MONSIEUR LE COMTE
En quittant ia scène, l'étrange personnage, suivi de son valet, s'était engagé dans le dédale des couloirs obscurs de l’Opéra, en homme cer-tain de la direction de ses pas. Il atteignit l’escalier du théâtre, montant duns les loges, et il en descendit rapidement les marches, prenant en contre-sens le chernin qu'avait suivi C’amargo en arrivant.
Dans le vestibule, il Y avait des grands paniers rangés et entassés, formant un encombrement à ne laisser qu’un passage étroit. Des garcons de théâtre, sous la surveillance du suisse, étaient occupés à charger ces Paniers sur leurs épaules, Poulailler passa devant la loge du suisse et il atteignit le seuil de la porte.
Un magnifique Carosse, attelé de deux grands chevaux normands baïis-bruns et très richement harnachés, stationnait devant le théâtre, près de la voiture de Camargo qui occupait le fond du cul-de-sac. Le valet avait prestement devancé son maître. Ii ouvrit d’une main la portière et de l’autre il abaissa le marche-pied. Poulailler s’é. lança vivement et il s’assit sur la banquette de derrière toute garnie de velours vert.
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“ Hôtel des Affaires étrangères ! ” dit-il
Le carosse Partit au grand trot de son attelage. En tournant l’angle de la rue Saint-Honoré, Poulailier abaissa les stores de soie placés derrière les glaces des portières, ce qui interdisait à tout regard envieux de pénétrer dans l’intérieur du carrosse.
Un quart d'heure après, le carrosse entrait dans la cour de l'hôtel des Affaires étrangères, et venait s’arrêter devant le perron d'honneur. Les stores étatent relevés, le valet ouvrit la portière : un homme s’élança à terre.
Celui qui, en sortant de l'Opéra, était monté daus la voiture, le chevalier du Poulailler qui venait de se montrer si galant auprès des danseuses, était un homme de vingt-cinq à trente ans, aux cheveux poudrés, aux sourcils blonds, au teint blanc et rose. Il portait un habit de velours violet brodé d’or avec une veste de satin blanc égaiement brodée et sur la tête un tricorne noir très simple.
Celui qui, arrivé devant l'hôtel des Affaires étrangères, descendit du Carrosse, était un homme de quarante ans, poudré, aux sourcils noirs, teint d’un brun mat et fortement basané Il était vêtu d’un habit de velours couleur azur, doublé de satin jaune paille et garni de boutons ayant au centre un saphir remarquable par sa dimension et environné d'un rang de chatons gros comme des groseilles. La garniture de la veste en brocard d’or était Pareille. La culotte était de velours coiffeur feu, et la richesse des boucles de jarretières, semblables à la garniture de boutons de l’habit, était merveilleuse. Il avait sur la tête un feutre noir garni de points d’Espagne et ceint d’un cordon de saphirs et de diamants. Les bou-
cles des souliers à talons rouges, les chaînes des deux montres, sortant des poches de la culotte et portant à leurs extrémités des paquets de cachets et de breloques, étaient en rapport avec le reste du costume.
Le personnage qui descendait du carrosse ne ressemblait en rien, ni comme visage, ii comme costume, ni comme allure, à celui qui y était monté. Et cependant la carrosse était vide ; il ne contenait qu’un seul homme et il ne s'était point arrêté en route.
Le valet qui avait ouvert la portière ne manifesta aucun étonnement en la refermant.
Le personnage, si richement vêtu, traversa le vestibule et il entra dans le salon d’attente.
‘ Qui anruncerai-je ? demanda un colossal valet d: pied en s’inclinant profondément.
—Le comte de Saint-Germain ! ” répondit le gentilhomme élégant.
Le valet disparut ; le comte traversa le salon. Le valet rentra; et ouvrant les deux battants d’une porte :
“© M. le comte de Saint-Germain ! annonça-t-il à pleine voix.
—Venez donc, mon cher ami ! cria-t-on de l’intérieur. Je commençais à désespérer de vous voir.””
La porte se reférma. Le comte de Saint-Germain et le marquis d'Argenson, le ministre des Affaires étrangères, étaient seuls dans un charmant salon de travail.
“ Eh bien ? reprit d’Agenson.
—Me voilà ! reprit Saint-Gerÿnain en souriant.
—Et le diamant ?
—Le voici.”
ment un diamant d’une belle grosseur qu’elle Contenait, et qui était enfermé dans une toile d’amiante.
—Et c’est le même diamant, dit-il ? :
—C'est facile à constater Bœhmer, le joaillier du roi, l’a examiné minutieusement, il l’a pesé avant que je ne le prisse. Qu’ l'examine maintenant, il pourra Constater la vérité du fait.
— Et 1a tache a disparu !
— Vous le voyez !
—Nous allons Partir pour Choisy à l'instant même,
—ÂÀ vos ordres.’’
Le ministre sonna.
“* Le carrosse ! ” dit-il au valet qui apparut sur le seuil de la porte.
> valet se retira vivement î d'Argenson continuait à examiner le diamant.
‘C'est véritablement merveilleux, dit-il, et vous êtes l’homme Je plus extraordinaire que j'aie vu !
Saint-Germain sourit sans répondre.
“ Le carrosse est attelé ! ” dit le valet en ouvrant la porte.
D’Argenson prit son chapeau i Saint-Germain le suivit.
“Il est tard ! dit le ministre en descendant les marches du perron.
—Quatre heures un quart à peine ! répondit Saint-Germain.
—À quelle heure soupe le roi ?
—A six heures.
—Âlors nous avons trois quarts d’heure pour
faire trois lieues si nous vouions arriver une heure avant le souper.’
Une voiture attelée de quatre chevaux vint se placer devant le perron.
“Vos chevaux arriveront-ils dans ce délai de trois quarts d’heure ? demanda Saint-Germain.
—Je ne le crois pas, même en les poussant, et cela me contrarie.
Eh bien ! prenons mon carrosse et dites à vos quatre chevaux de suivre les deux miens.
S’ils le peuvent jusqu'à Charenton, je les déclarerai les meilleurs chevaux du monde.
—Combien mettrons-nous donc de temps avec vos chevaux pour auëer à Choisy ?
— Moins de trois quarts d’heure.
—Imvoossible !
—Essayons et faites suivre ! ”’
Le ministre fit un signe affirmatit. Saint-Uermain appela du geste son valet, Celui-ci fit avancer la voiture. Le ministre et le comte prirent place.
‘A Choisy, et vite ! ” dit Saint-Germain.
T1 n’achevait pas, que la portière était refermée et que la voiture partait,
En quelques minutes on atteignit les quais ; le passage était libre: le cocher rendit la main ; alors l’allure devint si vive que le carrosse dévora l’espace, distançant en quelques secondes les quatre chevaux, lancés au galop, de la berline du ministre.
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