‹ Le comte de Saint-Germain et ses réformes, 1775-1777; d'après les archives du Dépot de la guerreChapitre 7 sur 36 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Maison Militaire du Roi. — Critiques dirigées contre l'institution. — Réformes entreprises. — Gardes du corps. — Cent Suisses. — Gendarmes et Chevau-légers de la Garde. — Mousquetaires. — Grenadiers à cheval. — Gardes Françaises. — Gendarmerie. — Maison des Princes — Carabiniers de Monsieur.

« La Gendarmerie n'est point Maison du Roi, dit M. le marquis de Castries, mais la Maison du Roi est Gendardarmerie. Le corps des gens de chevaux en France est composé de trois natures de troupes : Gendarmes, Cavalerie, Dragons '. » Remonter à l'origine de la Gendarmerie, c'est remonter à la création même des compagnies d'ordonnances instituées par Charles VII. Jusqu'en l'année 1GG7, \ les Gendarmes ont eu le pas sur toutes les troupes de France.

De tout temps, les rois se sont entourés d'une garde pour la sûreté de leur personne et l'éclat du trône, mais la Maison Militaire n'a été régulièrement constituée que par

1 I). G. Canon. Maison militaire, (tiu/ip, à la Correspondance). — Voir également d'Isuard : La Gendarmerie de France. « Le rang que les 24 compagnies ont entre elles est régie par l'Ordonnance du il mai 1667, et, quoiqu'il y en ait. en 8 (pli aient été destinées à la garda du Roi et distinguées des 16 autres com| anues sous le titre de Gendarmes, elles forment toutes ensemble

le corps île la Gendarmerie de France. Ce nom est leur nom véritable, et c'est sous ce titre que le Roi les distingue de la cavalerie. »

l'Ordonnance du 6 mai 1667, qui fixe ainsi l'ordre de préséance des corps attachés plus particulièrement à la personne du Roi :

Gardes du corps Gendarmes de la garde Chevau-légers Gendarmes écossais Mousquetaires Gendarmes anglais

— de Bourgogne

— de Flandre

Immédiatement après ces corps marchaient les Gendarmes et les Chevau-légers de la Reine, du Dauphin et des Princes.

L'histoire de cette Maison Militaire est liée aux plus glorieux souvenirs du règne. On la voit prendre une part active à presque toutes les campagnes ; elle s'attire, même au milieu de nos revers, àRamillies, cet éloge peu suspect dans la bouche du vainqueur Marlborough : « On ne peut battre la Maison du Roi, il faut la détruire. » Elle brille d'an dernier éclat à Fontenoy en rompant cette redoutable colonne de 14.000 hommes que conduisait Cumberland, I puis disparaît des champs de bataille, comme si sa carrière était achevée.

Chose singulière ! son effectif augmente à mesure que son rôle s'efface. Jamais elle n'a été plus nombreuse qu'au moment où elle s'évanouit, pour ainsi dire, dans la fumée de sa gloire. D'après l'almanach militaire de 1775, elle est distribuée dans l'ordre suivant, sous la rubrique Gendarmerie et Maison du Roi :

Gardes du corps du Roi Cent-gardes suisses Gardes de la Porte Gardes de la Prévôté Gendarmes de la garde Chevau-légers de la garde

ET SES REFOKMKS » )

Mousquetaires de la garde

Grenadier» à cheval

Gardes françaises

Gardes suisses

Gendarmerie

Gardes du corps de Monsieur

Suisses de Monsieur

Gardes du corps du comte d'Artois

Il convient d'ajouter pourtant que, d'après les usages et les traditions de l'armée, ne sont pas comprises dans la Maison Militaire les troupes qui ne font qu'un service d'ordre et de discipline à l'intérieur des palais, mais celles-là seulement qui chevauchent et vout en campagne, c'est-àdire Gardes du corps, Gendarmes, Chevau-légers, Mousquetaires et Grenadiers '.

Quels étaient maintenant les griefs allégués par les adversaires déplus en plus nombreux de cette vieille institution monarchique? Ils faisaient valoir, en premier lieu, les frais dispendieux de son entretien, l'esprit d'indiscipline de la plupart de ces corps qui échappaient à tout contrôle des généraux-inspecteurs et des secrétaires d'Etat de la guerre, prétendaient ne relever que de leurs chefs, gens de haute lignée, princes et maréchaux de France, qui, eux, ne relevaient que du Roi. On rappelait les embarras occasionnés dans les camps par la quantité de valets, de

1 Jusqu'en 1*59 on divisa la Maison du Roi en garde du dedans et garde du dehors du Louvre. Les gardes du dedans sont :

Les quatre compagnies des OfardeS du corps

Les Ceut-suisses

Les Gardes de la Ports

Les Garde* de la I'ivvùlé de l'hôtel du Roi,

garde* du dation :

Gendarmes de la garde Coevau-légers de la garde Mousquetaire!

Grenadiers à cheval Gardes françaises Gard

chevaux, de bagages que la Maison du Roi traînait après elle. On se montrait vivement choqué de l'abus des grades et des faveurs inutiles dont la comblait la complaisance royale. Bon nombre de brigadiers, maréchaux de camp, lieutenantsgénéraux, parvenus au sommet de la hiérarchie militaire, n'avaient jamais servi que dans la Maison du Roi ' et ne connaissaient plus la guerre depuis que le Roi ne commandait plus les armées. Les grâces spéciales qui leur étaient néanmoins départies enlevaient au gros des officiers de l'armée tout espoir d'arriver et ruinaient d'avance toute émulation 2.

Enfin l'organisation de ces troupes, restée ce qu'elle était sous Louis XIV, n'était plus en rapport, au point de vue des manœuvres, avec la constitution générale de l'armée. Ses cadres inégaux, disparates, en faisaient une machine assez lourde et peu maniable au jour de l'action. La Maison du Roi avait perdu peu à peu son caractère militaire pour devenir troupe de parade et d'antichambre.

Telles étaient les principales raisons qui portaient le comte de Saint-Germain, non à supprimer, mais à réduire au strict nécessaire ces corps privilégiés. Désormais, « les princes n'auraient de gardes que ce qui est indispensable pour l'utilité du trône. » S'il fallait, pour leur sûreté et le maintien du bon ordre, les entourer de troupes plus nombreuses, tous les corps de l'armée, se relevant à tour de rôle, tiendraient à honneur de faire le service à portée de leurs résidences 3.

Peu s'en fallait que cette réforme n'eût été accomplie soixante ans plus tôt, au lendemain même de la mort de

1 Maison Militaire des Itois de France. Imp. roy., 1815, par Mignonueau ancien commissaire des gardes du corps. Très partisan de l'institution, il en signale néanmoins les abus.

