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— Et Tavanne! ajouta Richelieu.
—C'est merveilleux! dit Créqui. C'était ainsi.”
La lumire s'affaiblit ot les personnages disparurent dans je brouillard,
L'action repré entee avait été si nette, si précise, si vivante, que l'illusion était complète. On eût juré assister de loin à une scène réelle.
La lumière qui était redevenue pâle et incertaine. reprit sa vigueur.
Le lieu de la scène avait changé. 1x décor étrange représentait les abords du cimetière des Junocents, Une voiture attelée de deux chevaux était près du cimetière. Une tête de femme enveloppée dans une DR apparut à la portière. Un homme, masqué de velours et vêtu tout en noïr, était debout et paraissait causer avec elle. Il neigeait très fort.
Un léger cri d’ Éonnenent retentit. C'était Mme de Pompadour qui étonffait à demi ce cri dans son mouchoir.
“Qu’avez-vous ? demanda le roi.
—Rien... cire... dit la favorite. L'étonnement . le plaisir... Tout cela est tellement étrange.
La lumière pâlit, le tableau vivant s’effaça et la mura'lle demeura dans la demi-ombre, Autour de la table l’obscurité était toujours complète.
“Mais, dit le roi, rien dans cette apparition ne répond à la demande que j'ai faite.
—Sire, répondit Saint-Ge: main à voix basse, les esprits familiers ne m’ohéissent pas toujours immédiatement. Souvent je suis obligé de ine plier à leur caprice ct d'attendre qu’ils veuillent bien répondre.”
Puis se reculant, le comte murmura des paroles bizarres, sur un rythme singulier.
La lumière grandit peu à peu, et éclaira, un ciel gris chargé de nuages. Un des nuages s’ouvrit doucement. On aperçu une riante campagne que parcourait une ar-
LA
mée nombreuse, Cavaleris, infanterie, artillerie al. laient, venaient, s’entassaient. zTavissant dc, « !lines, Passant des rivières.
Sur le Premier plan surgit une troupe brillante au centre de laquelle était un cavalier avec une armure dorée. [1 n’y eut qu'un cri dans la salle: ce cavalier, c’était le maréchal de Saxe. Tout autour de sa tête r'a \onnait une auréole de gloire. .
Puis les Nuages se refermèrent au milieu d’un concert d'approbat ions vives,
“Mais est charmant ! c'est Cblouissant ! disait Mine de Pompadour.
—Comment expliquer ces ressemblances ! dit le roi.
—Rien n'est impossible aux esprits, sire, répondit Saint-Germain.
Les nuages s'entr'ouvraient : cette lois tous les assistants <e levèrent avec admiration, C'était une sorte d'apothéose.
Sur un trône d’or, ressortant sur un ciel d'azur constellé d'étoiles, on apercevait Louis XV en grand costu- Me royal, tenant la main de justice et le glaive nu. Autour du trône étaient les grands officiers, les maréchaux, tous existants, tous parfaitement reconnaisables, A Ja droite du trône l’armée française victorieuse avec les soldats agitant drapeaux et Chapeaux. A ganche des soidats anglais agenouillés, sans armes et dans la position de gens demandant grâce. Devant le trône était le maréchal de Saxe, présentant d’une main au roi la bannière de la France, le drapeau blanc feurdelysé d'or, et de l'autre les drapeaux anglais renversés.
“Vive le roi! dit Richelien emporté par lPenthousiasme.
—Sire! dit Saint-Germain d'une voix grave; le onze Mai prochain, cette apparition sera une réalité.
—Je m'y engage! ajouta le maréchal de Saxe aves un accent vibrant,
—Ce jour-là, monsieur «de Saint-Gertnain, dit Louis XV, je vous accorderai la grâce que vous solliciterez.
—Vnisi l'avenir, sire, reprit Saint-Germain, et main. tenant voici le présent !”
Des nuages d'or s'amoncelérent sur | splendide tableau, et la lumière S'éteignit presque cutièrement.
IT y eut un long moment de silence. Alors la teinte noire se déchira, et daus une chambre aux murailles entièrement dorées, on vit une vaste baignoire en marbre noir. La façon dont était placée cette baignoire Dermcttait de voir ce qu'elle contenait : c’était une liqueur rouge, c'était du sang!
À quelques pas de cette baignoire était étendu à terre, le corps d’une jeune fille, les veines ouvertes et une large blessure lui ouvrant la poitrine,
Un homme, aux larges moustaches, er tous points semblable à celui qui. lors de la première apparition, s'était élancé de l'hôtel Soubise Pour frapper la jeune fille, était près du cadavre, et il recuelllait dans un vase le sang humain qu'il jetait ensuite dans la baignoire, Puis dans cette baignoire, + plongeant son corps entier, un autre £omme dont la tête apparaissait au-dessus de l liqueur rouge.
Un cri d'horreur et d'indignation retentit dans la salle partant de toutes les bouches, Dans le personnage prenant le bain de sang on venait de reconnaître le comte de Charolais, coiui qui était jà, assis à table, en face du roi,
La lumière disparut : l’effrayant tableau s’effaca sous la couche des ténèbres, puis une flamme semblable à celle d'un feu follet, courut près du plafond, sautillant dans tous les sens et alla allumer successivement toutes les bougies.
