CHAPITRE III
Le premier président de la cour impériale de Hambourg.
De Serre est nommé premier président de la cour impériale nouvellement établie à Hambourg (14 juillet 1811). — Les adieux de M. de Gartempe, premier président de la cour de Metz. — Arrivée à Hambourg. — Installation solennelle de la cour. — Le maréchal Davout. — Situation de la magistrature française dans les États annexés. — Attitude du premier président. — Napoléon et les Villes hanséatiques. — Premiers symptômes de révolte. — Insurrection déclarée à Hambourg. — Retraite des Français. — Occupation de Hambourg par les Russes. — Vie errante des fonctionnaires français dans les pays allemands. — Batailles de Lutzen et Bautzen. — Le général de Bruyères et le général Carra-Saint-Cyr. — Les Russes évacuent Hambourg . — Rentrée du maréchal Davout et des autorités françaises. — Instructions terribles de Napoléon contre les Hambourgeois. — Réponse et conduite du maréchal Davout. — Efforts du premier président pour provoquer les mesures de clémence. — Trêve de Pleiwifz — Vœux unanimes pour la paix. — Napoléon est décidé à recommencer la guerre. — Fin de l'armistice (10 août 1813). — La coalition. — Bataille de Leipzig. — Le maréchal Davout ordonne la retraite des autorités civiles et se prépare à soutenir le siège de Hambourg. — De Serre se rend à Paris. — Derniers revers. — Abdication de l'empereur. — Rentrée des Bourbons (avril 1814).
Il y avait à peine quelques mois que de Serre remplissait à Metz les fonctions d'avocat général. L'am-
bition de ses amis le voulait déjà voir à un poste plus élevé. Son talent l'y désignait; on se préoccupait au ministère de la justice de la situation nouvelle qui pourrait lui convenir. «Vous le croyez donc propre à remplir une grande place dans la magistrature, la première présidence de Hambourg, par exemple? » disait le chef du personnel, M. de Collenel, à l'un des membres de la cour de Metz, le président Colchen. Celui-ci n'hésitait pas à répondre affirmativement ; il se portait garant des mérites du jeune magisfrat, dont il constatait chaque jour à Metz la supériorité et le succès. M. de Collenel, qui ne s'intéressait pas moins à la carrière de son compatriote, le recommanda dans les mêmes termes au grand-juge.
Le décret et le sénatus-consulte du 15 décembre 1810 avaient réuni 5 l'Empire les villes libres de Hambourg, Brème et Lubeck, en même temps que le duché d'Oldenbourg, les principautés de Salm et d'Ahremberg, et d'autres provinces détachées du Hanovre ou du royaume de Westphalie. On formait de ces annexions nouvelles les trois départements de FEms-Supérieur, des Bouches-du-Weser et des Bouches-de-1'Elbe, ayant pour chefs-lieux Osnabrûck, Brème et Hambourg.
Hambourg devait avoir, d'après le sénatus-consulte, une cour impériale, comprenant dans son ressort les trois départements que nous venons d'indiquer, augmentés du département de l'Ems-Oriental, qui appartenait au territoire de l'ancien royaume de Hollande. L'empereur voulait placer un Français
à la tête de la cour de Hambourg, mais un Français qui sût l'allemand; il fallait, pour ce siège difficile, un homme qui, par son nom, ses manières, son talent, prit influence sur les étrangers, et qui pût en même temps, par la pratique de leur langue et la connaissance de leurs usages, les accoutumer peu à peu à la domination française. Tout ce qu'on disait sur de Serre concourait à montrer réunies en lui ces conditions diverses. 11 fut nommé premier président le 14 juillet 1811. Un décret du 4 juillet avait fixé l'organisation judiciaire du ressort de Hambourg.
L'inauguration de la nouvelle cour devait avoir lieu le 20 août. De Serre, avant de gagner son poste, aurait voulu passer à Paris pour y recueillir, avec les instructions du gouvernement, les conseils amicaux de M. de Collenel. Il n'en eut pas le loisir; les ordres étaient formels : le premier président devait se rendre immédiatement à Hambourg. Plus était grave le coup d'autorité qui incorporait à l'Empire les nouvelles provinces, plus il tardait à Napoléon qu'il fût consommé, et que la rapidité des mesures ne laissât aucun doute sur la fermeté des résolutions.
Avant de quitter la France, de Serre prit une dernière fois la parole devant la cour deMelz, tout ensemble triste et fière de son élévation. Le premier président, M. de Gartempe, dont la bienveillance avait guidé ses premiers pas, lui adressa des adieux solennels, dans lesquels, en rappelant ses brillants débuts, il exaltait d'avance l'éclat de son avenir.
