CHAPITRE X
Le président de la Chambre des députés,
Suite de la session de 1816. — M. Pasquier remplace M. Dambray au ministère de la justice. — De Serre, de nouveau présenté en première ligne par ses collègues, est nommé président de la Chambre des députés. — Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr est nommé ministre de la marine. — Le duc de Richelieu obtient des puissances la réduction d'un cinquième de l'armée d'occupation. — Discours adressé au roi par le président de la Chambre des députés, à l'occasion de cet heureux événement. — Clôture de la session. — Renouvellement partiel de la Chambre. — De Serre est réélu député, malgré la coalition des partis extrêmes. — Satisfaction que Louis XVIII témoignede son succès. — Le maréchal Gouvion-Saint- Cyr est nommé ministre de la guerre et M. Mole, ministre de la marine. — Session de 1817. — De Serre est une seconde fois nommé président delà Chambre. — Ses idées sur la loi militaire. — Sa proposition pour la révision du règlement de la Chambre. — Clôture de la session de 1817. — De Serre entreprend un voyage dans les départements — La Champagne. — L'abbé Becquey. — Retour à Pagny. — Anciens souvenirs. — Les eaux d'Aix — Les départements du centre. — Étude attentive des intérêts divers et des différents partis. — Le congrès d'Aix-la-Chapelle. — Libération du territoire négociée par le duc de Richelieu. — Ses vues sur la politique intérieure et sur la nécessité d'un changement dans la loi électorale. — Session de 1818. — M. Ravez est nommé président de la Chambre. — Divisions dans le ministère et dans la majorité. — Retraite du duc de Richelieu et de M. Pasquier. — Le général Dessoles devient président du conseil, M. Dccazes ministre de l'intérieur. — De Serre est nommé garde des sceaux.
Quelques jours après cette discussion, un changement se produisait dans le cabinet. M. Dambray,
en dissidence avec ses collègues sur la loi électorale, se retira du ministère de la justice en gardant, avec le titre inamovible de chancelier, la présidence de la Chambre des pairs. Une ordonnance du 19 janvier 1817 confia les sceaux au baron Pasquier, qui nomma secrétaire général du ministère de la justice un membre du centre droit, M. Ravez, à la place de M. de Trinquelague.
M. Pasquier annonça lui-même sa nomination à de Serre en lui faisant pressentir qu'on lui réservait la présidence de la Chambre des députés. De Serre fut, en effet, présenté le premier sur la liste de la Chambre par 112 suffrages sur 193 votants, et le choix du roi confirma la présentation.
11 prit possession du fauteuil dans la séance du 24 janvier; il adressa d'abord ses remerciements au roi et à la Chambre, et demanda à ses collègues de lui continuer la confiance dont leur choix était le témoignage.
« ... La Chambre peut compter sur nos efforts, dit-il, pour maintenir l'autorité de ses règlements, pour assurer avec une ferme impartialité cette liberté, cette dignité des délibérations, nécessaires à la sagesse de leurs résultats. »
De Serre recevait, quelques jours après, une marque précieuse de la faveur royale. Une fille lui était née, et le roi daignait, avec la duchesse d'Angoulem^, la tenir sur les fonts du baptême.
Bientôt il eut à se faire Tinlerprète des sentiments de la Chambre et du pays envers le souverain.
Le duc de Richelieu avait atteint le but que pour-
suivait avec tant d'ardeur son patriotisme. 11 venait d'obtenir la réduction d'un cinquième de l'armée d'occupation. La résolution des puissances lui avait été notifiée dans les termes les plus honorables pour le gouvernement du roi; le président du conseil transmit cette heureuse nouvelle à la Chambre, dans la séance du 11 février, et il fut immédiatement décidé qu'une députation porterait au pied du trône l'hommage de la reconnaissance nationale.
La députation se rendit, le 14, aux Tuileries. De Serre adressa en son nom la parole au roi.
« ...L'Europe, disait-il en terminant son discours, rend par ses transactions un nouvel hommage à ces vertus augustes qu'elle admire sur le trône comme elle les admira dans l'exil ; elle rend aussi, qu'il nous soit permis de le dire, justice à cette France que la sagesse et la présence de son roi réconcilient avec elle-même et avec les nations. Un nouveau bonheur doit naître de cette union du monarque et de son peuple. Nous lui devrons la stabilité de nos institutions ; la noble et antique race de nos rois a été rendue aux vœux de la patrie pour cicatriser ses plaies, affermir ses libertés et faire 5 jamais sa gloire... »
La session fut close le 26 mars. De Serre revint à Colmar, où l'appelaient ses fonctions de premier président de la cour royale. Le repos n'était jamais pour lui qu'un changement d'occupations. Il lisait beaucoup, se remettait à l'étude de l'anglais qu'apprenait alors sa femme, se livrait à ses travaux judiciaires, non sans entretenir une correspondance assidue et diverse, traitant avec le baron d'Eckstein
des études historiques et des fautes des ultras, avec le général Desprez, de la réorganisation de l'armée, stimulant le ministère dans ses lettres à M. Pasquier, ou échangeant avec M. Royer-Collard ses vues pour la session prochaine.
La droite, à la fin de la session, avait porté au plus haut degré son opposition; elle avait donné l'exemple redoutable du refus du budget, et d'un autre côté, malgré les ménagements que le duc de Richelieu tenait à garder avec elle, l'administration se recrutait de plus en plus hors de ses rangs. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr venait de remplacer M. Bubouchage au ministère de la marine; on le destinait au ministère de la guerre, où l'on voulait préparer la retraite du duc de Feltre, suspect de trop de complaisance envers l'extrême droite. Mais on avait craint l'effet que produirait ce changement, brusquement amené. De Serre regrettait ces temporisations; il avait toujours été d'avis qu'un programme, une fois adopté, on devait l'appliquer résolument. « C'est une chose qui m'étonne toujours, bien que je la voie sans cesse, écrivait-il au général Desprez : la nécessité d'un changement est reconnue, et un long intervalle se passe avant qu'on l'opère; en attendant, le mal se fait, le bien, non1. »
Le département du Haut-Rhin se trouvait compris dans la série qui devait, cette année, être soumise au renouvellement. De Serre eut donc à se préoccuper de son élection : grand sujet d'inquiétude pour ses amis, encore plus que pour lui-même. « Combien
1 Corresp., t. II, p. 202.
nous avons besoin de vous, lui écrivait M. Royer- Collard ! Vous devez à votre pays et à vos amis de ne rien négliger de ce qui peut vous ramener. »
Ses adversaires de- droite et de gauche ne mettaient pas moins de passion à souhaiter son échec, et l'accord se fit entre eux pour combattre sa candidature. « Il nous est venu, racontait de Serre, des inspecteurs militaires très ridicules et très ultras... Un M. de Z..., grosse masse, avec un énorme ventre, descendant sur ses genoux, qui a dit et répété qu'ils espéraient bien que je ne serais pas nommé, et qu'ils en riraient de bon cœur; que dans l'Ouest et dans le Midi, ils s'entendaient pour ne faire nommer que des Jacobins. M. d'Argenson sera le choix d'affection. » Ce fut alors qu'on publia cet odieux pamphlet, dans lequel de Serre était accusé de laisser mourir de faim ses parents : « Quelles haines que ces haines d'ambition! s'écriait-il avec tristesse! Grâce à Dieu, je n'en éprouve d'aucune espèce pour personne. »
La coalition, formée contre lui, ne manqua pas absolument son but. De Serre fut nommé, mais au second rang. Le premier élu fut M. d'Argenson. De Serre avait décidé son propre succès par une improvisalion adressée en allemand à ses électeurs, dont un grand nombre, ne comprenant que cette langue, furent ravis d'entendre leur candidat la parler si bien. « C'est dommage, disait M. d'Argenson, que nous n'ayons pu exclure de Serre ; c'eût été un coup européen. » Au même moment, M. Royer-Collard écrivait à son ami : « Nous avons appris hier votre élection. 11 n'y a pas de circonstance où elle ne fût
un événement important. Aujourd'hui elle était presque une condition de l'existence. Jugez de notre joie. »
Ainsi se rencontraient dans un égal hommage à la puissance du nouvel élu les adversaires les plus ardents et les défenseurs les plus éclairés de la monarchie.
