet de Saint-Germain ;'t lielle-Isle.
* Bulletin des opérations de l'armée du Roi du 7 au 11. Voir également Mémoires historique» sur la guerre d'Allemagne, de Bourcet, tome I, pages 19Ô et suivantes.
de bataille qu'à six heures du soir, alors que tout était terminé.
La Cour n'avait pas encore reçu la nouvelle de la victoire qu'elle était appelée à se prononcer entre les généraux qui venaient de la remporter. Allait-elle, par respect pour la hiérarchie, rappeler !e comte de Saint-Germain, comme il l'avait d'ailleurs demandé ? Tout en donnant pleinement raison au maréchal de Broglie, elle ne put se décider à ce dénouement logique; elle ne sut faire elle-même acte d'autorité. Elle craignait le scandale et l'impopularité qui en pourraient être la suite. M. le maréchal de Belle-Isle aimait mieux que la responsabilité de cette mesure retombât sur le général en chef, et, au lieu de rappeler Saint-Germain, il remit son sort aux mains de son adversaire. « Si M. de Saint-Germain, ' écrivait-il au duc de Broglie, ne reconnaît pas son tort, comme il le doit, vous priant d'oublier la démarche qu'un mouvement involontaire lui a fait faire, S. M. dis-je, vous laisse le maître, s'il persistait, contre toute raison, sans réparer comme il le doit, la démarche qu'il a faite, de lui donner un passe-port pour revenir en France et de donner le commandement de cette Réserve à celui des lieutenants que vous jugeriez le plus convenable. »L>ans une lettre des plus pressantes qu'il envoyait en même temps, par un courrier spécial, au comte de Saint-Germain, il insistait sur la faute qu'il venait de commettre etsurses conséquences; il opposaitàsa conduite si inconsidérée «la sagesse, la modération du maréchal et l'effet qu'avait produit ce contraste à la Cour. » Il rengageait enfin, de la manière la plus formelle à exprimer ses regrets au commandant en chef et à chercher à regagner sa confiance *.
En apprenant cette violente querelle, l'émotion des amis du comte, Crémille et Duverney, avait été des plus vives. Blessé du parti violent que Saint-Germain avait pris sans leconsulter, Duverney jugeait le mal sans remèdes. « M. de Belle-Isle peut refuser la demande de rappel, mais mon ami n'en sera pas moins perdu a. » « La fin, disait également Crémille, ne pourra guère aboutir qu'à la perte deM. de Saint-Germain et au renversement de la chose publique4.» Néanmoins, pour l'amener à retirer sa demande de rappoi, Duverney fait auprès de lui de nouvelles instances : « Il faut restei5, monsieur, parce qu'il n'y a personne qui ne vous blâmât si vous preniez un parti contraire. Même dans toutes les Cours de l'Europe, on y désapprouverait votre retraite dans un moment si critique. Que ne doit-on pas à un souverain et à une nation entière ? » Et il lui parle de sa peine, de son amitié, le met en garde contre
i Lettre de Belle-Isle à Broglie, 11 juillet 17G0. D. G. 3556. — 125.
2 Voir cette lettre et la réponse de Saint-Germain aux pièces justificatives.
3 Duverney à Crémille, 11 juillet 1760 (corr ,St-Uermain et Pâris-Duverney) .
4 Crémille à Duverney, 10 juillet 1760 id.
5 Duverney à Saint-Germain, 11 :uillct 1760 id,
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son entourage intéressé à réchauffer, à l'empêcher de se rapprooher du général en chef.
Cédant à ces objurgations, Saint-Germain consent à terminer la campagne sous les ordres du maréchal de Broglie. Mais c'était mal le connaître que d'attendre de lui des excuses. Un de ses lieutenants, M. de Castries, qui n'était point cependant de ses amis, écrit à ce sujet au ministre, son oncle ' : t La connaissance que je puis avoir du caractère de M. do Suint-Germain fait que je crois qu'il ne fera aucune des démarches que vous désireriez qu'il fît. Cela serait impraticable même avec la personne à lr.quelle il a affaire. C'est du moins ma façon de penser, et s'il me la demandait, je ne pourrais le conseiller autrement. Il faut savoir perdre sa fortune plutôt que de changer quand on a eu des raisons assez fortes pour prendre le parti qu'il a pris. » Aussi, dans sa réponse à M. le maréchal de Belle-Isle, le comte do Saint-Germain se déclare-t-il prêt àcontinuer le service, mais il repousse nettementles démarches qu'on attend de lui* : « Je n'aurai pas d'explication avec M. le maréchal de Broglie. Elle serait vraisemblablement simulée de sa part, et certainement vive de la mienne. Je ne lui ai jamais manqué. Il m'a foulé aux pieds et je le sens vivement, Je serai obéissant à ses ordres comme Je moindre subalterne, ainsi que je l'ai été jusqu'à présent. Mais s'il continue à me traiter indignementeomme il l'a fait jusqu'à présent, je quitterai tout et je saurai mourir à l'écart et en particulier, mais avec honneur, plutôt que de souffrir des procédés qui ne sont pas faits pour moi. »
En dépit des protestations de sa lettre du 5, le maréchal de Broelie était-il aussi désireux de conserver ce général au service du Roi qu'il affectait de l'écrire?
Pendant qu'il fait montre à l'armée de ses sentiments généreux, pendant que le comte de Broglie entreprend Pâris-Duverney luimême, le prenant à témoin de l'irréprochable attitude de son frère ,:1
I Castries à 1! Ue-Isle, lii juillet, D. G. 3557-7. Ou lit encore daus cette lettre : «Jusqu'à prêtent il a été d'usage de déférer au ministre du Roi 1m discussions que l'on pouvait avoir, et le parti d'eu rendre compte a. son supérieur nie parait une forme convenable et bien selon les règles de la loyauté et de la subordination, .le n'ai point vu, monseigneur, la lettre dont vous parlez et celle qui l'a déterminé a taire cette démarche, mais jeu ai vu d'autres de M. le maréchal de Broglie qui sien dures et choquantes. Le style de ces lettres, dont j'ai eu l'honneur de vous parler, n'est point celui donl on te sert avec un homme tel que le commandant d'une Réserve de 30,000 hommes. M. de Sain W Qerm in m'a dit qu'il vous les envoyait toutes, et, si vous vous les faites représenter, vous trouverez certainement qu'elles peuvent aigrir. »
'Canstein, lô juillet, St-Germaiu à lielle-Isle. Voir aux pièces just.
; Lettre du comte de Broglie & Duveruey, 13juil'et, (corr. St-Germain et Pâris-Duvtrney) : « Je crois qu'il faut désespérer île vaincre le démon de la Irrigue et île l'envie. C'est dommage qu'il se soit empare d'un homme dont les talents militaires pouvaient être sans cela si utiles au servicedu Roi et à luimême. •
les plus actives démarches sont faites à la Cour pour briser à jamais la carrière militaire du comte de Saint-Germain. On fait mouvoir les ressorts les plus divers ; on recrute des partisans dans tous les camps. Un personnage, trop ignoré jusqu'ici, et que Le Secret du /loi a mis fort à propos en lumière, est l'agent le plus actif de cette exécution, et porte par derrière les coups les plus suis à cet importun adversaire. Nous voulons parler de cet abbé de Broglie, oncle du maréchal, si justement représenté comme la Providence de la famille, Providence sans trop de scrupules, trop préoccupée de la fin pour se soucier beaucoup des moyens. « Indifférent à sa propre fortune, il avait la passion de son nom et de sa race ; il semblait avoir fait avec ses parents un partage de rôle en vertu duquel, pendant que ceux-ci serviraient l'Etat, lui se chargeait de les servir à la Cour et de leur faire obtenir ce qu'ils s'occupaient à mériter '.»
On le voyait « montant du matin au soir les escaliers de Versailles ou des ministères, pénétrant dans le boudoir de Mme de Pompadour ou dans les appartements intérieurs do la Dauphine, forçant la porte du maréchal de Belle-Isle ou prenant place à la table toujours ouverte des deux fameux financiers, les frères Paris 2. » La querelle du comte de Saint-Germain et de son neveu ne pouvait manquer d'exciter à la fois son zèle domestique et son remarquable esprit d'intrigue.
