LA REPETITION
“Allons, ma petite Allard, en attendant que Camar- #o et Sallé descendent, reconimençons ce pas-là.
— {C'est d'ici qu'il faut partir, n'est-ce pas, inon. sieur Dupré?
— Oui, ma toute belle! ”
Et Dupré, se reculant, se plaça un pen à gauche sur l'avant-scène. Mile Allard, charmante jeune fille de dixhuit ans, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la taille fine et à la jambe admirablement modelée, se posa au troisième plan,
“A Ja cinquième position! reprit Dupré; les pieds tout à fait croisés... là! Que la pointe du pied gauche corresponde au talon du pied droit, et réciproquement. Pas mal! pas mal!... Laissez retomber vos bras... les nains jointes ct renversées... C'est cela!... La tête légèrement inclinée à droite... maintenez le corsage des trois quarts!... Du moelleux, du naturel dans la pose ! ”
Allan avait obéi de point en point. Ainsi posée, en équilibre sur ses deux pieds réunis, elle semblait une nymphe prête à s’envoler. Dupré l'examina en fin connaisseur et il fit un signe de tête approbatif. Ensuite il prit sa pochette et se disposa à jouer.
“Attention! dit-il, vous partirez à la septième mesure... Ün plié, un jeté, une démi-pirouette et deux glissades, retombez par un assemblé au deuxième plan.”
Dupré exécuta l'air de danse sur sa pochette.
“ Bien! bien! dit-il tout en jouant et en voyant Al-
lard s'élancer; retombez. .. très bien!.… Un temps d'arrêt sur le jeté... bravo!... de la grâce dans la demi-pirouette... là!... demeurez!... Abaissez-vous
lentement comme pour ramasser quelque chose sur les planches... sens plier la jambe... Glissez!... bien'…. encore... et...”
1 donna un violent coup d'archet sur son petit violon.
“ L'assemblé est maunvais!... ce n'est pas cela, petite entôtée! cria-t-il. Voilà trois fois que vous recommencez, el cela ne va pas mieux...
—Mais, monsieur, dit Allard, avec des larmes dans lt voix, j: fais ce que vous m'avez dit...
—Mais non!
—Cependant..….
——Ah ! mademoiselle. songez que le temps d'arrêt est le point d'admiration de la danse. Vous aurez beau danser votre pas merveilleusement, si votre arrêt est mauvais, tout est perdn !
—Comment faut-il fuire ?
—-Un assemblé!.., Que diable! ce n'est pas difficile cependant. Voyons, remettez vous en place. Etudions l'assemblé ; il faut que vous ayez cela dans les chevilles €t dans les orteils, ”
Dupré se rapprocha d'elle: sa pochette sous le bras, i! appuya les deux doigts sur les épaules de la jeune fille pour la faire poser à sa guise,
“A Ja troisième position! dit-il: les pieds croisés lun devant l’autre à Ja moitié de leur longueur, les pointes toujours en dehors et les chevilles se touchant. Là"... Maintenant, pour lassemblé, déplacez les pieds
alternativement, de manière à avancer chaque fois de la largeur d'un pied...
—Comme cela ?
—QOui... le pied droit en avant... bon!... Une glissade en pliant légèrement... très légèrement... de la souplesse, ma toute belle, de Ja souplesse !... Rele- Y“ez-vous en sautant bas... très bas et sans scconsse et retombez en changeant de pied!... Bravo! voilà un assemblé superbe! Vous voyez bien que vous pouvez le faire. Le point essentiel, c’est de !e lier à la grande glissade, c’est ce qui doit vons préoccuper, ”
Si des galants de la ville J'eusse écouté les discours.
Oh! qu'il m'eô, été facile De former d' atres amours!
Une voix fraîche se fit entendre dans le coul chantant ce couplet :
“Ah! cest Sallé!” dit Noverre en exécutant une pirouette qu'il termina par un salut profond.
Ah! l'amour ne sait guère Ce qu’il permet, ce qu’il défend, C'est un enfant, c'est un enfant!
Et Sallé, costumée en danseuse, fit son entrée sur la scène.
Eh bien! où done est Camargo? demanda Sallé en regardant autour d'elle.
—La voici!” dit Dupré en désignant une ombre blanche qui apparaissait au fond.