Le roi partagea les sentiments que M. Royer-Collard exprimait à de Serre. Quand celui-ci revint à Paris, il fut reçu par Louis XVIII, et se présenta devant lui en uniforme de député. « Je suis bien aise de vous voir avec ce costume-là, lui dit le prince. J'ai eu peur, vraiment peur. J'avais bien recommandé de tout faire pour vous ravoir; j'en suis d'autant plus aise que j'espère que vous serez sur la liste des cinq. »
On ne doutait pas en effet qu'il ne fût de nouveau présenté par la Chambre au premier rang des candidats à la présidence. Dans cette attente, ministres et députés l'avaient pressé de hâter son départ. On voulait connaître sa pensée sur les débats qui se préparaient : « Votre retour, lui écrivait, dès le G octobre, M. Royer-Collard, est la seule chose dont j'aie à vous parler. Les ministres désirent, quedis-je! ils exigent, ils commandent qu'il soit prompt; ils me chargent de vous le dire, je vous le dis donc. On semble ajourner jusque-là la préparation des lois... Vous savez avec quelle impatience vos amis vous attendent, et la mienne surpasse la leur. Vous trouverez le ministère dans une position fausse et dangereuse; j'aime à espérer que vous serez assez puis-
sant pour l'en retirer. Comme vous représentez la
Chambre, ses approches se feront sentir à votre arrivée. »
Les changements qui s'étaient accomplis dans le cabinet, l'introduction successive de M. Pasquier, du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, de M. Mole, remplaçant M. Dambray, le duc de Feltre et M. Dubouchage, n'avaient pas rendu l'unité au ministère, et l'une des conséquences des élections partielles fut d'aggraver parmi ses membres les dissentiments qui devaient amener sa retraite.
Ces élections avaient été généralement favorables à l'ordre établi, mais les ennemis de la royauté y avaient remporté quelques avantages. Leur alliance avec le parti libéral faisait prévoir les extrémités auxquelles celui-ci, sans l'ombre d'un motif, se laisserait bientôt entraîner. M. de Chauvelin, M. Bignon, M. Dupont de l'Eure, avaient été élus; M. Manuel, M. Gilbert des Voisins, M. de Lafayette, M. de Thiars, représentants avoués du bonapartisme et de l'extrême gauche, figuraient au même titre, sur la liste des candidats de Paris, en compagnie de MM. Casimir Périer, Delessert, Benjamin Constant, membres du parti libéral. Sans être victorieuse, cette étrange coalition avait pu tenir en échec le garde des sceaux, M. Pasquier, qui ne fut élu qu'au second tour. L'opposition de droite avait perdu douze voix; mais les Indépendants les avaient gagnées.
Ces résultats n'avaient pas produit la même impression sur tous les ministres. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, M. Mole, M. Decazes, les envisageaient sans trouble. M. Pasquier, plus clairvoyant, éprouvait quelques inquiétudes; mais, ne croyant pas le moment venu de les manifester, il essayait de se les dissimuler : « Nos tribulations ont été grandes, écrivait-il à de Serre. Enfin nous avons eu le dessus, et tous les noms qu'il importait d'écarter ont été finalement rejetés ; mais ce n'est pas une petite besogne que de se gouverner au milieud'unepareillebagarre. » Puis, comme pour se rassurer : « On apprend la guerre en guerroyant, continuait-il, et cette première épreuve nous rendra peut-être plus habiles pour la seconde. Au demeurant, l'ensemble des élections paraît fort bon. »
Le duc de Richelieu et M. Laine ne partageaient pas cet optimisme. Ils étaient sincèrement alarmés, et, sans vouloir changer en rien la ligne constitutionnelle du ministère, ils se demandaient s'il ne conviendrait pas de se rapprocher de la droite.
Delà, dansla conduite du cabinet, des incertitudes et des contradictions, que ne s'expliquait pas de Serre et qu'il n'hésitait point à blâmer.
Il était rentré à Paris vers le 20 octobre. Ses convictions s'étaient affermies dans la lutte électorale. Il revenait plus dévoué que jamais à la politique modérée, également résolu à combattre les exagérations de la droite et les entreprises de la gauche. « Quel plaisir, écrivait-il à M. Royer-Collard, de tomber sur les d'Argenson, Benjamin et autres libéraux
de cette nature, si seulement on n'avait pas de lâchetés derrière soi ! Mais ce n'est pas à nous qu'elles appartiennent, et fallût-il frapper à droite et à gauche, j'espère que nous ne nous les approprierons pas l. »
11 se flattait que la signification violente de quelques-uns des choix faits par le parti libéral provoquerait les réflexions des esprits modérés et les rapprocherait du gouvernement. Mais, effrayé des rumeurs que soulevait l'annonce d'un nouveau Concordat, il demeurait persuadé que tout gage donné aux ultra-royalistes créait une chance contre la royauté, et, dans cette vue, loin de partager les dispositions du duc de Richelieu et de M. Laine, il s'attachait à détourner le ministère de tout projet, de tout acte, qui pouvaient le faire soupçonner d'un retour vers la droite. 11 écrivait, il recevait, il conférait avec les députés de toute opinion. Il agissait comme Président, sans l'être encore, disant à chacun ce qu'il croyait la vérité, plus d'une fois injuste ou précipité dans ses appréciations, mais les faisant accepter par la sincérité évidente qui les avait dictées. « Je dis franchement mon opinion lorsqu'elle peut servir et quand même elle déplaît, écrivait-il à sa femme. Si cette franchise entraînait pour nous des inconvénients personnels, je sais que tu les supporterais plutôt que de voir ton mari manquer à ses devoirs 2. »
Engagé si avant dans le tourbillon des luttes poli-
orresp., t. 11, p. 241.
- M., ibUL, p. 255.
tiques, au milieu de ces agitations et de ces entraînements, il gardait toujours dans le fond de son âme une partie réservée pour les affections calmes et sereines de la famille. Ce ne serait pas le bien faire connaître, ce serait laisser dans l'ombre les dons les plus attrayants de cette nature aimante et guerrière, que de ne point redire les tendres accents, l'hymne de joie profonde et intime, par lesquels, à ce moment même, il célébrait les félicités de sa vie domestique : « Je ne cesserais pas de t'écrire, si je voulais toujours te dire combien je l'aime, combien je suis content de ton cœur, de tes bons sentiments, comme je suis heureux par toi, par nos enfants, comme je demande à Dieu de nous conserver ce bonheur, de nous en rendre dignes, en élevant surtout bien nos enfants, en ne les gâtant pas, en en faisant des êtres bons, honnêtes, modestes, consciencieux, des cœurs aimants, désintéressés, généreux, des esprits droits et élevés *. »
Les haines de parti le poursuivirent jusqu'aux abords de l'enceinte législative. Le pamphlet qui le représentait comme un fils dénaturé. fut adressé à tous les députés. Le vote de la Chambre fit justice de ces indignités. De Serre fut porté seul, au premier tour, sur la liste des candidats à la présidence. Sur 190 votants, il avait oblenu 123 suffrages. Le roi ratifia le choix de la majorité, et, par un exemple peut-être unique, de Serre, qui venait de remplir les fonctions de secrétaire dans le bureau provisoire
