‹ Le Comte de Saint-Germain [microforme]Chapitre 39 sur 53 · XX VII FACE A FACE · texte numérisé non relu

XX VII FACE A FACE

À peine entré dans la maison, Somboi avait ouvert une porte donnant sous le vestibule et il avait pénétré dans une salle.

T1 jeta autour de lui un regard rapide et ses sourcils se froncèrent ; il traversa la salle et ouvrit une seconde porte donnant sur une autre piêce. Cette pièce était vide comme la première. Somboï frappa du pied avec impatience.

“Yvan ! appela-t-il.

Personne ne répondit.

“Yvan, Poloff !”* appela-t-il encore d’une Voix. plus forte.

Même silence.

‘“Cordieu ! dit Somboï avec une expression de colère sourde, que signifie ce silence? Que sont devenus ces hommes ?”’

T1 s’élança sur la première marche d’un escalier placé en face de lui, il gravit rapidement les degrés et il atteignit le premier étage.

Pline:

Bat —

‘Rien, fit-il: je n’entends rien.”’

T1 s’approcha d'une porte de fer que deux cadenas soudaient à la muraille, il prit deux cleis ‘dans sa poche et il ouvrit les deux cadenas.

‘Ah! dit-il avec un soupir joyeux, j'avais craint un moment une trahison ; mais on n'a même pas tenté d'ouvrir ces cadenas.’

Quand il eut enlevé les deux cadenas, il se baïissa, il tira son poignard et en enfonça la pointe dans une rainnre de dalle. La pierre se souleva lentement et découvrit un trou noir assez profondément. Un bruit sec retentit et la porte,dont on avait enlevé les cadenas s’ouvrit d'elle-même. Somboï, qui s'était agenouillé, se releva après avoir remis la dalle à sa place ; suis il franchit le seuil de la porte. Il fit deux pas en avant dans une petite pièce qui contenait deux lits et quelques meubles, et resta stupéfait.

“Plus ici ! dit-il d’une voix rauque : parties !.. Elles.….”’

Il secoua les lits, bouleversa les matelas et les meubles. Il s'approcha de la fenître, dont les barreaux de fer extérieurs, étaient intacts et qui, d’ailleurs, étaient hermétiquement fermée en dedans.

“Rien, dit-il, disparues ! aucune trace de fuite ! Yvan et Poloff ont donc trahi. mais ils n'avaient pas le secret de la porte... D'ailleurs pourquoi l'eussent-ils refermée ?”’

I sonda la muraille dans tous les sens.

“Oh! il faut que je sache î si c'était le knès ?”’ dit-il frappé par une pensée subite.

T1 monta rapidement au second étage ; quatre portes s'ouvraient sur le palier.

‘Ah ! dit Somboï en s’arrêtant, du sang !”’

En effet sur le plancher de chêne coulait lente-

ment, s'amoncelant graduellement, un filet rouge. Somboï m.. ‘a droit vers cette porte ; il posa la main sur le bouton de cuivre, la porte céda aussitôt.

Dans une pièce mansardée, et prenant jour sur la toiture par une croisée à tabatière, gisaient deux corps étendus sur le parquet. Ces deux corps étaient ceux de deux hommes qui avaient été frappés de même ; tous deux avaient eu la £Orge ouverte par la lame aiguë et tranchante, car la blessure était nette et faite de même sur les deux corps. C'était leur Saliz Qui aVait fait ruisseau sous la porte.

‘Yvan, Poloff assassinés là, en haut de la maison ! dit Somboï Stupéfait. Qui les a frappés ?

—Moi !”” dit une voix.

Sombaï se retourna et fit en arrière un bond de tigre.

Un homme était en face de lui, personnage de haute taille, la tête couverte de cheveux noirs, longs, retombant sur les épaules, le visage disparaissant sous une barbe touffue, des moustaches et des sourcils épais. Un costume collant, dessinant les formes et la taille, était courte, des pistol:{s et un poignard.

Le: deux hommes demeurèrent face à face.

Muets, immobiles. l'œil en feu, la bouche crispée, ils se foudroyaient mutuellement du regard,

“Toi ! s’écria Somboï.

