‹ Le Comte de Saint-Germain [microforme]Chapitre 37 sur 53 · EN AVANT ! LA MAISON DU ROI · texte numérisé non relu

EN AVANT ! LA MAISON DU ROI

[était midi et demi, et la bataille gagnée de six heures du matin à one heures par l’armée française semblait être perdue maintenant.

Marchant au petit pas de son cheval, en voyant avec indifférence et mépris tomber autour de lui une grêle de boulets, de balles et de mitraillades ; mâchant, pour calmer la soif qui le dévore, une balle de plomb qu'il a mise dans sa bouche, le maréchal de Saxe, accablé par la souffrance et la fatigue, mais surexcité au plus haut point par la colère et le danger de la situation.le maréchal examine la marche lente mais progressive de cette terrible colonne anglaise, de cette ma:se vivante qui pénètre dans l’armée française par la vallée de Fontenoy, comme pénètre dans une fente étroite un coin que le maillet enfonce.

C'est que depuis qu’elle s’est formée, cette colonne impassihle, ferme, tenace, serrée, avance. avance... et avance toujours, supportant tout, renversant tout, passant sur tout !

Foudrovée à droite et à gauche par le fen des redoutes de Fontenoy et de Barri, qui lui ont emporté des rangs entiers, elle n'a pas fait un seul mouvement de recul, elle n’a pas fait un seul

temps d'arrêt ! A peine pratiqués, les vides sanglants se sont refermés ; les morts uisparaissent foulés sous les pieds des vivants, et Ja colonne s’avance, gagnant du terrain, répondant au feu var le feu, et rendant la mort pour Ja mort.

Bientôt elle va dépasser le village de Fontenoy, dont les feux n'ont plus d'importan:e, et Louis X V de l'endroit où il est, peut la distinguer nettement.

Depuis le moment de descente des Cardes irapçaises, des Grenadiers de France et des Suisses, dans le ravin, le désordre s’est mis dan: tai.te la gauche de l'armée et rien ne Sy ait plus léjà avec ensemble, Le maréchal l'a compiis ; il faut arrêter la marche de cette colonne ou la bataille est perdue.

Déjà il a fait attaquer les Anglais par les brigades de Luttaux : mais Luttaux, en ramenant deux fois ses hommes, s’est fait tuer et la colonne marche toujours. Louis XV l'a vu tomber ; il a assisté à cette mort glorieuse et un soupir s'est échappé de ses lèvres et une larme a mouillée ses yeux.

Le maréchal a fait bond'- son cheval ; sa fureur est effrayante.

Biron s'’élance, l'épée nue à la main, entraînant ses soldats. Tous se ruent sur le flanc gauche des Anglais avec une énergie et un entrain admirables.

galop les gardes du Corps ; mais ils sont repoussés à leur tour.

La colonne avance toujours... Elle a dépassé Fontenoy, dont les redoutes n'ont plus de boulets, et elle marche vers le pont de Calonne... Si elle l’atteint, c’est Ja perte de l’armée française.

Le désordre, naissant de la terreur, cominence à gagner de rang en rang tous les eorps du côté droit.

Le maréchal appelle de Meuze, son aide de camp.

““Courez au quartier du roi, lui dit-il: dites de ma part à Sa Majesté que je la supplie de repasser l’Escant avec le dauphin. Pour moi, je vais faire ce que je Pourrai pour rappeler la fortune !”°

Meuze part au galop. Maurice, s’avançant au milieu du feu comme s’il eût voulu se faire tuer, ordonne à d’Fstrées de fondre sur ls Anglais avec sa cavalerie. D'Estrées fait charger, mais la colonne anglaise s’entr’ouvre, ses canons éclatent et la première ligne de cavalerie est écrasée.

“En avant !” crie le maréchal.

Ft il s’élance Ini-même à la tête de la seconde ligne avec les chevaux-légers, les granadiers à cheval, les mousanetaires, mais, ramenée encore, cette cavalerie d'élite est poussée en désordre jusque dans le quartier du roi.

Louis XV, de la voix et du geste, arrête les fuvards.

‘Je mourrai ! dit-il, mais le resterai là où je suis !??

Tous se rassemhlent autour de In... mais tont paraît nerdu. le danrer est extrôme.. Louis XV peut voir déjà la colonne qui maintenant s’avance l'arme au bras ; le feu de toutes les

batteries étant éteint depuis quelques instants. Mille avis différents se croisent ; le tumulte est à son comble ; encore dix minutes et la bataille est perdue.

