‹ Le Comte de Saint-Germain [microforme]Chapitre 13 sur 53 · UNE HALTE · texte numérisé non relu

UNE HALTE

Malgré la bataille Qu'on livre demain.

Cà! faisons ripaille Charmante catin!

Attendant la gloire Prenons le plaisir Sans lire au grimoire Du sombre avenir.

“Et là-dessus: halte !”

Le petit peloton s’arrêta.

“Front! mes amours, reprit le sergent; et maintenant reluquezmoi à droite ce petit bois vert comme un plat d’épinards et frais comme le teint à Nanon. Ombrage touffu, herbe tendre, lieux enchanteurs! Cà sent bon rien que de regarder.

—C’est vrai! dit un garde en humant l'air. (est embaumant comme le tonneau à Nanon.

—N’ + pas tout ce qu’il faut à des Gardes françaises | nt casser une croûte avec avantage ct agrément. HP

—Oui, sergent! cria-t-on.

—Pour lors attention au commandement et en avant la manoeuvre, dont auquel le maréchal de Saxe n’en-

tend pas raison. Partons du pied gauche, emboitez le pas et en avant !”

Le petit peloton s'empressa d'obéir. Quittant la chaussée poudreuse, il franchit un fossé et il s'eugagea sous l’ombrage d'un petit bois touffu.

C'était sur Ja route de Valenciennes à Tournay, à quelques lieues d'Antoing.

On était dans les premiers jours de maî, le ciel était pur, le soleil radieux et la Campagne verdoyante emnpreinte de ce ton clair et frais, de cette nuance émeaude particulière au printemps. De belles et rinntes prairies s’étendaient à droite et à gauche de Ja route bordée d'arbres aux rameaux touffus; puis la plaine se prolongeait unie, à perte de vue, semée Çà et là de petits bouquets de bois, de maisonnettes détachées et de villages aux chaumières de teinte sombre, dont les toitures de chaume étaient dominées par des clochers aigus surmontés de croix dorées brillant au soleil.

Et dans cette vaste plaine, sur les terres cultivées. sur les chaussées des routes, dans les petits bois, on apercevait au nord, au sud, à l'est, à l’ouest, dans tons les sens, de tous les côtés. s'étendant aussi loin que s’étendait l’horizon, des flots de soldats, des mvyriades d’uniforimes, des nuées de chevaux, des corps d’officiers, des canons, des caissons, des chariots, des voitures, l’attirail compiet des immenses choses qui constituent un appareil de guerre puissamment établi, et toute cette nasse AVançant, marchant, se nouvant avec des ondulations comme celles des vagues de l’Océan.

Les brillants et pimpants uniformes de .e époque ressortaient bien sur le fond vert clair du paysage et sur la teinte azurée des cieux.

Sur la grande route, s'ävançaient les régiments Suisses avec leurs habits luuges aux retroussis bleu et blane, leurs vestes bleues et leurs culottes blanches :

puis les Grenadiers de L'rance avec leurs bonnets à poils,

leurs habits bleus aux retroussis rouges, leurs culottes bleues et leurs guêtres blanches, tous portant le fusil à bayonnette dégnitivement adopté en remplacement de là pique.

Et les wfihors de Provence avec leur coquet uniforme blanc et rose, ot les (Gardes françaises portant lhabit bieu clair galonné d'argent, et les Fusiliers de la Morlière à la hongroise bleue garnie de fourrure. au chapeau rouge orné de plumes blanches, aux guêtres noires. |

Puis, dans la plaine, la Cavalerie s'avançait en bon ordre: les escadrons des Chevau-légers, un des plus beaux corps de la Maison du Roi, Jos Carabiniers qui Portaient la cuirasse étincelante sur laquelle était gravée la devise de Louis XIV: Nec pluribus impar ; les Dragons de Saxe avec le Casque de cuivre garni de fourrures, les Jussards de Berchiny, avec leurs pouproints barriolés, leurs manches retroussées, leurs chemises Courtes de coton bleu, leurs manteaux étroits jetés sur une épauie, leurs pantalons colants, leurs bonnets noirs à aigrette et leurs bottines à talon de fer, les Hulans (Barbier écrit Uhlands), avec leur costume hongrois vert et leurs grandes Jances. ;

Puis l’artillerie avec ses canons et ses compagnies de Sapeurs et d'Ouvriers.

Au centre, éclairée en plein par le soleil étincelait la Maison du Roi: les Gardes du corps, les Mousquelaires gris, les Mousquetaires noirs, les Gendarmes de la garde.

