PROMENADE NOCTURNE
Le roi et son escorte traversaient le pont de Calonne.
“Sire, disait le maréchal. mes renseignements sont précis. L'armée ennemie est forte de Cinquante-cinq mille hommes. Elle se compose de’vingt bataillons et de seize escadrons hanovrien formant vingt mille hommes sous le commandement du duc de Cumberland.
—Celui qui, il y a deux ans, dit le dauphin qui écoufait et regardait tout avec Une entière attention, a fait sous le roi son père, ses premières armes à la bataille de Dettinghen ?
—Exactement. monseigneur, comme vous allez faire les vôtres à Fontenoy.
— Après? dit le roi.
—Le corps hollandais, reprit Maurice, sous les ordres du prince de Waldeck, se compose de quarante escadrons et de vingt-six bataillons. et enfin quatre escadrons de cavalerie légère autrichienne et quatre escadrons de hus- Sards hongrois. (est peu pour l’Autriche, mais ces es cadrons sont commandés par un homme qui, je dois le reconnaître, à fait fort habilement la guerre en Hongrie contre les Turcs, en Italie et en Allemagne contre la France: c’est le vieux général Koenigseck. Ma conviction c’est que, sans être ostensiblement généralissime, Koenig-eck à une grande influence. Les deux jeunes
Princes ont dû être invités à prendre sun avis et à s’éclairer de sa grande expérience. On a placé leur Impétuosité sous la garde de la sagesse et on a bien fait.
—En tout, demanda le roi, l'armée ennemie se compose de?,..
De cinquante-cinq mille hommes, sire !
—Oh! dit le dauphin avec joie, alors notre armée est plus considérable.
Oui et non! répondit la maréchal.
—Comment ?
——Le roi a effectivement placé sous mes ordres cent Six bataillons, soixante-doue escadrons complets et dix- SCDE Compagnies franches, plus Ja Maison du Roi que le roi a amenée avec lui. Cela, en tout, fait un total de soixante-dix mille hommes, mais nous avons sur ces soixante-dix mille hommes, di-huit mille hommes devant Tournai ct six mille homues gardant l'Escaut et les frontières de la France. En somme, nous avons quarante-six mille combattants à placer en face de l'ennemi.
—Neuf mille hommes de moins que l’armée alliée! dit le roi.
—Mais ce sont des Français! dit vivement le dauphin.
—Et qui ont pour chef un général dont la gloire et l'expérience sont une large compensation. Je préfère neuf mille hommes de moins et Maurice de Saxe à Ja tête de mes armées.”
Louis XV et sa suite attelgnaient la tête du pont sur la rive droite de l’Escaut.
Le maréchal guida le roi, Is avancèrent au milieu des soldats endormis, traversant ou franchissant les épaulements derrière lesquels les canonniers établis aient leurs pièces.
Là, ce n’était jus comme sur l’autre rive du fleuve. Là, les préparatifs du combat étaient achevés ou s’ache-
EE
Vaieut avec un soin tout Particulier, Sur la rive gauche, il y avait l'armée de réserve qui pouvait dormir sur ss deux oreilles, car elle n'avait rien à redouter. Sur la rive droite sommeillait, les yeux à demi-ouverts, l’ar. Mée militante qui savait l'ennemi à deux lieues d'elle,
Officiers et soldats se reposaient tout habillés, tout armés, la main sur le fusil ou eur l'épée; les cavaliers Couchaient sur l'herbe, leurs chevaux au piquet devant eux; les artilleurs ronflaient sur l'affût de leurs pièces, ‘es boulets à leurs pieds et la lance plantée près d'eux.
Les sapeurs, les pionniers, tous les ouvriers enfin et tous les hommes de ce Corps 81 utile du Génie que Vauban avait fondé soixante ans plus tôt, dormaient sur les terres remuées de la veille, dans les fossés creusés desant les épaulements, leurs outils placés sous leur tête PCur servir d'oreiller.
Cà et la, quelques tentes dressées et garnies à leur sommet dune oriflar:me. indiquaient Ja présence des lieutenants-générau x.
Tous les autres officiers couchaient à 1n belle étoile *omme leurs soldats.