Richelieu, l'aide de camp du roi, Richelieu couvert de sueur et de poussière, la tête nue, les cheveux épars, ce gentilhomme de cour devenu subitement homme de guerre, a été envoyé à Fontenoy pour savoir jusqu'où s'étend la colonne.

Il est arrêté sous la redoute ; courbé sur sa selle, il écoute üun homme qui lui parle rapidement. Cet homme tient à la main deux papiers, une plume et un encrier. :

“Signez ! signez ! dit-il précipitamment en présentant un papier et la plume.

— Impossible ! répondit Richelieu ; je ne puis prendre sur moi de signer un blanc-seing au nom du roi.

—Vousêtes son premier aide de camp. Les ordres du roi peuvent être signés par vous aujourd'hui.

—Non, monsieur, non. Les renseignements que vous venez de me donner, et que je vais transmettre au roi, sont précieux je l’avoue; mais je ne puis faire ce que vous me demandez !”’

L'homme prit l’autre papier qu’il tenait de la main gauche et il le tendit au duc.

“Lisez !”” dit-il.

Il n’y avait que quelques lignes sur ce papier. Ces lignes contenaient ces mots:

“Si monsieur de Richelieu veut me plaire, il fera sur l’heure tout ce que lui demandera M. de Saint-Germain.”

Ces lignes étaient sigfiées marquise de Pompadour. Richelieu hésita.

‘‘Je vous ai d'nné les moyens de sauver l'armée française et de gagner la bataille, reprit Saint-Germain (car c'était lui qui parlait au duc); donnez-moi la S £nature que Je vous demande. Je vous affirme, sur mun honneur, que VOUS pouvez le faire sans garder au fond de votre âme l'ombre d'ure crainte.

—Donnez !’’ dit Richelieu.

IT prit le papier, la plume et signa.

“Et maintenant, dit Saint-Germain en reprenant le papier, agissons chacun de notre côté. Je vous jure que là, près de la seconde redoute, une ouverture sera faite dans la colonne !

Richelieu partit au galop, courant vers fe quar. tier du roi. La colonne anglaise, dont la profondeur égalait toute la longueur du champ de bataille, restait immobile, semblant maîtresse du terrain. Les boulets soulevaient la terre sous les pieds du cheval du roi. L'instant était suprêmement critique. C'était l'une de ces minutes où l'honneur d’un roi, d’une armée, d’un pays, se joue au hasard d’une dernière lutte.

Richelieu parti, Saint-Germain s'était jeté à droite : il avait tourné rapidement Ja redoute et, tirant un masque de velours noir de la poche de son habit, il se l'était appliqué sur le visage. Alors, il avait pénétré dans Fontenoy, dont les trois quarts des maisons étaient incendiées ou écroulées.

Fontenoy était désert : tout ce que le village renfernait de soldats venait de partir sous les ordres de d’Estrées, pour alle, rejoindre le corps d'Antoing. Des morts et des blessés gisaient sur le sol. Sur la place, près de l’église, quatre grandes maisons se touchaient. Saint-Germain, tou jours masqué, entra dans l’une d’elles.

na

À peine eut-il franchi le seuil, qu'un ‘‘korikoko” iormidable retentit. Puis des hommes surgirent de tous les côtés, par toutes les portes. Tous portalent un uniiorme français. Celui des grenadiers du roi dominait, ainsi que celui des gardes françaises. Le premier qui a paru c’est Fanfanla-'lulipe. D'un seul bond, il a été près de Suint- Germain.

‘Tu as agi ? demanda Saint-Germain.

—Oui, répond le sergent.

—Sabine ?

--AÀ été enlevée.

—Et C ?

— Est sur ses traces. Tout a réussi merveilleusement.

—Bien ! dit Saint-Germain avec un éclair dans les yeux. Coq-Huppé, je suis content de toi !”

Et se retournant vers tous ceux qui l’entouraient :

‘“‘Coqs, poules et poulets ! dit-il; vous tous que j'ai retirés de la voie impure pour vous placer dans la voie de l'honneur ; vous tous à qui j'ai appris que le mal est mauvais et que le bien est bon; vous, enfin, qui étiez des créatures de dernier ordre et dont j'ai fait des hommes,il faut que vous payiez aujourd'hui à la patrie la méme dette que vous avez payée à l’honneur ! Les uniformes que vous portez vous ennoblissent.