1 Corresp., t. II, p. 259, à Mme de Serre.
comme l'un des plus jeunes membres de l'Assemblée, prit place au fauteuil comme président. c< J'ose voir dans cette seconde nomination, dit-il à ses collègues, la preuve que la Chambre a agréé mes efforts pour maintenir dans ses délibérations cette liberté qui en est l'essence, liberté qui doit régner ici pour régner partout, et qui partout n'est autre chose que l'ordre et la justice. »
De grandes discussions sur la presse, sur l'organisation de l'armée, sur le budget, s'agitèrent sous sa présidence dans la session de 1817. Retenu au fauteuil, de Serre n'y prenait point part. Mais il étudiait toutes les questions, comme s'il avait dû les traiter à la tribune. Il conversait des divers incidents de la situation politique avec les députés qui se pressaient, le matin, dans son cabinet, et, propageant dans les audiences et les réceptions de la présidence l'ardente et loyale passion dont il était animé, il travaillait, comme il le disait lui-même, en conviant à cette œuvre la gracieuse influence de sa femme, à « recruter des amis au roi. »
On peut regretter que ses fonctions de président l'aient empêché de prendre la parole dans les débats sur la loi militaire, préparée par le maréchal Gouvion-Saint-Cyr. Avec l'étonnante facilité de son esprit et sa forte éloquence, il aurait été certainement un des maîtres de la discussion. Quelques mois auparavant, il entretenait de cette question un de ses amis, le général Desprez, et lui exposait des vues dont plusieurs semblaient devancer l'avenir.
« Le problème à résoudre, lui écrivait-il, me paraît
être un état militaire propre à maintenir notre indépendance, sans ruiner nos finances, sans alarmer nos voisins, sans menacer noire liberté et nos mœurs. Le moyen me paraît être de faire l'armée aussi nationale et la nation aussi militaire que possible. Pour me faire mieux comprendre, je joins ici l'extrait d'une note que j'ai remise, il y a quelque temps, pour les travaux de la prochaine session. Je suppose le tirage au sort avec la plus grande publicité ; les seules exceptions de rigueur ; la faculté du remplacement à charge d'un examen qui prouverait qu'on est suffisamment exercé au maniement des armes, à la marche, au tir. Ainsi se formerait l'armée active réduite à ce qui serait suffisant au. service de paix. Les corps qui demandent une instruction spéciale seraient aussi nombreux que possible, l'infanterie d'autant moins. Celle-ci se renouvellerait dans une proportion plus forte, par moitié, par exemple, chaque année. Les sortants passeraient à l'armée sédentaire, où ils seraient formés en bataillons auxquels on attacherait des sortants des corps instruits. Ces bataillons ne se réuniraient qu'à quelques époques de la morte saison pour s'exercer. Ils ne seraient payés que durant leurs réunions... Que pensez-vous de ces rêveries? J'y vois de bons côtés politiques; cela est-il militairement exécutable? l »
De Serre ne prit, dans cette session, la parole qu'une seule fois. Ce fut pour soutenir un projet de règlement qu'il avait préparé pendant les vacances à la demande du ministère, et sur les conseils de
1 Corresp.,L II, p. 204, 11 juin 1^17.
M. Laine, l'un de ses prédécesseurs au fauteuil, « notre maître à tous, disait-il, en celte matière. »
Ce projet ne fut pas heureux devant la Chambre. Il était inspiré par un sentiment très-vrai des droits et de la dignité du Parlement, et tendait à rendre la discussion à la fois plus approfondie et plus rapide. Mais, à côté d'articles sages et bien combinés, il renfermait des dispositions dont la rigueur, jugée alors excessive, entraîna sa disgrâce. Il faisait nommer les commissions en séances générales, supprimait les listes d'inscription, et, dans certains cas, les discours écrits, introduisait, au lieu d'un seul débat sur chaque proposition de loi, le système des trois délibérations, déjà pratiqué en Angleterre, et investissait la Chambre du droit de punir de l'emprisonnement les manquements graves, les insultes adressées par un député à un ou plusieurs de ses collègues ou à l'Assemblée.
De Serre n'essaya pas de vaincre la défaveur que rencontrait visiblement son projet; il provoqua luimême l'ajournement du débat tout en déclarant qu'on ne devait jamais abandonner la vérité, bien que tous les temps ne lui fussent pas également propices.
La clôture de la session fut prononcée le 16 ma
De Serre quitta Paris aussitôt après la séparation des Chambres.
Il se rendit d'abord en Chajnpagne, sur les riches coteaux d'Ay, chez un de ses collègues, que nous retrouverons plus tard, dans des conjonctures difficiles, son fidèle correspondant et son intime ami, M. Froc de la Boulaye. La prospérité de ce pays le frappa; il se plaisait à retracer les riantes impressions que faisaient naître, après tant de désastres, le retour de la paix et les promesses de la récolte : « L'espoir, la joie que donne le beau temps, sont extrêmes...; ces vignes, quand elles donnent, sont des sources d'or... Aujourd'hui tout ce pays est peuplé de riches paysans : les maux de l'invasion et de la disette s'oublient à l'espoir de l'affranchissement et de l'abondance; toute cette population est extrêmement laborieuse et industrieuse. Un M. Moet, le plus grand propriétaire et marchand de vin de Champagne, a en même temps des troupeaux de mérinos qui lui rapportent 15 à 20,000 francs par an. Il achète pour presque rien des ! erres arides, des sommets de montagnes, il y fait venir des forêts d'arbres verts. Celte activité est générale en France, et nous promet, avec un peu de sagesse, une grande prospérité l. »
AChâlons, il avait visité l'école des Arts-et-Métiers, il en louait l'utile et ingénieuse organisation ; mais il ajoutait ces réflexions qui n'ont rien perdu de leur opportunité :
« La partie morale m'a paru un peu négligée. Il semble qu'un gouvernement qui réunit des jeunes
1 Corresp., t. II, p. 298.
gens pour les rendre meilleurs menuisiers et horlogers devrait en même temps en faire de meilleurs hommes, en faire un peu plus que des machines, et il ne lui en coûterait pas davantage. »
Ce fut à Châlons, au dîner que le préfet, M. de Jessaint, donnait en son honneur, qu'il fit rencontre d'un homme dont l'éloge revint souvent sur ses lèvres, de l'abbé Becquey, frère du député, encore plus modéré, disait-on, et plus constitutionnel que son frère, « ecclésiastique, ajoutait de Serre, comme il en faudrait beaucoup. » Incarcéré sous la Terreur, l'abbé Becquey, vicaire général de Châlons, avait administré pendant vingt ans ce diocèse, sous des titres divers et dans les circonstances les plus délicates, avec une fermeté vigilante et calme. Sa longue expérience se résumait dans ces deux maximes : « Mieux vaut découdre avec patience que déchirer brusquement. Gouverner les hommes, c'est les réunir ; c'est aussi leur apprendre à se supporter les uns les autres. »
Continuant sa route vers la Lorraine, de Serre passa à Pont-à-Mousson, dans cette ville qu'il avait quittée, en 1792, élève de l'école militaire, pour rejoindre l'émigration. Il était là tout près de Pagny, berceau de ses jeunes années, dernière demeure de ses ancêtres. Il ne résista pas au désir de s'y arrêter.
