LE SOUTERRAIN
La nuit était sombre, mais sur les bords de l'Escaut, de Barry à Antoing, brillaient les feux allumés par les soldats français ct retentissaient les chants joveux et les cris de victoire.
De l’autre côté de Fontenoy, au contraire, dans la partie Est, la plaine était silencieuse, triste et désolée, C’est que de ce côté, le matin encore se dressait majestueusement le camp anglais, qui n'était plus en ce moment qu’un amas de cadavres SOUS un amas de ruines.
I'était onze heures. Un bruit sourd retentit sur la limite du camp anglais: le bruit régulier du pas d’un cheval marchant sur la terre sèche et sonore,. Ce cheval portait une masse noire étendue sur son dos, T1 était impossible de reconnaître ni même de deviner les formes de cette masse allongée que recouvrait une sorte de Jong drap funéraire. Deux hommes marchaient à la tête du cheval: l’un tenait la bride ct était masqué, l'autre enveloppé dans les plis d’un long manteau noir. Ils se dirigeaient vers Leuze et ils atteignirent hientôt la route que bordait un petit bois touffu.
Ces deux hommes s’arrêtèrent an pied de la
pente rapide du talus. Le chant du cou retentit brusquement. A c premier korikoko en succéda un second plus sonore, et un troisième se fit entendre au loin. L'homme au manteau fit un geste: celui qui tenait la bride poussa le cheval qui obéissant à un vigoureux coup de lanière, gra vit lestement la pente du talus.
L'homme au manteau était sur la route: six hommes l'entouraient. Ces six hommes semblaient être sortis subitement des entrailles de la terre.
“Tout est-il prêt’ demanda l'homme au manteau.
—Oui,maître, répondit un des six personnages en faisant un pas en avant.
Les entrées des souterrains sont gardées ?
— Toutes, et il y en a cinq: une à Leuze, deux dans le bois, une dans la plaine à gauche près de la ferme, la cinquième près de la route de Tournai, entre la seconde borne et la troisième.
—Ïl n'y en a pas d’autres?
— Pas d’autres, je l’affirme. Toutes les rechc-ches ont été minutieusement faites, toutes les mesures prises, tous les lieux inspectés. Il n’y a pas d’autres communications avec les souterrains que celles que je vous ai ,ndiquées, maître, à l’exception toutefois de celles qui avaient accès dans la maison.
—Coq-Huppé a raison, dit l’homme masqué en s’avançant. Les renseignements qu'il donne sont exacts. La ureuve, c’est que le knès Trespatky et le valet John interrogés séparément et forcés à répondre par la torture, ont dit les mêmes choses.
—Qui garde ces entrées? demanda l'homme, en
abaissant son manteau, et en mettant à découvert le visage barbu de Poulailler.
—Ceux que vous avez indiqués, maître! Vos urdres ont été exécutés de point en point, répondit Coq-Huppé.
—Coq-d’Inde garde l'entrée de Leuze.
— Et Coqg-Pattu l'entrée de la plaine: Coq-Ilago et Coq-Nain sont dans le bois; Coq-Doré sur la route de Tournai.
—Et qui veille à la maison incendie?
—Cog-Nègre.
—Mes ordres ont été transmis à chacun ?
—Mot pour mot.
—Bien! Prends le cheval et conduis-le à Leuze, tu attendras.'’
Coq-Huppé prit la bride que tenait le personnage masqué, et il entraîna le cheval chargé du fardeau de forme étrange. L'homme et le cheval disparurent dans l'épaisseur de la nuit. Poulailler se retourna vers les cinq hommes qui étaient demeurés immobiles et mucts deouis qu'ils avaient surgi sur la route:
‘‘Aux coqs, et qu'ils redoublent de surveillance!” dit Poulailler.
Les cinq hommes disparurent, paraissant se fondre dans les ténèbres. Poulailler et l'homme inasqué demeurèrent seuls.