Pendant que se livre la bataille de Corbach, il fait rédiger un mémoire 3 dans lequel le comte de Saint-Germain est accusé d'avoir manqué « au secret, à la célérité, à la subordination, sans lesquels une armée ne peut subsister. » Il importe de ne pas perdre une minute. Tout remède palliatif serait inutile. Saint-Germain doit être rappelé « pour le salut de l'armée et de l'Etat. » Ce mémoire est remis par le remuant abbé au Dauphin, à Mme de Pompadour, à M. de Choiseul, à M. le maréchal de Soubise. Et pour prévenir en même temps les démarches des amis de Saint-Gurmain, il cherche à peser d'avance sur l'esprit du maréchal de Belle-Isle et à rendre inutile toute tentative de conciliation: « Je suis bien averti que les protecteurs de M. de Saint-Germain veulent vous engager à lui écrire pour l'obliger à se désister de la demande qu'il vous a faite de son rappel et à continuer ses services. Je prends la liberté de vous représenter que, si vous preniez ce mauvais parti, tout est perdu, et cette belle armée si complète, que vous avez formée avec tant de peine et d'habileté, va devenir inutile entre les mains de mon neveu. »
Reprocher à Saint-Germain d'avoir violé le secret des opérations
1 Le Secret du Roi. I. 30.
2 Le Secret du Roi. I. 375.
3 Voir aux pièces justificatives, n°s T el 8.
M IBI i:
ou retardé d'un soûl instant la marche de sa Réserve, c'était une douille imposture. Le seul grief acceptable de ce factum était la faute par lui (Minimise contre la subordination militaire en adressant as général en chef la lettre du lor juillet. Mieux eût valu sans douta se prêter mip ce peint aux intentions du maréchal de Belle-Isle, reconnaître franohement cotte faute, en témoigner ses regrets au duc de Broglie, son supérieur. Mais, en présence de l'acharnement de ses adversaires, il est permis de le regretter moins. Sans aucun doute, ces excuses eussent été inutiles. Le vindicatif abbé, qui colportait ses accusations du boudoir de la favoriie aux appartements du pieux Dauphin, n'étail-il pas trop intéi! à aviver la querelle que le maréchal de Belle-Isle s'efforçait en vain d'éteindre?
La publication du bulletin de Corbach vint à point surexciter encore les esprits '. Plusieurs relations avaient été répandues dans l'armée. L'une fort courte ne disait pas un mot de Saint-Germain, t Je n'ensuis nullement peiné, écrivait-il; je souhaiterais seulement qu'elle rendit justice aux troupes qui ont combattu sous mes ordres. » Une autre, émanée du Maréchal-des-Logis de l'infanterie Cornillon, n'était qu'un récit sommaire réservé à des amis. La troisième, adressée à la Cour, était la relation officielle rédigée par le maréchal. C'était contre cette dernière, seule digne d'attirer son attention, que s'élevaient les réclamations do Sainti lermain. On se demande au premier abord ce qu'elle pouvait avoir do blessant pour lui. Son nom y ost cité deux ou trois fois, et on y trouve même cette élogieuse mention : « MM. les comtes de Saint- Germain et deGuerohyont manœuvré àmerveillo, ainsi qu'on devait l'attendre d'eux. > Mais, en la serrant de près, on remarque que, par des n 'licences habiles ou des oublis calculés, elle tend à établir que, si la bataille de Corbach a été gagnée, c'est moins grâce à l'arrivée de Saint-Germain et de ses brigades, qu'en dépit des retards ou de l'absence de la Réserve. « L'effet général que cette lettre a produit. dit an officier présent à l'action, a indisposé contre M. de Saint-Germain la partie du public qui n'a vu les choses que de loin, et a indigné ceux qui ont suivi les choses de plus près '. »
On lit, en effet, dans ce bulletin, que Saint-Germain avait promis d'arriver le 9 à Corbach et qu'il n'y parvint que le 10. Il aurait fallu ajouter que, dans ses ordres, M. le maréchal de Broglie avait fixé à l'arrivée de ce corps la date du 9 ou du 10. Il n'y est tenu aucun compte des obstacles que le comto de Saint-Germain a dû vaincre pour amener sur le terrain, même le 10, les doux brigades
i Voir aux pUcatjUH, la lettre da Si-toi-main à Broglie, 14 juillet 1760.
marquii de Voyet t Belle-lah), 16 juillet. D. 0. WW.* — Voir .•gaiement sur le même sujet une lettre du comte de Ohabo, D. <•. 3356,-113,
de la Tour du Pin et de la Couronne; on n'y voit pas qu'il a dû marcher jour et nuit, et que, s'il a perdu une journée à Meschede, la faute en revient au munitionnaire du maréchal de Broglie, de Peyre, qui s'était déclaré incapable de fournir du pain à la Réserve avant le 15. Le bulletin ne dit mot des difficultés des chemins, des dangers d'exécuter loin de la base d'opérations une marche en avant avec un corps ennemi sur les derrières et sur le flanc, de la nécessité enfin d'assurer, par des détachements échelonnés, les convois venus d'Arensberg, sous peine de mourir de faim.
Si la relation ne renfermait rien d'inexact, elle péchait gravement par omission ; et ce que réclamait Saint-Germain, ce n'était pas un vulgaire panégyrique, mais la vérité tout entière, à la manifestation de laquelle il croyait attachés et son honneur de soldat et sa réputation de général.
A ses demandes de rectification le maréchal répond par des protestations évasives. Il affirme qu'il n'a rien dit que de vrai, qu'il n'ajamais eu l'intention de lui être désagréable. Et comme Saint-Germain revient à la charge, il finit par lui déclarer « qu'il se prêterait volontiers, si c'était à refaire, à sa délicatesse, mais que le bulletin est publié depuis plusieurs jours et sûrement imprimé dans plusieurs gazettes. » Or, nous étions au 19 juillet, et la bataille avait été livrée le 10 '. Quelle précipitation sans exemple ! Cette fois encore, le neveu avait été bien servi par l'oncle. Cetempressementàprendred'avance possession de l'opinion publique ne [surprendra pas toutefois ceux qui, dans Le Secret du Roi, ont vu, par l'affaire des courriers 2, qu'en matière de nouvelles, l'hôtel des Broglie était souvent servi avant le Roi et ses ministres.
Pour éviter, au reste, de plus longues explications avec son lieutenant, le maréchal de Broglie se décidait par lettre du même jour, 19 juillet, à user des armes que le ministre lui avait mises en main. Après avoir attendu vainement quatre jours du comte de Saint-Germain un acte de soumission, il lui notifiait que, « ses lettres étant pleines du même esprit qui avait di;té les premières, » il se voyait obligé, bien malgré lui, de lui envoyer un passeport pour retourner en France 3. Le commandement de la Réserve devait être remis le lendemain, à la pointe du jour, à M. le chevalier de Muy. En informant le Roi de cette résolution, le maréchal ajoutait que jamais démarche ne lui avait tant coûté. « Mais les choses en étaient venues à ce point que je ne pouvais tirer aucun parti de cette Réserve tant qu'elle resterait commandée par M. de Saint-Germain, et, le moment de s'en servir et d'opérer
i Un courrier mettait cinq ou six jours pour aller de Corbach à Versailles.
2 Le Secret du Roi, 1, p. 412, et aussi D. G., 3558-98.
3 Pièces justificatives, 17, 18.
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pouvant être prochain, il était impossible que j'attendisse plus longtemps. » C'était également on vuo de rétablir dans cetto Réserva « l'esprit d'ordre et de subordination » qu'il faisait passer dans d'autres corps la plupart des officiers-généraux qui la commandaient, coupables d'avoir nourri l'esprit de leur chef de sentiments hostiles au maréchal.
