‹ Le Comte de Saint-Germain [microforme]Chapitre 7 sur 53 · SAR · texte numérisé non relu

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s'il eût suivi mes conseils ; mais il a refusé de me comprendre.

—À quel propos ?

— À propos de l’absorption d'’élixirs extraits du suc de certains végétaux. Il a refusé de se laisser par moi et il est mort.

-—En quelle année ?

—En 1515, le ler janvier, le jour même où, en France, S. M. François ler montait sur le trône. Cette année-là, je la passai précisément à Paris, et j'eus le bonheur d’assister à l’avènement du grand roi. L’enthousiasme des Parisiens était extrême, hien que leur douleur fût grande, car le roi Louis XII était fort aimé.”’

Il y eut comme un instant de stupeur parmi les assistants. En entendant dire à cet homme qu'il avait assisté à l’avénement de François Ier, c’était admettre, pour le croire, qu'il avait un peu plus de deux cent trente ans.

‘* Vous avez assisté à l’avénement de François Ier au trône ? demanda le roi d’un ton sérieux.

—Oui, sire, répondit Saint-Germain.

— Il me faut une preuve de cette assertion, monsieur.

—Je n'en ai pas d’autre à vous offrir, sire, qu'une lettre du roi François -‘i m’a été adressée.

—Le roi François vous a écrit ? Pourquoi ?

comment ? à quelle occasion ?

—-À l’occasion de l'enterrement, à Saint-Denis, du roi Louis XII. A cette époque, sire, il était d'usage que ce fussent les porteurs de sel, que l’on nommait les ‘“hanouards’”’, qui portassent le corps du roi jusqu’à la première croix de Saint- Denis. Là, ils remettaient le corps aux religieux. A propos des funérailles du ‘père du peuple”, il y

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eut discussion entre les moines de Saint-Denis et les hanouards. J'étais intimement lié alors avec le chanoïine de Saint-Denis, à qui j'avais offert un morceau de la sainte Croix que m’avait donné jadis, lors de la dernière croisade, le grand prieur de l’ordre de Malte auquel j'avais rendu un important service, Le chanoine m’aimait tort, et, grâce à cette amitié, je parvins à éteindre une discussion qui eût pu troubler de royales funérailles. Il fut convenu que désormais les hanouards porteraient le corps jusqu’à l’abbaye même, sauf à recevoir une redevance des moines. Le roi François fut informé de ce qui avait eu lieu, il en fut satisfait, et il daigna m'écrire une lettre de sa main.

— Vous avez cette lettre ? demanda Louis XV.

— Oui, sire, répondit le comte.

—Donnez-la-moi ! ”

Saint-Germain prit dans 1a poche de son habit des tablettes djun travail admirable, toutes garnies de diamants. Il les ouvrit et en tira un parchemin revêtu du sceau royal des Valois. Il présenta le parchemin au roi. Louis XV le déplia et le parcourut des yeux ; puis,.se retournant vers Mme de Pompadour, il lut à haute Voix :

‘* Content suis-je de ce que M. de Saint-Germain, mon loyal sujet, a faict.

“ Signé : François. ”

Et s'adressant au comte :

‘* Cette écriture, dit Louis XV, est effectivement celle de Francois Ier. J'ai des lettres de lui que j'ai lues souvent et qui ne peuvent me laisser aucun doute, Ce que je ne comprends Pas seule-

ment, monsieur, c’est que cette lettre + ‘5 ait été adressée à vous.

—Votre Majesté me permet-elle de lui demander pourquoi ? dit Saint-Germain.

— Parce qu’elle est datée du 10 janvier 1515 et que nous sommes le 26 avril 1745.

—Sire, reprit le comte, en voici une autre que Michel Montaigne m'a écrite en 1580, soixantecinq ans après la lettre du roi François.’

Saint-Germain présenta à Louis XV un autre parchemin. Le roi le parcourut du regard, puis il l'offrit à Mme de Pompadour qui lut à voix haute :

“ I n’est homme de bien qui mette à l'examen des lois toutes ses actions et pensées, qui ne soit pendable six fois en sa vie ; voire tel qu’il serait dommage et très injuste de punir.”

— Monsieur de Saint-Germain, reprit le roi après un léger moment de silence, si tout cela n’est que plaisanterie, je vous prierai de faire cesser cette plaisanterie,

—Sire, répondit le comte en s’inclinant, je n’oserais plaisanter en votre présence. Ce que je dis est sérieux.

—Comment expliquez-vous votre âge, alors ?

Avez-vous l’élixir de longue vie ?

