LE POULAILLER DE FONTENOY
C'était dans cctte salle basse de la maison de Fontenoy où Poulailler, pendant la bataille, avait rassemblé ses hommes pour les lancer sur la colonne anglaise. Il était une heure du matin.
Un grand feu brâlait dans l’âtre. Des fers de tous genres, he toutes formes, de toutes grandeurs étaient enfoncés dans la cendre chaude, et ils rougissaient sous l'action incessante de la flamme. Quatre cierges, plantés dans des portants de cuivre, mélaient leur lumière au reflet rougeâtre du foyer et éclairaient la salle.
Ga et là, plantés dans la muraille, scellés dans le plafond, suspendus aux solives, des anneaux de fer, des crochets, des poulies dans lesquelles étaient passées de longues cordes. Coq-Pattu. Coq-Nègre et lez autres coqs formaient cercle et attendaient. Devant le foyer, se tenaient debout Poulailler et (".
“Maître ! dit Coq-Pattu, tout est prêt:
—Amenez les deux prisonniers !”* dit Poulailler.
Quelques instants à peine écoulés. Somboï et le knès entraient par deux portes différentes.
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Fous deux étaient. garottés, bâillunnés et por talent un bandeau sur les yeux.
On les conduisit au centre de la pièce, au milieu des instruments de torture.
Poulailler fit un geste : tous les coqs quittérent la salle dans le plus profond silence et sans qu'on püt deviner le bruit de Jours pas. La porte se referma doucement,
Les quatre hommes demeurèrent seuls : Pou lailler assis sur un escabeau, le dos tourné à la cheminée. Debout, près de fui, se tenait C, tou. iours masqué et vêtu de velours noir.
Somboï et le knès, qui ne pouvaient ni voir, ni parler, ni faire un geste, étaient comme deux statues placées en regard.
Poulailler fit un signe à C, qui alia d'abord à Somboï, et détacha son bandeau et son bâillon; s'approchant ensuite du knès, il fit la même opération.
Les veux des deux hommes, frappés par l'éclat soudain d'une lumière vive, se refermèrent d’abord, puis ils se rouvrirent ensuite pour promemer lentement leurs regards autour de la salle.
L'expression de ces regards fut absolument différente. A la vue des instruments de torture préparés, l’effroi, la dôuleur et la raze se peignirent dans ceux du knès. Les yrinelles de Somboï ne s'animérent pas et demeurèrent pâles et blafardes.
“Tu vois ce qui t'entoure ? dix froidement Poulailler.
—Oui ! répondit Somboï.
--Tu sais ce qui t'attend ?
—Non.
—Tu ne crois pas à la torture ?
—-Si ! mais je crois aussi au hasard. Que sait
RES Sn ce de
ce qui peut s'accomplir entre l'instant où nous Sommes et celui où tu me tortureras ?
Poulailler le regarda fixement.
“Je te hais, dit-il, mais cependant tu peux éviter de longues souffrances en me disant tout ce qu'il faut que tu me dises, en répondant à toutes mes questions.
Et si je ne réponds pas ?
Tu seras torturé.”
Somboï haussa dédaigneusement les épaules.
‘Je te croyais plus fort ! dit-il. Pourquoi “UPPoSer que je succomberai sous la douleur ! Ce serait me méconnaitre. Agissons en hommes forts, et ne nous faisons pas de menaces inutiles. Je suis entre tes mains, tu me tueras si tu le VEUX, OÙ tu me tortureras, à ta guise. Pour moi, c'est une simple question de temps à passer, cest une question de volonté et de patience.
Mais quelque féroces que soient nos haines, croismo), Poulailler, ne nous traitons pas en bandits vulgaires. 1] y a vingt ans que nous lJuttons l'un contre l’autre avec la même énergie, la même adresse, le même bonheur, car il y a vingt ans que nous nous haïssons, Poulailler, et aujourd'hui, je le reconnais, le suis vaincu : je suis “OUS ta domination, sans aucun moyen de fuite, sans aucun moyen de défense, sans aucune espérance. Partons done de là, et posons nettement la situation. T1 y à vinot ane, j'ai fait pendre ton père et j'ai étranglé ta mère. IT] y a trois mois, j'ai blessé grièvement ta fiancée, après avoir tenté de la perdre en le jetant dans les ornières d'une orgie, 1] Y à deux mois, j'ai enlevé ta sœur pour la donner à un homme qui l’aimait, et je l’ai fait Passer pour morte. Il y a seize heures, je les ai empoisonnées toutes deux,
et dans deux heures, elles vont mourir. Voilà la situation nettement posée, Poulailler, Mainte nant, que veux-tu faire ?"”