Le comte de Saint-Germain reçut dans la soirée l'ordre do quitter son poste pour retourner en France. A deux heures du matin, suivi d'un seul domestique, il prit incognito la .route de Dusseldorf où il alla attendre le chevalier de Muy qui ne fut mis que dans la soirée en possession du commandement '. En se refusant ainsi volontairement à serrer avant son départ la main d'un seul compagnon d'armes, le comte de Saint-Germain prévenait un éclat fâcheux, et sacrifiait à la discipline une vaine satisfaction d'amour-propre. Son nom était très populaire dans l'armée. Si son esprit sarcastique -, son caractère épineux non moins que la supériorité do ses talents militaires le faisaient redouter de ses chefs, il était en revanche, par sa bonté ferme, sa sollicitude, sa valeur et sa justice, l'idole de l'officier et du soldat. La nouvelle de sa disgrâce n'aurait pas manqué de provoquer des manifestations hostiles au maréchal de Broglie, contraires au respect du commandement en chef. « Le départ de M. de Saint-Germain a fait sur nous une grande sensation, écrit le marquis de Castries. 11 avait acquis notre confiance. Toutes les troupes se croyaient en sfireté avec lui et nous étions sûrs d'apprendre notre métier sous ses ordres. Il ne me convient pas de m'éfendre davantage et de vous parler d'autre chose que de mes regrets. Je n'avais aucune liaison avec lui. Il ne m'a donné aucune préférence pour me faire illusion. Malgré cela, je dois vous dire que c'est une très grande perte. S'il ne se fût pas conduit sagement et qu'il ne fût pas parti pendant la nuit, les regrets du soldat et de l'officier se fussent manifestés d'une façon indécente 3. »
C'était donc pour éviter de toucher lui-même à un général en possession de la faveur publique et dont le mérite n'avait que des admirateurs, que le ministre avait rejeté cette ingrate mission sur le général en chef de l'armée . Aussitôt que le duc de Broglie se fut décidé à user des pouvoirs qu'il avait reçus, le maréchal de Belle-Isle changea de ton : « Le Roi, écrivait-il au maréchal ', ne désapprouve pas le parti que vous avez pris, mais vous vous seriez fait un honneur infini en oubliant ce qui s'était passé, surtout après
i Pièces justificative». Lettre de M. Doreil, n° 20.
• Voir ;i ce sujet les traits plaisanta narrés par Grimoard en ti'-te de la Correspondu ri''/: de Saint-Germain et de Pàris-Duvenif;/ .
Castries à Belle-Isle, 21 juillet. 1). G. 3557-S1.
* Nous donnons aux pièces justificative! n"" 23 et 24 la lettre et la rénome.
la journée du 10 de ce mois où vous .avez dit publiquement vousmême à M. de Saint-Germain que ce que vous trouviez le plus agréable pour vous était de lui en devoir le succès en grande partie. > Plus libre dans ses réflexions depuis que la subordination était satisfaite, M. do Belle-Isle défendait les opérations de ce général et son caractère contre les imputations qui circulaient sous le manteau de l'abbé. Polémique tardive ! Récriminations superflues! Dix jours après le départ de son ancien chef, la Réserve, aux ordres de M. de Muy, surprise auprès de Warbourg et dépostée par le prince Ferdinand, perdait environ quatre mille hommes dans sa retraite. Las fruits de la journée de Corbach et les espérances de la campagne de 1760 étaient également perdus, et l'on pouvait dire à Versailles, où tout finissait alors par des épigrammes ou des chansons : « La retraite de M. de Saint-Germain a fait couler bien des larmes, celle de M. de Muy a fait verser bien du sang. »
Saint-Germain quitte le service de France. — Pourparlers avec le Danemark. —Il est nommé feld-maréchal et directeur de la guerre. — Ses réformes. — Sa retraite.
C'est avec la permission du Roi que le comte de Saint-Germain, au lieu de rentrer en France, était allé prendre les eaux d'Aix-la- Chapelle '. Le maréchal de Belle-Islo lui faisait espérer avant peu une occasion favorable de rentrer en scène. En attendant, en présence do l'émotion prolongée qu'avait soulevée son renvoi dans le public et dans les troupes, il voulait comparaître devant un conseil de guerre 2. « Je ne demande aucune satisfaction. Je laisse à M. de Broglie ses fureurs. Je n'ai pas le cœur haineux et méchant, le ressentiment n'y entra jamais. Je ne demande qu'à être admis à prouver : 1° que le bien du service du Roi ; 2° le point d'honneur et la délicatesse de sentiment qu'un gentilhomme et un homme de mon état doit conserver précieusement ont exigé de moi que je demandasse mon rappel; 3° que c'est par esprit de subordination que j'ai fait part de ma demande à M. le maréchal de Broglie; 4° que les
i Belle-Isle à Saint-Germain, l«aoùt. D. G. 3558-9.
* Saint/Germain à Belle-Isle, 8 et 10 (tout. D. G. 3558—97—8869—88,
KT 8R8 RBFOEtOa XXXV
faits allégués à ma chargé dans le bulletin sont faux de tous les points; 5° que le bulletin dans son contenu n'en est pas plus vrai, et [aeje n'ai manqué ni à la subordination ni à M. de Broglie. Et si je ne prouve pas tous ces points invinciblement je me soumets à toutes les peines que le Roi ordonnera. » Mais comment saisir un conseil de guerre? Sur quels griefs? Qui l'accusait, du moins en face? En lui donnant son congé, on n'avait fait qu'accéder à sa demande. On vous rend justice sur tous les points, lui répond le ministre, et il n'y a que votre lettre du 1" juillet qui suit désapprouvée parce qu'elle est blâmable l. « Vous avez pour vous la satisfaction du Roi, l'estime de tous les gens sensés et du ministre, de la Cour, de Paris, des troupes. Que voulez-vous de plus pour votre justification? J'ose même dire que ce mot de justification est en quelque manière humiliant et ne convient pas à votre situation. De quoi et sur quoi vous justifier? Il n'est question que de procédés, et il n'y a pas de juridiction sur cette matière. »
Son fidèle Duverney l'exhorte également à la sagesse et au silence. Déjà l'impression fâcheusedes événements vas'efFaçant. Sa retraite n'a-t-elle pas été le signal de nos disgrâces? La réflexion avait bien changé le langage de ceux qui l'avaient le plus blâmé. La Cour ne changerait-elle pas également? Un retour de fortune n'était pas impossible. Ses amis sollicitaient sa rentrée en grâce avec un commandement ou le cordon bleu. Belle-Isle n'épargnait rien dans ses lettres pour entretenir ses espérances, mais les efforts du maréchal échouaient contre de plus hautes influences et d'implacables rancunes. Ajoutons que le maréchal, d'après ses meilleurs amis, avait la promesse facile, « et il trompait moins alors les autres qu'il ne se trompait lui-même *. »
Le comte de Saint-Germain ne fut pas le dernier à constater cette impuissance 3. « J'avais eu l'honneur de vous en prévenir, monseigneur, que je vous occasionnerais mille embarras et que je vous serais toujours une pierre d'achoppement, que je connaissais le caractère et l'esprit de mes ennemis dont le nombre n'a fait qu'augmenter. Je vois avec douleur, monseigneur, autant pour vous que pour moi, que vous éprouvez la vérité de ce que j'ai eu l'honneur de vous dire là dessus et que vous l'éprouverez tous les jours davantage. «Jusqu'à la fin delà campagne, aux prises avec le besoin , pouvant à peine faire subsister ses domestiques, le comte de Saint-Germain attendit avec anxiété les ordres du Roi. La seule perspective qu'on lui fît entrevoir fut de retomber, au début de la campagne prochaine, sous les ordres de M. de Soubisc. Dans les termes où il était avec ce prince, cette proposition lui semblait un nouvel affront. C'est
i Belle-laie à Saint-Germain, 17 et 22 août. D. G, 3059 . 28-91.
s Mimoirei dit président Renault, page 268.
; Saint-Germain à Belle-lsle. Spa 89 septembre D, 0. 3561-101 .
alors qu'il commença à prêter une oreille plus complaisante aux sollicitations qui lui venaient de l'étranger.