La Maison du Roi, c'était l'élite de l’armée; de cette armée qui allait avoir pour chef le roi de France et qui avait pour général le prince de Saxe, ce guerrier par excellence, cet homme intelligent qui avait, le premier, appliqué tant de réformes utiles à l'organisation des troupe;

Aussi comme ils étaient jôyeux les soldats, comme

ils marchaient gaiement à la rencontre des ennemis: on eut dit une armée certaine de la victoire. C'était Chants, cris, quolibets se mêlant. se heurtant. se confondant avec le rire,

Ceux-là qui venaient de quitter la route pour aller prendre le frais et goûter un peu de repos sous les arbres touffus du petit bois. étaient tous du régiment des (rardes françaises.

Le sergent marchait en tête du peloton sur le flanc duquel s'avançait une jolie vivandière coquettement parée.

Riante, pimpant, sémillante, vive, alerte, accorte et infatigable, Nanon était adorée de ses soldats et elle jouissait, à juste titre, de l'estime de tous.

Quand on fut dans le petit bois, à l'abri du soleil ot de la poussière de la route :

“Cà! reprit le sergent, attention au commandement ! Le roulement du festin va résonner incessamment sur la basane de nos estomac. S’'agit de répondre à Pappel! Mettez vos armes en faisceaux !”

Les soldats obéirent avec empressement. Les fusils en faisceaux, ils entourèrent le sergent.

Celui-ci était debout sur le point dominant du terrain. (C'était un beau garçon que ce sergent, portant fièrement son uniforme de Gule française, et se tenant le poing gauche sur la hanche, le corps droit, les deux talons l’un contre l’autre, le bras droit arrondi et la main caressant amoureusemont la pointe aigue d’une moustache longue, fournie, cirée et bien troussée,

Près de lui, la jolie vivandière était assise sur une grosse pierre, son tonneau placé devant elle à ses pieds. Elle attendait, en s'amusant à cueillir des paquercttes dans l’herbe.

“Pour lors, reprit le sergent, avancez à l’ordre! Qu'est-ce qui a un pain dans son gare ?

—Moi! dit un soldat en s’avançant.

— Toi, Verrue-sur-le- Xez ?

—Moi-même en personne naturelle, sergent !

— Voillions!” dit Le sergent.

Le soldat, Ve: rue-sur-le-Nez (et qui au premier coup d'oeil justitiait pleinement son surnom, grace à une excroissance placée sur le nez et qui lui donnait un point de ressemblance avec le rhinocéros) ; je soldat fouilla dans «on sac et en tira deux pains ronds, épais, et pou- “ant peser au moins huit livres chacun.

Le sergent sourit :

“Et, reprit-il, où est-ce, Verrue-sur-le-Nez, que tu as évu cette abondance ?

— En passant dedans le dernier des petits villages ousqu'il v avait une belle blonde qui m’a donné à boire. Deux pains traînaient sur la table, je les ai serrés militairement dans on sac.

—C’est un droit quand on est en Campagne. Et maintenant, Bel-à-Voir, décroche ce saucisson qui pend si gentiment à ton baudrier !”’

Le soldat obéit avec €Mmpressement. Il portait en sautoir un saucisson de deux pieds de long attaché à sa buffleterie. I] coupa les ficelles qui l’attachaient et il le plaça sur l’herbe verte, à côté des pains que Verruesur-le-Nez y avait mis.

“Tapin ! avance à l'ordre !*

Un tambour, à la mine cffrontée, au nez retroussé et portant son tricorne-enr l'oreille, dans une situation tellement rapprochée de ]n perpendiculaire, qu'il ne devait être maintenu que par un miracle d'équilibre. s’approcha sa caisse sur le dos.

“Tapin Beauzoeil, reprit le sergent, quand nous avons passé dedans la belle ville de Saint-Amand, ousqu’il y avait des boutiques garnies aussi Proprement que dans la ville de Paris, je t'ai vu flânant à droite et à gauche en fin connaisseur, Tapin de mon coeur. qu'as-tu dans ta caisse ?

— Qu ia le voir, sergent ! répondit le tambour.

Faisant glisser sa caisse à terre avec précaution, il détacha les tirants de la peau supérieure, et, l'ouverture étant assez grande, il plongea sa main dans l’intérieur.

“Voilà! dit-il en retirant sa main.

Carottes!” reprit le sergent.

C'était effectivement un énorme paquet de carottes que le tambour venait de tirer de sa cuisse. dans laquelle il replongea sa main.

“Voici! dit-il encore en la retirant.

—Poulet! crièrent les soldats avec admiration.

—Ce tapin est l'intelligence même, dont auquel pas un ne Jui est égal!” dit Je sergent.

