LA PETITE MAISON ROYALE
Nous n'irons plus au bois, Les lauriers sont coupés, Le beau sir’ que voilà
Jra les ramasser.
Entrez en cadence.
E. Mlle de Charolais, quittant la main de Mme de Brancas, laissa un espace vide pour que le roi pût entrer.
C'était dans le petit salon des Roses, à Choisy, qu'avait lieu cette scène demi-naïve.
Huit des plus joli-s femmes de France et de Navarre et des plus galantes de la cour de Versailles se tenaient Par la main, formant un rond et jouant à ce jeu enfantin qu'avait inventé la nouvelle favorite et dont elle avait fait les paroles. Ces huit femmes étaient Mile de Charolais, Mmes de Brancas, de Guébriant, de Gesvres, de Marchais, d’'Estrades, de Villemin, et enfin Mme de Pompadour. Elles dansaient en chantant et formaient un grand rond. Louis XV, qui était demeuré en dehors du cercle, avait attendu que le passage lui fut ouvert, selon les règles du jeu. Au moment où Mile de Charolais, qui conduisait la
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ronde, eut quitté la main de sa voisine, Mme de Brancas, le roi s’avanca lestement et pénétra dans le rercle qui se referma sur lui.
La danse, un moment interrompue par la rupture du cercle, reprit sa vigueur et son entrain et les dames se mirent à chanter :
Entrez e. cadence, Voyez comme on danse, Sautez !
Dansez !
Embrassez cell’ que vous voudrez !
Le roi se précipita, le cercle fut rompu, toutes se mirent à fuir ; mais Louis XV. plus vif encore que celles qui voulaient lui échapper, en saisit une par le corsage et la retint dans ses bras.
Les sept autres dames reformèrent aussitôt le cercle, elles entourèrent Louis XV et la captive.
Le roi, tenant toujours enlacée la taille de la jeune femme, chanta sur un ton victorieux :
J'entends le tambour qui bat Et l’amour qui m’appelle !
Les danseuses reprirent en chœur et en tournant :
En ce temps, en ce temps, Belle embrasse ton amant !
Le roi chanta ::
En ce jour, en ce jour, Je te donne mon amour !
Et il embrassa la prisonnière qui, pour obtenir la liberté, suivant la règle du jeu, lui rendit le baiser, et les dames reprirent :
Nous n'irons plus au bois Les lauriers sont coupés, Le beau sir’ que voilà La es ramasser...
En bonne compagnie ! ”’ dit le roi en sortant du cercle sans quitter la main de Mme de Pompadour, et en adressant de l’autre main un geste amical à un personnage qui entrait.
Ce nouveau venu était un homme de cinvuante ans, de belle taille, à l’aspect fier, imposant, martial, Dans l'éclat de ses yeux, dans son geste, dans sa pose, on sentait l'habitude de la domination et du commandement. Cet homme était le comte Maurice de Saxe, le fils naturel d’Auguste, roi de Pologne, et d’Aurore de Kænigsmarq, qu'en 1743 Louis XV avait nommé maréchal de France, et qui, depuis la veille, avait le commandement de l’armée des Pays-Bas.
“ Mesdanes, dit le roi, si vous n’allez plus au bois parce que les lauriers sont coupés, il faut vous en prendre au maréchal qui a l’habitude d'en charger ses équipages de guerre et qui est à la veille d’une nouvelle moisson.
— Et cette iois, sire, je faucherai sous vos ordres, répondit le maréchal.
—Vous êtes en bonne santé, j'espère ?
—Malheureusement non, sire. Je souffre beau- Coup et j'aurais besoin de repos, mais Vos ennemis n’attendraient pas, et mon sang est à vous. D'ailleurs, je compte sur la vie active des camps, sur le bruit du canon, sur l'odeur de la poudre
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pour me guérir, Le principe de mon existence, c'est la gue,re,
— Vous voulez dire la gloire, monsieur le maréchal ! dit Mme de Pompadour.
— Vous êtes trop indulgente, madame,
—Je suis votre admiratrice, monsieur, et depuis bien longtemps encore. Je me suis oca pée de vous à une époque où vous ne pouviez certes Pas savoir que j'existais.
—Comment ? dit M aurice avec étonnement.
— Quand j'étais enfant, tout enfant, reprit Mme de Pompadour, je n'avais qu'une joie : entendre raconter l’histoire de vos Prouesses, Oh ! je les Sais Par cœur ces histoires-là ! J'ai bonne mémoire, En voulez-vous la preuve !