—L'élixir de longue vie est une drogue inventée au profit du charlatan, et bonne à tromper les niais.

—Cependant vous êtes le seul homme ayant vécu semblable temps.

—Oh !. que nenni, sire. Beaucoup ont vécu plus longtemps que moi, témoin Noé qui a vécu trois cent cinquante ans, la Bible en fait foi ; Mathusalem qui, d’après le texte des Septante, est mort dans sa neuf cent soixante-neuvième année,

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et bien d’autres encore. Jenkins, le pêcheur anglais, qui s’est marié pour la troisième fois À cent qUarante-sept ans, et qui a fait vœu de célibat Pour le reste de ses jours, est une preuve plus récente et toute évidente. En Europe on vit peu, il est vrai, mais en Orient on vit plus longtemps.

-- Pourquoi ?

—Parce qu’en Europe On vit mal et qu’enOrient On sait vivre, En Perse, dans les Indes, dans ce berceau du monde enfin, sur l'emplacement du Paradis terrestre, on triomphe de 4 mort parce qu’on se joue d’elle. Ici vos avez des médecins, des chirurgiens, des apothicaires qui tuent : ]à. des chirurgiens, des apothicaires qui tuent : ]àbas il y a la nature qui lutte et qui guérit. En Perse, les hommes qui veulent se retremper dans le repos, se font enterrer vivants et déterrer huit

jours après : ceux qui veulent s’habituer à la

Par un bras, 'par une jambe. Enfin Pourquoi nier la durée de l'existence humaine puisqu'on ne nie pas la durée de l’«.istence des bêtes et la durée de l’existence des plantes, témoin les grands arbres de nos forêts qui ont des siècles de vie et les carpes de Fontainebleau qui portent l'anneau d’or de Frençois Ier. J'étais à Fontainebleau précisément lorsque le roi acheta aux moines Mathurins l'étang fangeux dont il fit faire la magnifique pièce d'eau qui borde l’allée de Maintenon et la cour de la Fontaine, et'dans laquelle il fit mettre les Carpes dont je parlais. Puis. que ces Carpes vivent encore, Pourquoi ne vivraisje pas !

—Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous

atteigniez l'âge des Carpes, dit le roi en riant $

mais puisque vous avez cu l'honneur de voir souvent François ler, parlez-moi de lui et de sa

cour. Etait-il réellement très aimable ?

— Aussi aimable qu'un homme puisse l'être, répondit Saint-Germain, mais seulement quand il le voulait. Le roi François était fort beau dans tout son ensemble. Il était de très-grande taille, car il avait près de six pieds. Sa force, son adresse, Son intrépidité répondaient à celles des chevaliers .de la Table Ronde. Sa figure était belle, ses traits grands et doux, son œil rayonnant, son sourire plein de grâce, son esprit ingénieux, brillant, actif, curièux de tout, comprenant tout, prêt, comme l'était son siècle, à toute nouveauté. Ah ! quand après la mort de Louis XII qui laissait la France triste, François Ier monta sur ‘le trône, tout le royaume se sentit rajeunir, J’ai eu l'honneur de connaître le roi François fort jeune. J'étais au château d'Amboise quand à six ans il fut emporté par un cheval que lui avait donné le maréchal de Gié, son gouverneur. Quand nous vimes disparaître le petit prince sous une voûte nous le crûmes perdu. Sa mère, Louise de Savoie, était pâle et tremblante, mais l'enfant s'était cramponné à la selle, et il parvint à arréter le cheval.

—Je crois en vérité voir François Ier, dit Louis X V, qui semblait prendre un vif intérêt à ce qu’il entendait.

—La cour de ce roi était-elle brillante ? demanda vivement Mme de Pompadour.

—Très brillante, madame, mais celle de ses petits-fils la surpassèrent de beaucoup. Du temps de Marie Stuart et de Marguerite de Valois la cour était un pays d’enchantement où les plai-

sirs, l'esprit et la galanterie se jouaient sous mille formes charmantes. Ces deux reines étaient sa- Vantes : Elles faisaient des vers. C'était un plai. sir de les entendre.

— Et le connétabie, qu'en dites-vous ?

—Je ne puis qu'en dire trop de bien et trop de mal,

— Décidément, monsieur de Saint-Germain, reprit Louis XV, quel âge avez-vous ?

—Sire, je l'ignore.

— Vous ignorez votre âge ?

—Absolument. J'ai des souvenirs d’enfance, mais vagues, et rien de précis.

Avez-vous connu vos parents ?

— J'ai connu ma mère. Je me rappelle que la veille de ma fête, j'étais tout enfant, ma mère, que je ne devais plus revoir, m'embrassa en pleurant et m'attacha son portrait au bras.

