L'ORAGE
Ce jour-là, il y avait eu à Paris, le matin, “Te Deum'” à Notre-Dame: à deux heures, concert dans le jardin des Tuileries : le soir, à huit heure*. feu d’artifice place Louis XV, entre le Coursla ? ine et le pont Tournant, et la nuit il y avait bal à l'Hôtel-de-Ville.
C'est que ce jour-là, le 9 août 1745, était un jour de grande fête et de grande réJouissance Louis XV, le ‘‘Bien-Aimé”’, après une magnifique campasne de trois mois, venait de faire son entrée dans Ja capitale de son royatme, la tête ceinte d'une splendide couronne de lauriers.
On dansait dans les carrefours, on chantait sur Îles portes, on tirait des pétards dans les rues,
Deux maisons sr +out de la rue Saint-Honoré.
se distingnaient la richesse de leurs lampions : c'était . de Dagé, le coiffeur du roi,
et celle de Roupart, le bonnetier-chaussetier-passementier.
Roupart trônant devant sa boutique, avait les mains derrière le dos, et le nez en l'air pour mieux contempler son illumination. Il était entouré d'un groupe de bourgeois, ses voisins.
‘Que c’est beau la gloire et la victoire ! exclamait Roupart. Et dire que moi, qui vous Parle, j'ai assisté, de ma personne, à tout cela !
— C'est pourtant vrai que vous étiez à Fontenoy, dit un homme en joignant les mains avec admiration.
— Oui, monsieur, jy étais. Tel que vous me voyez, je suis un vainqueur !
—Et vous o’avez pas été blessé ?
—Non, mais j'aurais pu l'être.
—Comme ça, dit un autre, vous avez été au feu ?
-Sij'ai été au feu ! s'écria Roupart, mais je n'ai fait que cela ! J'entendais les boulets gronder, les balles siffler, Je voyais les morts ct les blessés, Ah ! j'en ai vu de toutes les couleurs, allez !
“Et le roi m'a vu. reprit-il, et il m'a parlé.
— 1 était coutert? demanda-t-on.
—Enchante.
—Oh! dit un jeune blond, petit commis chez le bonnctier, si le roi vous avait nommé général, patron!
——Je ne lui ai pas demandé, répondit modestement Roupart. Et cependant, j'assistais à la bataille...
—En vous cachant au fond d’une chambre, de l'autre côté de la rivière, dit Ursule qui venait de sortir de la boutique. Je vous engage à parler de vos exploits. Si le roi n’avait eu que des soldats comme vous, il n’aurait pas gagné la bataille!
— Mais, ma bonne amie, il me semble que...”
Ursule avait traversé la rue sans écouter son mari : elle rencontra Armande qui sortait de la boutique de Dagé.
“Ah! dit Armande, j'allais vous chercher. Venez done, Nicctte et Sabine voudraient avoir votre avis sur leurs robes de noccs qui viennent d'arriver.
st DE
— C'est done pour bientôt les noces
—Pour la semaine prochaine.
——Ët pourquoi pas pour cette semaine-ci? Nous sommes Inndi.
—Parce que Gilbert est absent. 1l a été obligé de faire un voyage pour ses affaires, et il ne revient que vendredi ou samedi. ”
Les deux femmes étaient alors sur le seuil de la boutique du coiffeur.
“Entrez! dit Armande. Vous allez voir un nouvel ami.
——Qui donc ?
—Entrez! entrez! vous verrez! ”
Ursule pass? la première: Armande la suivit, Les säiçons étaient dans la boutique. Au moment où les deux femmes passaient devant le comptoir, un bruit de pas retentit dans le fond. Deux hommes descendaient l'escalier tournant.
Le premier était Roland, le fils du coiffeur, le frère de Sabine, qui avait abandonné l’uniforme et repris le costume bourgeois, Le second était un sergent des Gardes françaises.
“Monsieur Fanfan! cria Ursule.
—En personne naturelle, belle madame? répondit Fanfan-la-Tulipe en saluant galamment.
—— Vous voilà done à Paris ?
-—Depuis ce matin. J'ai eu l'honneur de faire partie de l’escorte de Sa Majesté et j'ai fait mon entrée dans Paris, comme le roi lui-même. Roland m'avait fait jurer sur mes grands dieux que ma première visite serait pour lui et j'ai tenu parole!
—Et Mile Nanon? demanda Ursule.
—La vivandière d'amour? Elle eet revenue aussi. Elle ect là-haut, avec ces demoiselles, en train de regarder un tas d'affiquets et de colifivhets,
—Montons vit!” Git Ursule.