Allez montrer aux Anglais ce que peuvent votre force et votre adresse.

—En avant !’”’ répondirent deux cents voix, tandis que les baïonnettes et les lames nues étaient fébrilement agitées.

Saint-Germain s'était retourné vers le sergent.

‘Où est-il ? demanda-t-il.

—Là !” répondit Fanfan-la-Tulipe.

Il désignait une porte; Saint-Germain ouvrit cette porte et entra dans une petite pièce en enlevant son masque.

Un grenadier du roi était dans cette pièce se cramponnant aux barreaux d’une fenêtre et les secouant comme pour les arracher.

“Roland ! dit Saint-Germain.

Gilbert ! dit Rolland en se retournant et en courant à lui. Ah ! je suis libre enfin !

— Oui, tu es libre et tu vas combattre !

Je vais mourir !”

Roland voulut s'élancer vers la porte. Saint- Germain le retint,

“Celui qui t'a fait enfermer ici, dit-il, c’est moi,

—Toi ! Ss'écria Roland.

—Vui. Je voulais te sauver de toi-mfme jusqu'à l’heure où je pourrais te dire: ‘“En avant!’ Ecoute Roland l'instant est suprême Ji y a là des soldats dévoués qui t’attendent. Tu vas te mettre à leur tête. Fanfan-la-Tulipe, le sergent te conduira.

—Lui qui m'a jeté de force dans cette chambre et qui m'a enfermé !

--Par mon ordre, oui. Mais écoute encore FE te conduira. Tu attaqueras avec eux la colonne anglaise... Ne t’étonne pas de ce aui arrivera Bats-toi, Roland, tu es un soldat de la Franc: ! Et tandis que tn te Pattras, j'irai, délivrer, moi, celle qui souffre ! Que le te retrouve vainqueur, Roland, et Nicette te remerciera !

—Nicette ! cria Roland.

Oui ! elle sera là, nr's de moi !

—0h ! Tu me trompes ! tn veux me donner une fausse espérance !

--Elle vit !.. je l'ai toujours cru, j'en étais sûr, j'en ai les preuves ! Je vais le chercher pendant que tu combattras ! Frais ce que je te dis! Ne cherche pas à comprendre, à lutter ! Mar:

che ! En avant ! L'heure est sonnée !”’

Et, rouvrant la porte, il poussa Roland dans la grande salle.

Tous se précipitérent en entraînant Roland.

lanfan-la-Tulipe marchait en tête.

Saint-Germain, resté seul, entra dans une autre pièce : il y demeura quelques instants, puis il sortit.

Il était métamorphosé. Ce n’était plus le noble comte de Saint-Germain, c'était Poulailler.

I sauta par une fenêtre. Un cheval était dans une cour, tout sellé, tout bridé. Il s’élança sur le cheval, ct il partit au galop. 11 tournait le dos à l’'Escaut, et il galopait droit sur Leuze, où était le camp Anglais.

En cet instant même, Richelieu, la physionomie animée par une expression héroïque, arrivait au galop devant le roi.

Tous ceux qui étaient-là proposaient la retraite et voulaient entraîner le :'oi.

“Non ! je resterai ! disait 1 voi.

—Nous resterons ! disait i: ‘auphin.

—Tout n’est point perdu encore !

—Tout est sauvé ! cria Richelieu !

—Quelle ‘nouvelle ? demanda Louis XV en poussant son cheval.

—Ma nouvelle, Sire, répondit Richelieu, est que la bataille est gagnée. Prenons les canons de la batterie de Calonne, attaquons les Anglais, et pendant que l'artillerie l’ébranlera, la Maison du roi la chargera toute entière.

—Qui ! dit le roi en comprenant toute l’éner-

gie de cette pensée. Faites avancer les canons de réserve ! Duc de Richelieu ! je vous nomme commandant en chef de ma maison ! Motte.

vous à sa tête et donnez l'exemple !”

Péquigny et Isnard, officiers du régiment de Touraine, ont ramené les canons. Le colonne anglaise s’avance, les canons tonnent

‘En avant la Maison du roi !’’ crie Richelieu en s'élançant l'épée haute.

Et l'élite de la noblesse de France passe au mi lieu des acclamations frénétiques des soldats qui, honteux, s'arrêtent dans leur fuite, et, reprenant leurs armes, s’élancent aussi sur l’ennemi.

Il était une heure.

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