Le premier mot de Camargo avait été: “ Et Sallé le premier mot de Sallé venait d’être: “ Où donc est Camargo ?” Ces deux interrogations sorties de deux
Eu
PEER pee
bouches différentes peignaient merveilleusement la silation :
Tout en admirant mutuellement leur ta'ent, tout en 82: louaugeant mutuellement même, Camars: et Sallé NC pouvatent se défendre de ressentir l'une pour l’autre une jalousie des plus vives. Chacune nait ses auccès, ses partisans, son caractère de danse particulier,
“Ma chère, dit Camargo, vous savez que nous irons danser ce ballet à Fontainebleau la senaine prochaine.
—-Oui, répondit Sallé, le duc de Richelieu m'a prévenue hier, 1e roi va partir pour la guerre, et avant son départ, il veut nous voir danser.
—Ce n'est pas lui, c'est la inarquise..
—La marquise! dit Dupré, quelle marquise ?
— Eh bien! ja marquise... répondit Camargo en riant, la nouvelle marquise...
—La nouvelle marquise de quoi ?
—De Pompadour.
—De Pompadour! répéta Dupré, mais je ne connais pas ce nom-là.
--Vous le connaissez maintenant.
—Mais de qui voulez-vous parler, ma belle ?
— Demandez à Allard, Tournehem a dû lui donner des renseignements. .
—-Bah! il s’agit...
De Mme le Normand d’'Etioles, née Poisson, et crée marquise de Pompadour.
Ah! Pagaze! elle à fait son chemin.
—-Déclarée offivieliement favorite, appartenant à Versailles, et présentée incessamment à la conr avec le litre et les armes des Pompadour.
——Ce qui a fail mourir sa mère de joie, ajouta Sallé.
——Oui; Mme Poisson était malade, et quand on lui a appris que sa fille était déclarée maîtrewe er tre, elle s'est écriée: “ Chère Antoinette! la voilà donc ;arvenue au Tang des reines! Je l'avais bien dit que c'était un
me
morceau de roi!” Et elle a ajouté: * Je n'ai plus rien à désirer!” et elle est morte.
—Bien heureuse! Le fait est que la petite d’'Etioles a conquis une belle position!
—Ah! oui, dirent les danseuses en soupirant,
—Mais elle a déjà des ennemis!
— Naturellement et à commencer par Maurepas, qui a fait à propos de la mort de la Poisson l'épitaphe a plus comique.
—Dites-nous-là! dit Noverre,
— Ecoutez ! ”
Tous entourèrent Camargo; les musiciens s'étaient ivvés dans l'orchestre et s'étaient rapprochés pour mieux entendre. Camargo se posa et déclamn :
Cigit «1 sortant du fumier.
Pour fai une fortune entière, Vendit son honne“r au fermier Et sa fille au propriétaire,
Un rire moqueur accueillit le quatrain, et chacun se mit à le répéter mentalement pour hi se L graver dans là mémoire.
-—Si Maurepas s’est empressé de fai e fpigramme, dit Sailé, Voltaire n’a pas perdu son temps non plus pour faire un compliment.
——Je ne le connais pas, dit CUamargo avec étonnement.
—Je le crois bien, ma chère. Voltaire l'a composé cette nuit son madrigal et il me l’a lu ce matin.
——A quelle heure? demanda Camargo en souriant linement.
—En sortañt de chez vous. répondit Sallé,
—Alors, la lecture a été longue, car il a quitté mon hôtel hier à minuit.
— Voltaire écrit si bien! dit Mlle Allard en riant. Aussi on a du plaisir à l'écouter longuement.
—Le madrigai? demanda Noverre.
——Le voici, dit Sailé.
Ainsi donc vous réunissez
Tous les arts, tous les dons de plaire,
Pompadour vous embellissez
La cour, le Parnasse et Cythère.
Charme de tous les yeux, trésor d’un seul mortel
Que votre amour soit éternel!
Que tous vos jours soient marqués par des fêtes. Que de nouveaux succès marquent ceux de Louis. Vivez tous deux sans ennemis
Et gardez tous deux vos conquêtes.
— Bravo! bravo! cria Dupré. Quel grand poête que ce M. de Voltaire.
—Le roi est donc réellement épris de cette dame ? demanda Noverre!
—Amoureux comme il ne l’a jamais été, répondit Camargo. Depuis deux mois que le roi a causé avec elle au bal de l’Hôtel-de-Ville, il lui a écrit plus de quarante iettres cachetées avec un même sceau, portant pour devi 2: Discret et fidèle.
——Et son mari? demanda Dupré.
—0h! répondit Sallé il se consolera, mais en attendant il se désole. C’était à mourir de rire de l'entendre gémir sur son sort. On le voyait larmoyer dans son carrosse et parcourir les rues de Paris avec un air de pleureuse de premier choix. Et il soupirait, et il disait: “ Ma femme par ci! mon Antoinette par là! Ingrate! méchante !jalouse ! ” et il lui écrivait lettre sur lettre.