Duverney, dont le grand cœur était au niveau de l'intelligence, ne le voyait qu'avec peine entraîne sur cette pente, et protestait au nom de l'amitié et de la patrie : « Quelque part où vous puissiez vous réfugier, vous y porterez la qualité d'étranger, et souvent il n'en faut pas davantage poury exciter lajalousie et l'envie des nationaux... Qui sait si vos ennemis ne se prévaudront pas de votre émigration pour réaliser les soupçons qu'on a quelquefois répandus sur vos sentiments pour la nation? Est-il un état dans le monde où le maître ne soit pas obligé de voir par les yeux et d'entendre par les oreilles des autres? Enfin est-il toujours bien aisé d'étouffer le sentiment qui nous parle pour notre patrie, et son ingratitude même peut-elle bannir de notre cœur l'intérêt qui y est né pour elle ' ? » A ces sentiments généreux Saint-Germain objecte qu'il est sans ressources et qu'il faut vivre : « Si j'avais du bien et une fortune honnête, je me conformerais à vos réflexions et il y a longtemps que je serais retiré 2. » D'ailleurs, les souffrances morales, les déceptions, les humiliations ont, pour un temps, altéré en lui la fibre nationale qui vibre au cœur de son ami. Il a déjà servi l'étranger et n'éprouverait aucune répugnance aie servir encore.
Depuis longtemps le roi de Danemark souhaitait de l'avoir à son service. Dix ans auparavant, le baron de Bernstorff, plein d'estime pour ses talents militaires, l'avait en vain demandé à d'Argenson pour le mettre à la Direction de la Guerre3. Le ministre danois crut le moment venu de renouer les négociations avec Saint-Germain lui-même, alors sur le point do reprendre sa liberté.
Mais, lieutenant-général au service de la France, il avait d'abord à obtenir son congé du Roi, et il éprouve de ceohef les plus graves difficultés. Ses ennemis ne manquent pas de répandre qu'il va passer au service de la Prusse. La Cour, qui ne veut plus l'employer, craint bien plus encore de le voir employer contre elle. Comme elle lui fait insinuer qu'il doit venir en France présenter sa demande de congé, son imagination inquiète lui crée des fantômes. L'ombre de la Bastille lui apparaît. Il croit qu'on veut se saisir de lui, et il se retire à Arnheim sous la protection de la Hollande1.
Rien n'était plus propre assurément à le pousser à quelque acte
1 Duverney à Saint-Germain, 5 novembre 17G0.
? Saint-Germain à Duverney, 13 novembre 1760.
a Manuscrit de Wasser-chleben (Archives de Copenhague).
4 Voir un mémoire adressé par Saint-Germain à Duverney, de Hambourg, 17 février 1761 (corr.St-G. et P.-D.) « Quel est le mortel qui n'a pas le droit de mettre à couvert son honneur, sa liberté et même sa vie, vu la disposition des esprits ? »
i i BBS EU POEMES XXXVII
de désespoir que ces soupçons injurieux et ces persécutions mesquines qui le faisaient mettre en quelque sorte au ban de toutes les Cours de l'Europe. « Je ne cherche qu'un asile, écrit-il au maréchal de Bellc-Isle, pour passer en tranquillité Je reste de mes jours, qu'une situation où je ne sois jamais dans le cas de servir contrôle Roi et ma patrie. . . Veut-on donc me forcer à prendre des partis désespérés et plus malhonnêtes encore pour ceux qui m'y forceraient que pour moi parce que la nécessité me servirait d'excuse... Tous mes crimes sont les suffrages' de l'état militaire et du public Impartial... La crainte que les circonstances ne me conduisissent au commandement des armées a alarmé tous ceux qui y prétendent, et qui est-ce qui n'y protend pas ' ? »
Pour éviter l'humiliation de se voir réclamer publiquement les brevets de pension et la croix de Saint-Louis dont on l'avait honoré, il les avait remis en dépôt à M. de Crémille qui eut le tort de les rendre au Roi. On ne manqua pas d'en faire un nouveau grief contre lui. Enfin la retraite de M. de Belle-Isle, l'arrivée aux affaires de Choiseul et les liens étroits qui unissaient ce ministre à Mme de Ponipadour lui suscitent de nouvelles tribulations.
Au début de janvier 1761, Choiseul mande au président Ogier, ministre de France à Copenhague, de s'informer s'il est vrai que M. de Saint-Germain doive entrer au service du Danemark. Il proteste d'avauce contre cette éventualité au nom de l'amitié qui unit les deux Cours, et prétend que ce général s'est mis dans le casd'être réclamé par le Roi « comme sou sujet et déserteur de ses troupes. »
M. de Bernstorff répondit que, dans la disette où l'on était de bons généraux, son souverain croirait faire une bonne acquisition dans la personne de M. de Saint-Germain, que mieux valait peutêtre qu'il entrât au service d'une puissance alliée de la France que de lui voir contracter desengagements avec ses ennemie; mais rien n'était conclu, a(firmait-il en même temps. Très jalouse de remplir ses devoirs, S. M. Danoise ne prendrait jamais un officier attaché au service du Roi de Fi ance sans sa permission expresse -.
En apprenant cette opposition nouvelle, le comte de Saint-Germain, au plus haut degré de l'exaltation, a recours une fois encore à l'inaltérable dévouement de son amiDuverney. « Ne pourrait-on pas donner quelque argent à maîtresses ou à femmes de chambre?
M. de Fischer voudrait bien l'avancer pour moi On ne veut pas
me garder puisqu'on me traite comme uue bête, on ne veut pas me faire revenir puisqu'on n'a pris aucun moven honnête pour cela. On ne veut pas que je parte, ou plutôt que je trouve des ressources honnêtes et décentes; on ne dit pas ce que l'on veut. Ainsi il est
i Saint-Germain & Belle-Isle, 3 janvier 1781 .
»Arch, det aff, étrangères, pièces justificatives, 26, il, 88.
tout clair que l'on n'a d'autre but que de me rendre plus malheureux que les pierres ou de me forcer à passer chez l'ennemi pour medonnerunaircriminel.il faudra bien forcément que je m'y résolve si la Cour ne veut pas lever l'opposition faite à celle du Danemark, car je ne puis pas périr dans la situation où je me trouve '.»
Cette extrémité impie devait lui être épargnée. La Cour, mieux éclairée sur ses intérêts, finit par consentir à la demande du Danemark, à la condition que Saint-Germain viendrait en France faire acte de soumission et solliciter son congé du Roi*. Il put même éviter cette démarche pénible grâce à l'intervention personnelle de Frédéric V. Ce prince réclama directement cette faveur de l'amitié de Louis XV 3, qui l'accorda en exprimant le vœu que le comte de Saint-Germain ne se trouvât jamais dans le cas de manquer aux devoirs essentiels de sa naissance et à sa qualité de français.
Mais déjà une semblable éventualité n'était plus à craindre. Si, devant son esprit égaré par la misère et les tribulations, l'exemple du prince Eugène avait un moment passé comme un sombre nuage, Saint-Germain, devenu feld-maréchal et ministre de la guerre à l'étranger, reportait avec attendrissement sa pensée vers cette terre de France d'autant plus chère qu'il y avait plus souffert. « Les persécutions, les injustices et l'éloignement n'ont point changé mon cœur ni mon esprit. Ils seront toujours au Roi, à ma patrie, à mes amis, et mes derniers soupirs seront employés à les respecter, à les aimer et à les regretter. Tout passe et s'envole, monsieur, mais les sentiments d'un homme de ma trempe sont toujours les
Placé entre l'alliance de la France et de la Russie, le Danemark avait opté pour la France, et recevait des subsides de la Cour de Versailles en échange de sa neutralité amie pendant la guerre de Sept Ans.
Ses forces militaires étaient en mauvais état. L'armée de terre avait été sacrifiée à la marine. Elle comptait, il est vrai, un brillant état-major ainsi que des troupes de cour et de parade. La cavalerie se composait de dix régiments de cuirassiers et de quatre régiments de dragons, beaux hommes montés sur de superbes chevaux, mais exercés àdes manœuvres surannées, évoluant lourdement au petit trot, incapables d'entrer en ligne en face d'une cavalerie plus maniable, dressée selon les progrès delà tactique nouvelle. L'infanterie
1 Saint-Germain à ràris-Duverney, 17 et 2(j février 1761. '- Affaires Etrangères. Danemark, 15 février, 3 et 10 mars.
3 Pièces justificatives 29 et 30.
4 Saint-Germain à Pâris-Duverney, 21 avril 1764.
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comprenait cinquante bataillons, chacun d'environ six cents hommes. Elle était le rendez-vous de tous les déserteurs de l'Europe, au point qu'il fallait, pour éviter une débandade générait, l'entoo-
ror di lie ou de postes norwégiens Ml y avait bien des régi-
ments de milice: en affranchissant les paysans danois, Frédéric IV, pour les retenir à la glèbe, les faisait enregistrer dès leur naissance sur les contrôles de la milice, avec défense expresse de quitter leur paroisse. Mais oea miliciens formaient sopt régiments non payés, mal armés, exercés à de rares intervalles, le dimanehe auprès des églises, ramassis d'hommes sans valeur en cas de guerre. On arrivait ainsi à un affectif de soixante à soixante-dix mille hommes. Les contingenta norvégiens, qui en faisaient à peu près la moitié, renfermaient seuls des éléments solides et diseiplinés.