2 « On ne sort des officiers des gardes que pour devenir officiers-généraux . » Bouillier, Histoire des divers corps de la Maison Militaire, de sa création à l'année 1818, p. 268.

sMém. de Saint-Germain . p. 152.

ET SKS UKl'oltMKS 27

Louis XIV, à l'instigation d'un homme qu'on n'est guère habitué à voir figurer parmi les adversaires des privilèges aristocratiques. Dès l'année 1717, le duc de Saint-Simon songeait à rayer d'un trait de plume l'Ordonnance du 6 mai 1607. Il supprimait la Gendarmerie et la Maison du Roi pour ne laisser subsister que les quatre compagnies de Gardes du corps augmentées chacune de deux brigades. Les raisons qu'il expose assez longuement dans ses mémoires à l'appui de son projet ne diffèrent pas sensiblement de celles qui vont provoquer la réforme de 1775.

Il reproche d'abord à ces corps d'élite de coûter fort cher. Avec le prix d'un de leurs escadrons, on entretiendrait quatre escadrons de cavalerie; or, « quelque valeureuses qu'on ait éprouvé ces troupes, on ne peut espérer qu'elles puissent battre leur quadruple ni même qu'elles puissent se soutenir contre ce nombre '. » Déplus, les prétentions de la Gendarmerie la rendent odieuse à la fois à la cavalerie et à la Maison du Roi. « Les maîtres ne sont point officiers et ne veulent point passer pour cavaliers. Ils se prétendent égaux aux Gendarmes et aux Chevau-légers de la garde, lesquels sont Maison du Roi. De là des disputes pour marcher et pour obéir, pour des préférences de fourrages, pour des distinctions de quartiers, pour des difficultés avec les officiers-généraux et avec ceux du détail et pour toutes sortes de détachements ; et comme tout cela est soutenu par un esprit de corps (on n'oserait dire de petite république, par ce nombreux essaim d'officiers triplés et quadruplés en charges par compagnie, dont chacun se pique à qui soutiendra plus haut ce qu'ils appellent l'honneur du corps), personne ne veut se brouiller jusqu'aux querelles avec tant de têtes échauffées, et le général lui-même a plus court de céder, mais d'éviter de les avoir dans son armée,

1 Saint-Simon. Ifém, Ed. Cheruel. Hachette 1SÔ7. V. XV. , p. 53 sttuivantes.

où ils ne font presqu'aucun service par ces difficultés, et les renvoie le plus tôt qu'il est possible, eux-mêmes étant dans la prétention d'arriver les derniers à l'armée et d'en partir les premiers, en sorte qu'il est rare qu'ils fassent une campagne entière, dont les armées mêmes se sentent fort soulagées '. » Autres griefs communs à la Gendarmerie et à la Maison du Roi : c'est l'embarras qui résulte d'une foule d'équipages qui entravent les marches et les mouvements de l'armée, c'est le trop grand nombre d'officiers dans les compagnies, officiers « qui vieillissent dans ces charges, y deviennent anciens officiers-généraux sans savoir plus et souvent moins qu'un lieutenant de cavalerie. » Il en résulte « dans les armées un amas très nombreux de colonels, brigadiers, officiers-généraux qui n'ont jamais eu de troupes, qui n'ont été en détachement que comme simples cornettes, lieutenants ou capitaines de cavalerie. » Il fallait donc au plus tôt supprimer ces corps et rembourser graduellement les charges.

Mais comment ces motifs, appuyés de quelques autres particuliers à chacun des corps privilégiés, n'amenèrentils pas Saint-Simon et son confident, le chancelier, à proposer cette réforme au Régent? Ils reculèrent devant les difficultés de l'exécution. Ils ne purent se décider à plaider une cause perdue d'avance « par les cris et les brigues » qu'elle eût soulevés. « Nous comprîmes qu'en proposant au Régent uue réforme si utile, elle ne se ferait jamais, et que tout le fruit que nous retirerions de notre zèle serait la haine de tant d'intéressés \ »

La question se posait donc en 1775 à peu près datis les mêmes termes et plus vivement encore, car les abus signalés par Saint-Simon s'étaient invétérés, et aucun officier

1 Saint-Simon. Mémoires. Y. XV. p. 54.

- S:niit Simon. Mémoires. V. XV. p. 55.

rat

instruit ne se faisait illusion sur la décadeuce militaire de ces corps, si glorieux d ins le passé. Le comte de Saint- Germain se proposait, comme le duc de. Saint-Simon, de / ii<; laisser debout que les Gardes du corps.

Les Gardes du corps comprenaient alors quatre compagnies : la première, dite écossaise, créée en 1445 ', en souvenir des services rendus à Charles VII par le comte de Buchan2, avait alors pour capitaine M. le duc de Noailles , lieutenant-général. Les compagnies françaises étaient commandées par M. le duc de Villeroy, maréchal de camp, M. le prince de Beauvau et M. le prince de Tingry, lieutenants-généraux. Les maréchaux de camp, brigadiers, inestres de camp pullulaient également dans les grades inférieurs. Un simple garde obtenait, avant 1758, la commission de capitaine. Depuis, sans lui donner cette commission pour commander aux troupes, on lui en accordait néanmoins l'équivalent pour qu'il pût obtenir la noblesse militaire, entrer aux Invalides et recevoir des lettres de vétérance \

Les Gardes du corps ne devaient le salut qu'au Roi, aux princes de sa maison, au général de l'armée, s'il était maréchal de France et au général de la cavalerie. Ils avaient la garde des appartements royaux, les places voisines du carrosse, la présentation des placets. Ils étaient écuyers, commensaux du Roi, exempts de taille, prenaient la droite sur toutes les troupes, et, dans leurs provinces, passaient immédiatement après les conseillers de bailliages, de sénéchaussées et de présidiaux1.

1 D'après le P. Daniel {MiHcv fronçait») en 1461.— Mail de Nœuftille Origine, état des troupe» du la Maison du Roi\ de Castries, daai Mémoires manuscrit», el tous les almanacha militaire» donnent la ilat« de 1445.

• Victoire de Beaugé (Anjou) 1481. Pai( connétable en 1423.

• Art. «0 de l'Ordonnance du 88 décembre 1758,

• Ordonnances de 1690 — de 1710 — de 1721.

Les capitaines prêtaient serment au Roi, l'épée au côté. Ils étaient absolument indépendants du secrétaire d'Etat de la guerre. Pour la distribution des grâces, charges, honneurs, emplois, privilèges, l'augmentation ou la diminution des compagnies, la discipline et l'administration, ils n'avaient de comptes à rendre qu'au Roi seul. C'était le seul corps de la Maison dans lequel les charges ne fussent pas vénales. Sous Louis XIV, les grades inférieurs à celui de capitaine étaient la récompense d'anciens capitaines de cavalerie et de dragons. On s'était fort éloigné de l'institution première en les donnant depuis à des jeunes gens sans services et sans expérience1.

