‹ Le Comte de Saint-Germain [microforme]Chapitre 48 sur 53 · LA FOUDRE · texte numérisé non relu

LA FOUDRE

Un coup de tonnerre effroyable éclata, et la foudre déchira le ciel de l'ouest à l’est avec un gigzag de feu. Une rafale balaya Paris, courbant les arbres, ébranlant les cheminées, arrachant les tuiles et les ardoises.

Puis il y eut un moment de silence profond, une seconde d’anéantissement, d’engourdissement.

Les nuages crevèrent et la pluie tomba en formant des cataractes. Alors, à l’eau ruisselant du ciel, se mêlèrent les éclairs, la foudre, le vent; c'était un cataclvame effrayant.

Les égouts étaient rares alors; les ruisseaux, uniques dans chaque rue, ne pouvaient suffire: l’eau battit lus murailles et les voies publiques furent transformées en torrent. .

La voiture du comte de Charolais, quittant la rue Saint-Honoré, tourna à gauche, suivant les fossés des Tuileries (aujourd’hui rue Royale), et traversa la place louis XV pour gagner le Cours-la-Reine.

Les quatre chevaux entranant le carrosse, galopaient dans la boue. Le cocher courbait la tête, présentant au vent et à la pluie le fond de son i::ve tricorne. Les deux valets de pied se rapetissaient pour s’abriter derrière la caisse de la voiture.

Le comte de Charolais, seul dans le carrosée, placé

‘ans l'angle gauche, un bras passé dans un appui, les deux jambes étendues sur la banquette de devant, et mollement balancé par les huit grands ressorts qui adou cisatient les cahote: je comte sommeillait à demi, c'est. à-dire qu'il était plongé dans cet état agréable qui n'est plus la veille et qui n'est pas encore le sommeil.

Le carrosse entra dans le Coursln-Reine Les lanternes de la voiture étaient les seules lumières éclairant ia route,

Cette partie de Paris était alors absolument inhabitée et entièrement déserte,

En dépit de l'orage, dont la violence ne diminuait pas, le carrosse roulait rapidement. Il allait atteindre l'endroit où le Cours-la-Reine est coupé par la rencontre de lus des Veuves, Là, il Y avait alors une pente ascendante ssez rapide: c'était le commencement de la montagne de Chaillot où des Bons-lommes. Les chee vaux redoublérent d'énergie pour gravir la côte,

Tout à coup, et comme il: franchissaient l'allée des Veuves, le chant du coq retentit Au même mement, la foudre éclats, des myriades d' “4 déchirèrent les nues et les quatre chevaux s'abatti la fois sur le sol,

La secousse fut tellement vis 4. que le cocher, Jan- «6 du haut de son siège, alla s'enfoncer dans la boue, Au même moment, quatre mairs Vigoureuses le saisirent, le lièrent, l'attachèrent.

Quatre hommes enlevaient en même temps les deux valets qui, garottés en un clin d'ocil, étaient jetés à terre.

Les deux portieres du carrosse furent ouvertes à Ja lois; trois hommes étaient devant chacune d'elles, Charolais, avant d'être complètement réveillé, fut saisi. lié, bâillonné et enlevé hors de la voiture.

Les traits des quatre chevaux furent coupés; les animaux se redressèrent sous une grêle de coups de

louet et partirent, affolés, au galop, dans quatre direclions opposées.

Le cocher, ies deux valets furent jetés dans la voiture, dont on referma jes portières.

Ceux qui portaient Charolais s’élancèrent sous les arbres des Churaps-Elysées; les autres les suivirent.

À l'entrée de l'allée des Veuves, stationnait une chaise de poste attelée de six chevaux avec un postillon et ur cocher,

Charola’s fut placé dans cette chaise; deux hommes inasqués de velours noir montérent avec lui. Deux autres grimpèrent sur le siège de devant. prés du cocher : deux autres sur le siège de derrière. Quatre autres hommes s'élaient élancés sur des chevaux, qui attendaient sur le côté gauche de la route.

* Korikoko!® chanta-t-on.

Voitures et cavaliers partirent dans la direction des Champs-Elysées.

Tout cela s'était accompli avec une rapidité réellement merveilleuse,

Lancés à fond de train, les chevaux, maintenant leur allure, traversèrent les Champs-Elysées, la Ville-l Evéque, les Porcherons, et atteignirent la route de Saint- Denis.

Dépassant la ville, en la laissant à droite, la voiture, suivie par les quatre cavaliers, roula dans la direction de Pontoise,

l'orage continuait : il diminuait de violence, mais la pluie ne décessait pas. 11 était neuf heures moins un quart alors que Pévénement était arrivé. A dix heures précises, la voiture atteignait Pontoise.

Elle n'entra pas dans la ville, Tournant à droite, elle contourna Pontoise et s'arrêta devant la porte d'une maison placée à la tête de la route de Méru.