—C'est vrai ! dit Mlle Allard, et la preuve c’est qu'il a chargé son oncle Tournehem.….
—-(Qui a donné des diamants à Poufailler, ajouta Noverre en riani et en faisant allusion à l'aventure de lx jolie danseuse.
——Ù à chargé son oncle de remettre à sa femme, contüinua Mile Allard sans écouter Noverre, une dernière épitre dans laquelle il lui disait qu'il lui pardonnerait tout si elle revenait vite au logis conjugal.
— Et qu'a fait Mme (l'Etioles ?
—-Elle a montré la lettre au roi, dit Sallé.
—Ah bah!
—Oui! Le roi l’a lue et ensuite il a dit: “ Vous avez là, madame, un mari bien honnête homme!” Et il a chargé Richelieu d'arranger cela. Le due a chargé à son tour six mousquetaires, de faire avec Je Normand le voyage d'Avignon et à cette heure le brave homme se console sur la terre papale,
—Ce qui le consolera tout à fait. ajouta Camargo, cest qu'il VA avoir une ferme générale.
—Et il reviendra à Paris (C4 pauvre d’Etioles est comme son Gnele, il ne peut pas se passer de l’Opéra. N'est-ce pas, Allard ?
—Eh bien! mais, dit Dupré, c'est commode pour sa femme de ne plus porter son nom.
—C'est pour cela qu’on l'a créée marquise de Pompadour. C’est la princesse de Conti qui va la présenter. Elle aura donc logement à la cour, logement dans les maisons royales, et pour qu'elle puisse bien vivre, le roi lui a donné cinq cent mille livres de la charge de trésorier des écuries, mise à sa disposition, et sept cent cinquante mille pour acheter la terre ct le château de Crécy.
—Avec les premiers cinq cent mille livres que Jui avait données de Machault, pour avoir la place de contrôleur général enlevée à Orrx, dit Camargo, cela fait. à peu près deux millions!
—{sagnés en deux mois!
—Et son frère nommé directeur général des bâtiments et marquis de Vandières. .….
Marquis d'Avant-hier? dit Novcrre en riant.
——Le mot à déjà été fait, dit Sallé.
—Enfin voilà un changement complet à la cour. Tous les gentilshommes de la chambre sont sur des épines, ils ne savent pas ce qui va se passer.
-—Mesdemoiselles, mesdemoiselles! dit Dupré en frappant sur sa pochette avec l'extrémité de son archet, tout cela est charmant, mais le temps se passe et nous ne répétons pas. Allons, mes enfants. à vos places ! ”
Les musiciens se replacèrent devant leurs pupitres, les figurants et les figurantes se reculèrent.
Au lever du rideau, dit Sallé, je sui: là, étendue sur ce banc de gazon.
— Oui, dit Dupré en poussant du pied l’accessoire,
—Ah! mais il y a des clous dans votre gazon! cria Sallé. Cela déchire ma jupe.
—On la recoudra... En place! en place ! ”
Sallé s’étendit langoureusement sur le banc de gazon, en ayant soin d'éviter les clous dont il était hérissé.
“Moi dit Noverre, j’entre par la gauche,
— Oui! Toi, le berger, tu entres au troisième portant. Ià!... Tu ne vois pas d’abord la bergère qui dort... Tu es rêveur, triste, abattu, les bras tombants, la tête inclinée, les pieds très en dehors, ce qui peint la douleur... Bon!... Tout à coup tu l’aperçois. Expression de Ja surprise, deux tem ps levés. Tu la regardes: expression de l'admiration, un jeté et une pointe. L'amour va te percer le coeur : deux petits batlements et un plié. Une pirouctte pour regarder autour de toi; avant de t'élancer, un plié. Tu viens d’apercevoir l'autre bergère, qui s’avancr par le côté opposé. Entrez, Camargo!... Làa!... Tu la trouves belle aussi, tu es dans lextasc! Il faut que la Paniomime explique
mr Ne
clairement ce que tu ressens... Tu comprends? Ce berger, qui se trouve entre ces deux femmes aussi jolies, aussi attrayantes, aussi entraînantes l’une que l’autre... vers laquelle ira-t-il! Laquelle aïmera-t-il? Situation superbe ! Camargo entre sans te voir... Elle regarde les feuilles verdoyantes des arbres...