Poulailler avait laissé parler Somboï sans chercher une seule fois à l'interrompre. I l'avait écouté calme et impassible, sans manifestér la
oindre colère, la plus légère indignation.
Quand Sombhoï eut achevé, Poulailler., qui ne le quittait pas du regard, se leva lentement et s’avança vers l'endroit cù Somboï se tenait debout, les mains liées derrière le dos. Il plongea son regard dans le sien.
“Ce que je veux faire ! dit-il ave: le ton froid d'un homme parfaitement maître de lui-même.
Je veux d’abord que tu répondes attx questions que j'ai à t'adresser, et je saurai t'y contraindre.
—Pose ces questions, dit Somboï, et si je le puis, j'y répondrai nettement. Je suis ton prisonnier ; la torture est absurde à donner et pénible à endurer quand il ne s'agit pas d’une grande chose. N'est-ce pas ton avis 2?”
Poulailler, dont les prunelles fixes dardaient toujours leurs rayons sur Somboï, Poulailler se rapprocha encore.
‘““Monijoie, dit-il, j’ai fait serment de te donner autant de jours de souffrance, d'angoisse, d’anxieté, de douleurs, que ma mère a souffert d’heures par ton infamie. J'ai fait ce serment avec une seule réserve. Si tu m'aidais à rendre le jour plus clair... Dans ce cas, je ne torturerais pas, je te tuerais sans souffrances préparées. Réponds donc
—Interroge.
—Reporte-toi de vingt ans en arrière, À cette époque où tu mis tout en œuvre pour briser à jamais deux exietanons honnâte: Tu ftaie H4 alors avec le prince de Charolais.
J'étais son ami.
“IL a été ton complice dans cette affaire” -[ m'a aidé, je l'avoue.
-Ce fut lui qui fit venir mon père à l'osseuse ?
Oui, et ce fut lui encore qui mit Saint-Claude l'adroit valet de chambre à ma disposition.
Et pourquoi te servait-il. ainsi, ce prince du sang ?
Parce que je servais ses vices et que je l'uidais de mes conseils pour les mauvaises choses à faire.
Qui a fait arrêter la Morlière la nuit du 30 lanvier ?
— Charolais.
Pourquoi ?
--Parce qué la Morlière connaissait les hommes que j'avais employés et qui gardaient Ursule Renaud. 11 eût pu les reconnaître: je me suis débarrassé de lui, J'ai bien fait!
- Ce fut Charolais qui proposa la promenade à Versailles ?
— Qui! c'était convenu entre nous.
— Ce fut lui encore qui emmena Ja société à T'osseuse ?
— Oui. Le plan était arrêté.
—Misérables murmura Poulailler.
Puis reprenant d’un ton calme:
“Qui t'a aidé pour tuer ms, mère?”
— Un seul homme! répondit Monijoie.
—Cet homme vit-il encore?
— Oui.
— Quel est-il? Où est-il?
—Là !”
Et d’un geste de tête Montijoie désiona le knès.
“Lui!” s’écria Poulailler.
Le knès était devenu pâle comme un linceul, Pouiailler avait fait un geste violent comme un
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homme qui va se ruer en avaut, mais il se conunt et reprenant son calme :
‘‘Ainsi c'est vous deux qui avez tué ma mère !”
Cette phra » fut prononcée sans éclat, mais l'expression etait telle que Monjoie détourna la tête et que le knès frissonna encore.
M. C, depuis l'entrée des prisonniers dans la salle, n'avait pas prononcé une parole. Se trouvant en face de Poulailler, le visage recouvert du masque noir, il avait la pose et l’immobilité d'une statue.
‘C'est vous encore qui avez enterré la victime? eprit Poulailler.
Oui ! dit nettement Montjoie,
-Qui a creusé la fosse ?
-- Le knès.
Où l'a-til creusé ?
— Dans un rond-point placé au centre du jardin au pied d'un abricotier.
Qui l'a ensevelie ?
— Moi.
—Et qui a jeté la chaux vive ?
