LE GENERAL ANGLAIS
À cette même heure et au même instant où Richelieu, rentrant «ans son logis, rencontrait le comte de Saint- Germain, cet étrange personnage dont la France entière commençait à s’occuper, une convérsation mystérieuse avait lieu dans une chambre étroite et basse de plafond, deux maisons plus haut que celle Cn duc. (‘était dans cette maison, qu'après avoir quitté le roi, le comte de Charolais était entré, et c'était dans une pièce de cet appartement qu'avait lieu la conversation.
Le comte était assis dans un fauteuil devant une table. En face de Ini était un autre homme de grande et haute taille, large d’épaules et bâti en colosse, Cet homme avait la tête de forme anguleuse, le visage assez beau avec des traits profondément accentués, et une chevelure abondante, naturelle et sans poudre, lui couvrait le crâne, tandis que Geux moustaches énormes, longues, pointues et fournies descendaient à droite et à gauche plus bas que le menton. Cet homme était debout et tenait plusieurs papiers À la main:
“Cest bien tout ? dit-il.
— Oui,” répondit le comte.
Charolais se leva.
“Quand reviendrez-vous 2?” demanda-t-i] après un cilence,
“Après la défaite de l’armée française!
— Et... alors?
#—Nous partirons, prince, nous serons à Varsovie dans quinze jours et vons sur le trône, moi sur jes marches du trône, je crierai: Vive le roi!”
Le visage du comte rougit légèrement, et ses veux s'animèrent.
“Knès! dit-il en se levant. tu ne mens pas ?
—Et pourquoi mentirais-je? Vous avez besoin de moi et j'ai besoin de vous. Nous pouvons donc compter l’un sur l'autre.
T1 fit un mouvement pour sortir.
“Où allez-vous? demanda Charolais.
—Où il faut que j'aille, Et il montra les papiers.
—Que mon rom ne soit pas prononcé dans tout cela Venez demain soir à neuf heures.”
Le knès et le comte échangèrent un geste rapide, puis le knès quitta l'appartement. I! atteignit l'escalier et il le descendit avec une légèreté telle, qu'il était absolument impossible d'entendre le bruit de ses pas. Dans le vestibule, il ouvrit Ja porte avec une clef qu'il tenait à la main, et il sortit, glissant comme un fantôme.
Il traversa le jardin en biais e il atteignit la haie plantée du côté opposé à celle bordant la rue. Il grimpa lestement, l’enjamba, et il sauta dans un champ. Il n'avait pas fait trois pas qu'une ombre se dressait devant lui. *
C'était un homme de taille petite et mince: il fit un geste rapide avec la main comme un muet qui exprime sa pensée. Le knès répondit de la même manière. La conversation silencieuse fut courie; l’homme disparut.
Le knès traversa le champ et atteignit un petit bouquet de bois situé sur la gauche de l’endroit où étaient campés les charrois de l’armée f rançaise.
Au troisième arbre, il sarrêta; un léger craquement
retentit et un petit garçon leste et agile comme un singe
glissa le long du tronc de l'arbre; il descendait des branches supérieures,
“Cette nuit à Saint-Amand !” dit simplement le knès.
L'enfant, se faufilant dans les haies comme une couleuvre, disparut sas répondre,
Alors le knès continua sa marche. Contournant Je campement des charrois, il fit un long détour, puis il se rapprocha de l’Escaut. La nuit était noire et des saules bordant la rive rendaient Je Passage plus facile Pour un homme voulant dissimuler sa présence, Le knès était beauc 1p plus bas que le bois de Barri. Il était sur la rive gauche, entre ce bois et Tournai. Les feux des assiégeants étaient visibles et ceux de la ville apparaissaient à courte distance.
Se courbant pour Passer sous les feuillages retombant des saules, il descendit sur le bord de l’Escaut. Des masses de roseaux encombraient cette partie du fleuve. Le knès entra dans l’eau jusqu’à Mi-jambe ; il se dirigta vers les roseaux et les écartant doucement, il attira à lui un léger bateau.
T1 monta dans l’embarcation, il prit les rames, jes dé- £agea, et il poussa en avant.
Ta June venait de se dégager de derrière un nuage, et elle envoyait sur les eaux de l’Escaut son reflet pâle et argenté. Couché en deux dans son canot étroit et allongé, Je knès n'avait point encore quitté les roseaux. Manoeuvrant dans ces touffes vertes, en homme connaissant admirablement sa route, il passait sous ces bosquets humides sans produire la moindre osCIllation des tiges.