——Mouchez donc la chandelle du portant de gauche ! cria Noverre. Le suif me tomhe sur la tête!
—Tu les trouves belles, continua Dupré. N'oublie pas cela!
— Je n'ai qu'à regarder ces dames pour me souvenir, dit Noverre en essuvant son crâne sur lequel effectiverent une chandelle inclinée et coulante venait de faire .mber son suif.
——Donc, tu hésites, poursuivit Dupré. Tu hésites, et, pour exprimer une hésitation de cette force, il n’y 1 que les battements et les chassés. Quand tu te sens entraîné vers l’une, une glissade, puis un femps ler‘ et un rond de jambe qui te fait retourner vers l’autr. et exprime l'entraînement. Jà!... vous avez bien compris, n'est-ce pas? Nous allons maintenant commencer.
—Mais moi, dit Allard, est-ce que je n’entre pas là ?
—Si fait ! Vous êtes, vous, la dées: - de la Fortune. Vous ferez pencher la balance jusqu’au moment où l’Amour entrera par le côté opposé.
—L'Amour, c’est moi ! dit Gardel. J'aurai des ailes magnifiques.
--Et Allard des diamants superbes.
— Qu'elle écrive à Poulailler de lui renvoyer les siens ! dit Noverre en riant.
—Mais, dit Camargo, nous aurions dû les lui demander quand it nous a apporté des roses.
—C'est vrai ! dit Sallé. C'était chez vous, dans votre hôtel, cette nuit d'émotions sans nombre ?
—Oui ! Cette nuit où la pauvre petite Sabine,
se: D:
la fille de Dagé, a été frappée presque sous mes fenêtres !
— Vous vous souvenez ?
—Si je me souviens ! Je crois encore voir la Pauvre enfant baignée dans son sang.
À propos de Dagé, dit Noverre, savez-vous bien que le malheur est: attaché à sa famille. Après sa fille qui a failli être tuée et qui est à peine remise, c’est la fiancée de son fils qui disparaît tout à Coup et qu’on retrouve morte. ‘
—Vous connaissiez cette jeune fille, Noverre ? demanda Camargo.
—Je la connaissais mieux que lui ; dit Dupré. J'ai été son maître de danse.,
—Ah ! vous lui avez appris à danser !
—En apprenant à Sabine. Mon vieil ami Dagé m'avait prié de donner des leçons à sa fille, et comme Nicette ne la quittait pas, j'ai partagé les leçons entre elles deux. Ce fut alors que Noverre, qui m’accompagnait souvent, vit ces demoiselles et qu’il se lia d amitié avec Roland, le fils de Dagé !
—Est-ce que ous avez des détails sur la disparition et la mort de cette jeune fille ?
—Oui, mais.je les donnerai après la répétition.
—Non, non, avant !
— Après !
—0Oh ! dit Camargo, quand je suis inquiète, préoccupée, je ne peux plus danser,
—Ni moi ! dit Sallé.
Alors, dit Allard, racontez-nous vite, Dupré.
—Oh ! ce ne sera pas long, dit le maître de danse en mettant sa “pochette” sous son bras. D'ailleurs, si j'oubliais quelque chose, Noverre m'aiderait et réparerait l'oubli. C'était précisé-
DE
— Ki) ——
ment la nuit du grand bal à l'Hôtel-de Ville, celui auquel assista le roi.
— J'étais en Grecque ! dit Camargo.
—Et moi en Chinoise ! ajouta Saillé.
— Eh bien ! il paraît que cette nuit-là Nicette et Sabine revenaient avec leurs frères, Roland et Gilbert l’armurier, Quand, arrivés à l'endroit où la rue Saint-Denis se croise avec la rue des Lombards, ils furent arrêtés par un feu de paille. Ceux qui s'’amusaient là à sauter, refusèrent de les laisser passer, Gilbert et Roland descendirent de voiture, et les chevaux de fiacre s’éfancèrent comme s’ils eussent eu le mors aux denis.
—Et les jeunes filles étaient seules dans la voiture ? demanda Mlle Allard.
—Oui. Quel chemin prit la voiture ! on ne put le savoir, Roland et Gilbert passèrent la nuit à faire des recherches, sans rien trouver. Le matin, Sabine rentra chez son père. Elle était pâle, abattue, se traînant avec peine. Ses vêtements étaient salis et en lambeaux.