—Oui, moi ! dit l’homme. Ne sais-tu pas qui ie suis ? Je suis celui dont tu as tué lâchement la mère, et dont tu as fait mourir plus lâchement encore le nère ! J'étais jadis Gilbert, le fils d'Ursule et de Renaud, éomme vous étiez, vous, M. le beron de Montjoie ! Mais je suis auiourd’hui Poulailler comme tu es Somboï ! Or

ça ! misérable, tu venais chercher ici de pauvres

victimes et tu trouves leur vengeur. Je t'ai tué une fois et tu as volé une vie nouvelle je ne sais par quel moyen; mais je te tuerai une seconde fois et je t'enterrerai moi-même!”

Et Poulailler se croisa les bras sur !a poitrine avec un geste superbe.

Somboï approchait lentement sa main droite de sa ceinture chargée d'armes. Puis il fit entendre un rugissement sourd, et, avec un geste rapide, il saisit un pistolet, le tira, l’arma, leva le bras et lâcha la détente.

Tout cela n'eut pas la durée d'un éclair. La lumière avait jailli. Un éclat de rire répondit au bruit de la détonation.

‘“Sot! dit Poulailler qui s'était jeté de côté plus rapidement que la balle n’était venue, croistu donc que l’on puisse tuer Poulailler comme un lièvre ?”?

Un second rugissement retentit et Somboï porta la main à sa ceinture; mais Poulailler s'était élancé.

D'un seul bond il était tombé sur Somboi,dont il avait saisi les poignets, mais Somboï se dégagea par un double geste rapide et les deux hommes s’étreignirent. Une lutte effrayante venait de s'engager.

Ramassés sur eux-mêmes, appuyés sur leurs jarrets d’acier, les mains étreignirent les bras, les doigts s’incrustèrent dans les chairs, les deux adversaires parurent un moment métamorphosés en statues, tant leurs efforts étaient d’égale force, tant ils se paralysaisnt mutuellement.

Les regards corame le corps, se heurtaient avec leurs étincelles de flammes; des sifflements rauques, aigus, s'échappaient de ces lèvres crispées,

tre ces dents serrés par la rage; le sang gon-

flait les veines du cou; les bras étaient roidis; les nerfs jaillissaient à travers les vêtements comme des cornes tendues et les pieds semblaient être rivés sur le parquet. Des gouttes de sueur abondantes perlaient sur les deux fronts. L’immobilité résultant de l'égalité des forces, dura une demi-minute; mais quel siècle eût pu paraître aussi long!

Tout à coup cependant le visage de Poulailler, jusqu'alors pâle, s'empourpra; ses prunelles parurent nager dans un nuage de sang, ses lèvres se crispaient et il se redressa lentement. Le corps de Somboï plia en arrière,

Somboï se sentant écrasé, se roidit par un «uprême effort; mais Poulailler redoublait d’énergie. Son action sur Somboï était l’action incessante d'une machine puissante que rien n’arrêto.

Puis, brusquement, sans transition, il se rua en avant. Somboi plia sur ses jambes et il tomba lourdement en arrière.

Poulailler l'étreignait toujours. Collé sur son ennemi, renversé sur le plancher, il le maintint avec ses doigts de fer.

Somboï rugissait: ce n’était plus un homme, c'était un animal furieux. Trois fois il tenta de mordre son adversaire.

Cherchant un point d'appui contre le mur, i] roidissait ses jambes, essayant de faire des soubresauts violents qui pouvaient le dégager; mais Poulailler était plus inébranlable qu'un rocher, il écrasait Somboï de tout son poids.

Réunissant toutes ses forces, il contraignit les bras de Somboï à s’arrondir et ses poignets à se rapprocher et à se croiser. De la main droite, il saisit les deux avant-bras réunis et il les cloua

sur le front de Somboi, dont il parulvsait ainsi tous les mouvements.

Alors, glissant sa main gauche jusqu'à la ceinture de son ennemi, il arracha suceessivemeant les armes qui y étaient attachées. |! :’assura par le toucher que les vêtements ne contenaient aucune autre arme. Celles qu'il n : t .nievées, il les avait jetées hors de la chambre.