Les deux fenimes gravirent lestement les marches de l'escalier.
“ Ventre de biche! dit Fanfan en posant son poing sur sa hanche. Le roi a eu une fière idée de me mettre dans son escorte, (Comme Ça, j'arrive à point pour aller à la noce Je vais donc pincer ct repincer un rigodon d’agrément avec les belles ! ”
Et Fanfan se mit à chanter en faisant un battement ci un glissade au milieu de la boutique. Les garçons coiffeurs regardaient Je sergent aux (Gardes avec une cXpression adinirative.
La glissade opérée, avec un écart remarquable, avait conduit Fanfan jusque sur le seuil de la porte. Il s’arrêta dans la position du soldat sans armes, encadré par les chambranles. Son regard rapide plongoa dans la rue.
“ Eh! fit-il, ai-je la berlue ou ne l'ai-je point? Qu'aperçois-je là-bas? Cette trogne rougeaude, ce ventre pointu, ces jambes de basset, cette allure de pingouin... c'est lui, mon ami, mon convive. ”
Et, s’élançant dans la ruc, Fanfan fit un bond jusqu’au groupe assemblée devant la boutique du bonnetier: Roupart poussa un cri.
“ Le sergent! dit-il.
—Mon compagnon d'armes!” cria Fanfan.
Et, saisissant Roupart dans ses bras, il le pressa sur Son coeur avec un élan qui arrêta la respiration sur les lèvres du bonnetier.
“ Eh bien! Roupart me reconnais-tu ? cria Fanfan.
—Si je vous reconnais, sergent! dit le bonnetier, si je vous...
—Gare gare! *” cria vivement la voix d’un cocher.
Une voiture, arrivant vivement, s'arrêta devant la maison du coiffeur. [La portière s’ouvrit et Dagé s’élança à tarre,
D queen
Ah? dit brusquement Faufan, voici Dagé! Je vais aux nouvelles. *”
Et, repoussant Roupart, il revint vers la boutique dans laquelle le coiffeur venait d’entrer. Dagé tenait avec fusion jes mains de Roland. [1 paraissait très emu, mais cette émotion était douce et bonne,
“ Montons près de ta soeur, dit-il. C'est à elle que je dois parler d’abord.
Il s'engagea sur les marches de l'escalier. Roland et Fanfan le suivirent.
AViivés sur le palier du premier étage, ils entendirent une conversation vive, animée, partant de la chambre de Sabine, cette pièce dans laquelle, six mois plus tôt, la icune fille avait été apportée inanimée et couverte de sang. Dagé tourna le bouton de la porte.
Dans la chambre, Sabine, Nicctte, Ursule et Armande examinaient avec une grande attention deux robes blanches placées sur deux sièges. Nanon était un peu en arrière, examinant aussi. Toute nne collection de lingerie coquette, de rubans, de coiffures, de jupes, était étalée sur d’autres sièges et sur le lit. Les deux jeunes filles, la vivandière et les deux femmes parlaï: at à la fois, discutant avec une animation des plus vives.
Au brut que fit Dagé en ouvrant la porte, elles se retournèrent toutes à la fois.
“Mon père! dit Ssbine en courant vers Dagé auquel elle tendit son front.
—Monsieur Dagé!” dit Nicette en imitant le mouvement de Sabine.
Le coiffeur, qui avait embrassé Sabine, se retourna vers Nicette :
“ Pourquoi ne pas dire comme Sabine ? demanda-t-il, Ne suis-je pas ton père ?
—Pas encore! répondit Nicette en rougissant.
—Pas aujourd’hui, mais bientôt. ”
Roland et Fanfan-la-Tulipe étaient entrés.
“* Mes chers fafants, dit Dagé en s'assevant, vtesvous heureux ? j
—Oh oui!" rpondirent Sabine et Nicette.
Dagé les baisa encore sur le front.
“Et toi, Roland ? demanda-t-il.
—Moï aussi, mon père, répondit le jeune homme, Je suise heureux, mais je ne serai très heureux que le jour où Gilbert sera près de nous.
— {Gilbert sera ici samedi au plus tard.
Et puis, dit Nicette, le but de son voyage est si charmant, si glorieux !
— Nous recevons des lettres de Jui chaque jour ajouta Dage.
—('est vrai, dit Sabine en soupirant, mais je suis de Pavis de sion frère: je voudrais que Gilbert fût ici.
—Je te répète qu'il sera 101 Satedi, reprit Dagé. Le roi me la dit ce soir.
—Le roi! dirent les femmes.