« Élevé à une grande dignité, lui disait-il, revêtu
d'une importante magistrature dansl'âge où tant d'autres ont encore besoin de leçons et d'études pour amasser les titres qui doivent les conduire à cet honorable but, vous réalisez le présage que j'osais exprimer lors de l'inauguration de cette compagnie...
« ...Instruit déjà des principes du droit allemand, vous saurez, à l'aide de l'esprit d'analyse que vous possédez éminemment, descendre des principes généraux aux lois spéciales et aux usages locaux. Guidé par l'amour de la justice, vous apprendrez rapidement ce qu'il importe de savoir pour juger les conteslations antérieures à la mise en activité de nos codes que vous ferez observer et aimer...
a ... Plein de l'esprit qui anima vos illustres ancêtres, vous ferez revivre à la tête de la cour impériale de Hambourg les vertus, la science, les mœurs, le courage et l'équité dont brillèrent dans la cour souveraine de Lorraine et dans les conseils des sages princes de ce duché, les Maud'huy, les de Serre, vos aïeux paternels et maternels...
« ...Entraîné par mon attachement, par des sentiments qui ne me permettent plus de mesurer toutes mes expressions, votre triomphe, notre séparation, l'espoir de l'avenir, arrachent à l'enthousiasme de mon âme ces mots qui furent dans mon esprit à l'annonce de votre nomination :
« M acte animo, gêner ose puer.
« Plus de souhaits à former ; les cieux sont ouverts.
« Sic itur ad asfra1. »
1 Corresp. du comte de Serre, 1. 1, p. 189, note.
C'était sous de tels auspices, accompagné de tels présages, couronné par de tels éloges, que de Serre reprenait le chemin de l'Allemagne.
Que de souvenirs lui rappelait cette route ! Il la connaissait bien; mais que de changements depuis qu'il l'avait suivie pour la première fois ! Quel contraste entre ce voyage tranquille et honoré du premier président de Hambourg et les marches inquiètes et pénibles de l'émigré ! Alors il errait d'asiles en asiles, il frappait inconnu à des portes étrangères, évitant surtout les regards de ses compatriotes. Aujourd'hui il reparaît au nom de la France, et c'est en son nom qu'il reçoit des hommages. Alors il s'estimait heureux d'enseigner le français à de pauvres enfants, et il n'obtenait même pas d'un banquier de Francfort une place dans ses comptoirs. Aujourd'hui, revêtu du prestige que la puissance de Napoléon donne à tous ses agents, il se sent « souverain chez l'étranger1 ». Les habitudes de respect, nées de son éducation et de l'élévation de son âme, l'empêchent seules de traiter d'égal à égal avec les princes d'Allemagne. Obligé de fuir l'approche de l'armée française, il avait songé naguère à se retirer à Hambourg; mais le luxe de cette ville, « lieu cher et plein d'étrangers », avait effrayé sa misère, et voici qu'il y arrive pour y exercer la plus haute charge de la magistrature. Il s'y trouve au milieu de l'état-major français ; soutenu par ces troupes dont il a si longtemps redouté la présence, il va rendre la jus-
1 Corrcs])., t. J, p. 166.
lice à ces populations allemandes qui ont autrefois protégé son exil, et peut-être, comme elles l'ont défendu contre les menaces de la proscription, aura-t-il lui-même à les défendre contre les rigueurs de la conquête.
M. de Chateaubriand, rentrant à Londres, en 1822, comme ambassadeur du roi de France, ne pouvait s'empêcher de revenir sur les années qu'il avait passées dans cette ville, durant les orages de la Révolution. « Ma jeunesse, mon émigration, écrit-il, réapparaissaient avec leurs peines et leurs joies. La faiblesse humaine me faisait aussi un plaisir de reparaître connu et puissant là où j'avais été ignoré et faible1. »
Sentiment bien naturel! On aime à revoir les lieux où Ton a souffert; ce n'est pas seulement parce qu'en réveillant le souvenir des infortunes passées ils rendent plus vive la jouissance d'en être délivré. La douleur même qu'on y a éprouvée, les efforts qu'elle a demandés à la volonté, les vertus qu'elle a fait naître, leur prêtent un charme mélancolique : comme une terre ingrate à laquelle l'homme s'attache en raison de son labeur, et dont les fruits lui sont d'autant plus chers qu'ils lui ont coûté plus de fatigues.
Mais de Serre ne s'arrêtait pas longtemps à ces émotions; encore moins les plaisirs de l'amourpropre convenaient-ils à la modestie de sa nature. Résolu et pratique, il allait droit au but. Son esprit se mettait aisément de pair avec toutes les situations,
1 Mém. d'outre- tombe, 18G0, t. IV, p. 228.
n'ayant des plus hautes ni effroi ni orgueil, comme il n'avait eu des plus humbles ni dédain ni honte.