—Oui, oui, dit le roi, donnez-nous-la !
Eh bien, sire, ja sais que M. le maréchal, qui n'était pas maréchal alors, buisqu'il avait douze ans seulement, s’est échapp‘ une nuit de la maison de sa mère, pour aller au siége de Lille où combattait le roi, son père, C'était en 1708. Estce vrai ?
—Très vrai ! dit le maréchal.
—Je sais encore, qu'à. quatorze ans, vous vous êtes battu contre l’empereur de Russie, Pierre le Grand, à Riga, et que vous avez tué trois hommes.
—Et pour la peine, le comte de Schutenbourg, mon professeur de bataille, me promit un régiment polonais.
—Que vous avez eu l'année suivante en Prusse, et que vous avez conduit si bravement, que vous êtes revenu presque seul.
—Ab ça ! vous savez mon histoire mieux que moi ? dit Maurice en baïsant les mains de Mme
de Pompadoitr que le roi regardait d'un air tendre,
Oh ! je lu connais toute entière, reprit ln juvorite, Je sais encore qu'avec cinq officiers et douze valets vous avez soutenu, dans une auberze, un siége contre huit cents homnes, et que vous ne vous êtes pas laissé prendre.
—C'était en Poméranie, au village de Crachnitz ! dit le maréchai. Décidément, madame, vous allez me rendre bien fier, et puisque nous allons entrer en campagne, je veux tout faire pour graver de nouveaux souvenirs dans votre mémoire,
— Alors, dit Louis XV, qui paraissait étre dans l'enchantement de ce que venait de dire Mme de Pompadour, vous n'allez pas combattre pour moi, monsieur de Saxe, mais Pour madame,
—-Je l'avoue, sire. Aussi, au retour ne vous demanderai-je aucune récompense, je m’adresserai à madame.
—-Et tout ce que vous me demanderez, monsieur le maréchal, et que je puisse faire, je vous l’accorde d'avance.
--J'accepte, madame, dit le maréchal en se penchant sur la main charmante que Jui tendait Mme de Pompadour et en la baisant galam ment.
— Quand partez-vous ? demanda le roi.
—Demain matin, sire. Mes équipages seront prêts à quatre heures. Après-demain, à deux heures, Je serai au camp, et dans la nuit suivante, J'ouvrirai la tranchée devant Tournai.
—Ce sera la nuit du 30 avril au ler mai alors ?
—Oui, sire.
—Le 7, j'irai prendre le commandement de l’armée, monsieur.
—Ce sera un beau jour pour elle, sire.
—Et un vilain pour les ennemis de la France,” dit Mme de Pompadour avec enthousiasme.
En ce moment, M. de Bridge, l’un des écuyers du roi, entra dans le salon, et, s'approchant de Louis XV :
Sire, dit-il, M. le marquis d'Argenson vient d'arriver au château.
-Seul ? demanda vivement le roi.
Non, sire, Un gentilhomme est avec lui.
Quel est ce gentilhomme ?
— M. le secrétaire d'Etat ne m'a pas dit son nom. Îl m'a demandé seulement à être introduit auprès de Sa Majesté.
Dites que je consens à le recVoir, ainsi que la personne qui l'accompagne.”
M. de Bridge s'inclina et sortit. Le roi se retourna vers les dames :
‘* Vous allez voir, dit-il, un étrange personnage.”
La poite qui s'était refermée sur de Bridge se rouvrit : le marquis d'Argenson et le comte de Saint-Germain entrèrent dans le petit salon.
“ Approchez, d'Argenson ! dit le roi. Vous sav bien qu’à Choisy nous avons banni l’étiq:…. te.”
Le marquis s'avança.
Sire, dit-il, Votre Majesté daigne-t-elle m'accorder l'honneur de lui présenter M. le comte de Saint-Germain ?
M. de Saint-Germain s'est trop bien présenté lui-même pour avoir recours à vous, mon cher d'Argenson. 1] m'apporte le diamant ?
Oui, sire ! dit d’'Argenson.
—Donnez-le moi ! ” reprit Louis XV en s’adres, sant au comte de Saint Germain.
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Saint-Germain tira de sa poche une admirabli petite boîte tailiée dans une agate énorme.
‘" Sire, dit-il, Votre Majesté n fait peser le din mant avant de me |: remettre ?
— Oui, monsieur, Bæœhmer l'a pesé lui-même dans mon cabinet,
Je supplie le roi de me pardonner les ques tions que je suis obligé de lui adresser ; mais, dans une circonstance comme celle-ci, je crois utile d'effacer d'avance lusqu'à l'ombre d'un doute. Sa Majesté se rappelle la forme du diamant ?