Deux fois il s’arrèta Pour explorer le fleuve, mais chaque fois la lune, éclairant en plein la surface des EUX, il continua sa route sous les roseaux.
Une heure du matin sonnait à ja cathédrale de Tournai, et, dans Je silence de ‘la nuit, le bruit du timbre S0-
nore arriva jusqu’à l'endroit où était arrêté je bateau.
Le
“Une heure! dit le knès. I] faut que je passe! Mais comment faire avec ce damné clair de lune? Ces maudits Français veillent sur les deux rives; le moindre signal donné, et je suis traqué comme un renard dans son terrier !”
Tout en se parlant à lui-même à voix basse, le knès écartait doucement les roseanx, avec précaution, et examinait l'horizon.
“Ah! fit-il, qu'est-ce que cela ?”
1 apercevait une masse noirâtre se dessinant à la surface de l’eau. Cette masse, dont il était impossible de distinguer la forme, suivait le courant, obéissant au mouvement du flot qui la poussait et tournant sur ellemême à chaque obstacle qu'elle rencontrait. Le knès, écartant un peu plus les roseaux, avança la tête pour mieux voir. La masse noire arrivait lentement.
Là où stationnait le bateau, les roseaux serrés formant obstacie, le-courant était plus fort dans la partie libre de la rivière: la masse noire cominença done à descendre plus vite. Le knès se baissa. prit un jong croc placé au fond du bateau, et attendit que la proie qu'il convoitait fut à portée d'être saisie et enlevée.
Le moment vint: le eroc happa la masse noire au passage, et le knès l’attira à Ini. (Cette masse était une outre énorme solidement attachée et nermétiquement fermée. Le knès la saisit et voulut l'attirer à lui dans le bateau, mais elle présenta de la résistance. Bien que surnagéant, elle était fort lourde.
En ce moment la lumière de la lune disparut soudainement; un nuage poussé par le vent d’Est s'interposait entre elle et la terre; ce nuage était netit de forme et allait passer rapidement. Le knès comprit qu'il n’avait que quelques instants pour profiter de cette obscurité favorable qu'il attendait avec une si vive impatience. Poussant vivement e violemment l’outre. il la fit enirer dans une touffe épaisse de roseaux.
FE és
“Le courant ne Peut l’entraîner, dit-il; je la retrouverai là au retour et je saurai ce qu’elle contient.”
Dégageant la barque, ji! quitta les roseaux et, raimant avec vigueur, il traversa le fleuve presque en droite ligne. Au moment où il atteignait l’autre rive, la lune se dégageant qn Nuage apparaissait plus splendide et plus argentée.
Là ;où le knès avait abordé, il y avait une excavation assez profonde, Il y cacha son embarcation, et, sautant Sur la terre ferme. ;l xXatnina la campagne autour de lui. A sa droite il avait le bois de Barri, à sa gauche “née grande plaine à l'extrémité de laquelle était Tour. na, la ville assiégée.
Certain qu'aucun être humain n’était !à pouvant es- Pionner sa démarche, il marcha droit vers une habitation isolée, sorte de ferme qu'entourait un vaste Jardin enclos de murs. La porte de cette ferme était ouverte : ilentra, A peine eut-i]l fait un pas dans la cour, qu’un valet sortit d’une écurie voisine tenant par la bride un cheval tout sellé Le knès ’sélança en selle ét, juittant la ferme sans dire un mot, sans adresser y geste au valet, il partit au galop.
Laissant le bois de Barri à sa droite. Tournai à sa gauche, il s’avança en ligne droite vers Leuze, la petite ville qui forme le somment du triangle dont les autres angles sont Tournai e{ Fontenovy.
Bientôt apparut dans la plaine, sur une étendue im- Inense, tout un amas de tentes, de charrois et d’artillerie, avec des nuées de soldats aux uniformes éclatant. C'était le campement de l’armée anglo-hanovrienne. Au centre du camp se dressait, majestueuse, ]a tente du duc de Cumberland.
Cette partie de l’armée alliée menaçait le bois de Barri et Fontenoy ; l’autre partie, celle des Hollandais, Commandés par le prince de Waldeck, devait attaquer Antoins. Les Autrichiens OCCupaient le centre,
EU
Dans ces camps, comme dans le camp français, les feux étaient éieints.