L'effectif des compagnies avait souvent varié. L'Ordonnance de 1664 le porte à 360 hommes par compagnie, chaque compagnie comprenant deux escadrons et six brigades.

Par l'Ordonnance du 15 décembre 1775, « pour établir une juste proportion entre les troupes destinées à la garde de sa personne et les autres corps de sa cavalerie » , le Roi supprime une brigade dans chaque compagnie. Les quatre compagnies, formant désormais un total de 20 brigades et 10 escadrons, comprennent 1301 hommes. Les 24 porteétendard sont réduits à huit 2.

Les qualifications d'exempt, enseigne, sous-brigadier sont remplacées par des termes en usapre dans la cavalerie tels que sous-lieutenant, maréchal des logis, brigadier.

Pour que ces troupes puissent être exercées à l'avenir d'après les Ordonnances qui régissent la cavalerie, les huit escadrons qui ne seront pas de service auprès du Roi

1 Lettre dun ancien garde du corps à son fils. Bibl. nationale Lf. 51.

- Les Gardes du corps ont l'habit bleu, la culotte et les bas rouges. Les étendards delà compagnie écossaise sont blancs, ceux des trois autres compagnies sont verts, jaunes et bleus. Tous sont ornés d'un soleil avec la devise : « Nec pluribUs impar. »

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doivent être réunis annuellement pendant =ix semaines et assujettis aux manœuvres1.

Les officiers des Gardes qui sont en même temps officiersgénéraux ne feront plus nombre dans les compagnies, « le commandement d'un escadron étant inférieur à celui que doit avoir un lieutenant-général ou un maréchal de camp.» De même on n'admettra plus dans les compagnies les officiers supérieurs des armées. « Il est contraire à l'ordre militaire qu'un chef de brigade, n'ayant que rang de colonel, commande à d'anciens brigadiers de S. M." ».

Pour devenir sous-lieutenant, il faudra avoir servi trois ans comme major ou aide-major, et justifier de 200 ans de noblesse devant le généalogiste de la Cour. La preuve de noblesse est également exigée d'un simple garde'. Par l'assimilation des grades avec la cavalerie, les sous-lieutenants ont, en arrivant au corps, la commission de lieutenant-colonel. La commission de mestre de camp ne leur est accordée qu'après six ans de service. Les fourriers et maréchaux ont rang de capitaine, les simples gardes de lieutenant.

Tous les avantages déguisés sous divers noms pour subvenir à la modicité de la paie, pensions, nourriture à la Cour, places de fourrages, gages, émoluments, sont supprimés. La solde et les appointements, raisonnablement fixés, doivent suffire dans les Gardes du corps comme dans les troupes. Nouvelle et très expresse défense est faite de vendre directement ou indirectement aucun emploi ou de prendre, en aucun cas, quelque arrangement pécuniaire à ce dessein. Les commissions et les brevets seront toujours

1 Art. <! de l'Ordonnance.

' An. 7 et 0 île i'< hrdonnance.

'■ L'article 1 de l'Ordonnance du 22 décembre 1 Tr>s .lii simplement qno le garde doit être « gentilhomme ou de famille vivant noblement.» L'Ordonnance du comte de Saint-Germain est, ù cet égard, plus sévère.

expédiés désormais par les soins du secrétaire d'Etat de la guerre1.

La compagnie écossaise renfermait 24 gardes, dits de la manche2, plus spécialement chargés de veiller sur la personne du Roi. Ils étaient debout à ses côtés au sacre, au lit de justice, à la chapelle, dans les fêtes publiques. Quand le Roi venait à mourir, ils gardaient son corps, le déposaient dans le cercueil, le portaient à Saint-Denis. Une ordonnance du 19 janvier 1776 réduisit leur nombre à dix. Ils conservaient d'ailleurs leurs prérogatives, et, comme les maréchaux de logis des Gardes, avaient rang de capitaine dans l'armée.

Maintenir à cette garde royale la plupart de ses privilèges, mais en éliminer les officiers-généraux qui l'encombraient, lui rendre son caractère militaire pour qu'elle pût entrer au besoin en ligne avec la cavalerie, simplifier l'administration en simplifiant l'organisa'ion financière, placer enfin le corps entier sous la dépendance du ministre, tels étaient en somme les traits distinctifs de l'Ordonnance nouvelle.

Des 6.000 Suisses que Louis XI avait pris à sa solde, il en avait choisi cent parmi les plus beaux hommes pour former sa garde ordinaire. C'était à la fois une garde domestique et un corps militaire. A ce double titre, ils portaient tantôt la livrée du Roi, la veste, la culotte et les bas bleus, avec parements de velours incarnat, le baudrier blanc garni de franges de soie, tantôt le pourpoint et le haut-de-chausses à l'antique, tailladé de taffetas incarnat, blanc et bleu, et la toque de velours noir garnie de plumes

1 An. 14 et 20 do l'Ordonnance.

- Voir le 1'. Daniel, de Nœufville, Bouillior, ancien garde du corps: Histoire, des divers corps de la Maison Militaire des Rois de Fiance, de la création à l'année 1818. — Ils ont un justaucorps sur lequel était un corselet ou hoqueton a fond blanc, brodé d'or, et sur le corselet le soleil et la devise. En léte de ces 24 gardes figure le premier homme d'armes de France.

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blanches. Ils servaient la viande à la table du Roi le jour où Sa Majesté faisait des chevaliers du Saint-Esprit. Mais ils étaient aussi militairement organisés, avec leurs officiers mi-français, mi-suisses, leurs exercices, leurs revues, et ils avaient fait avec honneur les campagnes de Louis XIV. Leur drapeau, formé de quatre carrés bleus séparés par une croix blanche, était orné de la devise, emblème de l'union de la France et des Cantons : Kaest fiduciagentis. L'Ordonnance rendue en leur faveur le 2 juillet 1776 avait pour but de les assimiler plus que jamais aux troupes en établissant ainsi l'équivalence des grades :

Le capitaine colonel aurait désormais rang de colonel d'infanterie

Le lieutenant —

L'enseigne lieutenant-colonel

L'exempt lieutenant

Le fourrier lieutenant

Le caporal sous-lieutenant.