Parlaitement, L'endroit où était la tache ?
— À gauche, près de la grande facette.
—La grandeur de cette tache ?
--Ja la vuis encore,
Saint-Germain s'inclina profondément, puis il ouvrit la boîte, il enleva une toile d'amiante, et il présenta au roi le diamant qu'il avait fait voir au marquis d'Argenson
Lous XV prit la pierre, l’examina avec une minutieuse attention, et fit un veste de vive surprise. Îl releva la tête, regarda Saint-Germain qi demeurait impassible, puis il examina encore le diamant qui brillait dans le creux de sa main.
“ Voilà qui est bien étrange ! ” ;
Et s adressant à l'huissier :
‘* Faites venir Bœhmer ! ” dit-il.
L'huissier se précipita : le joaillier de la couronne entra presque aussitôt.
“ Bæœhmer, lui dit le roi. reconnaissez-vous ce diamant ? ”
Le joaillier prit la pierre et l’examina plus minutieuseinent que ne l'avait fait le roi.
‘* Est-ce le diamant que vai confié devant vous à M. de Saint-Germair, il y a trois semaines,
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alors qu’il me rapportait celui que je jui avais remis au bal masqué de l’Hôtel-de-Ville ? reprit Louis XV.
— Je le crois, sire, répondit Bæhmer.
—-Mais vous n'en êtes pas sûr ?
—-Je puis m'en assurer sur l'heure. J'ai le poids exact du diamant et son empreinte sur les deux faces,
— Faites.”
Bœhmer prit dans sa poche une paire de petites balances en cuivre, contenue dans ua Stui de cuir 62 deux petits moules en plâtre l'aba:-e, | posa le tout sur une table.
Le roi était en face du Joaillier et examniuuit nttentivemuent ce qu'il faisait. Les dames entoxraient 1a table, avançant curieusement !a tête ct interrogeant du regard le roi, le joaillier, le diamant et le comte de Saint-Germain. Mme de Pompariour paraissait être encore plus nuivieucement Cuiieuse que les autres. Richelieu, 'uvorne, d'Arvensen. tous les autres gentilshomines 3’étient rapprochés et se tenaient bre 2 les dames,
Saint-Germain restait à l'écart, caline, impas. “ble ci frcidement attentif. Il attendat }. xpotise en Emme certain d'avance qu résulint.
IL y avait une singulière expression ‘ur toutes les pis jonomies. Le roi, les dans, es gent'}s honimes comprenaient qu'ils assisi#ien* au début dans le mode d’un personnage tel qu'on n'en avait pas encore vu.
Bœhmer avait enfermé Je diamant dans les deux moules,
‘* C’est exactement la forme, dit-il ! ”
Il retira le diamant et le pesa.
” C’est encore identiquement le poias !
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Il prit une loupe et il examina la facette de la pierre.
‘* Et il y a là le petit bouillon imperceptible à l'œil nu que j'avais remarqué.”
Alors, présentant le diamant au roi :
‘ Sire, c'est, je le déclare, la même pierre que j'ai pesée et examinée, il y a trois semaines, devant Votre Majesté. La seule différence qu’il \4 ait, c'est que celle que j'ai pesée avait une tache ici, et que celle que je pèse en ce moment n’a plus la tache,
—Mais c’est la même pierre ? dit le roi.
—La même, sire.
—Donc, la tache a disparu ?
Oui, sire ! dit le joaillier avec une sorte d’ébahissement comique.
— Comment expliquez-vous cela ?
—Je ne me l’explique pas, sire.
— Alors, que pensez-vous ?
—Que monsieur est un sorcier ! *”’ dit Bæhmer en se tournant vers Saint-Germain.
Le comte ne rpondit pas : il sourit. Un profond silence suivit ces paroles. Le roi avait repris le diamant et l’avait présenté à Mme de Pompadour qui, après l'avoir regardé, le faisait passer de main en main.
“ Combien valait ce diamant, monsieur Bœhmer ? ”’ demanda Mme de Pompadour.
— Avec la tache ? dit le joaillier.
Oui.
—T valait six mille livres : c’est du moins le prix que m'a payé le roi.
— Et maintenant, que vaut-il ?
—Dix mille livres, madame.
Dix mille livres, monsieur Bæœhmer !
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—Je suis prêt à compter cette somme en échange du diamant.”
Mme de Pompadour se tourna vers Saint-Germain.