Six hommes, tenant six chevaux tout préparés, attendaient enveloppés dans l'obscurité de la nuit.

En moins de temps qu'on ne mettrait à le dire. les six chevaux, couverts de sueur et blancs d’écume, {urent dételés ot les six chevaux frais attelés. Les cavahers changèrent de monture, les fouets claquèrent. a voiture repartit.

Au-dessus de Pontoise la route était sèche; l'orage n'était pas tombé de ce côté.

L’allure était aussi rapide. Depuis le départ, de Paris, pas un mot n'avait été prononcé par ces hommes, qui tous avaient gardé le plus religieux silence. À onze heures un quart on put distinguer, dans l'ombre de la nuit, les flèches dentelées de la cathédrale de Peauvais.

La nuit était profonde; la ville entière dormait et pas une lumière ne brillait au loin.

La voiture avait pénétré, en ralentissant son allure. dans le faubourg St-Jean, et elle s'était arrêtée sur les bords de lAvelon.

Les quatre hommes descendirent de cheval.

La portière fut ouverte: un homme mit pied à terre. Celui qui était resté dans le carrosse fit glisser le COTPS du comte de Charolais. Deux hommes le recurent.

Les deux hommes, poriant le comte, descendirent sur la berge. Un de ceux qui étaient dans la voiture les précédait: l'autre les suivit. Ces deux-là étaient ceux portant des masques.

Deux autres homines fermèrent la marche.

En face de la voiture, il y avait une maison de belle apparence. ‘La grande porte de cette maison s'ouvrit sans bruit. La voiture entra dans la cour intérieure, La porte se referma.

Les hommes avaient atteint l'extrémité de la berge. Sous un bouquet de saules une barque était amarré:. Ts entrèrent dans cette barque: Charolais fut étendu au fond; les deux hommes masqués prirent place à l’arrière. Les quatre autres armèrent les avirons.

La barque traversa la rivière, Sans doute les ra-

meurs connaissaient l’Avelon, car malgré l'obscurité profonde, ils se guidèrent avec une assurance parfaite,

Bientôt ils atteignirent l'endroit où la rivière F'Avelon et la rivière Therain se rencontrant, forment, par leur confluent, Ja pointe sud-ouest dé Beauvais.

Quittant l'Avelon, ils entrérent dans le Therain. Qu'ils rencontrèrent en suivant l'enceinte de la ville,

À la hauteur de la place Saint-Louis, la barque aborda sous un bougnet de gros arbres. Une cabane de pé- .Cheur se dressait là, sous ce bouquet d'arbres, modeste construction en planches avec d'énormes filets suspendus autour delle,

Au moinent où la barque accosiait, la porte de la cabane s’ouvrit et un homme en franchit le seuil.

Un kurikozo très doux se fit entendre,

Les hommes de la barque avaient mis pied à terre, tandis que le pêcheur maintenait l'embarcation avec un roc. Deux hommes avaient pris Charolais et le portaient, Ils gravirent la berge, ct, suivant le côté gauche de la place Saint-Louis, ils s’engagèrent dans une rue étroite qu. aboutissait au Palais de Justice.

Cette rue tait absolument déserte et silencieuse : pas une lumière ne l'éclairait.

Les hommes s’anvançaient à pas lents, sans faire je moindre bruit.

Au centre de la rue, à gauche, se dressait une maison noire, à toit bas garni de lucarnes, ct qui, occupant une longue étendue de terrain, paraissait se continuer jusqu'à la place Au Palais de Justice,

Le cortège nocturne s'arrêta devant cette maison. L'un des hommes masqués qui marchaient en tête se haissa, et glissa la main JAroitc sous la porte, qui tourna aussitôt sus ses gonds et s’ouvrit.

Tous entrérent : la porte so referma d'ellocmme

On pénétra dans une salle basse dont les murailles.

d'une épaisseur extraordinaire, ne devaient pas laisser passer un son.

Charolais fut placé sur un fauteuil.

Sur un signe impérieux à eux adressé, les quatre hommes quittèrent la salie et refermèrent la porte. Les deux hommes masqués demeurèreni seuls avec Charolais.

La salle longue, large et voûtée était éclairée par des lampes nombreuses accrochées à la muraille ou suspendues aux arcaux.

L'un des deux personnages masqués, celui qui venait de faire sortir les hommes, regardait fixement Charolais.

Pieds et poings liés, la bouche close par un linge humide servant de bâillon, Charolais était là immobile et muet.

“ Enlevez le bâillon’et coupez le- liens des mains et ceux des pieds!” dit l’homme plac: devant le coin. Le second personnage masqué s'empressa d’obéir.

Libre de gesticuler et de parler, (Charolais laissa échapper un soupir de satisfaction, et il étendit les bras. C'était, depuis l'instant où ses chevaux s'étaient abattus, la première fois que le snte avait la faculté de parler et d’agiter les mains.

