CHAPITRE III
De l'Ecole Royale-Militaire. — Vices de son organisation. — Ordonnance qui la supprime.— Création d'Ecoles nouvelles.— Le Collège Royal de La Flèche. — Les Cadets-gentilshommes.
Conçu, ébauché même par Henri IV et Richelieu ', le projet d'ouvrir des écoles à la jeune noblesse pour la préparer à la carrière des armes avait été réalisé par Louvois. Une Ordonnance du 16 juin 1682 établissait à Metz et à Tournay deux compagnies de Cadets ouvertes aux gentilshommes « désireux d'acquérir les connaissances et les qualités nécessaires pour devenir un jour de bons officiers. » Le succès de cette institution fut tel qu'il fallut bientôt en élargir les cadres. Sept autres compagnies furent installées dans les places frontières de Cambrai, Valeuciennes, Charlemont, Longwy, Strasbourg, Brisach et Besançon. En 1684, le Roi n'entretenait pas moins de 4.275 cadets, auxquels on délivrait, selon les besoins du service, des brevets de sous-lieutenant ou de cornette dans les armées.
1 Henri IV avait établi à sa Cour une sorte d'Académie militaire qu'il se préposai! de (ransf.jrmer en un lltatfiMnmanil national « très utile pour les Catien et très avantageux pour le Roi d'autant que ça deviendra routine ; ■épinière de vrais gens de guerre vivant par ordre et police » (Sully Œcon. roy, t. 11, eh. 19). — A la page 721 du 5c volume de la <'oi respondanoe de Kicii lieu, publiée pas Avenrl, se trouve tracé de la niaiu du Cardinal le plan d'une Académie de 1.000 gentilshommes, dont 600 pour l'armée et 40(1 pour l'église.
Néanmoins, l'œuvre du grand ministre ne lui survécut pas. En 1694, les Cadets qui n'étaient pas devenus officiers furent répartis dans les régiments *.
Six compagnies nouvelles furent, il est vrai, rétablies en 1726 en vue de préparer un corps d'officiers pour les milices. Mais des conflits 2 journaliers s'élevèrent entre les capitaines qui les commandaient et l'état-major des places où elles avaient leur résidence. Réduits à deux compagnies, puis à une seule de 600 Gentilshommes, les Cadets furent définitivement licenciés par Ordonnance du 22 décembre 1733, sous prétexte que « pendant la guerre cet établissement n'était pas nécessaire. »
Abandonnée en France par les successeurs de Louvois, l'institution avait fait son chemin à l'étranger, en Prusse, en Hollande, à Vienne, à Madrid, à Saint-Pétersbourg ', lorsqu'elle nous revint, vers 1750, sous le double patronage de la marquise de Pompadour et de Pâris-Duverney. La favorite n'était pas fâchée de jouer à la Maintenon. Elle aussi voulait avoir son Saint-Cyr '. Pâris-Duverney, le
1 Rousset. Hist. de Louvois, t. III, p. 314.
2 Ord. du 2 août 1728.
s Mém. de Brandebourg, t. I, page 151. — Voir sur les Cadets de Saint- Pétersbourg, organisés eu 1732 par le feld-maréchal comte de Munich, un trèa curieux mémoire aux Archives nationales (Cart. K, n° 149.)
4 On lit dans une lettre de Mme de Pompadour à Pâris-Duverney du 18 septembre 1750: « Nous avons été avant-hier à Saint-Cyr, je ne peux vous dire combien j'ai été attendrie de cet établissement ainsy que de tout ce qui (y) était, ils sonts tous venus me dire qu'il faudrait en faire un pareil pour les hommes, cela m'adonne envie de rire, car ils croironts quand notre affaire cera scùe que c'est eux qui onts donné l'idée. Je vous embrasse de tout mon cœur, mon cher nigau. » — Dans une autre lettre du 15 août 1755, au moment où l'institution périclitait faute de fonds, elle écrit au même Duverney : « Non assurément, mon cher nigau, je ne laisserai pas périr au port un établissement qui doit immortaliser le Roi, rendre heureuse sa noblesse et faire connaître à la postérité mon attachement pour l'Etat et pour la personne de S. M. J'ai dit à Gabriel aujourd'hui de s'arranger pour remettre à Grenelle les ouvriers nécessaires pour finir la besogne. Mon revenu de cette année ne m'est pas encore rentré. Je l'emploierai en entier pour payer les quinzaines des journaliers. J'ignore si je trouverai mes sûretés pour le paiement, mais je sais très bien que je risquerai avec grande satisfaction 100,000 1. pour le bonheur de ces pauvres enfants. » Voir Arch. nat. cart. A K. 149. — Campardon. Mme de Pomjiadeur p. 264 et suiv. — Seize lettres authentiques de Mme de Pompadour publiées par la société des Bibliophiles. Didot, 1828.
général des farines, comme l'appelait assez méchamment le maréchal de Noailles, était moins flatté d'être le roi de la finance que de passer pour un grand militaire.