—Ce portrait, l’avez-vous encore ?

— Îl ne me quitte Jamais.”

Saint-Germain releva sa manche et avança le bras ; il plaÇa sous les yeux du roi un médaillon contenant une miniature sur émail, admirablement faite, représentant une femme très-belle, revêtue d’un costume aussi riche qu’étrange.

‘A quel temps peut appartenir ce portrait ?

demanda le roi. ;

— Je l’ignore, sire, répondit Saint-Germain en rabattant sa manche. Tout ce que je me rappelle de mon enfance, ce sont des Promenades sur de magnifiques terrasses, sous un climat délicieux, avec une suite brillante et nombreuse. On me rendait de grands honneurs. Souvent, à Babylone, en me promenant dans les ruines de l’antique cité à Bagdad, en errant dans les campagnes, auprès des autres ruines, des vicilles ruines des temps

primitifs, il m'a semblé retourner de plusieurs siècles en arrière, entendre une musique délicieuse, voir danser des femmes, briller au soleil des armes, des cuirasses et des Casques ; apercevoir au loin, sur l’'Euphrate, glisser des barques dorées aux voiles de pourpre, des galères aux rames d'’ivoire. Il me semblait aussi écouter les voix mélodieuses murmurer des chants à mes oreillès, C’étaient évidemment des souvenirs Gi renaissaient en moi. Puis à ces souvenirs de joie et de bonheur en succédaient d’autres, Sans transition, je me Voyais, tout enfant, errant. seul et sans défense au milieu d’une forût immense, entendant les bétes féroces rugir autour de moi.

—Meis, dit le roi, jusqu'à quelle époque précise remontent vos souvenirs ?

—Je ne puis dire cela, sire, Car j'ai vécu longtemps, bien longtemps, dans des pays lointains, ignorant que la France existât. J ai très certainement habité l'Amérique avant qu'elle ne fût découverte par les Européens. Tout ce que je puis affirmer, c’est que la première fois que.je vins en France, ce fut sous le règne de Louis IX, peu après l’époque de sa première croisade, c’est-àdire vers 1255 ou 1260.

— Alors, vous auriez près de cinq cent six ans ?

—Plus que cela, sire. Mon second valet de chambre est à mon service depuis cinq cent quarante-deux ans.

—C'est un bon serviteur ! ”’ dit en riant Mme de Pompadour.

En ce moment M. de Bridge vint parler à voi:

basse à l’oreille du roi. Louis XV fit un signe affirmatif : l'écuyer sortit.

L'effet produit par le comte de Saint-Germain était grand. Tous les invités du roi le regar-

daient et se regardaient mutuellement ensuite, semblant se demander si ce qu'ils voyaient, ils le voyaient réellement, Lui, demeurait toujours calme, impassible, causant avec une aisance et une facilité d'homme habitué à vivre dans une société élégante et spirituelle.

Le maréchal de Saxe, qui n'avait pas prononcé une parole depuis l,èntrée de Saint-Germain dans le petit salon, s’approcha de lui brusquement,

‘ Est-il vrai que vous parliez toutes les langues qui se parlent, demanda-t-il.

— Presque toutes, répondit Saint-Germain.

— Cela est vrai, dit Louis XV ; j'en ai eu les preuves au bal de l'Hôtel-de-Ville, J'ai entendu monsieur parler successivement italien, allemand, Portugais, russe, anglais, arabe, aussi bien qu’il parle français.

Vous êtes donc un grand savant ? Ù

— J'ai beaucoup étudié et j'étudie encore, dit le comte.

—Que savez-vous ?

—-Bien des choses du présent et du passé.

— Et de l’avenir ?

— Peut-être.

Quoi, vous pourriez connaître l’avenir ?

—Je pourrais connaître l’avenir, monsieur le maréchal, en me servant des ‘* esprits invisibles” qui me répondraient.

— Vous ont-ils déjà répondu ?

— Oui.

— Quelle langue parlent-ils ?

—Une langue que je comprends seul.

—Et quand peuvent-ils parler ?

— Quand je les interroge.

-Faut-il beaucoup de préparatifs pour cela ?

— Non, Quand on est en rapport constant avec

les ‘* esprits invisibles 7, on correspond vite avec eux.

-— Et quels sont ces esprits ?

-Les intermédiaires entre les hommes et les an ges ; des créatures aériennes supérieures aux hom mes, lus heureusement et plus puissamment douées,

— Et ces esprits connaissent l'avenir ?