“Vous ferez parler John? dit vivement Poulailler.
— Mieux peut-être que vous ne pourrez faire parler le knès! répndit l'homme au masque noir,
—Celui que je cherche est là, sous mes pieds, dit Poulailler en frappant le sol du talon de sa botte. Je le trouverai; et quel que soit le dédale que présentent ces couloirs souterrains, celui-là ne m’échappera pas!’
Poulailler se rapprocha de son compagnon et lui saississant la main:
‘“C, continua-t-il; noss devons réussir !
—Nous réussirons! répondit C avec énergie. À vous le bonheur!
— À vous la pnissance!
Quoi fit C avec une émation extrême.
— Je tiendrai la promesse que je me suis faite à moi-même! répondit Poulailler. Je veux que ce que j'ai dit s'accomplisse!
Mais cependant...
—]1 le faut! Silence! Obéissez!”
…C courba la tête sous le regard enflammé de Poulailler.
‘Allez! dit vivement Poulailler; le chant du coq retentit, John est dans le bois. Faites fouiller les souterrains!”
C prit la main de Poulailler, la porta à ses lèvres et dit:
‘Je ne puis donc pas mourir pour vous.
—Vis et triomphons! répondit Poulailler avec un geste impérieuxf
— Rendez-vous à la maison incendiée? dit C.
—QOui! Et songe qu'à cette heure nous luttons avec la mort; non pas la mort qui nous menace nous-même, mais celle qui va torturer deux anges de douleur.
Oh! s'écria C, vous l’avez dit, maître, nous trompherons !”?
C s'elança et d'sparut comme avañent disparu Coc Fuppé et les cinq autres hommes.
Poulailler jeta autour de lui un coup d’œæil rapide, puis, traversant la route, 11 s'engagea dans un sentier étroit bordé par une double haie d’auhépine, Après quelques minutes de marche,il tourna à droite et il déboucha dans une vallée.
La masse noirâtre des maisons de Leuze se dessinait à courte distance à l'extrémité de la vallée. Au tentré courait une route: à gauche on entendait le murmure de lea vive d’un ruisseau. Poulailler suivit, en pressant le pas, le côté droit de la ronte, et s'arrêta près d'un bouquet de bois touffu.
Coqg-Huppé était derrière un fourré tenant le cheval par la bride. Avant de pénétrer dans le fourré, Poulailler jeta son manteau, il apparut dans ce costume bizarre et sauvage dont la vue seulefaisait frissonner ses amis et ses ennemis.
“Les poules !” dit-il.
Coq -Huppé se haissa : un ‘““korikoko”’ sonore retentit. Aussitôt sur tons les points du fourré des ombres se dressèrent.
“Tei !?” dit Coq-Huppé avec un geste impératif désignant le centre du fourré.
Les hommes s’'approchèrent avec un mômeélan.
Ts étaient quinze, tous armés de poionards, de pistolets, de sabres et de haches. Quatre tenaient à la main de longue barres de fer :
“Ouvrez !”" dit Poulailler, aui, les bras croisés sur la poitrine, l'œil fixe et dominateur, s'était avancé au milieu d’oux.
Ceux oui nortaient les larres de for trillées en leviers, enfoncérent l'extrémité de res barres danse la terre, puis ils appuvèrent fortement sur l’autre extrémité, se courbant pour donner plus de poidk,
Alors une motte énorme de gazon ut sonlevéa.
et sous cette motte apparut une larve dalle oui la soutennit et qui fut soulovéo aussi. La delle lovée déconvrit une Ouverture noire. nrofonde. étroite. Les deux extrémités d'une échelle étaient ap-
puyées sur l'orifice. Les hommes étayèrent la dalle avec leurs barres. d
‘’Détachez l'homme !‘’ dit Poulailler.