Il demeura immobile maintenant Somboï dans la même position.

C’était un effrayant spectacle que celui qu'offrait cette chambre. Les deux canñavrss des deux valets, Yvan et Polofl, visant durs leur sang noir, et, près de ces cadavres aux l-lessurvs béantes, aux vêtements souillés s imprégnant de ce sang qui ruisselait sur le nianchor, Poriiler et Somboï s’étreignant avec une cffrevabia vislence. à

Quelques secondes s’#coul'rent.. Poulailler sentait, sous lui, s'agiter, s'enroute !» ccips de Somboï comme se fût agité et enrout’ ‘à corps d’un serpent maintenu à ces extrémités.

Tout à coup Poulailler s2 redroes,n d’ur seul bond, cessant de maintenir son .hnemi, Jâchant à la fois les mains, le torse et les vimbe:, Somboï demeura étendu et «d'sarmé Poulailier avait pris de chaque main un nicto'et:

“Tn mouvement, un regard, dit-il, ct tu es mort !”’

Somboï ne bougea pas.

“Tève-toi,'" dit Poulailler.

Somhoï, les traits crisnés, % visugs rcccuvert d'une teinte verdâtre. les mains f émissanies l’écnme sanolante aux lèvres, Ssmhoï la‘csait errer ses regards antour de lui, comme s’il eût espéré

trouver quelque moyen d'attaque ou de défense. Se relevant lentement, il redressa la tête

À deux endroits des bras, au poignet et près de l'attache de l'épaule, il avait sa manche déchirée et le sang coulait. La pression faite par les doigt de fer de Poulailler avait été si violente que le drap avait cédé et que la peau s'était fendue.

Placé en face de lui, Poulailler ne perdait pas de l’æil un seul de ses mouvements.

“Ça, dit-il, nous sommes mal ici pour causer, descéndons au rez de chaussée.”

Somboï fit un mouvement.

“Attends!” dit Poulailler en levant son pistolet.

Somboï s'arrêta.

“Tu vas marcher devant moi lentement et poussé par la gueule du pistolet que je vais ap- Puÿer sur ton dos. Le moindre faux pas et tu es mort !”’

Somboï haussa les épaules :

“Mourir maintenant ou dans cinq minutes! dit

—Bah! C’est cinq minutes de plus d'existence, et qui sait ce qui peut se Passer dans cinq minutes.

—Soit, dit Somboï qui Paraissait reprendre Son sang-froid habituel. Kaut-il marcher ?

—Oui,

Somboï passa devant Poulailler. Celui-ci le suivit aussitôt, et levant sa main droite, il ap- Puya sur le dos de Somboï le canon de son pistolet qu’il tenait tout armé, un doigt sur la détente,

Somboï n'avait pas à hésiter; il le comprit, il n'héqita pas. Marchant d’un Pas lent et ferme, le corps droit, les bras croisés sur la poitrine, il

quitta la pièce, traversa le palier et il commença à descendre les marches de l'escalier. Là, comme il se trouvait plus bas que Poulailler, le ranon du pist let, remontant le long du dos, vint s'appuyer sur les attaches du cou. Ils atteignirent le vestibule du rez de chaussée:

‘* Quelle pièce? demanda Somboï avec un aplomb étrange, à droite? à gauche?

— Où tu voudras!”" répondit Poulailler.

La porte de droite était ouverte. Somboï en franchit le seuil, toujours suivi par Poulailler.

‘‘Prens ce siége!”” ordonna Poulailler,

Somboï attira un siège et s'y plaça, Poulailler prit une autre chaise et il s’assit en face de son adversaire vaincu.

IL le regarda longuement, bien en face, comme s'efforçant de fouiller dans son âme. Somboï soutint ce regard'avec un aplomb superbe.

Au loin, on entendait toujours ce bruit formidable du cai.,1. La bataille continuait avec la même violence. |

“Ça! reprit froidement Poulailler, Çà, mon très cher ennemi, ne perdons pas de temps. Je t’ai dit mon nom? Cela doit te suffire.

-Je t'avais reconnu! répondit Somboi.