A ces préoccupations personnelles s'ajoutaient de plus graves considérations. En présence des récentes victoires de la Prusse, on songeait avec inquiétude aux connaissances superficielles de la plupart de nos officiers. A l'intérieur, on était en guerre avec le Parlement, on venait par l'édit de main-morte de s'aliéner le clergé. Il s'agissait de trouver dans la noblesse « l'appui le plus ferme de l'Etat contre les maux inté ieurs qui pourraient altérer sa consistance. »
L'édit parut en février 1751. Le Roi avait conféré l'année précédente la noblesse aux militaires qui s'étaient distingués par leurs mérites, «t 11 ne lui restait plus, disait le préambule, qu'à donner une marque de son estime et de sa protection au corps même de la noblesse, à cet ordre de citoyens que le zèle pour notre service et la soumission à nos ordres ne distinguent pas moins que la naissance. »
L'Ecole était principalement destinée à la noblesse pauvre, au sein de laquelle on choisirait de préférence les jeunes gentilshommes qui « en perdant leur père à la guerre sont devenus les enfants de l'Etat. » Quant à ceux qui pouvaient subvenir eux-mêmes à l'éducation de leurs enfants, le Roi espérait qu'ils prendraient cette Ecole pour modèle afin que « l'ancien préjugé qui a fait croire que la valeur fait l'homme de guerre cédât insensiblement au goût des études militaires. »
Le nombre des élèves pouvait s'élever à 500 qui tous devaient faire preuve, devant le généalogiste du Roi, de quatre générations de noblesse en ligne paternelle. Cette condition préalable remplie, on établissait, parmi les postulants, des catégories d'admissibles selon les droits et les besoins des familles. Ils étaient, à cet effet, partagés
en huit classes à commencer par les orphelins dont les pères avaient été tués au service, pour finir par les enfants nobles dont les aïeux n'avaient pas servi, mais qui, par leur indigence, « se trouveraient avoir besoin de secours. » On n'était pas reçu à l'Ecole avant huit ans, pas après onze ans. Pour les orphelins toutefois, la limite d'âge était reportée à treize ans. Une seule condition de capacité était exigée : savoir lire et écrire. Aucune époque n'était fixée pour la sortie de l'Ecole. Point d'examen final, point de concours. Vers dix-huit ou vingt ans, ces jeunes gens devaient être employés dans les troupes ou dans les autres parties de la guerre, selon leurs aptitudes et leurs talents. L'Etat leur assurait, pendant les premières années de service, une pension de 200 livres pour qu'ils pussent soutenir leur rang. Ils devaient en outre garder, durant toute leur vie, une marque distinctive destinée « à leur rappeler les obligations contractées envers le Roi et l'Etat, les porter à donner l'exemple aux autres et à répondre à l'éducation qu'ils avaient reçue. »
L'organisation financière et administrative était en grande partie calquée sur les édits relatifs aux Invalides et à Saint-Cyr. On avaitaliéné,en faveur de l'Ecole, les revenus de la ferme des cartes à jouer en élevant à un denier par carte l'impôt jusqu'alors fixé à dix-huit deniers par jeu. Au secrétaire d'Etat de la guerre était confiée la surintendance générale, mais la direction véritable était aux mains d'un Intendant ' qui, assisté d'un Conseil, arrêtait les dépenses et ordonnançait les paiements. Pour que l'institution nouvelle pût vivre et se développer en dehors de toute
1 Le premier Intendant fut Joseph Pâris-Duverney « en récompense des services qu'il avait rendus pendant les deux dernières guerres en qualité d'administrateur généra) des subsistances de l'armée.» Son neveu Paris de Meyzieux obtint le brevet d'Intendant en survivance comme « héritier des sentiments et du nom d'une famille distinguée par des talents supérieurs et l'usage qu'elle en a fait pour le service de S. M. et de l'Etat. » (Aroh. nat. A K, 139.)
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ingérence extérieure, les recettes et les dépenses, une fois arrêtées et approuvées en assemblée générale, échappaient à la juridiction supérieure de la Cour des Comptes. L'administration restait maîtresse absolue chez elle et son visa servait de décharge au Trésorier.