— Oui. Tandis que je coiffais ce soir Sa Majesté, nous aVONS causé, comme cela nous arrive souvent. Le roi a daigné me parler de mes enfants. J'ai remereié Sa Majesté du choix qu'elle avait daigné faire de Gilbert en l'envoyant à Chatellerault, à la fabrique d'ariues, pour qu'il rapportât l'épée qui sera offerte à M. le due de Richelieu, en raison du service rendu à Fontenoy. Le roi a souri en m'écoutant : “ Mais, m'a-t-il dit, si vous êtes content, vous, Dagé, votre fille doit être moins satisfaite de l'absence de son fiancé à un moment si proche du mariage. ” J’avouai au roi que Sabine soupirait souvent, et que cette absence de Gilbert reculait votre union. Le roi daigna me dire qu'il avait envoyé l'ordre à Gilbert de revenir au plus tard samedi pro- Chain. Puis, prenant un papier sur sa table: “ Tenez. Dagé, me dit-il, il nv aura aucun retard maintenant aux deux mariages, Voici le licenciement de votre fils toland. Je l'exempte de me servir, bien qu'il se soit
engagé volontairement. ” Et le roi me tendit ce papier que voici, ”
En achevant cette phrase, Dagé prit dans la poche de son habit un acte manuscrit qu'il tendit à Roland.
“Te voilà l'hrc! dit Dagé.
—Oh! dit Roland, que le roi est bon.
—Bon jusqu’à un certain point, grommela Fanfan-la- Tulipe.
——Cominent! dit Roland. Que dites-vous ?
— Tiens! Je dis que c’est une drôle et bien drôle d'idée que celle de priver d’une belle carrière, comme la carrière militrire, un gaillard taillé pour faire un jour un colonel et qui est entré côte à côte avec moi, à début, dans la colonne anglaise qui n’était pas facile à entamer! Vois-tu, jeune homme, je m’y connais. Eh bieu c'est une erreur que de t’envoyer ton congé définitif, et si le roi m'avait consulté...
Heureusement qu’il ne l’a pas fait! dit en riant Roland.
—Chacun son idée! Bais ce qui est fait est fait! n’en parlons plus. 1l ne me l’enverra pas, à moi, mon congé, ou bien je.. ” ;
Un coup de tonnerre très violent, éclatant subitement, coupa la parole sur les lèvres de Fanfan.
“Oh! dit Sabine, le temps est donc à l'orage ?
—Mais oui, dit Nanon qui s'était approchée de la fenêtre. Le ciel, qui était bleu tout à l'heure, est tout noir maintenant et chargé de nuages.
— Ah ! il tonne encore! dit Nicette.
—{’est quelque orage terrible qui va éclater sur Paris!” dit Ursule en se penchant pour regarder.
Effectivement, un orage menaçait: un de ces orages d’août qui naissent spontanément, éclatent en furie et disparaissent comme ils sont venus.
Un éclair déchira les nues, éclaira le ciel, et passa ça
PE
CR
teinte blanche et éblouissante sur les i!luminations aux reflets rouges
Un grondement plus violent éclata.
‘Oh! dit Nicette en joignant les mains, j'ai peur!
—Bah! ajouta Nanon, le canon de Fontency faisait bien d’autres bruits.
—{L’est vrai!” dit Uraule.
Quelques larges gouttes d'eau tombèrent sur l'appui de la fenêtre. En l’espace d’une minute la rue, tout à l'heure encombrée, était devenue déserte. Tous les habitants étaient aux fenêtres ou sur les portes.
Le roulement sourd d’une voiture retentit au loin, se rapprochant rrpidement. Huit heures et demie sonnaient. L'air / ait lourd, épais, raréfié, chargé d’électricité.
Fanfan-la- ulipe avait pris son tricorne
“ Vous partez? lui dit-on.
— {1 faut que je rentre an poste, répond: 1]. La consigne avant tout ! ”
Le roulement de la voiture se rapprochait plus encore. Fanfan salna et descendit accompagné par Roland, qui alla ouvrir la porte de la rue. La voiture passait alors devant la maison.
“Ah! dit Roland en reconnaissant la livré du cocher et celle des valets de pieds, c'est le carrosse du comte de Charolais. 11 habite Chaillot depuis que Poulailler a brûlé son hôtel de la rue des Francs-Bourgevis.
—Au revoir! dit Fanfan en pressant la main de Roland.
— Vous allez être mouillé.
—Bah! je ne fondrai pas! ”
Et il s’élança, tournant à droite, dans la direction de la place Vendôme, direction qu'avait suivie la voiture,
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