— Ils le voient devant eux comme nous voyons, nous, la perspective d'un Puysage au bout d'une lorgnette."”

Le maréchal se retourna vers Louis X V.

* Votre Majesté ne serait-elle pas curieuse de Converser avec les esprits ? demanda-t-il.

-Converser, non; entendre la conversation, oui, dit en souriant Louis XV.

-Cela est impossible, sire, dit vivement Saint- Germain. Les esprits consentent à répondre, mais ils ne veulent être entendus que par celui qui in: terroge et par celui pour lequel ils sont interrogés.

—Je consens à les interroger, moi ! dit le maréchal.

—Moi aussi, ajouta Richelieu.

—Moi aussi ! dit une troisième voix.

—Ah ! fit Louis XV, c’est vous, monsieur de Charolais ? ”

C'était effectivement le trop célèbre prince de Bourbon qui venait d'entrer dans le salon d/ Choisy, donnant la main à une dame qui paraissait être d’un grand âre et qui était vêtue avec une somptuosité extraordinaire.

La vieille dame salua le roi, qui lui rendit un salut amical. En se redressant, elle se trouva face à face avec Saint-Germain. Elle le regarda fixement et elle demeura comme foi. royée. Celniei

s'avança vers elle sans manifester la moindre surprise. {l s'inclina galamment en homme de cour.

“I y a bien longtemps, madame la duchesse, dit-il, que je n'ai eu la feveur de votre renconttre.”

La viélle dame Joignit les mains.

* Monsieur ! monsieur ! dit-elle. Il n'est pas possible que ce soit pour vous...

—-Qui vous parle ? dit Saint-Germain en riant. Mais c'est moi-même, je vous l'affirme.

- Vous me connaissez ?

—Je sais que j'ai l'honneur de m'incliner devant Mme la duchesse de Nex ers.

— Et vous étiez à Besançon en 1668 ?

—Oui, madame. J'étais à Besançon en 1668, à l'époque où S. M. Louis XIV vint en personne s'emparer de ln Franche-Comté. 1] avait sous ses ordres M. le prince de Condé, et ce fut le prince qui, le 5 février, vint mettre le siége devant Be- SanÇon, cette ville dans laquelle vous étiez renfermée avec votre illustre famille: Vous aviez six ans alors,

— Cela est vrai, dit la duchesse.

—Le 7 février, le jour de l'assaut, j'eus le bon heur de vous sauver la vie en vous emportant dans mes bras au milieu des ennemis.

—Et en tuant deux hommes de votre main.

Vous avez gardé souvenir ? |

— Parfaitement... Mais il y à soixante-dix sept ans de cela, car j'en ni Auatre-Vingt-trois à cette heure où je vous parle,

— Oui, madame.

— Et vous aviez quarante ans alors ?

—Plus que cela.

—Et aujourd'hui, vous paraissez rajeuni !

—Je suis Cependant plus vieux de soixante-dix sept ans

—Mais vous étiez à Venise.

—En 1700.

—J’avais vingt-deux ans alors, et j'avais pour intime la comtesse de Gagy…..

—Une charmante femme à laquelle j'eus l'honneur de faire ma cour et qui avait la bonté de trouver belles les barcarolles de ma composition,

-— Que vous chantiez à ravir.

—Et que je chante encore.

— En vérité ? ”

La duchesse de Nevers parut frappée par unes

pensée subite, Elle courut au roi qui jouissait du Spectacle étrange se Passant sous ses veux comme s'il eût été au théâtre.

” Sire, dit-elle, je vous supplie de donner l'ordre à gentilhomme de chanter à l'instant l’une des barcarolles qu'il nous & chantées à Venise va Œuarante-cinq ans en s'accompagnant luimême.’

Le roi parut hésiter.

“ Je vous en prie, siro dit Mme de Pompadour de l'autre côté.

—Soit ! dit le roi. Il v a là un clavecin : chantez, monsieur ! ‘’

Gentilshommes et dames s’écartèrent pour faire place au comte.

Celui-ci, sans le moindre embarras, traversa le petit salon et alla s'asseoir devant le clavecin sur lequel il promena aussitôt ses doigts en musicien consommé. Après un court prélude, il chanta un air italien avec une grâcè, une verve, un talent réellement merveilleux.

“* Mais c'est lui ! c'est lui ! murmura Mme de Nevers. C’est bien lui. Ah ! voilà qui est étran-

QE

ge ! Voilà trois fois que Je Vois cet homme dans l'espace de près de Quatre-vingts ans et il a toujours quarante ans ! car enfin il les avait en 1668, à Besançon, il les avait en 1790 à Venise et il les à aujourd'hui à Paris en 1745 ! Comment expliquer cela ? ”

Richelieu qui était près de la duchesse avait entendu :

” C'est qu'il est venu au monde à l'âge de quarante ans, dit-il, qu'il aura toujours quarante ans et qu'il mourra à quarante ans !