Les Gendarmes de la garde institués en 1609 par Henri IV pour le service du Dauphin, maintenus par Louis XIII et placés par l'Ordonnance de 1667 immédiatement après les Gardes du Corps, formaient, en 1775, deux compagnies s'élevant ensemble à deux cents hommes. Ils avaient les prérogatives des Gardes du corps et étaient généralement comme eux choisis dans les rangs de la noblesse. Armés comme eux, ils s'en distinguent parleur uniforme tout entier d'écarlate et galonné d'or sur les coutures avec parements de velours noir \ Ils ont un étendard de satin blauc brodé d'or avec une foudre tombant du ciel et la devise: Quo jubet iratus Jupiter. Le commandement de ces compagnies était

1 En voici le préambule : « .S. M. ayaul. reconnu que la compagnie îles Cent euiteei a toujours été regardée oomme mil taire depaii m avéaiioa, par sou origine et te, composition, par les txprewiona de* Ordonnançai qui lea ooa

cernent el îles commissions de capitaines colonels, pal le servir,- en temps ic guerre et le traitement des routes, les grades et les décoration!.. , »

- D« Nie tulle. Origine, progrès, état actuel de toutes les troupes de ■ . p. -li 19.

disputé par les plus hauts personnages, maréchaux de France et lieutenants-généraux.

Les Gendarmes de la garde différaient peu des Chevaulégers et n'avaient le pas sur ces derniers que par un reste de la tradition féodale qui donnait au cavalier armé de pied en cap la prééminence sur le cavalier armé à la légère. Par la date de leur création, les Chevau-légers étaient même plus anciens que les Gendarmes '. Leur compagnie amenée à Henri IV par le seigneur de la Curée avait été pourvue de ses privilèges par Ordonnance du 15 décembre 1793.

Cinq ans de service aux Chevau-légers donnaient alors la noblesse aux roturiers 2. Mais les grands seigneurs n'avaient pas tardé à s'emparer exclusivement de ce corps. Lorsqu'il fut presque complètement détruit à la bataille de Dettingen, M. de Chaulnes, qui le commandait, se fit défendre par le Roi d'y recevoir des sujets ayant moins de deux cents ans de noblesse, et, pour la campagne suivante, la compagnie était complète 3. On y avait toujours fait depuis les mêmes preuves. Les Chevau-légers comme les Gendarmes étaient vêfus de l'uDiforme écarlate et or. Seulement, pour les reconnaître, leurs galons étaient mêlés de quelque argent. Sur leur étendard on voyait Jupiter foudroyant les géants et au dessous : Sensere gigantes.

Au nombre des prérogatives communes à ces deux corps figuraient naturellement l'exemption de tailles et de subsides, le droit de Committimus, et, s'il faut en croire Saint-

1 Eu 1592, d'après Nœufville, en 1594, d'après le P. Daniel.

- « Quand ils pourront montrer avoir servi lesdites cinq années sans discontinuer, S. M. entend qu'ils soient tenus et déclarés nobles, et que, pour approbation de ce, ils jouissent des privilèges attribués auxdits Cent gentilshommes de sa Maison et tout ainsi que les autres issus d'extraction noble. » (Ord. du 15 décembre 159?.)

:i D. G. (Supp . à la Corresjj on dance.) Cart. Organisation générale : Mémoire du marquis de Toulongeon.

ET SES RÉFORMES 3g

Simon, le commerce des lettres d'Etat à l'aide desquelles, eu échange de l'argent qu'ils recevaient des plaideurs, « Gendarmes et Chevau-légers se mêlaient sans intérêts dans leurs affaires sous quelque couleur forcée, et arrêtaient de leur chef les jugements et les procédures tant qu'il leur plaisait '. »

Le projet du comte de Saint-Germain était d'abord de supprimer entièrement ces compagnies fort coûteuses et incapables, par la faiblesse même de leur effectif, de rendre aucun service en campagne. Mais il se heurta sur ce point à des résistances avec lesquelles il fallut compter. Les Gendarmes étaient commandés par le maréchal de Soubise, les Chevau-légers par le duc d'Aiguillon. Sans doute le crédit de ces deux personnages avait considérablement baissé depuis la mort de Louis XV. Mais le duc d'Aiguillon était le neveu de Maurepas, et le premier ministre « approuvant le système de réforme était le premier à en empêcher l'exécution ' » quand la réforme devait atteindre quelqu'un des siens.

Ne pouvant obtenir la suppression de ces corps, encore moins leur donner une constitution vraiment militaire, le ministre, se relâchant de la rigueur de ses principes, dut se borner à réduire les compagnies à leur plus simple expression.

« Sa Majesté, dit le préambule de l'Ordonnance, jugeant nécessaire d'augmenter ses troupes d'infanterie et de cavalerie, s'est déterminée à sacrifier une partie de l'éclat qui l'environne en réformant plusieurs corps de sa Maison Militaire et en réduisant les autres pour concourir aux vues d'ordre et d'économie qui l'animent \ »

1 Saint-Simon: Ed. Chéruel 1857, p. 53. - Besenval. Mémoires, V. 2, p, 249.

c. du 15 décembre 177 5.

Il n'y eut plus désormais qu'une compagnie de Gendarmes et une de Chevau-légers, s'élevant chacune à 63 hommes. Aucun officier n'y pouvait être admis à titre de guidon, s'il n'avait rang de capitaine ou le temps fixé par les Ordonnances pour être élevé au grade de colonel. Les enseignes et guidons étaient tenus de faire chaque année un service de trois mois dans l'une des divisions de l'armée.

Cette réduction amenait nécessairement le remboursement des charges supprimées. Le chiffre de ce remboursement fut fixé en Conseil à 965.000 livres \ Quant aux charges du maréchal de Soubise et du duc d'Aiguillon, elles dépassaient un million chacune, et l'impossibilité de les rembourser contribua sans nul doute à sauver la situation des propriétaires. La Reine s'était montrée d'ailleurs fort peu sensible à leurs plaintes. Elle se contenta de demander au ministre pourquoi il conservait quelques Gendarmes et Chevau-légers : « C'est sans doute pour accompagner le Roi au lit de justice. » — « Non, Madame, repartit Saint-Germain, c'est pour figurer aux Te Deum 2. »

La suppression des Mousquetaires souleva moins d'obstacles. Ils formaient alors deux compagnies d'environ 200 hommes chacune. On les distinguait en Mousquetaires gris et Mousquetaires noirs par la couleur de leurs chevaux.

Chacune de ces compagnies avait son histoire. La première avait été formée en 1622 delà compagnie des Carabins du Roi, dont on avait changé le nom lorsque les mousquets eurent remplacé les carabines. Supprimée un moment en 1646 à la suite de ses querelles avec lesMous-

i Voirie détail, pièces justificatives, n"38. 2 Mém. de Bachaumont,

quetaires du cardinal de Richelieu, ci'e avait été rétablie en 1657.

La seconde compagnie était la garde même de Mazarin, dont ce ministre avait fait présent au Roi, qui en devint capitaine en 1665 et lui donna définitivement, en 1667, rang dans sa Maison '.