L'enseignement ne différait pas sensiblement de celui des collèges. Il comprenait, avec l'écriture, le français, le latin, l'histoire, la géographie, les mathématiques, le dessin et deux langues étrangères, l'italien et l'allemand. Un officier d'état-m1 jor devait donner trois fois par semaine des leçons de tactique aux élèves âgés de quinze ans. Mais comme on n'exigeait pas des enfants, au moment de leur admission, un ensemble de connaissances moyennes, ils étaient de force inégale et souvent très disproportionnée. On éprouvait la plus grande difficulté à les classer en vue d'un enseignement méthodique et progressif. « Il ne sera jamais possible, dit un Mémoire, de tirer parti des études si les élèves n'apportent avec eux quelques connaissances '. »
Encore si ces enfants avaient été admis à une époque fixe ! Mais il en arrivait à tout instant dans le cours de l'année, selon les caprices des parents et les circonstances de sorte que le régime des classes n'était qu'un régime d'exceptions. Aussi, celte irrégularité dans les admissions, l'absence de toute garantie à l'entrée, de toute sanction à la sortie de l'Ecole, rendaient, en dépit de la valeur personnelle des maîtres, les meilleures leçons trop souvent stériles. « Il est sorti des enfants instruits des mains des professeurs, mais c'est le petit nombre. Sur plus de 300 sortis jusqu'à présent, il n'y en a qu'environ 40 entrés dans l'artillerie ouïe génie a. » Ces armes spéciales, qui exigeaient
1 Aivh. oat, K. 149.
« Axch. nat. K. 149.
des connaissances approfondies, étaient alors assez peu prisées de la jeune noblesse.
L'éducation valait- elle mieux? Le régime disciplinaire était d'abord exclusivement militaire. Les élèves, partagés en compagnies suivant 1< s dernières Ordonnances sur l'infanterie, se trouvaient au sortir des classes sous la tutelle d'un personnel d'officiers. Mais lassés sans doute de la surveillance d'enfants si jeunes et de fonctions incompatibles avec leurs habitudes, les militaires avaient cédé la place à des inspecteurs, sorte de répétiteurs civils, parmi lesquels se trouvaient quelques gens de lettres. A cet âge si tendre, la discipline militaire « cette maîtresse dure et impérieuse, qui ne sait jamais se relâcher et ne parle que d'un ton menaçant » avait marqué sa rude empreinte sur la cire molle de ces jeunes natures. Elle leur avait donné je ne sais quoi d'âpre et de grossier. De peur d'en faire des petits-maîtres, on risquait d'en faire des soudards. Avec les inspecteurs, ou tombait dans un autre excès, la mollesse et le relâchement. On flottait ainsi entre une extrême rigueur et l'insubordination '.
Les exercices militaires, dirigés par l'Etat-major de l'Hôtel devaient, aux termes des règlements, avoir lieu tous les jours pendant une heure, et pendant deux heures les dimanches et fêtes. Mais la disproportion d'âge et de force les rendait généralement peu sérieux. Un militaire, chargé de visiter l'Ecole, se plaint à cet égard de l'inexécution des règlements. L'exercice journalier est réduit à une demiheure qu'on emploie à prendre et à remettre les armes. Les mouvements lès plus simples sont incertains et mous. C'est à peine si les élèves savent marcher au pas, « ils perdent l'ensemble dès que la caisse vient à leur manquer » . Quant à l'exercice des dimanches et fêtes qui devait être consa-
1 Arch. nat. K. 149. Mémoire de 17G8.
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cré à des manœuvres générales, bien qu'on le nommât pompeusement l'exercice des batailles, ce n'étnit guère qu'une sorte de divertissement, de représentation puérile dont on donnait le régal aux parents. Son résultat le plus clair était de fausser l'esprit de ces jeunes gens par de vains simulacres, plus voisins des jeux de l'enfance que de l'art militaire1. Ils sortaient donc de l'Ecole ignorant à fois la théorie et la pratique des Ordonnances.
Choiseul s'était efforcé de remédier à quelques-uns de ces abus. Le Collège de la Pièche, confié par Henri IV aux Jésuites, était devenu vacant par suite du bannissement de la Compagnie. Choiseul résolut d'en faire une école préparatoire où la noblesse pauvre recevrait l'éducation première et les connaissances élémentaires indispensables à tout état2. 250 places furent réservées à déjeunes gentilshommes qui y étaient reçus de huit à onze ans sur la présentation des secrétaires d'Etat de la guerre et de la marine. A quatorze ans les enfants qui semblaient par leurs goûts et leurs talents plus aptes au service entraient à l'Ecole Royale Militaire, ceux qui paraissaient plutôt destinés « à servir l'Etat, dans l'Eglise, dans la Magistrature ou dans toutes les autres professions nobles, » étaient admis à suivre des cours de théologie ou de droit. Des lettres patentes du 20 février 1772 avaient complété ces prescriptions en défendant de recevoir à La Flèche des enfants qui ne fussent pas capables d'entrer en sixième, et en exigeant, à quatorze ans, au moment de l'entrée à l'Ecole Militaire, la garantie d'un examen de passage. Cette Ecole ne devait plus recevoir en conséquence que des jeunes gens ayant déjà fait des études.