Avant que le eomte de Saint-Germain ait eu le loisir do commencer aucune réforme, la mort imprévue d'Elisabeth (5 juin 17(12) mettait aux prises la Russie et le Danemark. Depuis quelque temps déjà le Danemark cherchait à négocier l'échange du Holstein contre les comtés d'Oldenbourg et d'Elmenhorst. Mais l'avènement au trône de Russie du duc de Holstoin-ixottorp, sous le nom de Pierre III, ruina tous ces projets et rendit la guerre inévitable. Très hostile au Danemark, qui avait dépouillé sa famille du Slosvig, le nouveau osar affiche à son avènement l'intention d'enlever à son ennemie toutes $08 possessions d'Europe et de la réduire à sa colonie du Tranqucbar *. Ami du grand Frédéric, il arrête les hostilités contre la Prusse, fait prendre la route du Mecklembourg aux soixante mille Russes cantonnés en Poméranie sous 1. s ordres de Romanzoff, et se prépare à diriger en personne l'invasion du Holstein.
L'alarme fut grande à Copenhague. Pendant que Bernstorff vient en Franco solliciter l'appui du Roi, le comte de Saint-* .Jermain réunit ce qu'il peut, soit environ 30,000 hommes de troupes mal équipées et peu sûres, dépourvues de vivres et de charrois, sans ingénieurs et sans artillerie. Le trésor vide ne pouvait subvenir aux premières dépenses de l'entrée en campagne. On imagina, pour le remplir.de demander à la ville de Hambourg un prètd'un million d'écus à cinq pour cent. Cette démarche amiable restant sans sue un corps d'armée pénétra sur le territoire de cette ville libre et arracha par la force aux autorités ce qu'elles avaient refusé de bonne grâce3.
En dépit de la faiblesse et del'exiguité de ses ressources, le compte de Saint Germain n'hésite pas, pour éloigner la guerre de? frontières danoises, à [tousser une pointe dans le Mecklembourg à la
1 Voir M t'moires de mon temps par te landjgrava Oh. de liasse. Copenhague, Sjrhilllz 1861.
* GellVoy, Histoire des Etats Scandinaves. Paris, Hachotta 18Ô1. : A IV. Etrangères. Danemark, Vol. 1 18. Lettres des 17 et 25 juin.
rencontre des Russes qui abandonnent Lubeck après une sanonnade insignifiante. Pendant que la flotte danoise, forte d'environ 3C navires, surveille la côte de l'embouchure de la Trave à la Pomérahie, l'armée de terre est postée entreWismar et le lac Schwérin. A la faveur des étangs et des marécages qui le séparaient des troupes russes, Saint-Germain espérait, sans livrer bataille, atteindre Warren où se trouvait le gros de leurs magasins1. Warren emporté, il comptait refouler lentement l'ennemi dans un pays stérile, et le contraindre à aller chercher jusqu'en Poméranie les approvisionnements qui lui manquaient 2.
Un événement tragique arrêta soudain les hostilités. Pierre III devait, le 30 juillet, prendre en personne le commandement de son armée. Dans la nuit du 8 au 9, une révolution de palais le renversait du trône. Le 14, if était mort. Le premier soin de sa veuve, proclamée impératrice sous le nom de Catherine II, fut de rappeler ses troupes et de reprendre avec le Danemark les négociations pour l'échange du Holstein.
Le comte de Saint-Germain peut revenir librement alors à ses projets de réforme. Nommé président du Directoire de la guerre, il y prend pour collaborateurs les officiers les p'us favorables à ses vues, MM. de Haucke et de Gilhler, puis, par l'ordonnance générale du 3 août 1763, faisant d'un seul coup table rase dupasse, il donne au Danemark une nouvelle constitution militaire.
Il taille d'abord en plein drap dans cet état-major disproportionné à l'effectif et onéreux à la Couronne. Il en bannit à la fois la vénalité et le favoritisme. On y comptait à son arrivée un feld-maréehal, 3 généraux, 22 lieutenants-généraux et 32 majors-généraux. Il le réduit à 15 officiers-généraux dont un feld-maréchal, 7 généraux d'infanterie et 7 de cavalerie. Mêmes réductions dans les cadres inférieurs de l'armée dont il raj'a plus de 000 officiers. A ses yeux prodiguer les grades, c'était les avilir3.
Les tronpes de la maison royale, toujours coûteuses, sont, par les vices de leur constitution, moins propres à la guerre qu'à rehausser l'éclat des fêtes. Un souverain doit sacrifier le superflu au nécessaire. Il lui suffit de s'entourer d'une force raisonnable pour sa sûreté personnelle et la police de ses châteaux. Par l'ordonnance nouvelle, la Maison du Roi ne comprend plus désormais que cinq escadrons de gardes du corps à cheval et trois bataillons de gardes à pied, soit environ 1500 hommes.
La cavalerie proprement dite se compose de six régiments '*,
1 Mémoires de mon temps par le prince de Hesse. p. 14 et 15. s Frédéric, Histoire de la guerre de Sept- Ans. t. II, p. 102. 3 Voir Ord. du 3 août 1763.
« Régiments du Roi, de Seeland, de Jutland, de Slesvig, de Holstein et d'Oldenbourg.
m .SES REPORMKS XLI
ut chacun cinq escadrons ou compagnies. Chaque compagnio, dont l'effectif se trouve sonsidorablemont augmenté, compte 146 maîtres; elle a deux officiers de plus, un capitaine et un lieutenant en second. Môme composition et mêmes cadres pour les trois i monts1 de dragons. Le régiment de hussards un peu plus faible formé de 5 escadrons à 120 hommes chacun. Aux lourds chevaux jusqu'alors préférés, Saint-Germain substitue pour les dragons et les hussards une monture plus légère, plus apte aux évolutions rapides de la tactique nouvelle. Pour donner au cavalier plus de souplesse et de célérité, il le débarrasse de son armure qui, vieux débris du passé, n'ornera plus que les arsenaux et les musées. Comme les escadrons chargent sur deux rangs, il voulait armer le second rang de lances afin qu'il put agir et combattre pour son compte, au lieu d'être simple spectateur de l'action, et port"? trop souvent, par là, à quitter le premier le terrain2.
L'infanterie a désormais des cadres uniformes. Ses 14 régiments3 sont à deux bataillons. Chaque bataillon compte 12 compagnies de fusiliers et une compagnie de grenadiers, à 110 hommes par compagnie.
L'artillerie, qui n'existait guère que de nom, est organisée sous la direction d'un Grand Maître, leprinced'Anhalt-Born bourg, en trois bataillons à 6 compagnies chacun. Chaque compagnie compte 63 hommes. Il y faut ajouter une compagnie de mineurs de 21 hommes. Le Grand Maître réside à Copenhague. Outre la direction des troupes, il a la surveillance et l'inspection des ai*senaux.
Saint-Germain n'est point partisan de la multiplicité des forteresses. « Si l'on n'y prend garde, écrit-il dans ses Mémoires, on fortifiera toute la terre. » Il faut avoir peu de places, mais celles qu'on maintient doivent être de premier ordre. Il ne voulait conserver en Danemark que Copenhague et Rensbourg, places frontières !>ien situées à l'abri desquelles une armée battue pouvait se rallier, et établir des batteries marines à Kronsbourg et à Gliickstadt. Dans le sud de la Norwège, il gardait Frédérickshald, Konswinger ainsi que Frédérickstad, dai!s le nord,Throndheim et Vardohuus *. Toutes les autres places inutiles et coûteuses devaient être rasées, le terrain vendu au profit de l'Etat. Pour veiller à la conservation des forteresses maintenues et assurer la défense du pays, il créait un corps d'ingénieurs partagé en trois Majorât?, dont un en Danemark, un en Ilolstein, un en Norwcgo.