Les Mousquetaires servaient à pied et à cheval. Us avaient à la t'ois l'étendard et le drapeau, l'épée et le fus'l, les tambours et les trompettes. Habillés et armés par le Roi, ils se montaient à leurs frais. Louis XIV leur avait enlevé la casaque gênante pour combattre. Ils portaient l'habit d'écarlate et la soubreveste bleue, galonnée d'or dans la première compagnie, d'argtntdans la seconde, et ornée devant et derrière d'une croix de velours blanc. Sur le drapeau de la première compagnie on voyait une bombe tombant sur une ville avec la légende : Quo mit et lethnm. Le drapeau de la seconde avait un faisceau de douze dards empennés, la pointe en bas, et la devise : Alterius Jovls, aUera tela.

Les Mousquetaires jouissaient de tous les privilèges de la Maison du Roi, y compris le Committimus'. Ils étaient exclusivement recrutés parmi les gentilshommes. Ce corps s'ouvrait autrefois à la jeune noblesse comme une sorte d'école militaire, une vraie pépinière d'officiers généraux. Mais pendant le XVIir siècle, au milieu des pacitiques loisirs de la vie de garnison, cette école avait perdu tout crédit : « On n'y apprend que l'exercice et à escadronner, à obéir, et force pédanteries dont on se moque tout bas en attendant, qu'on eu sorte et qu'on puisse en rire tout haut. Ainsi cette jeunesse passe le temps d'une année au moins et souvent davantage à se débaucher dans Paris et à y dépenser

1 Visait historique» sur (m Mousquetaires. La Haye 117S. J I». (1. CfWti Organisation générait : Maison du Roi, \l~rt.

très inutilement ; et quand elle entre dans les troupes, elle y est neuve à tout comme si elle sortait de sa province, et c'est alors qu'elle commence à apprendre utilement et qu'elle oublie tout ce qu'elle a appris d'inutile '. »

La disparition de cette troupe au passé si glorieux, la plus riche en faits d'armes de toute la Maison du Roi, n'excita que peu d'émotion. Depuis que les Mousquetaires ne paraissaient plus sur les champs de bataille, on les employait à des besognes ingrates, peu faites assurément pour rehausser leur prestige. Dans les querelles entre la Cour et le Parlement, ils portaient les ordres d'exil et les lettres de cachet. En] cas de troubles, ils servaient à renforcer les compagnies du Guet. Leur départ fit naître moins de protestations que de railleries *.

« On disait, raconte le Journal de Hardy qui nous fait assister à leur séparation, que cette cérémonie avait fait répandre des larmes à plusieurs de ces mousquetaires qui voyaient avec peine que l'année de la perte de leur état fut précisément celle où l'on avait exigé d'eux le service le plus dur relativement aux troubles excités dans Paris au mois de mai précédent par rapport à la cherté du pain.

i Saint-Simon. V. XV. Ed. Chéruel 1857, p. 54. Saint-Simon critique même les détachements qui vont à la guerre et qu'on emploie dans les sièges comme simples grenadiers. « La jeunesse noble, beaucoup moins illustre, qui est à la vérité destinée à la guerre et à tous ses hasards, ne l'est pas à ce genre de service; et c'est en abuser d'une façon barbare que de la prodiguer en troupes au service de simples maîtres et de simples grenadiers. »

1 Voici les adieux que leur adresse la muse folâtre:

Aimables mousquetaires, Favoris des amours, Déchirez vos bannières Et brisez vos tambours.

Ils ne vous servent plus qu'à battrela [retraite, On vous exile de Paris, Sur la requête des maris Votre réforme est faite !

Ralliant les Gendarmes El les Chevau- légers, Briguez d'autres alarmes Et de plus doux dangers.

Dans le cœur de Cjpris portez la sou- [breveste, fonsolez-vous, jeunes guerriers.

( >n vous arrache vos lauriers, .Mais le myrte vous reste.

Grimm (Correspondance littéraire, janvier 1T76).

i:t SUS RBFORMBS 39

On ne pouvait s'empêcher de remarquer, en voyant ces militaires molestés à leur tour par des suppressions et des changements, que, lorsque le ministère avait frappé en 1771 sur toute la magistrature du royaume, pour ainsi dire à bras raccourci, ils n'avaient cessé de crier dans les différentes villes du royaume que le Roi était le maître, que son autorité devait prévaloir en tous lieux, comme aussi d'avoir entendu dire à quelques-uns d'entre eux ces paroles aussi téméraires que remarquables, en parlant des magistrats alors si injustement persécutés : Qu'on nous l'ordonne et nous ferons feu sur ces b.... là! Des gens si dévoués à l'autorité royale ne pouvaient que donner, dans les circonstances actuelles, les preuves de la plus grande docilité et de la plus parfaite soumission '. » C'est bien là la note ironique de la bourgeoisie parlementaire dont Hardy reflète assez fidèlement l'opinion.

Restait à dédommager les intéressés. Le capitaine des Mousquetaires gris, M. de la Chèze, était assez mal en Cour et dut se contenter du remboursement. M. de Montboissier, capitaine des Mousquetaires noirs, fut désarmé par l'offre d'un cordon bleu. Le montant des charges à payer dans les deux compagnies s'éleva à 2.792.088 livres. Avec les Gendarmes et les Chevau-légers, les Mousquetaires formaient ce qu'on appelait la Maison rouge. Avant de l'amener aux proportions où le comte de Saint-Germain l'av it réduite, il avait fallu rembourser pour 3.752.088 liv. de charges, et cela pour une troupe dont tout l'effectif ne dépassait pas 800 hommes J !

Immédiatement après les Mousquetaires viennent les Grenadiers à cheval. Institués par Louis XIV en 1676, ils

1 Juumal de Hardy, 2:i décembre 1775.

' Voir le détail, pièces justilicat. a» 38.

n'avaient point rang tout d'abord dans la Maison du Roi. Ils étaient destinés en campagne à ouvrir les passages aux troupes de cette Maison, à les précéder dans les sièges aux attaques des chemins couverts et des contrescarpes. Ils portaient à la fois l'épée, le pistolet et le fusil. Sur leur étendard brillait une pièce d'artifice crevant en l'air avec cette devise : Undique terror, undique lethum. Les officiers appartenaient à la noblesse, mais les maîtres étaient tous choisis parmi les grenadiers de France, grands, forts, braves et portant moustache. Or le corps des Grenadiers de France était déjà un corps d'élite, formé de 48 compagnies de grenadiers qu'on n'avait pas réformées à la paix de 1748 « pour continuer d'entretenir au service de S. M. des troupes d'une espèce si précieuse à conserver l. »

Une Ordonnance de 1759 avait fait des Grenadiers à cheval une compagnie de 150 maîtres. L'Ordonnance du 15 décembre 1775, qui les supprime, met les officiers à la suite et décide que les grenadiers seront replacés en qualité de bas-officiers dans les différents corps de troupes. Seule la charge du commissaire des guerres était vénale dans cette compagnie. Elle fut remboursée au prix de 108.544 livres.