Coq-Huppé avait attaché le cheval à un arbre. 11 dénoua les liens qui retenait le drap noir ressemblant à un suaire et qui enveloppait le fardeau que portait l'animal. Le drap noir arraché le corps d'un homme lié solidement et demi-nu, apparut aussitôt; la nouche était bâillonnée, les veux étaient recouverts d’un bandeau de cuir.
Coq-Huppé dégrafa les boucles des sangles qui maintenaient l'homme sur le cheval, puis il le fit glisser doucement. L'homme obéit à l'impulsion donnée : il ne pouvait s'aider. Ses mains étaient liées derrière le dos et les jambes étaient attachées par une double corde entourant les chevilles et juste assez lâche pour permettre de mar cher sans cependant courir.
“Qu'il voie !””’ dit Poulailler.
Coq-Huppé détacha le bandeau de cuir et le retira. ?
‘‘Allumez les lanternes.”’
Deux hommes obéirent avec empressement., et deux lanternes furent allumées. Poulailler leur fit signe de descendre dans l’excavation. Les deux hommes saisirent les montants de l'échelle et disparurent. Quand ils eurent atteint le sol à quinze pas à peu près de profondeur, ils demeurérent immobiles.
Poulailler s'était retourné vers un home placé à sa gauche et qui semblait attendre un ordre. (Cet homme de taille colossale, aux épaules carrées, aux bras musculeux, devait-être doué d'une force peu commune. Des cheveux crép:s ormbragenient son visage et lui donnaient l’aspeet d'une tôte de bète fauve.
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‘’Descends le prisonnier," dit Poulailler,
L'homme s'approcha du personnage bâil'onné qui n'était autre que le knès. 11 le saisit, l’enle va et le jeta sur son épaule aussi facilement que s'il se fut agi d'un enfant, et il commença à de:cendre les échelons qui craquaient sous le poids. Quatre hommes le suivirent. Alors Poulailler s approcha des trois, et s'adressant à Coq-Huppé :
‘Veille !‘ dit-il.
11 descendit. Ceux qui l'avaient précédé attendaient au pied de l'échelle, On se trouvait alors dans un souterrain pratiqué en forme de couloir, assez bas de ‘oûte et dont le sol boueux et très humide indiquait le voisinage d’un cours d’eau
‘‘Heath-Cock !"' dit Poulaiiler, au colosse qui avait descendu le knès et qui venait de le déposer à terre; tiens ton poignard sur c:! homme et au moindre geste quil tenterait, frare et tue !
Heath-Cock se plaça près du knès, son poignard à la main. Poulailler fit signe à l’un des deux hommes qui portaient les lanternes de marcher devant, puis posant sa main wauche sur l'épaule du knès.
“Tu sais ce que tu as souffert ! dit-il. Tu devines ce que tu peux souffrir encore.’
Le knès frissonna.
“Tu vas me guider à travers ces souterrains que tu as avoué être le refuge de Sombhoï ! Il faut que je trouve Somboï, tu le sais ! La vie de deux femmes dépend de cet homme. Chaque minute de retard sera pour toi une torture de plus ! On va t'ôter ton bâillon et tes liens. mais au plus léger cri, à la moindre tentative de fuite, tu es mort !”’
Et, après avoir regardé fixement le knès avec “he expression menaçante :
‘‘Letachez le bâillon et coupez les entraves des jambes, ” dit-il.
L ordre rapidement exécuté, le knès, respirant à l'aise, laissa échapper un soupir de bien-être. .eath- ock était près de lui, son poignard nu à la main.
“Va : dit Poulailler, Guide-moi.’
le knès placé entre Poulailler et ‘’eath-Cock, SAvanÇa. Trois des quatre hom es suivirent ieur chef, un poignard dans la main gauche, un pistolet dans la main droite. Le quatrième était demeuré immobile, à l'endroit même où Poulailler s'était arrêté. Un des porteurs de lanternes marchait en tête à deux pas en avant du knès. L'autre demeura de cinq pas en arrière et il régla sa marche pour maintenir la distance.
Le souterrain était désert et silencieux.
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