Saint-Germain achevait sa barcarolle.

# ‘C’est merveilleusement chanté ! ”’ S'écria Mme de Pompadour avec admiration.

Le roi donna le signal des applaudissements en frappant lui-même dans ses mainsf

Îl y avait une guitare près du clavecin, le comte la prit et il chanta avec un entrain de ‘“majo' un air espagnol. ;

“ Ah ! s’écria Mme de Nevers, c'est le boléro qu’on a chanté sous mes fenêtres à Madrid en 1695. Je ne l’avais jamais entendu depuis.”

Et revenant encore vers le roi :

“ Sire ! dit la duchesse qui paraissait toute affolée, je vous en supplie, permettez-moi de quitter le château. C'et homme est le diable : je n’ose plus le regarder en face, j'ai peur d’être damnée.

—Vous êtes libre, Mme la duchesse. ”’

Saint-Germain s'était remis au clavecin et il commençait une chanson allemande, Mme de Nevers n’y put plus tenir.

‘* C’est le diable ! (est le diable ! *’ murmura-t-elle.

Elle quitta le salon.

M. d’Argenson s'était rapproché de Louis XV. Evidemment le ministre attendait que son maître

lui adressât la parole. Saint-Germain continuait à chanter en s'accompagnant, et l’attention de tous était fixée sur lui.

Louis XV voyant d'Argenson près de lui se pencha doucement.

‘* Quel est cet homme ? demanda-t:] à voix basse,

—Je l'ignore, sire répondit le ministre. C’est un hoïime étrange, bizarre, tout à fait extraordinaire. Il sait tout, il connaît tout : il est excellent musicien, très bon peintre, savant profond, il parle avec la même facilité toutes les langues connues, il a parcouru toute la terre, rien ne l'embarrasse, rien ne l’étonne, et il doit posséder une fortune énorme, car son luxe n'a d’égal que sa générosité. Mais quel est-il réellement ? je l’i. gnore.

— Depuis quand est-il à Paris ?

— Depuis deux mois, je crois.

—Camment l’avez-vous vu ?

— I] m'avait été recommandé très particulièrement par l’ambassadeur du Portugal. Je l'ai bien accueilli et il m’a paru si étrange, si originalement amusant que j'ai pensé que Votre Majesté serait satisfaite de le voir.

— Vous avez eu raison de penser cela, d’'Argenson ! Et ce qu’il disait de la possibilité d’interroger les esprits, est-ce vrai ?

—Ce le crois, sire.

—Dites-lui qu’il soupera ce soir à ma table et que, dans la soirée, il fera l'expérience.”

Le marquis s’inclina profondément. Saint-Germain cessait alors de chanter. Tous les assistants étaient émerveillés de cette voix et de ce talent musical qu’eut certes enviés Lulli.

Louis XV avait pris ses tablettes, et, suivant Sa coutume y Choisy, il inscrivait lui-même, sans consulter personne, les noms de ceux et de celles qu'il voulait inviter. I] appela Richelieu du geste et il lui donna la feuille des tablettes qu’il détacha,

Voici la liste des Personnes que j'invite à Souper ce soir ! ”’ dit-il.

Richelieu prit respeCtueusement le papier, Le roi offrit la main à Mme de Pompadour.

‘* Faisons une Promenade dans le parc avant que la nait soit venue ! ajouta-t-il,

—Oh ! bien volontiers ! répondit la jeune femme avec ce ton familier qu'elle commençait à prendre. Rien n’est amusant comme de courir sur le gazon naissant ! Venez, sire ! ”’

Et elle entraîna le roi. Quelqr:es-unes des dames qui étaient dans Je salon se pincèrent les lèvres, avec une expression de dédain tellement affectée qu’elle signifiait humiliation et envie.

* Messieurs ! dit Richelieu en élevant la voix, tandis que les dames quittaient le salon pour suivre dans le jardin Mme de Pompadour, voici les noms ‘les personnes que Sa Majesté a désignées Pour souper ce soir avec elle”?

Il lut au milieu du silence :

. le comte de Charolais :

- le maréchal de Saxe :

le duc de Grammont .

le duc de Richelieu :

le duc d’Argenson :

le vicomte de Tavanne :

le duc de Cossé-Brissac É

le marquis de Créqui ;

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