Deux corps d'élite ont la préséance sur tous les gens de pied 5, les Gardes-françaises et les Gardes-suisses. Le comte de Saint-Germain n'a pas touché à l'organisation des Gardes- suisses, organisation compliquée et reposant sur des capitulations diverses avec les Cantons, mais il a remanié la constitution des Gardes-françaises.

Ce corps, dont l'origine remonte aux guerres de religion,

1 Ce corps des Grenadiers de France, dissous par Ord. du 4 août I~~l. .■■ été fondu dans l'infanterie ou dans le» régiments de grenadiers-royaux.

2 Bien que la Gendarmerie ait le pas sur toute la cavalerie et à plus forte raison sur l'infanterie et les Gardes-françaises, nous nous conformons ici à l'ordre en usage dans tous les almanachs militaires du temps.

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avait été constitué et rangé en tête do toute l'infanterie par les Ordonnances de Henri III, de Charles IX etdeLouisXIV. Ses privilèges sont à peu près ceux dd la Maison du Roi. Le colonel, revêtu d'ordinaire des plus hautes dignités militaires ', a, comme les capitaines des Gardes, le bâton de commandement et prend l'ordre chez le Roi. Les charges des officiers sont vénales. Comme les Gardes du corps, les Gardesfrançaises ne présentent les armes que pour le Roi, la Reine et le Dauphin. Quand il assiste à un siège, le régiment, après la capitulation ou l'assaut, pénètre le premier dans la place. Tandis que toute l'infanterie porte l'habit blanc, les Gardes- françaises, officiers et soldats, sont vêtus de bleu, couleur royale. Ils ont le drapeau bleu semé de fleurs de lys et portant au milieu une croix blanche. Non-seulèment le corps ne recrute pas d'étrangers, mais il est même fermé aux pays de nouvelle conquête tels que Strasbourg et l'Alsace.

En 1770, il était composé de six bataillons, à six compagnies chacune formant un effectif d'environ 4.000 hommes.

L'Ordonnance du 17 juillet maintient les six bataillons, mais chacun d'eux sera désormais composé d'une compagnie de grenadiers et de quatre compagnies de fusiliers. Le nombre des compagnies est réduit, mais le nombre des nommes par compagnie est considérablement augmenté. L'effectif au complet de chaque compagnie est de 109 hommes pour les grenadiers, et de 176 pour les fusiliers, soit pour tout le régiment 4.878 hommes.

Comme dans les autres corps de la Maison du Roi, des maréchaux de camp briguaient l'honneur d'avoir leur compagnie aux Gardes- françaises. L'Ordonnance décide que ces compagnies leur seront remboursées. Dans l'impossibilité de subvenir au remboursement des autres charges elle en fixe ainsi le prix :

1 L«ur colonel est en 1775 le maréchal de Biron.

Lieutenants-colonels, majors, capitaines de grenadiers et de fusiliers 80.000 livres

Capitaines en deuxième, aides-majors, lieutenants en

premier 40.000 —

Lieutenants en deuxième, sous-aides-majors. . . . :î0.000 —

Sous-lieutenants en deuxième 10.000 —

Enseignes 6.000 —

Les charges vacantes par mort restent à la disposition du Roi. Comme la noblesse est exigée pour le grade d'enseigne, les bas-officiers ne peuvent dépasser celui d'adjudant. Conformément à un vieil usage les places de sergent vacantes sont données par le colonel sur une liste de présentation dressée par le conseil des adjudants et des sergents.

Pour l'administration du corps, les engagements et les hautes-paies, le régiment est désormais assimilé à tous les régiments d'infanterie. Les recrues, qui jusque là ne se faisaient qu'à Paris, pourront être levées désormais dans toute la France ' .

Le colonel continue de prendre les ordres du Roi pour la garde de la famille royale, pour le logement et le service du régiment à Paris ', mais il est tenu de se conformer aux Ordonnances générales sur les manœuvres, sur les crimes et délits, la discipline et la hiérarchie. En un mot, tout en conservant ses distinctions honorifiques, le régiment des Gardes-frauçaises, par sa constitution intérieure, les détails du service et les exercices, ne diffère plus sensiblement des autres régiments d'infanterie.

Si les Gardes-françaises ont le pas sur toutes les troupes de pied, la Gendarmerie marche en tête de toute la cavalerie de France, sans se confondre, et, selon l'expres-

i Ord. du 17 juillet 1776.

2 Même ord. T. 8, An. 2, 3 et 4.

ET SES UKKoKMKS 43

sion technique, sans rouler avec elle. Bien que l'Ordonnance de 1667 l'ait quelque peu détachée de la personne du Roi, elle est restée intimement unie à sa Maison. Le Roi est toujours capitaine de ses quatre premières compagnies, Ecossais, Anglais, Bourguignons, Flandre. Les six autres ont pour capitaines la Reine, le Dauphin, le duc de Berry, le comte d'Artois, le comte de Provence et le duc d'Orléans. Les Gendarmes, en campagne, font brigade avec la Maison du Roi; en temps de paix, ils habitent avec leur suite le château de Lunéville, et l'honneur de les commander est d'autant plus recherché par la noblesse militaire qu'il y a égalité de grades avec les autres corps de la Maison royale ' .

Le comte de Saint-Germain aurait voulu donner à ce corps une constitution uniforme en le fondant dans la cavalerie. Mais le marquis de Castries défendit ses Gendarmes avec la plus vive opiniâtreté. Pour supprimer le corps il fallait d'abord rembourser les charges. Or, les compagnies valaient 150.000 livres, les lieutenances 120.000 livres, les enseignes et les guidons 80.000, soit pour les 40 charges du corps une somme de 4.120.000 livres! Si l'on y joint les 4 millions précédemment employés à rem-

i Les Gendarmes portant l'habit écarlate horde d'argent, la veste et la culotte

chamois. Chaque compagnie a son étendard. Celui des Ecossais est de soie blanche avec trois arbres dans une plaine et un chien couché, il a pour devise : In omni modo fidetis. — L'étendard des Anglais porte un soleil et sept aiglons volant vers lui: Tuus ad te vocat ardor. — Les Bourguignons ont l'étendard do soie blanche avecune grande croix de Bourgogne au milieu sans inscription. — Les Gendarmes de Flandre oui. l'étendard de soie hloue semé de lys d'or avec un soleil, au-dessous et au-dessus duquel on lit : Prisco sub sidère patrum et rue p'uril/us impar. — La compagnie de la Reine : Etendard de soie rouge de fleurs de lys d'or et la devise : Sew pace-m seu bella gero. — Gendarmes du Dauphin : étendard de soie blanche avec une mer agitée, un navire au milieu de ls tempête, et trois dauphins: Pericula ludus. — Gendarmes de Berry : soie bleu.- avec un grand arbre dans une plaine auprès duquel ive un arbre plus petit : Triwnphali stipite surgit. — Provence : .-oie bleue ayant deux arbres de différentes grandeurs ; sur le plus grand une étoile dardant ses rayons sur le plus petit : Virlutem auctore refert . — Artois: soie bleue avec un lion : Vestigia magna sequetur. — Orléans: soie blanche avec une bombe crevanten l'air : Potl fulmina terror.

bourser les charges des Gendarmes de la garde, des Chevaulégers et des Mousquetaires, on arrive à un chiffre aussi élevé que celui de l'Ordinaire des guerres tout entier, et cela au moment où Turgot disait : pas d'emprunt, pas de banqueroute, pas d'augmentation d'impôts !