On devinait facilement qu'au moindre bruit, au moindre signal, au premier commandement, tous ces yeux allaient s'ouvrir, tous ces Corps se dresser, toutes ces Mains saisir les armes placées à leur portée. La surprise était impossible.
Un peu à gauche s'étendait le bois de Barri: c’était à ce bois épais et touffu qu'était adossée toute la gauche de l’armée. Le régiment des Gardes françaises, le régiment des Grenadiers de France et les Suisses occupaient le bois. A droite était le village de Fontenov autour duquel était « -mpe tout le centre. L’extrême droite du bois de Rarri était protégée Par deux redoutes nombreuses. Ces redoutes et celles du bois de Barri étaient disposées de manière à croiser leurs feux.
“Ces batteries, sire, dit le maréchal, doivent défandre
le défilé qui s trouve entre Le bois de Barri et Fonte. noy.
—Entrons dans ce bois! dit Louis XV”
Sur l'invitation du inaréchal, le roi et le dauphin mirent pied à terre, On réveilla un soldat auquel on donna les chevaux à garder, puis les autres seigneurs demeurant en arrière, le roi et son fils s'avancérent à pied, AcCCOMipagnés seulement du maréchal de Saxe, de d’Arkebson et du prince de Conti.
On approcha de la lisière du buis, à l'endroit le plus voisin des redoutes, par conséquent de la plaine et de l'ennemi, La nuit était profonde...
“Avançons doucement, dit le maréchal à Voix bass, et Voyons si nous pouvons surprendre les Gardes franfaises ou les Grenadiers de France qui sont campés là.
Le dauphin, dont le coeur tresaillit et dont l'anima- “ion était visible, précédait presque son père,
“A mes côtés, mon fils, mais pas en avant, mêrne sur "e champ de bataille!” dit le roi.
Le dauphin rougit et ralentit sa marche.
Pour mieux tromper les sentinelles des postes de ja surveillance desquelles il voulait s'assurer, le maréchal recherchait les endroits les plus onibragés, marchant avec un redoublement de précautions qu'imitaient le roi, le dauphin, le prince de Conti et le ministre de la guerre. Un religieux silence régnait dans cette partie du bois, Tout-à-coup un léger bruit retentit :
“Qui vive?” cria une voix.
Le canon d'un mousquet brilla dans l'ombre. Le maréchal fit signe au roi et au dauphin de demeurer immohiles, et sans répondre, il fit deux pas en avant.
“Qui vive?” dit une seconde fois la même Voix.
Le claquement de la batterie retentit nettement.
Le maréchal, toujours sans répondre, s’avança encore.
“Qui vive?” dit la voix pour Ja troisième fois,
Le canon du Mousquet s’abaissa rapidement dans la direction du maréchal.
“Officier! répondit Marrice
— Halte alors, ei immobile! Si vous avanciez d’un pas, fussiez-vous le maréchal de Saxe en personne, je vous enverrais une balle dans la tête.”
Et sans abaisser son fusil dont le canon menaçant demeura braqué, i] appela à veix haute :
“Sergent !”
Le sergent arrivait avec quatre hommes, tenant leurs fusils et prêts à faire feu.
“Avancez à l’ordre !” commanda le sergent d’une voix brusque,
Le maréchal s’avança et en approchant, il écarta son manteau.
“Monseigneur!” dit Le sergent en se mettant vivenent en position et en présentant les armes avec sa hallebarde.
Les Grenadiers de France imitèrent aussitôt le sousofficier avant même que l’ordre ne leur fut transmis. La sentinelle, immobile à son poste, rendait les mêmes honneurs. Le roi, le dauphin, Je prince de Conti et d’Argenson se rapprochèrent. Le maréchal s'arrêta devant le grenadier placé en sentinelle et le regarda fixement.
“Si je n'avais Pas répondu la troisième fois, lui ditil, tu eusses tipé ?
—- Oui, monseigneur, répondit le grenadier sans hésiter, :
—Ton nom ?
— Roland Dagé.
— Roland Dagé!” répéta le roi en s’avançant.
Le jeune grenadier tressaillit violemment.
“Le roi! murmura-:t-il.
Louis XV s’approcha de lui.