—Oh ! pauvre fille ! dirent à la fois Camargo et Sallé,
—Elle raconta qu'effrayée par la course rapide de la voiture, elle avait perdue la tête... Fille était parvenue à ouvrir la portière, et elle s'était élancée. Elle était tombée et s'était évanouie... Revenue à celle, Sabine avait fait appel à ses forces physiques et à son énergie morale pour pouvoir revenir au logis. Elle pensait que le cocher avait pu enfin arrêter ses chevaux emportés et que Nicette serait rentrée. Mais il n’en était rien: Nicette n’était pas revenue.
—Durant huit jours, ajouta Naverre, on fit des recherches pour retrouver la voiture, maïs on ne réussit pas,
—Et Niceite n’est pas revenue ? demanda Allard.
—Non.
—Qu'est-elle devenue alors ?
— Elle a été noyée !
—Du moins on le pense, et c’est presque certain. Neuf jours après sa disparition, un marinier, en Passant sous le pont Notre-Dame, sentit son bateau heurter un corps dur. Il s'arrêta, il sonda, et, ses amis l’aidant, ils retirèrent de l’eau un fiacre, Les deux chevaux étaient encore attelés après. Dans l'intérieur de la voiture, il y avait une femme noyée. Cette femme, qui avait été absolument défigurée par son long séjour sous l’eau portait les vêtements que Nicette avait pour aller au bal de l’Hôtel-de-Ville.
— Alors c'était elle ! dit Camargo.
— 9r n’a pas pu la reconnaître positivement, mais tout porte à croire que c'était elle.
—Et le cocher ?
—On a retrouvé son cadavre près du Pont- Neuf, il avait été entrainé par le courant.
—Oh ! dit Sallé, c’est affreux.
-Et Sabine ? demanda Camargo.
Elle est retombée malade et on la croit sur le point de devenir folle.
—Mais c’est horrible !
—Ët, ajouta Dupré, le pauvre Roland est tellenent désolé qu'il veut se faire soldat … pour aller se faire tuer à la guerre,
—Oh ! dit Mlle Allard, les pauvres gens.
—Sabine est charmante et Nicette était jolie Comme un cœur, dit Me Sallé.
—On pense, continua Dupré, que les chevaux n'auront pu être maintenus ct qu'après avoir
an UT
parcouru les rues au galop ils auront été se pré cipiter dans la Seine.”
Il y eut un moment de silence pénible.
‘ Maintenant, mesdames, que vous savez tout et que je n’ai plus rien à vous apprendre, reprit Dupré, je crois que nos pcuvons recommencer la répétition.
—Si vous croyez que cela met en train! dit Mlle Allard en secouant la tête. C’est trop triste ! J'ai plutôt envie de pleurer que de danser !
— Est-ce le souvenir de vos diamants qui vous fait pleurer ? demanda Noverre.
—Ah ! ouich ! répondit Allard. Vous êtes encore un bien drôle de bonhomme, vous ! Je m'en moque bien de mes diamants ! J'aurais mieux aimé les perdre dix fois et que tous ces malheurslà ne soient pas arrivés !
—Vous ne les perdrez pas puisque vous ne les avez plus !
—Ah ! fit Allard en soupirant, quel malheur tout de même ! Ils étaient bien beaux, et c’est à peine si je les ai vus !
— Vous avouez donc que vous les regrettez ?
— Certainement, je les regrette, mais leur regret ne me fait pas de peine comme ce que je viens d'entendre. Oh ! s’il fallait pour faire revivre la petite Nicette et guérir la pauvre Sabine me passer de diamants toute ma vie, je n’hésiterais pas et s’il fallait en donner et que j’eusse les autres là, dans ma main...
— Vous les avez, mademoiselle.
—Ah ! ” fit Allard qui demeura comme foudroyée.
En parlant, elle avait étendu les mains et un homme très élégamment vêtu était près d’elle et
saluait galamment. Cet homme venait d’entrer sur la scène.
Tous ceux qui étaient là l'examinaient avec étonnement, On se demandait du regard quel était ce personnage.
* Lui ! dit enfin Mlle Allard.
—Moi-même, mademoiselle, moi qui ai toujours conservé au fond de mon cœur la tendre sympathie que vous avez su inspirer,
— Mais... vous êtes.
—Le chevalier du Poulailler ! répondit l'homme,
—Ah ! s’écrai Camargo, je l'avais reconnu.
— Heureux de l'impression que j'ai pu produire Sur vous, mademoiselle, pour qu'après trois mois écoulés vous puissiez me reconnaître, vous qui m'avez vu une minute à peihe.”’
Et le cavalier s’inclina gracieusement.
” Mais oui ! c’est lui ! ” s'écria Sallé,
Poulailler salua encore.