Le knès ne ralentissait pas l'allure de son cheval, il le poussait au contraire, Bientôt il arriva en vue des avant-postes. Là aussi on veillait, comme on veillait dans le bois de Barri.
Interrogé en anglais, le knès répondit dans la même langue : il donna le mot d'ordre et le mot de passe, et il entra dans le camp. Un officier vint À sa rencontre. Le knès sauta à terre. Lui et l'officier se serrèrent cordialement la main, puis l'officier, donnant l’ordre à un soldat de tenir le cheval, prit le knès par le bras et il l'entraîna rapidement.
Tous deux atteignirent et quelques minutes la tente du due de Cumberland. Des cavaliers de la garde veillaient autour de cette tente. IL? officier qui accompagnait le knès était un aide de camp du duc, aussi passat-il sans difficulté avec celui qu’il conduisait : tous deux pénétrèrent sous la tente.
Cett tente, admirable construction de toile, était aussi confortable qu'un Anglais, ami de ses aises, même et surtout en campagne, pouvait le désirer. Divisée par trois cloisons de toile, la tente avait une salle à manger, un salon et une chambre.
L’officier fit attendre le knès dans la salle et il passa dans le salon, servant également de cabinet de travail et de salle de conseil. Le knès demeura immobile an milieu des nombreux officiers d'état-major qui encombraient la pièce. Tous les regards étaient fixés sur Ini : il ne paraissait pas remarquer cette attention dont :l était l’objet. L'officier qui l'avait amené souleva la portière de toile :
“Entrez!” dit-il.
Le knès franchit le seuil du salon en s’inclinant profondément.
Le duc Auguste-Guillaume de Cumbherland avait
bise
alors vingt-quatre ans à Peine. Troisième fils du roi d'Angleterre, Georges II, il s'était destiné de bonne heure au métier des armes, et en 743, à la bataille de Dettingen, il avait été blessé au côté de son père, Nominé général en chef de l’armée anglaise sur le continent, il était, par son Tang, sa position et sa Puissance, le plus influent des trois chefs de l'armée alliée. Grand, bien fait, roux de cheveux, le prince anglais était bien le descendant de cet Ernest-Auguste, prince électeur de Harovre, auquel on avait donné Je surnom d’Herculele-Blond.
Au moment où le knès entrait daus le petit salon, le duc était assis sur un siège pliant, ayant devant lui une table ronde et basse, sur laquelle était étalé un plan de grande dimension.
“Approchez,” dit-il au knès.
Celui-ci s’avança: la portière retomba derrière jui. L'aide de Camp du duc était debout près du knès.
“Avez-vous réussi ? demanda le due de Cumberland après un court silence.
— Oui, prince ! répondit le knès.
— Vous avez des nouvelles ?
—Certaines,
—Et j'ai, moi, l'argent promis.”
Le knès prit dans ça poche les papiers qu'il y avait placés chez le comte de Charolais, et il les présenta au Prince anglais qui s'en saisit avec une grand empresseinent. Il les déplia, les ouvrit et les lui. Puis. relevant la tête, il braqua ses regarde sur le knès avec une fixité perçante. Le knès SUpporta le poids de ses regards avec une impase‘ili à complète.
“Ces détails sont exacts ? dit le duc en frappant sur les papiers,
— Parfaitement exacts, prince,
—Quand ces déterminations ont-lle: été prises ?
— Ce soir même: il Ya trois heures à peine, au grand
conseil de guerre qui a eu lieu à Calonne, € conseil, auquel a:istaient réchal de Saxe, le prince de Conti, le due de Nox: .# et tous les lieutenants généraux de l’armée, a arrêté le plan de la bataille,”
ia due de Cumberland avait repris les papiers et :l lisait avec une attention profonde :
“Soixante-dix mille Français, se dit-il, c'est bien ecln, Mais dix-huit mille à Tournai, six mille à Calonne, de l’autre côté de l'Escaut !.…. Quarante-six mille hommes en face de nos Cinquante-cinq mille! Toutes les chances sont pour nous !”