1 Jutland — J'ionie — du Roi.
i poil. Den dansUe hoirs liistorie. p. 108 et suiv. ; Régiments du Roi, de la Raina, du prince Christian, <Ju princo Kivdéric, do Bcelaud, doJutland, d'Oldeabourg, de Bomholm, do Sleivig, de Efoletein, da eiriii.de Falster, do Moeoschea.
Vaupell. />>.'.! dantke Hoirs historié, page 110.
Au racolage des déserteurs était substitué pour toutes les troupes un recrutement par voie d'engagement volontaire organisé en Dauemark et en Norwège. L'armée mercenaire alors existante devait peu à peu disparaître et faire place à l'armée nationale. L'engagement était conclu devant une commission spéciale au nom du Roi.de façon que le soldat fût toujours l'homme du Roi et jamais celui du capitaine.
Le comte de Saint-Germain voulait que le soldat séjournât le moins possible dans les casernes et les garnisons. L'été, il devait vivre au grand air et sous la toile '. « Rien n'est plus nuisible à la santé et au bien être du soldat que d'être ainsi emprisonné pendant plusieurs années. Rien ne rend l'homme plus fort que la liberté et le travail, rien ne l'affaiblit autant que l'intempérance et l'oisiveté. Ce qu'un soldat devait connaître était bientôt appris si l'on se servait d'une méthode rationnelle. Ce n'était ni le long service, ni la variété des évolutions qui produisaient de bons soldats, mais l'esprit militaire. On les façonnait par l'obéissance, la religion, la discipline et beaucoup d'exercices pour fortifier le corps. La subordination était une chose essentielle, le lien qui unissait leshommes et sans lequel il n'y avait plus qu'anarchie et désordre. »
Dans les exercices et les manœuvres, il fallait éviter tout ce qui n'était pas d'une utilité immédiate pour la guerre. Les évolutions de parade, les déploiements hors d'usage en campagne devaient être bannis des ordonnances. Il fallait surtout exercer le soldat au tir : on ne gagnait pas les batailles en brûlant de la poudre, mais en tuant beaucoup de monde à l'ennemi.
Saint-Germain proscrivait aussi le luxe des uniformes. « Si on pensait à ce que les troupes ont à souffrir en campagne, on ne les vêtirait pas comme des'poupées avec des habits multicolores, étroits et légers -. » Toutes les dépenses concernant l'habillement, les recrues, les fourrages, devaient être à l'avenir réglées par les corps, appelés désormais à s'administrer eux-mêmes. Le système des fournitures à l'entreprise lui semblait à tous égards déplorable, et par les gains scandaleux qui en résultaient, et par les fraudes de toute nature dont l'armée était la première victime.
On voit quels principes dirigeaient ces réformes : suppression des charges dispendieuses et réduction des corps privilégiés, constitution uniforme des corps, importance attribuée aux armes spéciales, éviction des entrepreneurs étrangers à l'armée qui désormais gérerait elle-même ses intérêts, proportionnalité établie entre les armes de façon à donner à l'infanterie la première place qu'elle venait de conquérir sur tous les champs de bataille de l'Europe, et cela sans affaiblir la cavalerie, rendue plus apte au contraire, par
1 Veupell. Den danskr hœrs historié, page 110. - \ a u pel I , p. 111.
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l'agilité, la souplesse et la mobilité, au rôle nouveau que lui destinait la tactique moderne.
Comment ces réformes si désirables, en somme, et si conformes pour la plupart aux progrès réalisés depuis un siècle dans les institutions militaires des nations, furent-ellessimal accueillies et soulevèrent-elles contrôle comte de Saint-Germain toute une nuée d'adversaires ? C'est d'abord que le ministre voulut les appliquer tout d'un coup, avec la brusquerie d'un théoricien, sans compter avec le temps, sans aucun des tempéraments nécessaires pour convaincre les irrésolu», désarmer les résistances, apaiser les intéressés, préparer enfin, par des transitions habiles, la constitution d'un ordre nouveau. C'est ainsi qu'il fait raser un peu hâtivement, nombre de forteresses, secondaires sans doute, mais qui, dans l'archipel danois, n'étaient pas sans utilité. Il fait vendre à vil prix le vieux matériel de guerre, et il faut que M. de Bernstorff intervienne pour sauver les armes antiques et les précieux souvenirs de la monarchie danoise qu'on allait mettre à l'encan l,
Aussi, à la défiance ordinaire des peuples contre un ministre d'une nationalité étrangère, se joignirent bientôt les clameurs des amis du passé, la haine de la noblesse lésée dans ses privilèges, les convoitises des ambitieux, les plaintes des officiers réformés et de leurs familles atteintes à la fois dans leurs moyens d'existence et dans leur vanité. Saint-Germain eut également à lutter contre le parti de la marine qui, sourd aux leçons récentes que venaient de lui donner les Russes, voyait avec envie le développement de l'armée déterre et prétendait que le Danemark ne devait attendre son salut que de sa flotte 2. Tout sympathique que fut le Roi à son nouveau ministre, il ne put être insensible à ces plaintes, et, pour pallier l'effet de ces brusques mesures, fit même replacer dans les cadres un certain nombre d'officiers. Ce fut la marque d'un premier refroidissement, et Saint-Germain disait tout haut que la servante du bourgmestre avait à la Cour plus d'autorité que lui 3. Une querelle au sujet des dimensions à donner aux nouvelles pièces de canon l'avait brouillé avec le général Huth, le maître et l'ami du prince de Hesse, neveu du roi Frédéric. « Son opiniâtreté à vouloir exécuter ses pi ans sans en rabattre la moindre chose, sans vouloir accepter aucun changement même dans les moyens nécessaires pour y parvenir, sans connaître la forme de notre gouvernement, sans faire attention ni aux privilèges des villes et des communes, ni au conflit des juridictions, le brouilla enfin avec tout le ministère et même avec M. de Bernstorff4. »
La mort inopinée de Frédéric V acheva de ruiner son crédit. Le
i Manuscrit de Wa*ser8|chleb«ii.
• Reverdit. Struensée et la Cour de Cojienhague. Paris, Mevrueis, 1858. 3 Mémoires de mon tempt. p. 18.
* llanMCT, de \V;issersclileben
jeune prince qui fut couronné, sous le nom de Christian VII, avec des goûts frivoles et un amour immodéré de3 plaisirs, était un esprit faible, pliant tour à tour sous les influences variées de son entourage. Son règne ne fut qu'une série de mesures contradictoires. Dès les premières séances du Conseil, ses ministres lui proposèrent de retirer à M. de Saint-Germain le Département de la guerre '. Le Roi signa le décret tout en conservant au comte le titre de généralissime de ses armées.
La Guerre fut un moment réunie à la Marine entre les mains de M. de Rosencrantz. Peu après, le prince de Hesse, devenu beau-frère du Roi, fut appelé au Conseil et chargé de la direction des affaires militaires. Il n'avait que vingt-deux ans, mais ses adulateurs faisaient valoir qu'à cet âge le prince de Condé gagnait des batailles. Le vieux et Adèle conseiller de Frédéric V, le comte de Moltke, n'avait pas tardé à suivre Saint-Germain dans sa retraite pour faire place au comte de Danneskyold, sorte de Mercure du jeune monarque et confident de ses désordres. Ce n'était pas seulement un simple changement de personnes, mais l'indice d'un brusque revirement dans la politique extérieure du Danemark. Le comte de Saint-Germain et ses collègues représentaient dans le Conseil l'alliance avec la France contre les prétentions envahissantes de la Russie. Avec Danneskyold et le prince de Hesse, l'influence russe reprenait le dessus.
Le comte de Saint-Germain fit à ce moment une démarche pour rentrer au service delà France. Mrae de Pompadour était morte. Il crut que le temps avait amorti les passions soulevées par le scandale de son départ. La réponse qu'il reçut au nom du Roi, courtoise dans les termes mais impitoyable, dut lui enlever tout espoir de cette Eature, au moins tant que vivrait Louis XV : « Le Roi, lui écrivit le duc de Choiseul, s'est rappelé vos talents et vos services, mais S. M. a pensé qu'il serait contraire au bon ordre et au bon exemple de vous faire espérer qu'elle vous emploiera jamais à son service. Elle compte cependant qu'elle n'aura pas à vous faire des reproches qui répugnent à tout bon français ". » Après une pareille lettre, Saint-Germain ne pouvait que se résigner et attendre.