“Vous êtes le file d’un fidèle serviteur, dit-il. Votre
père est désolé de vos chagrins. Voire soeur est en proie à un vif désespoir, et je viens de donner l’ordre de l’envoyer chercher à Saint-Arnand. Il faudra venir demain voir à Calonne votre père et votre soeur.
—Sire! dit Roland en s’inclinant comiue pour s'agenouiller, ma consolation supréme sera de mourir pour vous!
—Si un boulet vous frappe, monsieur, si vons êtes tué en combattant franchement et loyalement, vous serez mort comme un homme doit mourir, mais pas autrement !”
Roland baissa la tête avec un mouvement triste.
“Monsieur Roland, continua Louis XV, si vous n’étes ni tué, ni blessé comme un soldat doit être blessé ou tué, vous viendrez vous présenter à moi le soir même de la bataille: je vous l’ordonne !”
Roland s'inclina profondément.
“Ah! cest vous, mon cher d'Hauteroche ?” reprit le roi, en voyant arriver précipitamment un officier des Grenadiers de France.
—Sire ! répondit le jeune officier, un des plus braves jesté. <
—Et pourquoi plus heureux ce soir qu'un autre soir ?
—Parce qu'après demain on se battra. sire, et que si je suis tué, au moins je quitterai la vie après avoir dit adieu à Votre Majesté.
—Vous vivrez, d'Hauteroche, aussi n'est-ce pas adieu qu'il faut me dire, mais au revoir!
— Oh! je n'ai pas peur de mourir. sire surtout dans une bataille comme celle qui doit avoir lieu: mais si je dois mourir, je serais encore bien heureux d'obtenir une dernière faveur.
—Laquelle ?
—Baiser la main de Votre Majesté.”
Lows XV tendit sa main au comte d’Hauteroche, Le
de l’armée, je suis heureux de voir ce soir Votre Ma-
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jeune officier se pencha comme pour s’agenouiller, mais le roi l’attirant vivement à lui, l'embrassa sur les deux joues.
“Oh! dit d’Hauteroche. La mort sera douce !
—Que n'ai-je vingt mille hommes comme vous! dit le roi.
—Corbleu! dit Je maréchal. Vingt mille hommes comme d’'Hauteroche et cent mille Anglais devant moi, je répondrai vingt mille fois de la victoire !”
Le roi adressa un geste amical] à d’Hauteroche, le capitaine aux Grenadiers de France, et après avoir examiné attentivement Je bois de Barri, il regagna l’endroit où l’attendaient les seigneurs d’escorte.
D’Hauteroche Pavait suivi d’un regard humide!
“Belle oraison funèbre ! Mmurmura-t-i].
—Et le roi me défend de me faire tuer exprès! se dit Roland en S'appuyant sur son mousquet.”
Après avoir passé devant les redoutes de Fontenoy et avoir traversé le centre de l’armée, le roi atteignit les abords du village d’'Antoing sur lequel l’armée appuyait sa droite. Plus encore que le bois de Barri et Fontenoy, Antoing était fortifié et entouré d’abattis darbres. De nombreux canons défendaient ces redoutes établies à la hâte, mais solidement cependant. Quand Je roi eut tout vu, il tendit la main au maréchal et il Jui dit ce simple mot :
“Merci!
—J’ai fait mon devoir! répondit Maurice, maintenant c'est à l’armée à faire le reste.
— Elle le fera!
On reprit la route de Caloune. Sur Je pont Je roi trouva Tavanne qui attendait,
“Eh bien? lui dit-il.
—Tous les ordres ont été donnés et exécutés, sire! répondit Je vicomte.”
Le roi continua sa marche. Arrivé à la porte de Ja maison qui était à la tête du pont, il salua Maurice.
“Mon cher maréchal, lui dit-il, cette nuit vous avez encore surmonté vos souffrances, jy ai consenti, mais demain cela est différent: je vous donne l’ordre exprès de demeurer chez vous, dans votre lit, toute la journée.
—Mais sire... commenca Maurice.
—La bataille n’aura lieu qu'après demain, reposezvous demain: il le faut, c’est l’avis de La Peyronie et, je le veux!” ”
‘ Quand le roi disait: je Le veux, il n'y avait qu'à s’incliner et à obéir, à quelque rang qu’on appartint. Le iwaréchal salua profondément Louis XV au moment où le roi entrait dans sa demeure, il traversa la rue et pénétra dans la maison placée en facc.