Le duc s'était levé € il parcourait le salon: puis s’arrêtant brusquement devant l’aide de camp demeuré immobile à la même place :
“Mon cher Campbell, dit-il, veuillez faire appeler sur l'heure, je vous prie, lord Charles Hay, ie capitaine au régiment des Gardes royales,
— Faut-il ramener lord Hay avec moi? demanda l’aide de camp.
Oui, mon cher Campoeil !”
L'aide de camp salua et sortit précipitamment. Le due de Cumberland reprit sa place sur le siège pliant, et, reprenant les papiers, il les examina avec une attention plus grande :
“Oui,” se dit-il à lui-même comme un homme qui discute intérieurement, posant devant sa raison tous les Pour et tous les contre.
Il écarta les papiers et se pencha sur le plan. Saisissant un instrument long et aigu eu forme de poinçon, il le promena lentement sur le plan, faisant çà et là des légères piqûres. L'aide de camp souleva la poruière et rentra.
“Milord Charles Hay, dit-il, attend les ordres de Votre Grâce !
—Quil »nt:. !” dit le duc.
Lord Hay, capitaine aux Gardes anglaises, ce gent le-
Man touriste que nous avons rencontré à Paris au bal de l’Hôtel-de-Ville, la nuit du triomphe de Mme d’Etioles, pénétra dans le salon du duc de Cumberland.
“Bonsoir, Charles, dit le prince en tendant familièrement la main à lord Hay. Comment va?
—Toujours bien, milord due, répondit le capitaine, quand il s’agit du service de l'Angleterre.
— Mon cher Campbell, reprit le duc en se tournant vers l’aide de ‘amp, veuillez emmener avec vous cet homme, mettez-le aux mains des horseguards, et qu'il ne puisse communiquer avec qui que ce suit jusqu’à ce que j'aie donné l’ordre contraire.”
Lord Campbell adressa un geste impérieux au knès:
“Venez,” dit-il.
Le knès fit un pas, et s'arrêta :
“Prince, dit-il au duc de Cumberland, il faut absolument que dans une demi-heure je sois libre ou mort.
— Ah! fit le due, pourquoi ?
—Je ne puis répondre, mais ce que je suis en mesure d'affirmer, c'est que la cause qui me fait exiger ma liberté est absolument étrangère à la bataille qui va avoir lieu.”
Et après un nouveau silence :
“Prince reprit le knès, je le répète: il faut que dans une demi-heure je sois libre ou mort.
—Eh bien! vous serez libre ou mort, monsieur, répondit le prince.
—-Bien !” répondit le knès.
Et saluant profondément le due, il fit signe à l’aide de camp qu’il était à ses ordres. Tous deux sortirent alors du salon.
Demeuré seul avec lord Hay, le duc de Cumberland, sans mot dire, lui tendit les papiers que lui avait remis le knès. Lord Hay les prit, les lut et fit un mouvement de surprise :
“Este vrai? dit le duc.
— Oui! répondit lord Hay.
— Alors, montez à cheval, mon cher Charles, courez auprès du prince de Waldeck et du général Koenigseck et priez-les de se rendre immédiatement ici. Vous leur direz que j'ai des communications de la dernière importance à leur faire.”
Lord Hay partit précipitamment, Le due de Cuimberland revint vers la table sur laquelle étaient les papiers et le plan de la plaine de Fontenov.
“Ni ces renseignements sont exacts, dit-il, le centre de l'armée est plutôt appuyé sur Antoing que sur le bois de Barri...”
IT alla soulever Ja portière qui servait de porte:
“Où est lord Campbell? demanda le duc.
—Me voici, prince! répondit l’aide de camp qui en ce moment entrait dans la salle,
—-L’homme que vous avez amené ?
— Est sous bonne garde,
——Envoyez l'ordre qu'on l'amène vers moi.”
Et le duc laissa retomber la portière. Quelques instants ne s’étaient pas écoulés que lord Campbell faisait rentrer le knès dans le cabinet de travail du duc. Le duc regarda fixement le knès.
—Ecoute! dit-il, si tu es de bonne foi, si tes renseignements sont exacts, tu auras acquis à jamais la protection du gouvernement anglais! Si au contraire, tu nous trompes, tu mourras.”
Le knès se croisa les bras sur la poitrine avec un geste de grande dignité. Le duc ne l'avait pas quitté un seul instant des yeux.
“Prince Trespatky! lui dit-il, vous êtes libre !”
Le knès s’inclina profondément.
sine SRE [pete