Son successeur, le prince de Hesse, avait accepte une tâche audessus de ses forces. Porté aux affaires par un mouvement de réaction contre les réformes, il se trouvait en face d'un problème insoluble. Il ne pouvait laisser subsister ce qu'elles avaient établi, ni
1 « Il n'avait retenu aucun des motifs, il signa néanmoins l'expédition. A son coucher, il nous dit d'un ton leste : « Il a fait le saut. — Qui donc ? — M. de Saint-Germain. » Reverdil. Slntensée et la Cour de Copenhague, n. 28.
2 Reverdil, p. 118.
3 Voir aux pièces justificatives, n» 31.
ET MM KUl'ORMM XLV
y apportor de changement sans de nouvelles dépenses. Son incapacité, le désordre croissant de son administration rendaient sa chute imminente. Au commencement de janvier 17(37, à bout d'expédients et de forces, il va trouver le comte de Saint-Germain, le prie d'oublier le passé et do l'aider de ses conseils '. Le feld-maréchal répondit que, sans avoir gardé jamais souvenir des procédés du prince à son égard, il ne pouva't cependant se mêler des affaires à moins d'ordres directs du Roi. Quelques semaines plus tard, par un de ces soudains retours qu'expliquait la versatilité du monarque, le prince do liesse, en dépit de l'ambassadeur de Russie, était dépouillé de tous ses emplois et Saiat-Germaiu replacé à la tête du Directoire de la guerre rétabli dans l'ancienne forme \ La politique étrangère était confiée à M. de Reverdil, suisse d'origine, précepteur du Roi, très sympathique au parti français.
Saint-Germain reprit sa besogne au point où il l'avait laissés, inquiétant souvent ses collègues, et surtout le placide Reverdil, par la hardiesse de ses plans et l'exubérance de ses propos 3.
Ce retour de fortune fut d'ailleurs de courte durée. La Russie n'était pas d'humeur à laisser longtemps le ministère danois aux mains de ses ennemis, et, pour balancer sûrement l'iufluence de la France, après de sourdes intrigues assez inutiles, elle eut recours à son instrument ordinaire de domination sur la Cour de Copenhague, l'échange éventuel du Ilolsteiu contre le comté d'Oldenbourg. Sur les ordres de son gouvernement, l'ambassadeur russe M. de l'hilosopholï annonça au Roi que l'échange allait être signé par l'Impératrice, s'il voulait, au préalable, renvoyer MM. de Reverdil-et de Saint-Germain, « qu'elle regardait comme contraires à l'union établie entre les deux Cours v. »
Le Roi consentit à éloigner Reverdil, mais ilse refusa à sacrifier Saint-Germain et résista plusieurs jours à toutes les instances. Il ne céda à la fin qu'après une lettre que lui adressa l'envoyé extraordinaire de Catherine, M. de Saldern, lettre des plus violentes, telle enfin quo jamais roi n'en avait encore reçue. Christian VII, en obéissant aux ordres venus de Moscou, témoigna au feldmaréchal tousses regrets, lui conserva toutes ses dignités et l'assura que l'armée danoise n'aurait pas d'autre chef s'il fallait un jour la conduire à l'ennemi 5.
Si hostile que fut la Cour de Versailles à M. de Saint-Germain, elle ne put s'empêcher de prendre sa part de cet échec. « La lettre que le roi de Danemark a écrite à M. de Saint-Germain, mande
1 Art. éiiMiiLT. Danemark, Y. 153. 0 juin 1767.
8 AIT. itttDg. Danemark, V. 153. 17 mars 17(37.
3 Reverdil, p. 65.
* Voir aux pièce» justificatives la dépêche du M" de Blossel, n« 32.
S Voir aux pièces justificatives, n° 33.
le duc de Choiseul à notre ambassadeur, paraît indiquer que le prince n'a pris que malgré lui cette résolution. La Cour de Copenhague n'est pas moins asservie que celle de Pologne aux volontés despotiques de la czarine, avec cette différence qu'à Varsovie on paraît en quelque sorte cédera la force des armes, et qu'au Danemark le Roi et ses ministres subissent de leur plein gré un joug aussi humiliant dans l'espérance illusoire de l'échange du Holstein, qui ne s'effectuera jamais *.»
Saint- Germain résume assez bien les causes diverses de sa chute dans cette lettre à Reverdit, le compagnon de sa disgrâce. « Les crimes qu'on nous reproche sont des babioles que l'on présente pour amuser les femmes, les enfants, les aveugles ; nos véritables crimes sont d'avoir voulu rendre le Roi maître et puissant, d'avoir voulu lui former une armée convenable et réelle, d'avoir voulu procurer la liberté aux paysans, faire valoir l'autorité royale et la tirer de l'esclavage, d'avoir conseillé au Roi de sentir sa dignité, de ne pas la laisser avilir et de ne pas se laisser mettre sous les pieds d'une puissance étrangère... enfin, de n'avoir pas plié aveuglément sous les caprices de bien des gens. Les Russes ont construit leurs batteries avec tous ces matériaux. Comme la place était faible, elle s'est bientôt rendue '2. » La place avait néanmoins résisté plus qu'il ne croyait 3.
Il était resté à Copenhague, mais sa présence et ses propos inquiétant encore ses ennemis, on lui alloua une pension de 14,000 écus, avec laquelle il alla vivre dans la retraite à Hambourg4. La haine qu'il inspirait à la Russie était telle que M. de Saldern fit une démarche personnelle auprès de M. de Bernstorff pour faire réduire cette pension de moitié. Le ministre danois eut le bon goût de repousser cette humiliante proposition 5.
Pendant sa retraite, de grands changements étaient survenus à la Cour.De jour en jour, on était frappé de l'altération qui se produisait dans l'esprit du Roi 6. Les plus folles équipées, les plus basses orgies 7 avaient profondément troublé ce cerveau déjà peu solide.
1 Aftaires étrangères. Danemark. Choiseul à M. de Blosset, 20 décembre 1767.
2 Saint-Germain à Reverdil. Struensée et la Cour de Copenhague, p. 112.
3 Pièces justificatives. Lettre du marquis de Blosset du 24 novembre 1767.
* Mme de Gabell à Reverdil : «JlP. de Saint-Germain est entièrement congédié. Un lui a envoyé un petit billet froid et insultant dans lequel on lui conseille « de choisir une demeure plus agréable hors du pays, qu'on lui conservera ses appointements pour ne pas manquer à ce qu'on doit à ses engagements. » Il n'est pas douteux que Milady Catt, qui a eu tant de part à votre aventure ne soit aussi la principale cause de ce dernier coup qu'on a porté au maréchal. » — Milady Catt était la Pompadour ou plutôt la Dubarry du monarque danois.
s Aff. étrang. Danemark, 16 fév. 1768.
6 Voir Reverdil. — Mémoires du prince de Hesse, passim.
1 M. de Blosset raconte gravement quelques unes de ces fredaines: « Le Roi de
ET SKS RBFORMBS XI. VII
Le Danemark avait son Charles VI. Ses caprices d'enfant gâté, son penchant pour. les plaisirs avaient amené aux affaires de nouveaux personnages, compagnons ou confidents de ses débauches : un Roi fou, annihilé, prisonnier dans sou palais, quelquefois outragé et battu, une reine adultère, un médecin étranger, son complice, devenu en un an premier ministre, allant jusqu'à séquestrer et à faire élever à sa guise l'héritier présomptif de la Couronne, tous los vieux serviteurs du feu Roi renvoyés, depuis de Moltke jusqu'à Bernstorff, tel est lo tableau qu'offre à ce moment la Cour de Copenhague. Ces désordres de palais ont au dehors un contre-coup inattendu. A la suite d'une querelle personnelle entre Struensée et l'ambassadeur Philosophoff, ce dernier quitte la Cour et Struensée renonce à l'alliance russe. Toutes les fois que l'influence de la Russie ne pesait plus sur les ministres danois, on songeait à revenir au comte de Saint-Germain. Sous la dictée de son entourage, le Roi lui adressa une lettre des plus flatteuses pour le rappeler auprès de lui '. On faisait les mêmes instances auprès de Reverdil.