‘* Décidément, monsieur. dit-elle, vous êtes un sorcier.”
Saint-Germain sourit encore.
“ Si vous savez culever les taches des pierres précieuses, reprit Mme de Pompadour, savez-vous faire de gros diamants avec les peti:s ?
—Cela est difficile, madame.
—Mais cela est-il possible ?
—Tout est possible, madame. Mais ce qui est plus facile que de faire grossir un diamant, c’est de faire grossir une perle et de lui donner la plus belle eau.
—En vérité ? Auriez-vous ce secret ?
— Je l’ai depuis longtemps.
— Vous pouvez faire grossir des perles et les rendre plus belles ?
—Oui, madame.
— En combien de temps ?
—Le moins qu'il faille, c’est une année.
Quelle grosseur peut acquérir une perle en une année ?
—La proportion est d’un cinquième, En trois années, une perle double de grosseur.
— Et quels moyens employez-vous pour cela ?
—Les moyens les plus naturels, mañame, ce sont les meilleurs, quoi qu'en disent les prétendus adeptes,
—Mais ces moyens peut-on les connaître ?
J'ai promis à celui qui m'avait donué l’enseignement de ne révéler le secret de ces moyens à personne.
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—Et quel est celui-là ? Peut-on au moins savoir son nom ?
—Babram-Bori, le plus savant des saVants de Bagdad.
— Un de vos amis ?
—Nous avons navigué de longues années ensemble, madame, et nous nous sommes occupés de la pêche des perles. C’est fort intéressant.
— Vous avez été dans le golfe Persique ? demanda le roi. |
—Oui, sire, j’ai passé de belles années sous ce climat magnifique, dans ce pays de l’Euphrate, véritable paradis terrestre.
— Et vous avez pêché des pe. les ? reprit Mme de Pompadour.
—Oui, madame, quoique cette pêche soit peu facile et fort dangereuse ; aussi les plongeurs parviennent-ils rarement à un âge avancé. Après quelques années de travail, leur corps se couvre de plaies et ils perdent la vue. J’ai vu des plongeurs qui demeuraient sous l’eau quatre, cinq et même six minutes. ee
—Ah mon Dieu ! dit Mme de Pompadour.
—Pour se dresser à bien plonger, ils passent leur vie dans la mer. Ils oignent d'huile l’orifice de leurs oreilles et ils se couvrent le nez avec une corne afin de résister plus longtemps. Mes plongeurs à moi ne se nourrissaient que de dattes pour se rendre plus minces et plus légers. Parmi eux, il y en avait un fort remarquable : c'était Djoneïde. En pêchant sur le banc de Kharac, il allait chercher des huîtres à une profondeur de dix-huit à dix-neuf brasses, ce qui équivaut à quatre-vingt-quinze pieds au moins, et il me rapportait des huîtres contenant des perles superbes, Ah ! Djoneiïde ne se trompait jamais : il était
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doué, pour son métier, d’une finesse merveilleuse qu'avait encore développée l'habitude. Quand je l'ai pris à mon service, il y avait soixante-dix ans qu’il pêchait.
—Soixante-dix ans qu’il pêchait ! répéta Mme de Fompadour en ouvrant de grands yeux.
—Oui, madame.
Mais quel âge avait-il donc ?
—-Îl avait cent cinq ans, je crois.
—Cent cinq ans ? ”
Tous les invités du roi se regardèrent avec surprise. La facon dont s’exprimait Saint-Germain était si simple, si claire, si nettè, empreinte d’un tel cachet de vérité, que J'invraisemblance des choses s’effaçait. Quelques-uns des auditeurs croyaient même avoir mal entendu.
‘* Où vit beaucoup plus en Perse, dans les Indes et en Chine, qu’on ne vit en Europe, poursuivit le comte sans paraître remarquer l'impression qu'il produisait. Il n’est pas rare non plus, dans le nord de l’Asie et dans la Sibérie russe, dans la Laponie européenne, de voir des hommes vivre cent cinquante, cent soixante, cent quatre vingts ans et se tuer par lassitude ou mourrir par ‘inprudence. En Tartarie j'ai eu l'honneur de passer plusieurs années auprès du roi Minotschehr, qui était alors dans la cent deuxième année de son règne.
—Et vous êtes resté longtemps auprès de lui ? demanda Louis XV.
—Dix ans, sir.
—Jusqu’à sa mort alors ?
--Non, sire : il est mort huit années après mon départ.
— Alors, il a régné cent vingt ans ?
—Et il eût régné certes plus longtemps encore,