La poésie a souvent décrit ces impressions du retour au pays que l'on a connu dans son enfance, ces joies fugitives et amères de l'exilé apparaissant dans les domaines qui ont abrité ses plus heureux jours, et qu'il retrouve, après une longue absence,
«en des mains étrangères. La vie réelle connaît ces scènes que la fiction invente, et la nature, aussi bien que l'art de l'homme, sait les rendre touchantes. Comme aux jours où il revenait de l'émigration, «de Serre arrivait à Pagny sans y être attendu. Personne n'était prévenu. Il se rendit tout d'abord chez le fils de Gilbert, du vieux serviteur qui l'avait, le premier, rencontré au seuil de son village, en 17Ô6. Le bruit de sa visite se répandit rapidement. A mesure qu'ils étaient avertis, les habitants accouraient pour le voir. Ils étaient heureux et troublés. L'affection, la curiosité, les regrets, l'admiration., mille impressions confuses, se pressaient dans leur esprit. Il l'avaient vu partir si jeune; ils le trouvaient si grand ! Et en même temps qu'ils se faisaient gloire de son élévation, ils songeaient que de Serre ne demeurait plus parmi eux. Les femmes pleuraient. On lui serrait les mains. On évoquait les événements que son retour faisait revivre, tandis qu'interrogeant lui-même tous ces visages, voyant les enfants qu'il n'avait pas connus, cherchant les pères dont quelques-uns n'étaient plus, il retrouvait dans ces physionomies diverses, au milieu des changements de l'âge et du temps, les traits dont sa mémoire avait gardé l'empreinte. Le maire de la petite commune était venu pour le remercier. Après avoir dit une parole à chacun, laissé à plusieurs des marques de sa générosité, de Serre quitta ces braves gens, le cœur ému, les yeux humides, et, remonté dans sa voiture, suivit lentement cette route toute pleine de •ses souvenirs : ici le fossé où il avait arrêté son che-
val au retour de sa première émigration, en apercevant sa mère ; là, le cimetière où dormaient ses aïeux ; plus loin, la maison où il était né; ce jardin où il avait passé, sous les menaces de la proscription, « six mois de félicité, disait-il, comme le ciel avare en donne peu ; » il reconstituait dans son âme attendrie ces débris du passé, contemplant en silence ces terres morcelées, ces murs dégradés, ces changements consommés, et l'étranger maître de cet asile dont son cœur ne se détachait pas.
Le soin de sa santé, déjà affaiblie, appelait de Serre aux eaux d'Aix. Il y trouva l'agréable société et la conversation piquante de son collègue, M. Beugnot, esprit souple et sensé, ironique sur les autres et parfois sur lui-même; il y rencontra aussi le colonel Marion de Beaulieu, dont l'humeur solitaire, éloignée du monde et portée vers les causeries intimes, répondait à son caractère. Avec lui, il fit quelques excursions aux montagnes de la Suisse et de la Savoie ; il en décrivait les grands aspects* dans ses lettres familières. « J'ai porté votre souvenir sur les hautes montagnes, au milieu des glaciers, sur les bords des torrents et des précipices, écrit-il à sa mère; en présence de ces grandes scènes, tous les sentiments du cœur se déploient et grandissent ; on ne vit plus que pour ce qu'il y a de cher et de saint. J'y ai cueilli de ces jolies fleurs qu'on trouve au bord des fontaines et qui croissent au dernier terme de la végétation. Leur nom allemand signifie : Ne m 'oublie pas. Je vous en envoie l. »
1 Corres])., t. II, p. 530<
Au retour des eaux, de Serre voulut parcourir le centre de la France. Il visita successivement Lyon, Limoges, Poitiers, Niort, Rochefort, Bordeaux; il se rendit ensuite à Nantes et à La Rochelle. Les voyages développaient en lui la méditation ; l'exil lui avait si longtemps imposé cetle manière de travailler qu'elle lui était devenue naturelle. Il recevait de tous les partis un bon accueil, et, ne cherchant lui-même qu'à étendre ses connaissances et à rectifier ses idées, il provoquait partout les éclaircissements et les avis : « J'étudie avec curiosité toutes les opinions, tous les intérêts, écrivait-il; je me plonge tour à tour, pour ainsi dire, dans les ultras et dans les libéraux, et j'éprouve et fonde ainsi mes propre idées. » Il constatait dans les dispositions du pays un symptôme qu'on retrouve d'ordinaire : c'était, au fond, un grand besoin d'ordre et de paix. Il en concluait trop vite que les élections seraient rassurantes. Même sous le suffrage restreint, l'électeur ne votait pas toujours dans le sens de ses intentions, et, fondant son choix sur des impressions plus que sur des raisonnements, il arrivait souvent, croyant servir l'ordre établi, à nommer des candidats qui ne visaient qu'à le renverser.
Mais de Serre pensait avec raison qu'il y avait dans Chaque opinion des vérités à prendre. Il ne se lassait pas de combattre ces défiances mutuelles, dont les partis vivent et dont les nations meurent. « Vous avez très-bien jugé dans les affaires commerciales, mandait-il à M. de Wendel, qu'il ne faut guère se brouiller avec personne et qu'on peut tirer 'parti
de tout le monde. Cela est encore plus vrai en politique, où les erreurs supposent moins d'improbité. Méditez là-dessus l. »
Il poussait peut-être trop loin alors, jugeant des autres par lui-même, cette noble confiance. L'avenir devait cruellement l'en guérir.
Cependant il gardait sa manière de voir et continuait à l'exprimer avec franchise, ne comprenant pas qu'on se pût blesser d'une parole sincère. Il sentait le prix des honneurs; il y tenait pour les siens plus encore que pour lui-même, et ne dissimulait pas, dans l'intimité, son désir d'être réélu président de la Chambre. Mais, loin de sacrifier jamais ses convictions à des considérations de ce genre, il se serait plutôt exagéré le devoir de tout dire, pour ne pas encourir à ses propres yeux le soupçon d'avoir acheté son élévation par d'indignes ménagements : « J'ai été trop vrai jusqu'ici pour cesser de l'être, écrivait-il à Mme de Serre. Il y a partout des coteries, et, grâce à Dieu, je n'appartiens à aucune; mais je ne me laisserai pas non plus intimider par de vaines appellations. C'est une loi de liberté qui a été donnée à la France, et je ne vois de salut pour le pays et pour le trône que dans le maintien d'institutions libres et généreuses. L'arbitraire de Bonaparte plaît à beaucoup. Quand je ne l'aurais pas toujours détesté, je ne connais pas une main capable de manier son sceptre. Mais les partis qui se complaisent dans un arbitraire qui n'est qu'un jacobinisme concentré appellent jaco-
1 Corresp., t. II, p. 354.
bi i, quiconque défend la loi, la justice, la liberté... Au surplus, je le répète, on me connaît et, suivant l'intérêt qu'on croira y avoir, on me laissera arriver, ou Ton m'exclura. La présidence me convient pour toi, pour le plaisir que tu prends à cette existence et dont il me peinerait de te voir déchoir, pour nos enfants, pour les petites économies que j'y puis faire, pour moi, parce que je crois remplir utilement ces fonctions importantes, mais plus encore peut-être parce que je sens combien les circonstances peuvent exiger d'un simple député plus de courage et de capacité, et que, si je me résigne aux épreuves, je ne les cherche pas. En définitive, chère amie, on n'est jamais pris au dépourvu, en se résignant à la moindre chance. Partout, en nous aimant, nous serons heureux; bien du temps consacré en représentation sera restitué à l'intimité. Nous serons plus à nous-mêmes et à nos enfants... Leur faible héritage ne sera souillé d'aucune turpitude l. »
Ce fut dans ces dispositions que de Serre revint à Paris. Il y était rentré le 18 septembre.
L'ouverture de la session, fixée au mois d'octobre, devait êlre retardée jusqu'au 10 décembre.
Deux années s'étaient écoulées depuis l'ordonnance du 5 septembre. Le ministère les avait mises à pro-
1 Corresp., t. Tf, p. 328.
fit; il avait réalisé de grandes améliorations, et elles auraient dû lui rallier l'opinion, si l'opinion en France n'avait coutume de se montrer aussi exigeante pour les gouvernements qui respectent les libertés publiques qu'indulgente pour ceux qui les brisent.