Saint-Germain accueillit avec les plus grandes réserves ces propositions nouvelles. Seule, la crainte de perdre sa pension l'empêcha d'y répondre par un refus catégorique, mais, une fois de retour à Copenhague, il fit de grandes difficultés pour entrer dans le nouveau Conseil2. Sans doute, il n'avait en la fortune de Struensée qu'une confiance médiocre. Il lui aurait en outre fallu partager la direction des affaires militaires avec un de ses adversaires les plus constants, le général Huth 3 que, dans sa politique de bascule, Struensée venait de placer à la tète de l'artillerie et du génie. Le leld-maréchal comprit qu'on ne voulait de lui que des conseils, et que le tout puissant favori avait pris ses mesures pour limiter d'avance son autorité. Il fit connaître alors que, loin de désirer revenir aux affaires, il considérait sa carrière comme terminée et ne demandait qu'à se retirer pour toujours. Il souhaitait seulement
Danemark ;i été force de garder la chambre pendant huit jouis à cause d'une chute qu'il a faite en fuyant devant des gardes de nuit de Copenhague qu'il avait insultés dans la rue. 11 est bien heureux de n'avoir eu que cet accident dans les promenades nocturnes qu'il a laites très fréquemment l'hiver dernier, car il a souvent couru des risques en s'amusant à casser des vitres, à briser les meubles des mauvais lieux et à maltraiter des gardes de nuit. Ce prine- en a même blessé doux dangereusement et a si fort irrité ces gens, qui ne sont armés que de longs bâtons, que, quoiqu'il se soit nommé la dernière l'ois qu'il a eu affaire avec eux, ils ont feint de ne pas te connaître, ayant fait de leur mieux pour te défendre et pour l'arrêter. Je ne comptais pas. Monseigneur, vous mander ces particularités de l'histoire secrète de Copenhague, dont je ne vous rends qu'une partie, mais j'ai pensé qu'il est peut-être i écessaire que vous eu soyez instruit, vu le séjour que S. M. danoise parait se proposer de faire en France.» AIT. étrang. Danemark, vul. 103, 1!) avril 1768.
1 Aff. étrang. Danemark, 8 janvier ÏJT1 .
2 Aff. etr. Danemark, 13 août 1771.
• Aff. étr. Danemark, 24 décembre 1771.
que sa pension annuelle fut transformée en une somme une fois payée, avec laquelle il pourrait quitter le Danemark, quand il le désirerait.
Sur ces entrefaites éclata le coup d'Etat du 17 janvier 1772. Il avait été précédé d'une émeute militaire provoquée par la suppression du régiment royal des gardes à pied, émeute devant laquelle le gouvernement avait dû céder. A la suite d'un bal masqué la reine douairière, aidée de quelques officiers, pénètre chez sou fils, lui fait croire que le peuple de Copenhague vient de se soulever, et le contraint d'apposer sa signature aux décrets d'arrestation de la reine Mathilde et de ses complices '. Saint-Germain n'avait pris aucune part à ces événements tragiques qui n'étaient pas faits pour le détourner de ses projets de retraite. La direction du Collège de la guerre échut au comte de Rantzau, un des agents les plus actifs de cette révolution et très dévoué au feld-maréchal. Par ses bons offices, il put obtenir enfin un capital de 60,000 écus à titre de récompense définitive des services qu'il avait rendus au Danemark. Il conservait son grade et restait toujours attaché au service du Roi. « On lui a proposé de ne pas sortir du royaume ou du moins de ne faire qu'une courte absence. Mais il s'est excusé sur sa santé et sur la modicité de ses revenus actuels qui ne lui permettent pas d'accepter cette proposition... Il paraît fort oontent de son sort, et, tout bien considéré, il a lieu de l'être car il se voit maintenant à l'abri de tous les événements dont ce pays-ci sera peut-être le théâtre 2. »
Le comte de Saint-Germain avait reçu son capital en obligations royales négociables comme des billots au porteur et rapportant un intérêt de 5 0/0. Sur le conseil du marquis de Blosset, notre ambassadeur, il plaça ces valeurs entre les mains d'un sieur Bargum, chef de la Compagnie d'Afrique, « négociant jeune, hardi et entreprenant, mais un peu fripon, > en ce moment même en relations d'intérêt avec M. de Blosset pour la traite des nègres3. Deux ans après Bargum faisait banqueroute, et le comte de Saint-Germain se trouva subitement réduit à la misère. Du fond d'un obscur village d'Alsace où il était venu s'installer, il annonce en ces termes ce désastre à un de ses amis, l'abbé du Bois, aumônier du cardinal de Rohan. « J'ai l'honneur de vous écrire sur du mauvais papier parce que la pauvreté m'accable et qu'il ne me reste pas de quoi en avoir de meilleur. J'ai essuyé une banqueroute de plus de 100,000 écus, et je me vois, dans toute l'étendue du terme, le plus pauvre des ermites. M. de Blosset, ministre du Roi à Copenhague, m'a
1 Lacorrespondanêe du marquis de Blosset renferme un très intéressant récit de ce coup d'Etat. Afl. étr. Danemark. Lettre du 17 janvier 1772. ! Aff. étr. Danemark, 2 juin 1772. Le marquis de Blosset à Choiseul. ' Arch. de Copenhague. Manuso. de Wasserschleben.
ET SES RBFOHMES XUX
jeté dans cet abîme Enfin, la Providence l'a voulu, ses
jugements sont justes et je mets toute ma confiance en elle. J'ai commencé par payer tout ce que jo dois et tout sera payé dans le commencement de janvier ou au commencement de février. Ensuite j'ai payé et renvoyé mes domestiques. Mais alors quel spectacle douloureux et respectable! Tous voulaient rester à mon service pour rien. C'a été là mon plus grand déchirement de cœur ! Heureusement, ma pauvre femme supporte ce désastre avec une patience et une résignation héroïque. Et qu'elle est respectable à mes yeux et devant Dieu. . . . Qu'est-ce que la vie de l'homme sur cette malheureuse terre? Peine et malheur. La religion seule et la vertu peuvent adoucir un peu nos maux... ' »
On vit alors quels souvenirs durables le comte de Saint-Germain avait laissés dans l'armée. A la nouvelle de cette infortune, les colonels des régiments allemands, qui le connaissaient plus particulièrement puisqu'il avait été plusieurs années leur compagnon d'armes à la tête du régiment qui portait son nom 3, se cotisèrent pour lui assurer annuellement une pension de 12.000 livres. L'un d'eux, le baron de Wurmser, fit même remettre en secret chez un banquier de Strasbourg 1500 écus à la disposition du comte, et le fit avertir que pareille somme lui serait versée tous les ans. M. de Saint-Germain est mort sans avoir connu le nom de son bienfaiteur \
La Cour s'était émue en apprenant cette manifestation généreuse, mais contraire aux règles de la subordination. Dans une lettre touchante à Louis XVI, le comte de Saint-Germain rappela ses services, défendit sa conduite passée, et implora pour sa famille la bonté du prince. Le Roi, sur la proposition du maréchal de Muy secrétaire d'Etat de la guerre, lui accorda alors une pension de 10,000 écus, réversible par moitié sur madame de Saint-Germain.
Confiné à Lauterbach, il y vivait en solitaire, partageant ses loisirs entre les travaux agricoles et la composition de Mémoires, adressés au ministre de la guerre, et qui passaient parfois sous les yeux du Roi et de M. de Maurepas. C'est dans cette retraite obscure que la volonté du monarque, « par un de ces hasards qui tiennent du prodige '", » allait venir le chercher, pour l'amener au grand jour de la vie publique et lui confier la tâche de remanier de fond en comble la constitution militaire du pays.
» Lettre de Cornay (Alsace), 24 décembre 1T74, citée par la plupart des biographes.
- Le comte de Saint-Germain avait obtenu en 1747 1 autorisation de lev«r un régiment d'infanterie allemande à deux bataillons.
8 Manuscrit de Wasserschleben.
* Mémoires de Saint-Germain, p. i3.
LE
COMTE de SAINT-GERMAIN
ET