‹ Le Comte de Saint-Germain [microforme]Chapitre 14 sur 53 · LA CHARRETTE · texte numérisé non relu

LA CHARRETTE

Cette charrette, le point de mire des regards, était longue, grande, moutée sur quatre roues énormes comme les voitures flamandes et recouverte d'une ample bâche en toile cirée formant cintre. Sous la voiture, il Y avait une grande caisse en forme de quadrilatère, à claire-voie, et suspendue au ford ‘ Ja charrette par quatre grosses cordes placées à chaque angle, Quand la charrette roulait, la caisse subissait un balancement perpétuel. (était à ceite caisse que Nanon la jolie vivandière des ( françaisees, avait aperçu le panier de bouteilles de

Deux chevaux attelés en flèche traînaient ce véhieule, conduits par un cocher placé sur un siège, sorte de niche élevée maintenue Par quatre tiges de fer à la Lauteur du dôme de la couverture.

Cette voiture avait son intérieur encombré de paquets, de ballots et de caisses,

Sur la banquette de devant était assis un homme et une femme.

Gros, gras, ventru, les bras courts, les m ns larges, les jambes épaisses, les pieds plats, la face rubiconde à triple menton, le cou très court et les épaules carrées, tel était le portrait du personnage qui paraissait avoir quarante ans.

lié —

che et maigre. Elle était vêtue en bourgeoise coquette, désirant Par le brillant de Sa toilette, faire oublier sa laideur aux autres et surtout à elle-même.

Une autre femme assise sur la banquette Qu fond, était un peu plus jeune et beaucoup plus jolie que sa COMpagne. Costumée tout TUssI Coquettement, elle avait la mine éveillée. de beaux veux bleus, et de longs cheveux châtain-clair qui heureusement Pour eux étaient, en leur qualité de cheveux bourgeois, absolument privés de Ja poudre.

La voiture était toujours arrêtée.

“Ventrebleu ! corbleu ! motbleu ! dit ie sergent Bel-à- Voir de façon à être entendu, voici un honnête fournisseur des vivres qui occupe une place digne d'envie. Deux belles! L’une à droite et l’autre à gauche.

Et dire que ces Ccharrois cui transportent de si bel. les fervmes contiennent de gi bonnes chosese ! Car il y en à du nanan dans tous ces ballots et cos Paquets entassés,

- —Le commis aux vivres & un bien bon air!” ajouta Nanon.

Le bourgeois sourit, rougit et Parut embarrassé, La voiture demeurait toujours Stationnaire. I] devait y avoir un empêchement à Ja marche des charrois, car l'immobilité se prolongeait jusqu'aux deux extrémités de la ligne du convoi.

Le bourgeois regardait de tous les côtés avec une cerfain anxiété, ]] &e leva come si] eût voulu descendre. Mais la hauteu, dr véhicule et la difficulté d'un seul Marchepied le fit hesiter.

Ses veux rencontrèrent ceux de Fanfan-la-Tulipe :

“Monsieur le sergent, dit-il, je voudrais bien que vous ayez l’ohligeance de m'aider à descendre de là.

—-De la voiture ? Rien de plus facile. Donnez-moi la

La femme assise près de lui était petite de taille, sé.

ie PEo ne vob

main... Là!... Sautez! N'ayez done pas peur ! je réponds de vous!... Mais sautez done.”

Le bourgeois hésitait encore.

“Eh hop!” cria Fanfan.

Le bourgeois poussa un cri. Impatieuté de l’hésitation et de la lenteur du bourgeois, le sergent lui quittant brusquement la main, l'avait snisi var ies jambes et l'enlevant avec une facilité dénotant une puissance nerveuse peu commune il l’avait déposé à terre.

“At! dit le bourgeois avec admiration, que vous êtes fort !

—Suffisamment! j'en nlèverais quatre comme vous!

— {Quatre comme moi! mais je pèse tout net cent soixante-douze et deinie! Et cétait à la foire Saint- Germain, mêmement que ce jour-là j'ai vu un homme devant le théâtre des Grands-Dansours qui cassait des barres de fer comme je casserais une allumette, et Je crois que vous les casseriez, vous, sergent, encore plus facilement encore !

—Je casse tout ce qu’on veut, estimable fournisseur, mais ce que je casse le mieux c’est le goulot d’une bouteille comme celles qui sont dans ce panier, là, sous la charrette,

—Ah! dit le bourgcois, il y a du bon vin, là dedans! du vin excellent !

—Ah! jaruidieu! je l'avais deviné!

—V rai ?

— En vous voyant, je me suis dit: voilà un intrus qui doit se connaître en bon vin!

—Et pourquoi ?

— Vous en avez la mine, cadélis! Ah! mille bombes! vous avez tout l'air d’un gaillard, et je me connais en hommes, vertuchoux! aussi bien que je me connais en belles !”

Et Fanfan-la-Tulipe caressant fièrement sa moustache, glissa un regard tendre sur le visage de Nanon,

Puis entourant Ja taille de ja vivandière, il se mit à chanter à tue-tête :

Narguant tes compagnes, Méprisant leurs voeux, J’ai fait deux campagnes Rôti de tes feux.

Digne de la pomme

Tu reçus ma foi:

Et jamais rogommie

Ne fut bu sans toi!

“Non, jamais, au grand jamais, ma jolie Nanon, ma vivandière d'amour, poursuivit le sergent, je ne boirais sans toi de rogomme, eussé-je à ma disposition ce panier attrayant Contenant ces bouteilles à la vénérable apparence,

—Après cela, dit la vivandière, peut-être monsieur te les offrira-t.i] 2

— 11 nous les donne! vociféra Verrue-sur-le-Nez.

— Ah! le brave homme ?

—Nous allons boire à sa santé!

—Mais... mais... balbutia le bourgeois, je vous assure que... je vous affirme...

—Des bouteilles comme celles-là! dit le Tapin qui, se glissant sous Ja voiture, avait plongé sa main dans le panier.

— Laissez cela! cria Je bourgeois.

— 1 les regarde! dit le sergent. Laissez ce tambour contempler ce bon vin, ce sera sa consolation.”

Les soldats entouraient la charrette et paraissaient disposés à imite- l'exemple du tambour.

“Mais, monsieur Roupart, remontez donc! cria l’une des femmes d’une voix aigre.

—Ma bonne amie. Ps. ;

Page 1