“Ça! dit-il en se levant et en frappant violemment le sol avec sa botte, saurai-je enfin où je suis ?

—Dans une ville dont la juridictio:, est sous votre dépendance, monscigneur, répondit l’homme masqré. Vous êtes à Beauvais, à quelques lieues de vos terres de Fosseuse.

—Et qui m'y a conduit ?

—Moi.

—Et qui es-tu donc pour avoir osé toucher à un prince du sang ?

—Je dois être celui pour lequel le roi a signé en blanc un acte de grâce, dans le cas où il vous tuerait.

—Un assassinat dit Charolais en pâlissan:

—Non pas! Si j'avais voulu vous assassiner, il y a longtemps que ce serait fait. Mais nous n’avons pas les mêmes goûts, prince! Je n'aime pas l’assassinat. Je ‘ous en laisse le monopole. ”

5t, changeant de ton, mais conservant un accent menaçant : =

“ Voulez-vous savoir qui je suis ? reprit-il. Eh bien! vous n'attendrez pas longtemps. ”

En achevant ces mots, l'homme f ‘appa sur un timbre placé près de lui sur une table.

Une porte s’ouvrit au fond, et deux hommes entrèrent en conduisant un troisième. Celui-là était pieds nus et tête nue. Une sorte de chemise de bure était Son unique vêtement, Il avait les mains attachées derrière le dos et une corde enroulée autour du cou. L’homme fut conduit en face de Charolais. Puis ceux qui l’evaient amené se reculèrent et sortirent.

Celui qui avait parlé à Charolais s'avança entre les deux hommes :

“Monsieur le comte de Charolais, dit-il, j'ai l’honneur de vous présenter un ancien ami à vous, qu’il y a longtemps que vous n'avez vu: M. le baron de Mont-. joie. ”

Et, faisant un pas en arrière en se croisant les bras sur la poitrine:

“Maintenant, reprit-il, je vais vous dire qui je suis. Je suis Gilbert, le fils de Renaud, l'armurier du quai de la Ferraille, celui que vous avez fait condamner par les juges de cette ville, monseigneur, le 29 janvier 1725, et qu'on a accroché au gibet le 30 janvier. ”

I y eut un moment de silence terrible.

“Le 30 janvier 1725, tandis que -vous soupiez tous deux avec vos amis chez la Brissault, dans la rue au Vert-Bois, j'étais ici. J'étais jeune alors, j’avais douze ans. Je vis le corps de mo.. rère attaché au gihet. La nuit venue, je montai, et, me tenant à la corde, j'allai

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embrasser mon père. Alors, me penchant à son oreille: “Mon père, dis-je, je vous vengerai, je vous le jure. Celui qui vous a fait mourir mourra, et mourra comme vous, là où vous êtes. ” Je descendis. Il y a vingt ans et six mois que j'ai fait ce serment. Cette nuit, je vais le tenir. ”

Et, désignant Montjaie :

“Voici le lâche assassin de mon père! dit-il. Voici celui qui va mourir. Et c’est vous, Charolais, vous, son complice infâme, qui allez me venger. Cet homme mourra, mais de votre main! Je le condamne à mort, et je vous condamne, vous, à l’exécution.

—Misérable! dit Charolais. Oser insulter un prince de ma sorte!

—Bah! je n’en suis pas à ma première insulte. Nous nous connaissons de longue date, monsieur de Cherolais. C’est moi qui ai pilie votre château d’Emerainville, c'est moi qui vous ai fait prendre toute une nuit un bain de boue, c’est moi enfin qui ai incendié votre hôtel de la rue des Francs-Bourgeois ! ”

Et, s’avançant brusquement en changeant de ton:

“Assez! dit létrange personnage d’une voix rauque. Vous avez entendu l'arrêt prononcé! Comte de Charolais, vous allez pendre cet homme au gibet, comme il a fait pendre mon père, et vous signerez de votre nom le procès-verbal de l’exécution. Vous allez faire cela, sans hésiter, sans dire un mot. A la moindre hésitation, je vous ferai sauter la cervelle. Allons monseigneur, regardez-moi en face! Il y a vingt ans, je m’appelais Gilbert Renaud, aujourd’hui je me nomme Pou- Jailler.

Et, arrachant son manteau et son masque, Poulailler apparut dans toute sa farouche puissance.

“ Vous comprenez, reprit-il, qu’il faut faire ce que je veux. Au reste, cela vous amusera, comte! Vous qui tirez, comme sui des lapins, sur les pauvres gens qui

travaillent à portée de votre fusil, vous n'avez jamais pendu. C’est un plaisir que vous allez prendre.

—Korikoko!” chanta une voix aiguë.

Les portes s’ouvrirent, et sept hommes entrèrent. Tous portaient à la boutennière de leur habit ou au chapeau des plumes de nuances différentes ; ils saisirent Montjoie et Charolais.

“Au gibet!” dit Poulailler.

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