Le tambour avait de nouveau enfoui son bras dans la caisse, On attendait avec une express:on de vive curiosité. FH en retira des betteraves d’un violet d’améthyste.

“Mais, dit la vivandière en riant. ce n'est pas une caisse c’est un puits. ,

—Dans lequel on puise toujours! dit le tambour en enfonçant une quatrième fois sa main.

—Qu'y a-t-il encore ? dit Bel-à-Voir.

— Est-ce le dernier? demanda Verrue-sur-le-Nez.

—Tire ferme!” ajouta le sergent, qui voyait le tapin faire de wiolents efforts, cur l’onverture pratiquée dans la peau dénoute était petite, et sans donte l'objet à faire passer était volumineux.

Enfin, le tambour triompha. Son bras se dégagea : il Y eut un cri de joie sortant de toutes les bouches avec un ensemble prouvant que ce cri émanait d’un élan du coeur.

“Au dernier les bons!” cria le tambour.

T1 brandissait dans les airs une épaule de mouton, mais d’un mouton gigantesque.

“Festin complet ! vociféra le sergent : festin sur toute la ligne, agrément des agréments. J'ai du fromage

blane plein ma giberne et Nanon a du nanan plein son tonneau. Allninons jes feux, mes enfants: cuisinons Proprement !”

Et, pour témoigner plus encore sg joie, le sergent se mit À entonner le second couplet de sa romance :

Si la halleharde

Je peux mériter

Près du corps de garde Je te fais planter, Ayant la dentelle,

Le soulier brodé,

La blouque à l'oreille.

Le chignon cardé!

“Que c’est beau. cette romance du sergent, dit le tambeur en cassant des branches mortes,

—Et qu'on ajoute, dit Bel-à-Voir qui nettoyait une place pour y préparer le feu, que c’est M. de Voltaire qui l’a bâclée.”

Quelques instants après le feu flambait joyeusement, et les soldats, attendant l'heure du festin, se groupaient auteur de la cuisine en Plein air: les uns étaient étendus mollement sur lherbe, les autres accroupis çà et là sur des tronc< d'arbres renversés, \

Les fusils en faisceaux sa dressaient, reflétant sur leurs canons polis les rayons du soleil à son zénith. Un bruit sourd, incessant, continu régnait, dans Jes airs, Sur une étendue de plus de trois lieues : le pas des fantussins, le galop des chevaux, le roulement des canons, celui deg Caissons, des Chariots, Je Murmure incessant de ces voix de près de cent mille hommes semblaient le grondement formidable, mais encore timide d’une tempète qui va éclater, Puis à ce bruit sourd se mêlaient

des bruits éclatants: c'étaient les fanfares des tromper. tes, les roulements des tambours, les sons de la musique,

En ce moment, sur la route qu'avait quittée le petit peloton des Gardes francaises, passaient des fourgons, des charrettes, des caissons. C'était un convoi de la commission des vivres. Un commissaire des guerres et deux conuaissaires des vivres précédaient le convoi duns un magnifique carrosse.

“Ah! ah! reprit le Sergent avec un nouveau soupir, nous qui manquons de sel et de vin, c'est dans ces boîtes roulantes qu'on en trouverait.

—Ce sont les charrois de la Maison du roi! dit le tambour

—Sont-ils gros et gras tous ce- fournisseurs! fit obser: r Bel-à-Voir,

Et celui-là qui est dans lu charrette couverte assis s r ses paquets.

—Avec une femme à côté ni.

—-Et une autre derrière,

—A:t-il bonne mine, hein ?

— Il est rouge comme : je cerise.

—C’est un commis aux vivres.

— Qu'est-ce qu'il peut avoir dans sa carriole? dit le sergent.

—Des bonnes choses sans doute. répondit Bel-à-Voir. Ah!ils sont heureux. ces pot-au-feu là!

— Tiens! fit 1a vivandière.

—Quoi done, Nanon? demanda je sergent.

—Ù y a un panier plein de bouteilles, là, dessous la charrette !

—C’est ma foi vrai, dit Ver uc-sur-le- Nez!

—Vertuchoux! murmura le sergent en se frisant la moustache, j'entrerais volontiers en conversation avec ces flacons.

—-Hum! sil y avait un moyen !”

Le sergent et la vivandière telligence,

“Dam!” fit Nanon.

La charrette. AL vCCUpaIt si fort l'attention de dats, arrivait alors précisément en Elle s'arrêta soudain Il y avait la marche du convoi,

échangèrent un signe d’

in

D) solface du petit bois.

un temps d'arrêt dans

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