Le comte de Saint-Germain se trouvait exposé à tourner dans ce cercle vicieux : il voulait supprimer ou réduire les corps privilégiés trop onéreux au Trésor, et il ne le pouvait faire qu'en remboursant d'abord les officiers propriétaires, c'est-à-dire en faisant au Trésor de nouvelles brèches.

M. de Castries ne manquait pas de faire observer d'ailleurs que, de tous les corps d'élite, la Gendarmerie était assurément le moins coûteux.

liv. sols. don.

Tandis qu'un garde du corps écossais revenait

au Roi à 1.580 1 7

Un garde du corps ordinaire revenait à 1.564

Un gendarme de la garde 1.150 2 ]0

Uu chevau-léger 1.088 11 8

Un mousquetaire 1.086

Un grenadier à cheval 970

Un gendarme 814

Un carabinier 730

Un cavalier 078

La différence totale entre les Gendarmes et même nombre de cavaliers était de 164.264 livres à peine. L'économie serait donc assez mince '.

Enfin, tandis que les corps de la Maison du Roi étaient devenus inaccessibles aux classes moyennes, au tiers-état, la Gendarmerie voyait se mêler et se confondre dans ses cadres la noblesse d'épée, la noblesse de robe et la bourgeoisie.

1 D. G. Suj.p. d la Corresp. (Maison Militaire). Mémoire présenté à LouisXVl par 1<' marquis de Castries.

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D'après un état dressé par le marquis de Castries ou y trouvait en 1775 :

280 gentilshommes.

83 fils d'officier.

891 fils de juges, avocats et autres gens

de même classe 334 fils de bourgeois.

Or, tout gendarma venant à passer dans la cavalerie y avait le grade de sous-lieutenant, et ainsi, en dépit des Ordonnances, les fils de la bourgeoisie se glissaient peu à peu dans les rangs des officiers, surtout quand leur fortune leur permettait de faire la finance d'une charge militaire.

Le comte de Saint-Germain ne fit donc à ce corps que des modifications sans grande importance. Il réduisit de 10 à 8 le nombre des compagnies l. Chaque compagnie formait un escadron de 104 hommes, ce qui portait à 832 maîtres le corps entier. Cette réduction amenait l'extinction de huit charges d'officiers et de deux charges de commissaires de guerres qui devaient être progressivement remboursées par un fonds déposé à cet effet à l'Ordinaire des guerres !.

Pour en finir avec d'interminables querelles de préséance qui mettaient aux prises la Gendarmerie et les autres corps de la Maison du Roi 3, l'Ordonnance fixe ainsi l'assimitation des grades avec la cavalerie :

Le lieutenant de gendarmes avait rang de mestre de camp.

Le sous-lieutenant lieutenant-colonel.

Les maréchaux-des-logis écossais .... capitaine.

Les autres maréchaux —

Brigadiers et fourriers lieutenant.

Gendarmes sous-lieutenant.

compagnies de Flandre et d'Orléans furent supprim* s L'Ordon ainsi le prix des charges: capitaine-lieutenant 150,000 liv .

lieutenant enpremierlOO.OOOliv., sous-lieutenant 00,000 liv., enseigne 80,000 liv. Saint-Simon. V. 15., p. 49.

La noblesse militaire vit dans cette mesure un nouvel affront qui livrait les grades à la roture '.

Pour l'administration, la discipline et les manoeuvres, la Gendarmerie devait se conformer aux Ordonnances générales concernant la cavalerie.

Des difficultés nouvelles surgirent quand il fut question de régler le sort des Carabiniers de Monsieur. Le régiment des Carabiniers, formé en 1693, avait été, par Ordonnance du 6 novembre 1756, organisé en cinq brigades et dix escadrons. Donné en 1758 au comte de Provence, il avait pris rang à la suite de la Maison du Roi parmi les troupes des Fils de France. Cette troupe d'élite coûtait nécessairement plus cher qu'un corps égal de cavalerie. Les officiers et les soldats devaient être recrutés à tour de rôle dans tous les régiments qui se voyaient enlever ainsi leurs hommes les plus beaux, les plus solides et les plus vaillants. Le nombre des grades y était multiplié au delà des besoins du service. On n'y comptait pas moins de cinq mestres de camp, et le reste de l'état-major était à proportion.

Ce que le marquis de Castries avait fait pour ses Gendarmes, le marquis de Poyanne le tenta pour ses Carabiniers, avec plus d'âpreté encore, car il se sentait soutenu par le frère du Roi.

* On raconte, dit à ce sujet le Journal de Hardy, que Poyanne va être disgracié pour avoir traité trop cavalièrement M. le comte de Saint-Germain et pour l'avoir menacé en lui disant qu'il ne serait pas toujours ministre et qu'il viendrait peut-être un temps où l'on pourrait se faire rendre justice. Sur quoi le comte de Saint-Germain l'avait interpellé à son tour de lui déclarer si c'était au ministre chargé des affaires du Roi qu'il comptait parler ou bien à

-1 Corresp. de Suint-Germain et de P&ris-Duverney . V. 1., p. 83.

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Saint-Germain. — Mais le marquis de Poyanue ayant répondu : Je parle à tous les deux, le comte de Saint- Germain avait répliqué : « Eh bien ! Monsieur, comme ministre, je vous ordonne de vous retirer, et comme Saint- Germain, vous me retrouverez. » Sur quoi Poyanne avait écrit unelettreau Roi, sans faire grande impression sur lui puisqu'il la jeta au feu en s'écriant : « Il faut que Poyanne ait perdu la tête ' ! » On voit, par cet incident, à quel degré d'irritation était alors montée la noblesse de cour.