En entrant daus une vaste pièce, il se laissa tomber lourdement sur un fauteuil en poussant un profond soupir. Des valets l’entouraient :
“Deshabillez monscigneur et portez-le dans son lit! dit La Peyronie qui avait suivi le maréchal sur un signe inpérieux du roi.
—Qu’y a-t-il à faire? demanda Maurice.
—Ce que je vous ai dit: tout ou rien!
—Rien alors!
—C’est facile.”
Et La Peyronie sortit avec sa brusquerie ordinaire.
“Une hydropisie à son troisième degré!” se dit-il à lui-même en haussant les épaules. Après cela... les émotions de la journée d’après demain remplaceront peut-être les avantages de la ponction dont il ne veut pas entendre parier! Nous verrons! Ce sera une expérience !”
Et, traversant la rue, il pénétra dans la maison qu’habitaient le roi et le dauphin.
Louis XV après avoir congédié tous les gentilshom-
ER : RS t — mes qui l'avaient accompagné, était demeuré seul avec
Richelieu. 11 ouvrit Je tiroir d’un bureau et prit une lettre cachetée qu'il donna au duc:
—Faites partir cette lettre au plus vite, mon cher duc, et en même temps, chargez le courrier de ce petit écrin.”
Louis XV avait tiré de l’une de ces poches un éerin en maroquin vert :
“Qu'il remette ceci à Mme de Pompadour, en main propre !
—Je lui ferai Ja recommandation.
—Ah! voici mon service de nuit, dit le roi en voyant entrer ses pages de la chambre et les valets avec Binet à leur tête: Au revoir duc !
—Toutes les joies du rêve dans le sommeil, sire! répondit Richelieu.
Il salua et quitta les Appartements et la maison. Il était plus de minuit lorsau’il s’engagea dans la rue sombre et déserte de Calonne, I] Sagna rapidement sa demeure qui était voisine de celle du roi. Au moment où il franchissait le seui] de sa maison, le valet de chambre qui venait de lui ouvrir, lui dit :
“Il ya quelqu'un qui attend monsieur le duc!
— Qui? demanda Richelieu.
— Un gentilhomme qui à refusé de dire son nom.
—Où est-il ?
—Au premier, dans le salqn.”
Richelieu monta lestement les marches de l'escalier : arrivé au premier étage, il ouvrit nne porte.
Dans une chambre éclairée par deux bougies seulement et fort mal Meublée, était assis un homme enveloppé dans les plis d’un grand Manteau. En apercevant Richelieu qui entrait. il se leva en écartant le manteau.
“Le comte de Saint-Germain ! dit Richelieu avee une Surprise qui n'avait rien de désobligeant. Et depuis quand êtes-vous a rrivé ?
—Depuis dix minutes,
—D’où venez-vous ?
—De Paris.
—Soyez le bienvenu, monsieur le comte, Quel bon vent vous amène ?
—Cette lettre que je suis chargé de vous remettre en main propre.”
Saint-Germain tendit à Richelieu une lettre finement pliée, toute parfumée et sentant le boudoir à dix pas de distance. Richelieu la décacheta :
“Une lettre de Mme de Pompadour !” dit-il.
Il la lut attentivement. puis, laissant retomber le bras qui tenait Je papier, il regarda fixement le comte de Saint-Germain dont le visage était impassible.
“Ah bah! fit-il avec une expression d’étonnement profond. C’est yrai ?, Et elle vous a remis cette lettre ?
—Avant hier soir.
—Et vous êtes parti ?
— Immédiatement.
——Peste! sa résolution a été vive ”
Richelieu parut réfléchir.
“Après cela, dit-il en changeant de ton, ce peut être une excellente chose.
— Evidemment.
—Mais, pardonnez-moi ma curiosité: Pourquoi vous a-t-elle chargé & ette mission ?
—Parce que le conseil qu’elle a suivi venait de moi.
—Ah ! très-bien !
—Je nai pas voulu vous envoyer un courrier, je suis venu moi-même afin d’aplanir en route toutes les difficultés.
—Vous avez fait sagement.”
Richelieu réfléchit encore, puis se redressant et tendant la main à Saint-Germain :
“Mes compliments! dit-il.”
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