—C'est juste. Tu as dû me voir souvent sous ce costume.

—Et sous d'autres aussi.

—N'étais-tu pas un soir près du Pont-Neuf, sous l’arche de la Samaritaine?

—Ce soir où tu te faisais des confidences en plein air? Tu disais d'une voix pathétique, que je crois encore entendre: “Ma mère n été tuée, ma fiancée a été blessée, ma sœur seule a été épargnée!...” Et une voix te répondit: “Ælle ne le sera pas!” Cette voix c'était la mienne.

Et ve

En parlant ainsi, Somboi s'était redressé, il avait croisés les jambes l’une sur l'autre, et il avait pris un air railleur qui contrastait avec l'air impassible de Poulailler. En écoutant Somboï, Poulailler n'avait pas fait un mouvement.

“Ah! c'était toi, dit-il, eh bien! tu m'as mentiet tu t'es menti à toi-même.

Comment ?

—Nicette et Sabine sont sauvées. Celles que tu croyais retrouver ici, à ta merci, sont sous bonne escorte à cette heure et toi tu es entre mes mains !

—Ce qui veut dire que je vais mourir.

— Oui.

—Si je dois mourir, quel avantage as-tu à prolonger la situa. n°?

—J'ai à t'interroger.

— Ah bah! dit Somboï, en jouant l’'étonnement Et tu penses que pour ton bon plaisir je vais prolonger la situation? Je te croyais plus fort que cela. Que je réponde ou que je ne réponde pas, je dois mourir,n’est-ce pas? Ce n’est donc pas la peine de me fatiguer à parler,

—TÎl y a de 1x façons de mourir, dit Poulailler, avec un sourire sinistre. Mort immédiate et mort par la torture.

Somboiï haussa les épaules.

“La torture, dit-il. C’est bon pour effre yer ceux qui ont peur des brûlures, des déchirures et de l’eau à boire. C’est une souffrance de quelques heures et voilà tout. Crois-tu m'effrayer avec cela ?

—Tu ne comprends Pas, reprit Poulailler.

Quand je te parle de la mort par la torture, je ne parle pas des suppliceedu Châtelet, de ces inventions stupides, bonnes à eflraver leg sots 44

Gi

les poltrons, je te parle d’une espèce de torture morale Je te parle de ces souffrances incessantes qui ne s'adressent pas à Ja superficie du Corps, mais qui rongent peu à peu l'âme ct le corps, de ces souffrances horribles qui font dés’':er la mort. et la mort ne vient pas!”

Poulailler le regarda fixement :

‘‘Sais-tu quel serment j'ai fait?’ dit-il”

Somboï secoua négativement la tite.

Je vais te le dire, reprit Poulailler, et ensuite je t’interrogerai.'”

Il y eut un léger silence.

“Ecoute, dit-il. Il ÿ a vingt ans, la nuit du 30 janvier 1735, cette nuit où tu assassinas ma mé: re dans le jardin de la maison de la rue du Vert- Bois.”’

Somboï tressaillit violemment.

“Tu vois que je sais tout, poursuivit Poulailler, cette nuit-là où le corps de mon père se balança à la potence que tu avais fait élever, cette nuit-là, j'avais douze ans! Agenouillé, seul, sur la place de Beauvais, au pied du gibet, je contemplai, à demi fou, le sorpt de mon père suspendu au-dessus de ma tôte..…. Je songeai aux souffranses, non physiques mais morales, que lui et ma mère avaient endurces.. Douze jours d’angoisses mortelles, horribles, sans nom! Douze jours,? me dis-je, douze jours! Et un calcu} ctrange se fit dans mon cerveau sans que je pusse sAVOIr ni comment, ni pourquoi. Ce fut com me une hallucination. Je vis défiler devant moi les heures de souffrances et de douleurs qu'avalent nassées mon père et ma mère, et j'en comptai denx cent auatre-vingt-huit. Une pensée subite succéda à ce caicui fait instantanément. Je m'avançai vers la potence: je priai à deux