Le régime constitutionnel était pleinement en vigueur. La loi suspensive de la liberté individuelle avait pris fin avec l'année 1817; la loi sur les cours prévôtales en 1818. La loi de recrutement, fermement soutenue par le roi Louis XVIII, malgré l'opposition de la cour et des ultra-royalistes, avait fait prévaloir dans l'armée reconstituée les principes de la société moderne. Des négociations, perséveramment suivies avec le Saint-Siège et secondées par sa modération, préparaient le retrait de la convention du 1 1 juin 1817, qui avait substitué le concordat de François Ier au concordat de Napoléon, et réveillé dans un pays ombrageux des inquiétudes dont souffrait le pouvoir royal et dont la religion ne profitait pas. Les ministres avaient arrêté, dans des délibérations communes, tout un plan de réformes : une loi sur la presse, une loi sur le jury, dont la composition serait soustraite à l'arbitraire des préfets, une loi sur l'organisation des conseils municipaux et des conseils généraux désormais soumis à l'élection, une loi sur la responsabilité ministérielle.
Ainsi devaient se développer, dans la France bientôt affranchie de l'occupation étrangère, toutes les garanties du gouvernement représentatif. « On ne peut se faire une idée des progrès qui ont eu lieu depuis un an, écrivait le duc de Richelieu au moment
de partir pour le congrès d'Aix-la-Chapelle, et ils seront bien plus rapides dans la supposition qu'on ne fasse pas de folie... Pour que cela dure, ajoutaitil avec inquiétude, il ne faut que de la sagesse : les Français en auront-ils? »
C'était là le doute qui obsédait l'âme de ce grand patriote, doute trop justifié par la disposition des esprits. Le ministère -demeurait faible entre les exa>gérations contraires qu'il s'appliquait à combattre. 11 ne trouvait pas, dans la majorité déjà divisée, le secours qu'il en devait attendre, et ceux-là mêmes qui profitaient le plus de sa politique s'en armaient souvent contre lui.
La droite portait au cœur la blessure du 5 septembre. Elle avait fait à la loi du recrutement une opposition dont l'avenir a prouvé l'imprévoyance ; elle mêlait à des griefs fondés contre certains actes du ministère de la police des revendications déraisonnables, et; tout en reprochant au cabinet de trop ménager la gauche, %lle contribuait elle-même à la servir par l'hostilité manifeste de quelques-uns de ses membres contre la Charle. Les royalistes éclairés blâmaient au fond ces emportements, sans les désavouer. Les modérés du parti libéral se laissaient à leur tour engager dans des compromissions dont ils sentaient, tout en les subissant, l'injustice et le péril. Ils attaquaient le ministère, tout en poussant leur influence à la faveur de ses concessions ; ils ne songeaient à lui en tenir compte et à se rapprocher de lui que lorsque l'imminence de sa chute, conséquence naturelle de leur opposition, leur faisait
redouter l'avènement d'un cabinet de droite. Entre les révolutionnaires et les bonapartistes, l'alliance était formée, poursuivant, sous l'invocation mensongère de la Charte, le renversement de la dynastie bien plus que le triomphe de la liberté.
Ces tentatives, déjà révélées par l'assemblage significatif des noms inscrits sur les listes des candidats de l'opposition, avaient ému dans le ministère plusieurs membres, et dans le centre droit un groupe important. Beaucoup d'hommes qui avaient approuvé l'ordonnance du 5 septembre et blâmé la politique de la droite inclinaient, sans avoir plus de goût pour les partis extrêmes, à se rapprocher des royalistes. Celte disposition se rencontrait dans les rangs les plus voisins des doctrinaires, chez M. Becquey, le compagnon des luttes de M. Royer-Collard, aussi bien que chez M. de Wendel, l'intime ami de de Serre.
Les lettres de M. de Wendel exposent, avec la rude franchise qui lui était propre, le travail qui se faisait alors dans bonnombre d'esprits. Il avait voté la loi électorale du 5 février, sans se dissimuler qu'elle était faite contre la droite. Aujourd'hui il voyait clairement cette loi « verser à gauche » et préparer, si on ne la modifiait à temps, une révolution nouvelle. « 11 y a peu de chose à faire pour rendre cette loi bonne, écrivait-il à de Serre, mais il faut le faire pendant qu'on le peut encore. A force de vouloir des garanties, on se livrera à une faction dont les couteaux sont prêts. » Il ne doutait pas des desseins de cette faction contre la dynastie, et les dénonçait en ces
termes expressifs : « J'ai vu ici un homme qui a toujours servi la France, qui a été de tous les conciliabules des d'Argenson, Chauvelin, etc. ; leur intention prononcée, c'est le renversement des Bourbons. Ils ne savent encore qui mettre à la place, mais un doux penchant les conduit vers le jeune Bonaparte. C'est bien là le vrai mot du parti ]. »
Sans contester absolument ces périls, de Serre, qui devait en être si vivement ému Tannée suivante, n'en reconnaissait pas alors toute la gravité. Il était lié avec les doctrinaires ; il s'inspirait de leurs idées, en les développant, et contribuait par sa propre ardeur à fortifier en eux des convictions et des résolutions dont il subissait, à son tour, l'influence. Les excès de l'opposition libérale ne l'avaient pas encore frappé, et c'était toujours dans la revendication décidée des principes de la Charte qu'il voyait, à rencontre de la politique de la droite, le meilleur moyen de les combattre : « 11 est toujours bon de voir le danger, répondait-il à M. de Wendel ; mais il y faut plus de sang-froid pour bien juger les causes qui l'ont amené et les moyens d'en sorlir. » Et, comme M. de Wendel avait exprimé un doute sur la conduite de son ami, témoignant la crainte de le voir « donner la main à ces gens-là, fût-ce même par une sorte d'aveuglement bien pardonnable sur un aussi grand théâtre, » de Serre ajoutait : « La première condition de l'amitié est un peu de foi l'un dans l'autre. Je ne vous demande pas de croire à ma pénétration supô-
1 Corresp, t. II, p. 360.
rieure ; il n'en faut malheureusement plus aujourd'hui, et les choses qu'il s'agit de reconnaître crèvent les yeux à tout homme d'un peu de sens. Je vous demande seulement de croire à ma loyauté. Or, sur ce point, je ne connais pas encore de théâtre assez grand pour me faire tourner la fête, et jusqu'ici, grâce à Dieu ! le jour du péril m'a trouvé au poste l. »
Le caractère de l'homme respirait dans ces flores paroles. Les impressions chez de Serre pouvaient être erronées, trop sévères pour les uns, trop confiantes dans les autres ; mais il ne s'y mêlait aucun retour personnel. Le jour où le danger que lui signalait M. de Wendel lui aurait pleinement apparu, on pouvait être sûr qu'il s'y porterait avec son impétuosité habituelle, sans souci de sa popularité, sans réserve pour ses intérêts, sans calcul pour ménager un changement de conduite, dont sa conscience lui révélerait le devoir.
Ce fut, au contraire, la faute des doctrinaires, faute tardivement reconnue par les plus illustres d'entre eux, de trop se renfermer dans leur manière de voir, de professer pour les avertissements d'autrui une incrédulité dédaigneuse, et, tout en se donnant contre le pouvoir, auquel plusieurs étaient attachés par le lien des fonctions publiques, une liberté singulière, de ne le soutenir jamais qu'à demi, pour ne partager à aucun degré sa responsabilité. On colportait dans les salons les paroles d'ironie hautaine qu'avait laissées tomber M. Royer-Collard sur quel-
1 Coïresp.,t. Il, p. 3G7.
ques actes du cabinet. On se redisait avecétonnement les accusations dirigées, en pleine Chambre, par M. Camille Jordan, conseiller d'État en même temps que député, contre la politique ministérielle qu'il avait traitée de constitutionnalisme bâtard. Ce langage était bien fait pour blesser le duc de Richelieu et M. Laine; dans le fond de leur âme, les deux ministres avaient rompu avec les doctrinaires. Ils se sentaient l'objet de leur opposition comme M. Decazes Tétait de l'aversion de la droite, et il arrivait que, dans le même débat, M. Laine, non sans quelque satisfaction de la droite, relevait les attaques des doctrinaires, tandis que M. Decazes répondait aux reproches de la droite, momentanément appuyé contre elle par les doctrinaires, qui, d'ailleurs, ne le ménageaient pas.