Nul doute que, si le comte de Saint-Germain avait eu les mains libres, il n'eût également versé dans la cavalerie le régiment des Carabiniers, et d'autant mieux qu'il n'avait pas ici à se préoccuper du remboursement des charges puisque la vénalité était bannie de ce corps. Mais il dut se relâcher de sa rigueur par suite de l'intervention personnelle du comte de Provence. « Je m'étais engagé, déclare-t-il dans ses Mémoires, avec Monsieur, frère du Roi, MM. de Maurepas et de Castries, sans savoir par quel moyen je parviendrais à donner à ces corps une constitution qui put parer aux inconvénients qu'ils avaient par leur nature. »

L'Ordonnance du 13 février 1776 ne fut qu'une mesure de transaction. Le nombre des escadrons de Carabiniers était réduit de 10 à 8, chaque escadron fort de 151 maîtres» ce qui, avec l'état-major, donnait au corps un effectif de 1226 hommes. Les officiers réformés étaient mis à la suite avec moitié de leur traitement jusqu'à ce qu'ils fussent replacés dans d'autres régiments. Leur suppression et la réduction des gros traitements avait ramené le prix de revient d'un carabinier au prix d'un simple cavalier. Par l'administration intérieure, le service, la discipline et les manœuvres, ce corps ne devait plus désormais différer en rien des autres. Enfin il était chargé de pourvoir lui—

1 Journal de Hardy, 84 janvier 1T76.

même à ses recrues, sans enlever comme autrefois à la cavalerie ses meilleurs soldats.

Atteints dans leurs privilèges, les carabiniers se plaignirent d'autant plus haut qu'ils se savaient protégés par une auguste influence. Quant parurent les Ordonnances qui donnaient à la cavalerie une nouvelle constitution, de nouveaux efforts furent tentés auprès du ministre pour faire remettre ce corps à 10 escadrons, replacer les officiers dont les emplois avaient été supprimés, rétablir sans aucune retenue les anciens traitements, et rendre au mestre de camp le choix des officiers. Un des Mémoires présentés à M. le comte de Saint-Gernîain porte en apostille cet autographe du comte de Provence :

i Ce projet de supplément étant absolument conforme à l'Ordonnance de la cavalerie, je désire qu'il ait son entière exécution. Louis-Stanislas-Xavier '. »

Le comte de Saint-Germain maintint son Ordonnance, mais ce que Monsieur ne put obtenir alors lui devait être accordé trois ans plus tard par le zèle d'un ministre qui n'avait rien à lui refuser, le prince de Montbarey, capitaine de sa garde suisse 2.

Outre ses carabiniers, Monsieur avait en effet, ainsi que M. le comte d'Artois, sa compagnie de Gardes du corps et sa compagnie de Gardes-suisses. Ces compagnies restèrent intactes. L'Ordonnance du 14 septembre 1776 qui les concerne n'apporte aucun changement à leur constitution. Elle assimile seulement les grades des officiers et bas-officiers de ces compagnies aux grades de l'infanterie. Elle est absolument conforme dans son esprit à l'Ordonnance déjà rendue en faveur des Cent-suisses.

1 D. G. Supp. à la Corrusp. 177G. « Mémoire que Monsieur m'a fait l'honneur de me charger de présenter de sa part et en son nom à M. le comte de Saint-Germain. »

2 Ord. du 8 avril 1719.

KT SES RÉvosim 49

En résumé, au moment où Saint-Germain entrait au ministère, les principaux corps de la Maison du Roi visés par ses Ordonnances comptaient :

Gardes du corps 1.468

Gendarmes delà garde. . . . 200

Chevau-légers 200

Mousquetaires 400

Grenadiers à cheval 150

Cent-suisses 100

La réforme accomplie, au milieu des obstacles de tout

genre qui s'étaient rencontrés, ces corps se trouvaient ainsi

réduits :

Gardes du corps 1.301

Gendarmes de la garde .... 63

Chevau-légers 63

Cent-suisses 100

Soit une diminution d'un millier d'hommes environ. L'impossibilité de rembourser toutes les charges avait sauvé la Gendarmerie. Mais elle avait reçu ainsi que les Gardes-françaises et les carabiniers une organisation sensiblement voisine des autres corps.

De toutes les opérations du comte de Saint-Germain, aucune ne souleva contre lui plus de passions et plus de haines. La noblesse de Cour se sentait atteinte dans ses prérogatives les plus chères, dans ce qu'elle appelait ses droits les plus sacrés. « Le nombre des antagonistes de M. de Saint-Germain augmentait journellement, lit-on dans le Journal de Hardy, ce qui n'était pas étonnant vu que, comme le sieur Turgot, Contrôleurgénéral des finances, il prenait un ton très haut avec les personnes les plus qualifiées dont il attaquait les intérêts

pécuniaires et qui voulaient lui faire la loi, tandis qu'il avait les manières les plus affables pour toutes les personnes de l'état mitoyen dont il cherchait à améliorer le sort et à procurer le soulagement pour seconder, autant qu'il était en lui, les vues bienfaisantes de son auguste maître. Loin de se laisser abattre ni décourager par les complots et les murmures, il disait tout franchement qu'il ne craignait pas plus les cabales que les boulets de canon ' . »

Le Roi, quelques représentations qu'on lui eût faites, avait presque toujours soutenu son ministre. Il avait dit bien haut qu'il voulait être obéi, et les rancunes des grands seigneurs l'épargnaient à peine. Mais ce qui mettait le comble à la stupéfaction générale, ce que cette excellente dame de Campan renonçait elle-même à comprendre, c'est que la Reine avait vu sans regret disparaître les « habits rouges » des galeries de Versailles.

Marie-Antoinette n'avait-elle pas à Vienne l'exemple d'une Cour noble et simple à la fois, respirant la majesté et la distinction la plus rare, sans le luxe et l'éclat ruineux d'une Maison militaire ? « Laissant agir les ministres, écrit à sa mère le comte de Mercy-Argenteau 2, elle s'est bornée à dire et à répéter dans les occasions qu'elle était vraiment peinée de voir que le bien de l'Etat exigeait des sacrifices fâcheux à beaucoup de particuliers, qu'elle les plaignait sincèrement, qu'elle désirait contribuer à quelques moyens qui puissent diminuer les désagréments qu'ils éprouvent » Et ce langage prudent était conforme aux intentions de Marie-Thérèse.

Quant au gros de l'armée et du public, « à l'état mitoyen » , comme dit Hardy, il ne faisait qu'un reproche au comte de Saint-Germain, celui de s'être arrêté à mi-chemin. Il par-

i Journal de Hardy, 24 janvier 1776.

2 Le comJe de Mercy à Marie-Thérèse, janvier 1776.

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tageait sur ces réformes l'ayis de Malesherbes, qui travaillait dans la Maison civile à une besogne analogue : « Je ne sais si on rend un compte sincère au Roi de l'effet que l'ont sur toute la France les opérations de M. de Saint- Germain. J'ose lui attester que le peuple ne lui sait mauvais gré que de celles qu'il n'a pu faire, et que ce ministre, dont il est important de conserver la réputation, en perd une partie lorsqu'il est arrêté dans sa marche '. »

1 Extrait d'un Mémoire de Malesherbes trouve dans Us portefeuilles du Roi.

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