genoux en tenant dans mes bras l'instrument de supplice... Puis je gravis les degrés de l'échelle que le bourreau avait laissée. J'atteignis l’extrémité de la potence. Me cramponnant à une corde, je me laissai glisser jusqu’à ce que j'atteignisse le corps de la sainte victime. Là, me penchant vers lui, mes lèvres près de son oreille: ‘Mon père, dis-je, devant Dieu près duquel vous êtes, je vous jure de faire payer à ceux qui vous ont torturé, un jour pour chaque heure de souffrances que vous avez endurées!”’ Et je déposai un baiser sur le front de mon père. J’ignorais alors quel était l’auteur i: ‘âme de sa mort. De longues années s’écoulé: ent sans que je pusse rien savoir. J’appris que toi, baron de Montijoie, tu avais été mêlé à cette affaire, et je résolus de te tuer. Nous nous battimes et je te laissai pour mort. Ce ne fut que quelques années plus tard que je connus le rôle réel que tu avais joué dans cette abominable machination.

— Comment l'as-tu su, si cela est? demanda Somboiï.

—Par un de tes amis, par celui qui t’a aidé,par Charolais, que j'ai fait parler de force, le jour où je l’ai enfoui dans une fosse boueuse.

—Ah ! fit Somboi.

—Tu comprends, maintenant ? poursuivit Poulailler, T'u n’es pas mort, je t'ai retrouvé, je tiendrai mon serment.

— Alors, dit Samboï avec effronterie, j'ai neuf mois et demi à vivre-! Donc, je ne parlerai pas!’

Poulailler se pencha vers lui.et plongea ses regards dans les siens.

‘“‘Oserais-tu vouloir jouer avec Poulailler ? dit-il. Quand je te parle de deux cent quatre vingt-huit jours de souffrances, je te parle du

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te

* supplice le plus étrange, le plus terrible, Je plus

implacable que jamais être humain ait enduré. Mais, tu ne mourras pas durant ces deux cent quatre vingt-huit jours ! Non! tu vivras malgré toi, mais à chaque minute, à chaque seconde tu subiras toutes les angoisses de l'agonie !”’

Poulailler se leva avec un geste violent.

“Tu sais ce que je suis, ce que je puis, ce que je vaux ! reprit-il. Songe à ce qui sera !

— Mais, si je parle ? demanda Somboi.

—Si tu parles, comme tu peux me servir en me répondant, je prierai l’âme de mot père de me délier du serment fait et je te tuerai sans gouffrance.

—Tu me le jures ?

—Oui !

Alors interroge ! Et je verrai ensu : ce que ie dois répondre. Qu'as-tu à me demander ?

— J'ai à te demander, dit Poulailler, quels sont ceux qui t'ont prêté leur aide pour accomplir le crime de Ja rue du Vert-Bois, crime que tu n’as pu accomplir seul !

—Ensuite ?

—J'ai à te demander qui a frappé Sabine la nuit du 30 janvier dernier !

— Après ?

—J'ai à te demander à qui était adressée Ja lettre que j'ai trouvée près du cadavre d’un de mes hommes assassiné le ler février, au coin de la rue des Cordeliers.

— C'est tout ?

— J'ai à te dire, enfin, qu'il faut que je sache quels sont ceux qui t'ont arraché à la mort pour te rendre à la vie et par quel moyen je puis trouver vivant, à cette heure, celui que j'ai tué le 30 janvier 1720, il y a quinze ans ?

—Tu veux savoir tout cela ? dit Somboi en & secouant la tête,

—Oui ! Réponds !

—Attends un peu, je te prie ! Avant de te répondre, j'ai à t'interroger. Je te jure que nous Pouvons nous entendre. Cela dépend de toi. Tu Sauras tout ce que tu veux savoir si tu consens à écouter seulement mes demandes. !

— Parle, mais fait vite! dit Poulailler d’une Voix menaÇante. Sache que cette maison est entourée par des hommes à moi et q'e Je n’ai qu’un signal à faire pour que mes ordres soient exécutés.