Ces conflits d'opinions divisaient le ministère comme la majorité. Les uns ne voyaient de salut que dans le changement de la loi électorale, les autres de péril que dans un rapprochement avec la droite; l'esprit public devinait le désaccord, en se l'exagérant, et personnifiait les deux tendances, au delà même de la réalité, dans les deux ministres qui avaient au gouvernement la prééminence, celui-ci par son titre officiel de président du conseil et par la situation qu'il occupait en Europe, celui-là par la faveur dont il jouissait auprès du roi, le duc de Richelieu et M. Decazes.
Le duc de Richelieu portait dans ces débats la sollicitude que nous lui avons déjà connue : son idée fixe, c'était d'arracher la France à l'occupation étrangère.
Il ne pensait qu'au jour où le dernier des soldats de l'Europe aurait passé la frontière, et il sacrifiait toute autre considération à l'impatience de rapprocher cette dale libératrice. En 1816, poursuivant la diminution des charges du pays et la réduction des troupes de la coalition, il avait vu dans les prétentions de la Chambre de 1815 l'obstacle au consentement des puissances, et cette conviction l'avait déterminé, contre ses inclinations personnelles, au moyen extrême de la dissolution. Aujourd'hui, dévoué à la même cause, il avait une autre inquiétude. Le danger s'était déplacé; c'était dans les rangs du parti révolutionnaire qu'il se manifestait. Le duc de Richelieu tremblait que les puissances ne se fissent, des progrès de ce parti, un argument pour refuser l'évacuation.
Le traité du 20 novembre 1815 portait que le départ des troupes pourrait s'effectuer dans le délai de trois ans. Le terme prévu était proche. La France avait rempli tous ses engagements. Les souverains étrangers étaient réunis en congrès à Aix-la-Chapelle. Il s'agissait d'obtenir de leur accord cette décision que le texte du traité, en la rendant facultative, leur laissait le droit d'ajourner.
L'évacuation immédiate était le vœu passionné de Louis XVIII comme de son ministre, « Monsieur de Richelieu, avait dit ce prince au président du conseil le jour même où celui-ci partait pour Aix-la-Chapelle, faites toute espèce de sacrifices pour obtenir l'évacuation du territoire. C'est la première condition de notre indépendance. Il ne doit y avoir que des dra-
peaux français en France; exprimez à mes alliés combien mon gouvernement sera difficile, tant qu'on pourra lui reprocher les calamités de la patrie et l'occupation du territoire... Et pourtant, reprenait avec émotion le vieux roi, vous savez que ce n'est pas moi, c'est Bonaparte qui a appelé les alliés contre nous. » Puis, revenant à ce qui lui tenait le plus au cœur : « Voilà toutes mes instructions. Obtenez les meilleures conditions possibles; mais, à tout prix, point d'étrangers. »
Quelle ne fut pas la douleur du duc de Richelieu, lorsqu'à peine arrivé à Aix-la-Chapelle il entendit les représentants des puissances, les souverains euxmêmes, exprimer sur les destinées de sa patrie des prévisions inquiètes et sombres! L'empereur Alexandre, qui était pour lui plein de bonté et dans les dispositions les plus favorables à la France, ne lui avait pas dissimulé son étonnement de voir la politique conciliante et modérée du gouvernement rencontrer dans les opinions, qu'elle aurait dû rallier, tant de froideur et d'hostilité. Cette alliance des bonapartistes et des libéraux, dont s'indignait la droiture du duc de Richelieu, surprenait et effrayait Alexandre. Il hésitait à seconder l'évacuation du territoire, en se demandant si elle ne donnerait pas le signal d'une nouvelle levée des factions révolutionnaires.
Navré au fond de l'âme de ces impressions que d'autres Etats manifestaient avec moins de bienveillance, le duc de Richelieu s'efforça de les détruire. Il avait répondu, trois ans auparavant, sous sa garantie per-
sonnelle, de la tranquillité de la France, et cette promesse, dans la bouche d'un tel homme, de celui dont le duc de Wellington disait : « La parole du duc de Richelieu vaut un traité, » cette promesse avait entraîné la signature du traité du 20 novembre. Il en invoquait aujourd'hui l'accomplissement pour réclamer la môme confiance dans l'avenir. Attribuant aux rivalités du régime représentatif les symptômes dont on s'alarmait, il les présentait comme des incidents intérieurs dans lesquels FEurope n'avait pas à intervenir, et, le cœur plein de tristes pressentiments, il répondait avec sérénité de la conduite et du sort de la France.
Mais Fangoisse de cette lutte coûtait à celte âme loyale, et ses nuits sans sommeil, en proie à une fièvre cruelle, expiaient douloureusement l'assurance tranquille dont il empruntait le masque dans ses entretiens avec les représentants de l'Europe. Les élections se préparaient pour le renouvellement annuel. Le duc de Richelieu en écoutait avec effroi les premiers échos, se demandant si les résultats du vote n'allaient pas, en démentant ses promesses, briser, à l'heure décisive, l'œuvre de son patriotisme : « Si, par malheur, il vient à sortir de Furne des noms révolutionnaires, écrivait-il à M. Decazes, j'aurai beau me servir des arguments que vous me donnez, personne ne voudra me croire. »
11 avait remporté un premier succès, grâce à Fappui de l'empereur Alexandre. Dès le 2 oclobre les puissances signaient le protocole portant qu'au 30 novembre au plus tard les troupes qui composaient
l'armée d'occupation seraient retirées du territoire. « J'ai assez vécu, écrivait noblement Louis XVIII au négociateur, puisque j'ai vu la France libre et le drapeau français flotter sur toutes les villes françaises.»
Tout n'était pas dit : ce n'était pas assez d'avoir libéré le territoire; il fallait encore faire rentrer la monarchie dans le concert européen. De nouveaux pourparlers s'étaient engagés à ce sujet, lorsqu'on apprit les premiers résultats du scrutin. Manuel, l'adversaire déclaré des Bourbons, était élu dans deux départements, le général Lafayette, M. Bignon, également vainqueurs, et, à Paris, M. Benjamin Constant n'échouait qu'au second tour, après un effort désespéré du gouvernement.
Le duc de Richelieu fut consterné. Il voyait des mains françaises servir contre lui les desseins des ennemis de la France.
L'empereur Alexandre devait venir en France avant l'évacuation du territoire, pour passer en revue le corps d'armée russe. Le duc de Richelieu obtint que ce prince irait rendre visite au roi, dans l'espoir qu'une conversation entre les deux souverains aplanirait bien des obstacles. Il confia à M. Decazes un autre genre de négociation : c'était d'amener Louis XVIII à se départir quelque peu de son altière étiquette envers le puissant monarque, en consentant, par exemple, à se rendre au-devant de l'empereur, dans la pièce voisine de son cabinet, et à lui faire donner un fauteuil l. Négociation qui n'était
1 Histoire de la Restauration, par M. Louis de Viel-Castel, t. VII p. 91.
pas sans difficulté. Car, avec cet orgueil de race dont ses sujets, après tout, n'avaient pas à se plaindre, le descendant de Henri IV et de Louis XIV ne reconnaissait aucun souverain pour l'égal du roi de France.