1 Ai-, oat, K. 14ï>. Réflexions d'un Militaire (Le chevalier de Kéralio) sur l'état de l'Ecole Hoyale : « Ils croient, par exemple, qu'à la guerre on M met sur un rang parce qu'on tel range ainsi dans la cour.»
- Bditda 7 avril 1104.
60 Va COMTE DE SAINT-GERMAIN
Telles étaient les ressources offertes à la noblesse pauvre au moment où le comte de Saint-Germain fut appelé aux affaires. Bien que l'Ecole Militaire fut l'œuvre, chère entre toutes, de son ami Pàris-Duverney, il avait quelque peu varié tout d'abord sur son efficacité. Dans une lettre du 16 novembre 1753, il n'envisage pas sans défiance l'institution nouvelle. A quoi bon tant do dépenses pour entretenir une jeune noblesse destinée seulement à faire des lieutenants, des capitaines et tout au plus des lieutenantscolonels, s'ils ont le temps de parvenir à cet emploi? Estce que les grades élevés sont accessibles aux pauvres gentilshommes ? Ne sont-ils pas tenus en réserve pour les favoris de Cour et les officiers de la Maison du Roi? « L'émulation manque totalement dans les troupes du Roi... Tant que l'on ne donnera pas au mérite les premiers emplois des corps, le service languira... Dans cent régiments il serait difficile de trouver six bons lieutenantscolonels et encore plus de trouver six mauvais majors : La majorité est donnée à la capacité, la lieutenance colonelle à l'âge... »
Duverney défend vivement son œuvre. Il y voit au contraire un encouragement au mérite, une école de discipline et de subordination. Il envoie à son ami unebrochure intitulée : « Lettre d'un ancien lieutenant-colonel français à M. sur V Ecole Militaire ». On y expose l'appauvrissement de la noblesse en même temps que l'accroissement prodigieux des biens d'Eglise et la nécessité de venir au secours des gentilshommes sans fortune, si l'on ne veut voir bientôt tous les grades inférieurs aux mains de la bourgeoisie. On y réfute les objections des adversaires avec d'autant plus de compétence et d'ardeur que l'auteur du livre est, sinon Duverney lui-même, du moins quelqu'un des siens, Paris de Meyzieux, son neveu. Ces arguments finis-
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sent par toucher Saint-Germain qui, dans une lettre du 1!) novembre 1753, revient sur ses préventions. Il admet que cette œuvre naissante fera un jour honneur au Roi et à ses fondateurs. Il propose même d'installer l'Ecole Militaire aux Invalides et de renvoyer ces vieux serviteurs dans les provinces où l'on pourra, en leur consacrant la même somme, en entretenir le double. Mais Pàris-Duverney ne mit pas moins de zèle à défendre la création de Louvois que la sienne, et Saint-Germain renonça — pour le moment du moins — à ce que lui-même appelait son rêve.
Il lui restait cependant contre l'Ecole quelques préventions. Il n'aimait pas ces somptueux bâtiments que Gabriel avait édifiés à si grands frais au milieu de la plaine de Grenelle. « On en a fait un établissement comme s'il s'agissait d'élever des princes », alors qu'il est destiné à de très pauvres gentilshommes. « L'éducation devrait toujours être proportionnée à l'état que l'homme doit avoir dans la société. » Le nombre des officiers qui sortent de cette Ecole, après avoir coûté bien cher à l'Etat, n'est point d'ailleurs proportionné aux besoins de l'armée1. « Quel fruit peut-on espérer, dit également le commentateur du maréchal de Saxe, de ces sommes immenses qui sont employées à élever dans les seules capitales ces prodigieux bâtiments que l'on appelle Ecoles Militaires? Celui d'avoir procuré quelques leçons à deux ou trois cents jeunes gens qui sortiront de ces académies pour être placés dans les régiments à peu près aussi enfants que lorsqu'ils y étaient entrés 2. »
Le comte de Saint-Germain se proposait donc de réduire les frais énormes de l'Ecole afin d'entretenir un nombre d'élèves plus grand. Il voulait procurer à la pauvre noblesse plus de débouchés et une éducation meilleure. Les hobe-