— Voilà ce que j'ai à te demander, moi, reprit Somboï avec une expression de profonde tranquillité. D'abord, que tu me rendes la likerté, ensuite que tu me donnes tout l’argent enfermé dans tes caisses du Poulailler, et enfin que tu renonce à Sabine que j'aime et que je veux em- * mener avec moi.’ |

Poulailler, avec son geste rapide et menaçant, leva son pistolet.

“Si tu me tues, dit froidement Somboï, Sabine et Nicette mourront demain.

— Elles mourront demain ! s’écria Poulailler.

— Oui ! Elles mourront ! répéta Somboï en se dressant. devant Poulailler, Que le sois mort ou vivant, que tous ceux qui me servent soient anéantis ou existent, que les eunes filles soient seules et isolées ou entourées de soins, elles mourront dans vingt-quatre heures si ie ne place une barrière entre elles et la mort. Ah ! tu crois me tenir entre tes mains ; Mais je te tiens entre les miennes.”

Le canon du pistolet se leva à la hauteur de la tête de Somboï.

““Explique-toi ! dit Poulailler avec une intonation terrible.

— Quand j'ai quitté cette maison ce matin à hui heures, dit Somboï, j'ai fait prendre aux femmes un breuvage contenant un poison dont j'ai, seul, l’antidote. Les laissant ici, j'ai voulu tout prévoir et tu vois que j'ai bien fait !

—Empoisonnées ! répéta Poulailler.

—Oui ! L'action de ce poison commence à la vingt-quatrième heure à la dose à laquelle je l'ai fait prendre, Il est une heure maintenant, il en était huit, donc elles ont encore dix-neuf heures à vivre si d’ici là elles ne prennent pas l’antidote dont moi seul connais le secret.’

Poulailler fit un geste violent.

“Si cela est, dit-il. pourquoi ne me l'as-tu pas dit plutôt ?

—-Parce que j'ai voulu connaître d'abord tes intentions. Maintenant, avis ! Tue-moi si tu le veux, je suis vengé d'avance !

—L'antidote !” dit Poulailler

Somboï garda le silence et re-ula de deux pas.

“L’antidote !’’ répéta Podlailler en s’avan- Sant et en tenant toujours Somboï sous son pistolet.

Somboîï ne répondit pas, mais il recula encore,

‘“Avoue que tu as menti, reprit Poulailler, AVOoue que tu as voulu prolonger ta vie et peutêtre te laisserai-je vivre !

—J'ai dit ce qui est ! répondit Somboï en continuant à reculer devant la gueule menaçante du pistolet.

Poulailler brandit son arme, Somhoï fit en-

vore 1n Pas en arrière, mais il atteignait la mnraille,

ho —

Il demeura collé sur le mur. Reculer n'était plus

possible. ‘Une dernière fois, s’écria Poulailler. L'antidote ! x

*—Non ! puisqu'elles sont entre tes mains, s’écria Somboi, qu'elles meurent !

—Meur: donc alors !‘’ cria Poulailler en pressant la détente.

Le coup partit, mais un claquement sec retentit Somboï avait disparu ; il venait de s’abimer sous le plancher qui s'était ouvert sous ses pieds et refermé sur sa tête, Sur la muraille il y avait une large éclaboussure de sang. Avant de disparaître, !‘’nmboï avait été atteint par la balle.

Etait-11 mort ? N'était-il que blessé ?

Poulriller avait jeté son arme et il tâtait la muraille, ÿ examinait le parquait pour trouver le secret du ressort qu'avait fait jouer Somboi. H ne trouva rien.

Alors,il s’élança dans le vestibule ; le chant du coq retentit, la porte d'entrée s’ouvrit d’ellemême.

Poulailler bondit au dehors. L'hoinme vêtu de noir et masqué de noir était devant lui.

‘Toutes les issues sont gardées ? dit Poulailler d’une voix rauque.

— Oui, maître ! répondit l’homme masqué.

— Faites mettre immédiatement le feu à cette maison, monsieur C', et que pas un être vivant n’en sorte !‘”

Un cheval était dans la cour. Poulailler s’élança en selle et partit au galop.

Le canon grondait encore, mais la plaine de Leuze, tout à l'heure déserte, était maintenant envahie par une nuée de soldats courant pélemêle en poussant aes cris d'alarme.

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