—Moi.
—Tu voulais faire disparaitre jusqu'aux traces de ta victime ?
—Oui, mais j'ai oublié de jeter de l'eau sur la chaux et, au lieu de détruire,la chaux a conservé. Sans cet oubli, je serais libre et puissant à cette heure et tu ne serais pas, toi, ni où tu es. ni ce que tu es.
—Réponds encore ! dit Poulailier. La Brissault savait-elle ce que tu avais fait ?
—Non.
—Le sut-elle ensuite ?
—Non. Charolais fut le seul qui reçut la con-
fidence dans ses détails, Tu sais tout ce qui concerne ta mère, Quant à ton père, tu connais l'affaire puisque tu es venu à Fosseuse pour avoir de ses nouvelles. Puis, à cet égard, ce serait plu: tôt Charolais que moi qui pourrait expliquer Muintenant, veux-tu des renseignements sur l'affaire de la rue du Temple, le 30 janvier dernier ?
—Non ! dit Poulailler, Ce que je veux, c'est savoir pourquoi après avoir lâchement frappé le père et la mère tu t'es ainsi acharné sur les enfants.
-Tu ne devines pas? dit Montjoie. C’est facile à expliquer, cependant. J'ai fait pendre ton pere pour gagner un pari et j'ai étranglé ta mère parce qu'elle me faisait perdre ce pari. De 1725 à 1730 j'avais à peu près oublié cet événement et j'avais repris ma vie joyeuse, Seulement, j'étais arrivé au fond du sac et au bout du rouleau, je 1'avais même plus le moyen de faire des dettes. Je cherchais quel Parti je devais prendre, quand le 30 janvier 1730, en me promenant sur le boulevard, je rencontrai un homme que je pris Pour Un gentilhomme, que je ne connaissais pas, et qui me proposa 1, coup d'épée pour une niaiserie. J'acceptai avec d'autant plus d'empressement que j'étais de mauvaise humeur et nous nous rendîmes dans les bois de Meudon. Là, seuls tous deux, en face l'un de l’autre, tu me dis, car c'était toi, qui tu étais, et tu ajoutas que tu allais me tuer. Tu étais encore jeune,
—J'avais dix-huit ans, dit Poulailler.
—Te compris :e que tu devais faire par l’énergie dont tu fie preuve. Nous nous battîimes. tu m'allongeas un rude coup d'épée et je tombai. Tu me crus mort, si bien mort que tu dégageas un fossé de ses feuilles sèches, que tn me jetas au
anneau
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fond et que tu entassas les fouilles sur moi. Puis tu t'en allas convaineu que tu étais vengé. Tu étais jeune alors : c'était ton premier pas dans la vie active. Aujourd'hui tu avgirais autre ment. Heureusement pour moi que le knés avait assisté de Join, sans que nous le vissiuns, au combat. l t'avait vu m'enterrer. Quand tu te fus éloigné, il me déterra, 1H finit par me rappe ler à la vie. Je trainai quelques semaines, puis je guéris soigné dans une cabane voisine. Un autre duel avait eu lieu dans le bois et le knès avait eu l'ingénieuse idée de mettre mes vêtements au gentilhomme tué et de le défigurer. Il passa pour moi et tout Paris me crut mort Ceola me servait merveilleusement. Je n'avais plus rien à craindre de mes créanciers. Je voulais faire fortune, j'allai en Russie, Tu ne tiens pas à savoir tout ce qui m'arriva ? Jerevins en France sans être reconnu, ct, découvrani que Poulailler était mon ennemi, j'entrepris la lutte... qui n'est pas encore terminée,
—Mais qui va l'être !‘’ dit Poulailler.
Montijoie s'inelina sans répondre, Poulailler qui ne l'avait pas quitté des veux nn seul instant, se rapprocha de lui.
“Tu es entre mes mains, dit-il. fn sais ce que tu m'as fait souffrir, tu comprends quelles +ortures je puis t'imposer. Prends warde, Montjoie ! La vengeance est à, debout, devant toi!"
Et faisant encore un pas en avant, Poulailler plongea ses regards dans ceux de son ennemi avec une fixité et une violence telles que Mont joie ne put en supporter le poids.
“Nicette et Sabine sont-elles réellement empoisonnées à cette heure ? demanda Poulailler en continuant sa fascination étrange, comme pour