La lumière, en éclairant la salle, parut rendre l'existence à {ous ceux qui entouraient la table. Un même soupir de soulagement s'échappa de toutes jes poitrines
Saint-Germain était debout, en face du r01;, ii salua profondément Louis XV.
“Sire, dit-il, les esprits familiers ont répondu !”
Le roi était très pâle et des éclairs d'indignation brillaient dans ses venx.
— Vous! (C'harolais! vous! dit-il en foudroyant le prince du regard.
—Sire! dit froidement le prince de Bourbon, où cet homme est fou et alors il faut lui pardonner, ou il se moque de Votre Majesté et alors il faut le punir!
—Jurez sur votre honneur, prince que l'accusation est fausse, dit Saint-Germain, et alors Je me déclarerai, moi, où fou à lier ou menteur infâme.
—Je n'ai pas à répondre à ces paroles, dit le comte avec une expression de hauteur dédaigneuse,
— Et pourquoi ?
— Parce qu'il ne me plait pas de prendre ma part d'un acte de charlatanisme.
— Monseigneur, reprit Saint-Germain, en faisant ce que j'ai fait, j'ai exécuté les ordres du roi. Je regrette que l'esprit familier soit aPpatu sous votre forme, mais l'esprit familier ne se trompe jamais.
—Sire! dit le prince de Charvlais en s'adressant au roi, cet homme oublie à qui il parie.
—-Je ne suis pas de votre avis, dit le roi d’ne voix grave et avec un accent sévère qui fit pâlir les assistants. M. de Saint-Germain n'oublie pas à qui il parle. I vous rappelle l'ordre que je lui ai donné.
— Mais pourquoi cette uccusation ?
-—Ést-elle vraie, est-elle fausse ? La est toute la question. C’est à vous à répondre,
— Je répète ma phrase, reprit Saint-Germain d’un ton menaçant. que Monseigneur jure sur son honneur de prince qu’il n’a jamais pris de bains de sang humain, et je me déciarerait, moi, le dernier des hommes et la torture me punira !”
se
I y eut un grand silence. L'accusation portée par le comte de Saint-Germain était tellement nette, tellement précise, que tous les regards se fixèrent sur le prince du sang, et comme il était généralement détesté, ces regards étaient plus animés de curiosité que de sympathie.
Le comte de Charolais gardait un imutisme dédaigneux, Prenant des fruits confits placés dans son assiette, il por! it à ses lèvres la pince de vermeil sans paraître ee préocenper le moins du monde @ la situation, cependan, fort tendue à en juger par l'attitude des autres convives et par la fixité des regards de Louis XV.
“Eh bien! monsieur, demanda le roi d’un ton sec qu'avez-vous à dire ?
— Rien autre, sire, que si parcilie plaisanterie était tentée tout autre part que dans une maison royale, celui qui la tenterait serau puni comme il le mérite.”
Charolais avait regardé tout autour de lui: au maintien des assistants et des assistantes. il comprit ce que pensaient les convives du roi. Les veux s'abaissaient ou les têtes se détournaicnt sous le poids de son rega#]. Se levant lentement et en affectant une dignité hautaine que lui donnait, comme prince du sang, la certitude de l'impunité:
“Sire, dit-il, je prie Votre Majesté de m'accorder la permission de ane retirer. Projonger une telle situation, même dans une demeure rovale, est, pour un homme de ma sorte, chose impossible,
—A Choisy il n'y a pas d'étiquette, répondit le roi. Chacun est libre de son temps, de ses heures, de ses actions, Allez, venez, restez à table, quittez le souper si bon vous semble: à votre aise !”
Charolais s’inclina profondément et il fit un pas pour sortir. En ce moment un timbre retentit, Le chevalier de Rostaing, s'approcha d’un guichei secret percé dan: la muraille. Il l'ouvrit et, étendant la main, il prit un
Dé
Papier plié en forme de lettre qu'on lui présenta du dehors. Ji regarda l'adresse, et, plaçant sa lettre sur le Parement de sa manche gauche, il arrondit le bras pour la présenter ainsi Au Marquis d'Argenson.
Le ministre prit l’épitre, brisa le cachet, et après avoir lu rapidement, ji <e leva, s'approcha du roi et pla- Ça devant lui la lettre tout ouverte.
Le roi la lut à son tour et il fit un mouvement brusque. Tout cela s'était accompli rapidement et le comte de Charolais fait à peine atteint Ja porte.
“Monsieur de Charolais! dit Louis XV.
—$Sire ?” répondit le prince en se retournant.
Le roi lui tendit l'épître.
“Lisez!” dit-il.
Charolais pareourut Ja lettre.
“C’est à vous qu'elle est adressée, dit le roi. Vous Je VOYez, monsieur.”
Charolais ne répondit pas: il] s’inclina, puis il reprit le chemin de Ja porte. IT l’ouvrit et sortit après avoir lancé au comte de Saint-Germain nn regard empreint de rage et de menace, À peine fut-il parti que tous les regards se portérent sur le comte de Saint-Germain qui Paraïssait attendre.
Le roi se levs en présentant la main à Mme de Pompadour, Le SOUp#" était terminé.
mes mme
VIIT