Alexandre se rendit à Paris dans la soirée du 28 octobre. Il dîna aux Tuileries., eut avec Louis XVIII une conversation de deux heures, et, pour bien montrer que le seul objet de son voyage était de faire visite au roi, il repartit aussitôt après.
L'entrevue avait produit l'effet qu'en espérait le duc de Richelieu. Revenu le 1er novembre à Aix-la- Chapelle, le czar, dès le lendemain, décidait la signature du protocole qui, en constatant l'heureux succès de la monarchie légitime et constitutionnelle, invitait le roi à prendre part aux délibérations des puissances, et consacrait ainsi le retour de la France au rang qui lui appartenait. Les persévérants efforts du duc de Richelieu, soutenus par la vertu de Fantique monarchie, avaient valu à la France ce grand résultat. « Nous devons ce succès, écrivait à M. d'Hauterive un des membres de la légation française, M. de Rayneval, à la noblesse, h la franchise de notre chef, et au respect véritable qu'il inspire à toute l'Europe. »
Au moment où il rentrait en France, le duc de Richelieu vit défiler les derniers corps étrangers qui passaient la frontière : témoignage, doux à ses regards, de l'œuvre glorieuse qu'il venait d'accomplir.
Une autre entreprise tentait son patriotisme. Il avait d'abord songé à quitter le ministère, après la libération du territoire. Le péril de la monarchie,
plus puissant auprès de lui que les instances mêmes du roi, l'y retenait, et contre cette menace commune il voulait rallier tous les royalistes. Sans méconnaître les fautes de plusieurs d'entre eux et sans s'abuser sur l'ingratitude qui attendait ses efforts, il se disait qu'après tout le dévouement des royalistes était acquis à la royauté, et que si, par leurs erreurs, ils contribuaient à la mettre en danger, ils seraient du moins les premiers à se grouper autour d'elle pour la défendre. On n'en pouvait penser autant des libéraux à qui le minisîère avait donné tant de gages, dont les connivences avec la révolution, l'alliance « monstrueuse » avec les bonapartistes, semblaient découvrir l'incurable hostilité. Le duc de Richelieu n'avait garde pourtant de vouloir toucher à la Charte et modifier ce régime constitutionnel dont il venait de faire hautement l'éloge devant l'Europe. Mais il voyait, suivant ses expressions, l'aile droite à terre, et il jugeait le moment venu de combattre l'aile gauche, d'autant plus redoutable à ses yeux qu'elle avait derrière elle de fortes réserves.
Il n'avait cessé, pendant son séjour à Aix-la-Chapelle, d'envoyer aux ministres ses conseils et ses avertissement; il les adressait surtout à M. Decazes, qui l'effrayait par sa confiance. Celui-ci lui avait affirmé à la veille des élections que le gouvernement aurait au moins les deux tiers des voix ; le scrutin avait donné à cette assurance un démenti dont le duc de Richelieu s'armait pour insister auprès de son collègue sur la nécessité d'un changement dans la loi électorale.
Ce changement, tous les ministres l'admettaient en principe : mais ils étaient loin de s'entendre sur son étendue, et ce qui provoquait leurs divergences, c'était bien moins le caractère de la réforme à opérer que le choix du parti sur lequel on devrait s'appuyer pour l'accomplir. Ce choix s'imposait au cabinet; il devait imprimer un mouvement à sa politique, soit vers la droite, soit vers la gauche. M. Laine et le duc de Richelieu étaient, au commencement, seuls d'avis de se rapprocher de la droite. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et le baron Louis penchaient vers le parti contraire. M. Mole, après avoir soutenu leur opinion, s'était rangé, sous l'impression des élections dernières, à la pensée du duc de Richelieu. M. Pasquier ne croyait pas encore possible ce rapprochement avec la droite qu'il devait bientôt estimer nécessaire. Il ne désespérait pas de rassembler l'ancienne majorité, déjà fort divisée. 11 avait surtout à cœur de maintenir l'union entre deux hommes dont il regardait, comme également indispensable, la présence dans le gouvernement, le duc de Richelieu et M. Decazes, déclarant avec une louable fermeté qu'il ne resterait pas au pouvoir, si ses deux collègues n'y demeuraient.
M. Decazes inclinait à modifier sur deux points la loi électorale ; il aurait voulu substituer au collège de département, dans lequel l'élection avait' lieu au scrutin de liste, les collèges d'arrondissement et le scrutin individuel ; il écartait aussi le renouvellement par cinquième, qui mettait chaque année l'agitation dans le pays, et le remplaçait par le renouvellement de la Chambre tous les cinq ans.
Il avait d'ailleurs pour les mesures répressives beaucoup moins de répugnances qu'on ne le supposait dans le public. Ainsi, dans le discours que prononça le roi à la rentrée des Chambres, on remarqua cette phrase dirigée contre les tendances du parti libéral : « Je compte sur votre concours pour repousser les principes pernicieux qui, sous le masque de la liberté, attaquent Tordre social. » On ne manqua pas d'attribuer ce passage au duc de Richelieu et à M. Laine, et son insertion dans le discours de la couronne parut un signe de leur prépondérance - Il n'en était rien. La phrase était de M. Decazes, et, plus énergique encore dans sa première rédaction, elle n'avait été adoucie que sur les observations du maréchal Gouvion Saint-Cyr. Mais ce qui retenait M. Decazes, c'était la difficulté d'un accord avec la droite ; il s'était prêté à quelques essais de rapprochement; il n'avait pas réussi, et il ne croyait l'œuvre ni possible ni opportune, soupçonnant peutêtre les obstacles que devaient ajouter aux prétentions naturelles du parti les défiances et les rancunes dont le poursuivaient les royalistes.
Ces différences de situation et cette diversité de vues avaient créé entre les ministres des oppositions dont le duc de Richelieu, à peine revenu d'Aix la-Chapelle, reconnut la gravité. Il s'entretint séparément avec chacun de ses collègues, avant de les réunir en conseil, et de ces conversations collectives ou individuelles il résulta pour lui qu'une entente n'était pas possible. Louis XVIII ne s'était pas aperçu d'abord de ces tiraillements. Charmé de la visite de l'empereur
Alexandre, mécontent de quelques-uns des choix faits par les électeurs, mais les tenant pour des contrariétés inséparables du gouvernement constitutionnel,, et jugeant la masse bonne, il entendait ménager la droite, sans changer de politique : « Continuons à suivre* la ligne qui nous a réunis jusqu'à présent, disait-il à ses ministres ; tendons toujours la main à droite et à gauche, en disant avec César : « Celui qui n'est pas contre moi est avec moi. »
Ces paroles, tombant au milieu des dissentiments intérieurs du cabinet, avaient été écoutées en silence, et le roi avait pris ce silence pour une adhésion. La pensée qu'il exprimait à ses ministres était juste en elle-même et tout à fait digne de la Royauté, qui doit élever au-dessus des partis son haut arbitrage; mais elle ne peut s'appliquer qu'à la condition d'être acceptée par les partis. Lorsque ceux-ci se refusent à ces vues conciliantes, il faut bien que le gouvernement choisisse entre eux et s'appuie sur l'opinion qui lui offre le plus de garanties, sans perdre de vue dans l'avenir la réalisation d'un accord nécessaire au bien public.
N'ayant pu s'entendre avec ses collègues, le duc de Richelieu donna sa démission. Aussitôt M. Laine, M. Mole, M. Pasquier, M. Decazes, prièrent le roi d'accepter la leur, ne voulant pas rester au pouvoir sans le président du conseil.
Désolé autant que surpris de cette retraite, Louis XVIII conjura le duc de Richelieu de suspendre sa résolution, et obtint de lui qu'il tenterait un nouvel effort pour reconstituer le ministère. Mais le duc
de Richelieu réclama Péloignement de M. Decazes. Il n'obéissait, en posant cette exigence, à aucun ressentiment personnel; il n'avait en vue que le succès de l'œuvre à laquelle il se dévouait. Il jugeait avec la dernière sévérité l'altitude de la droite envers M. Decazes, mais il estimait qu'elle rendait entre ce ministre et les royalistes tout rapprochement impossible ; que, dès lors, exposé aux avances intéressées des partis hostiles à la monarchie, M. Decazes deviendrait, malgré lui, un obstacle pour le gouvernement. Le roi s'était résigné à celte condition, et M. Decazes l'avait acceptée sans se plaindre. Mais il n'eut pas à l'exécuter. Le duc de Richelieu échoua dans ses tentatives. 11 forma diverses combinaisons, dans lesquelles le nom de M. de Villèle revenait toujours comme la garantie principale de l'alliance avec la droite; il essaya de réunir avec lui tantôt M. Cuvier, M. Siméon, M. Mollien, le général Lauriston, tantôt M. Laine, M. Roy, M. Pasquier. Le premier article du programme ministériel devait être la réforme de la loi électorale. La droite ne comprenait cette réforme qu'avec le suffrage à deux degrés, et M. Laine n'admettait ce suffrage à aucun prix. Dès lors l'entente était vaine, et les essais de réunion n'aboutirent qu'à mettre plus en lumière l'impossibilité d'un plan commun.
Le duc de Richelieu déclara de nouveau son impuissance et, n'ayant pu réussir à rallier les droites, il engagea lui-même Louis XVIII à confier à M. Decazes le soin de former un cabinet qui, composé d'hommes également dévoués à la Royauté, tenterait un rapprochement avec la gauche.
Les Chambres avaient repris leurs, travaux pendant cetle négociation. L'ouverture de la session avait eu lieu le 10 décembre; sans connaître les divers incidents de la crise, les deux assemblées contribuèrent elles-mêmes, par leurs premières manifestations, à la développer. Dans les deux Chambres, la majorité était partagée, et ces dissentiments ne faisaient qu'aigrir les divergences des ministres, chaque groupe dans le cabinet étant porté à rendre l'autre responsable des mesures ou des votes qui venaient, du sein du Parlement, contrarier ses vues.
Une réunion, composée de membres de la droite et du centre droit, s'était formée à la Chambre des Pairs. On l'appelait la réunion cardinaliste, parce qu'elle se tenait chez le cardinal de Bausset, et comme on y voyait, avec ce sage prélat, quelques-uns des amis personnels du duc de Richelieu, on supposait qu'elle était née de l'inspiration de ce dernier. Le roi partageait lui-même ce sentiment, et se plaignait que le premier ministre ne l'eût pas mis au courant de ses combinaisons. Bientôt un autre groupe, incli nant, celui-là, vers le centre gauche, se forma à la Chambre des députés. Il se réunissait chez M. Ternaux, dont M. Decazes venait d'appuyer l'élection à Paris ; on ne douta pas que le ministre de la police ne l'eût sous son influence, quand on vit son beaupère, M. de Sainte-Aulaire, en faire partie.
Les votes des Chambres pour la formation de leurs bureaux respectifs fournirent de nouveaux indices sur les divisions de la majorité. A la Chambre des Pairs, le président ne changeait pas; c'était toujours
le chancelier, M. Dambray. Pour les fonctions de secrétaires les quatre membres choisis, le duc de Doudeauville, le maréchal Victor, duc de Bellune, le marquis de Pasiorel et le marquis de Vérac, appartenaient à la droite et au centre droit. L'accord des deux nuances révélait l'ascendant de la réunion cardinaliste.
Les mêmes tendances parurent dans les scrutins de la Chambre des députés. De Serre était le candidat du centre gauche. Par la politique qu'il avait suivie, par les conseils qu'il donnait, par ses relations habituelles, il se rattachait au groupe formé, dans le ministère, par le baron Louis, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et M. Decazes, dont il eut jusqu'au bout le vigoureux appui. 11 ne fut porté sur la liste des candidats à la présidence qu'au second rang par qualre-vingt-treize voix. M. Ravez, ami de M. Laine et candidat des droites, obtint quatre-vingt-dix-sept suffrages.
Le vœu de la Chambre ainsi exprimé, le roi et les ministres furent d'avis qu'on devait s'y ranger ; la nomination de M. Ravez n'était pas douteuse. Le duc de Richelieu se hâta de la lui annoncer et, sans consulter officiellement le conseil, il soumit le projet d'ordonnance à la signature du roi. Celte démarche précipitée froissa les ministres, contre son intention, elle inquiéta les membres de la gauche. Ils crurent reconnaître dans celte initiative du duc de Richelieu le présage de la chute de M. Decazes, et, oubliant les reproches dont ils avaient jusque-là chargé le minisire de la police, ils s'empressèrent autour de
lui, invoquant ses services. La majorité parut craindre elle-même d'avoir mécontenté le roi et donné trop dégages à la droite; elle présenta pour les fondions de vice-président deux membres du centre gauche, M. Beugnot et M. Courvoisier, en môme temps que M. Blanquarl de Bailleul et M. Becquey, membres du centre droit. M. de Sainte-Aulaire fut proposé pour le poste de secrétaire, et ceux des ministres qui penchaient vers la droite se plaignirent de M. Decazes à qui ils imputaient ce choix.
De Serre avait supporté avec courage son échec, tout en le sentant vivement. Il se louait de ceux des ministres, qui représentaient la gauche du cabinet, et, bien que le duc de Richelieu ne soit pas nommé dans ses lettres, il le considérait évidemment à cette époque comme un adversaire ; entre ces deux grands cœurs que le péril de la monarchie devait bientôt rapprocher et qui, pour se lier, n'eurent besoin que de se connaître, la politique avait mis ses fatales préventions. Mais ils avaient, dans leur dissentiment, ce trait commun qu'aucun intérêt personnel n'inspirait leur resolution. « J'ai beaucoup réfléchi sur ma conduite dans ces circonstances, écrit de Serre à sa femme, et me suis convaincu que le plus grand calme, l'absence de toute irritation, le seul souci de l'intérêt du pays, étaient dans les convenances, dans mes devoirs et dans mon caractère. J'ai été si content de la situation de ton âme dans notre dernière entrevue que j'espère bien êlre secondé par toi. »
Tandis qu'il méditait ainsi sur la meilleure altitude à garder, se croyant revenu à son banc de simple
député, la crise ministérielle se terminait. Le roi confiait au général Dessoles le soin de former un cabinet, et lui désignait de Serre parmi les collègues qu'il l'engageait à s'adjoindre. De Serre et le général Dessoles se trouvèrent d'accord pour déclarer qu'ils n'entreraient au ministère que si M. Decazesy restait. Louis XVIII jugeait avec sagacité que M. Decazes ferait mieux de suivre dans sa retraite le duc de Richelieu, etM. Decazes partageait lui-même ce sentiment. Mais la condition de conserver auprès de lui un ministre qu'il honorait d'une amitié si vive était trop agréable au roi pour qu'il mît 'une grande fermeté à s'y soustraire. Son consentement, facilement obtenu, entraîna, malgré la sincérité des premiers refus, la soumission de M. Decazes. Le ministère de la police fut supprimé, et M. Decazes entra dans la nouvelle combinaison, comme ministre de l'intérieur.
Voici quelle était la composition du cabinet du 29 décembre :
Le général Dessoles, président du conseil, ministre des affaires étrangères ; de Serre, garde des sceaux, ministre de la justice; M. Decazes, ministre de l'intérieur; M. Portai, ministre de la marine; le baron Louis, ministre des finances, et le maréchal Gouvion Saint-Cyr, ministre de la guerre.