Il pensait, tout en poursuivant son voyage, à la mission dont il était investi ; plus il l'envisageait, plus il était frappé des difficultés : « Que de choses j'ai à rapprendre, les hommes, la langue ! Avec tout cela, je ne sais pourquoi je ne m'effraye pas de la besogne que j'ai devant les mains. Nous verrons i. »
L'œuvre, en effet, était nouvelle. Il ne s'agissait point de venir occuper un fauteuil vacant et continuer des usages traditionnels dans une cour anciennement établie. Tout était à créer. Le personnel n'était pas plus avancé que les bâtiments. Il fallait trouver le local où siégeraient les tribunaux, faire disposer les salles, établir les bureaux, constituer les officiers ministériels, les instruire de leurs fonctions, former les magistrats, pour la plupart Allemands, à rendre la justice selon les lois françaises, appeler à la vie, mettre debout et en mouvement, dans quatre départements qui, la veille, appartenaient à des États différents, des corps judiciaires qui n'existaient point. La même pensée devait s'étendre à des soins si divers : architectes, juges, avocats, avoués, le premier président devait tout diriger.
1 Corresp., t. I, p. 168.
De Serre arriva le 13 août à Hambourg. Il était attendu par le procureur général, M.Eichorn, et reçut chez lui l'hospitalité pour les premiers jours. Ils allèrent aussitôt voir les constructions du palais de justice, et, chemin faisant, le premier président, avide de tout connaître, prit dans cet entretien avec le chef du parquet quelque idée du monde au milieu duquel il allait vivre.
Esprit distingué sous un extérieur qui ne l'annonçait point, nature expansive et mobile, facilement grondeur contre le gouvernement, aussi prompt à l'espoir qu'au découragement, M. Eichorn, ancien conseiller à la cour impériale de Trêves, s'attacha rapidement à de Serre. Il le distrayait par son humeur enjouée, et lui fut, dans cette existence nouvelle, une compagnie précieuse. Il reconnut bientôt dans le premier président un homme supérieur et se soumit tout naturellement à son influence. Il lui demandait l'inspiration de ses discours, et, plus encore, dans les perplexités fréquentes que lui causaient les circonstances, la direction de ses actes.
Une société brillante et variée animait alors la ville de Hambourg. On y voyait confondus les noms de l'ancien régime et ceux de la Révolution; ce mélange d'éléments divers, autant que i'éloignement de l'empereur, donnait aux relations et aux entretiens un certain caractère d'indépendance. L'armée domi-
nait : on n'apercevait qu'uniformes dans cette ville de commerce. Le maréchal Davout, prince d'Eckmùhl, commandait en chef le corps d'observation de l'Elbe, et soutenait par un train magnifique l'autorité du nom français. M. de Castries, petit-fils du maréchal qui avait dirigé la marine sous Louis XVI ; M. de Caraman; M. de Puymaigre, ancien officier de l'armée de Condé, se rencontraient avec les généraux Carra-Saint-Cyr, Durutte, Morand; avec M. Fiévée, le futur apologiste de la Chambre introuvable, que le roman de la Dot de Suzette mettait en évidence, sans l'avoir préparé pourtant à la mission financière dont il élait chargé.
Bien accueilli par le maréchal, auprès de qui sa réputation l'avail devancé, de Serre se mit en devoir d'inaugurer au jour fixé la cour impériale. La cérémonie se fit, le 20 août, avec un grand éclat. Le maréchal Davout y assistait avec les principaux chefs de l'armée. Occupé jusqu'à la dernière heure des préparatifs matériels de la solennité, autant que de l'organisation de son personnel, le premier président avait à peine eu le temps de songer aux paroles qu'il prononcerait. Il improvisa un discours en allemand. Grande fut la surprise des magistrats, en entendant leur chef s'exprimer si bien dans leur langue. Les Français ne furent pas moins frappés du talent de l'orateur. « Je me suis fait un devoir, lui écrivait le prince d'Eckmuhl, d'assister à l'installation de la cour que vous présidez, parce qu'elle contribuera puissamment à faire affectionner notre souverain par ses nouveaux sujets, en les faisant
jouir des avantages d'une justice impartiale. J'ai éprouvé une satisfaction personnelle à la cérémonie de cette installation, en entendant le discours que vous avez prononcé, et où la véritable éloquence disputait au bon esprit qui y règne l . »
Le commandant en chef du corps d'observation de l'Elbe portait dans ses fonctions les qualités qui avaient déjà signalé son administration dans d'autres pays. Il avait le génie de la discipline et de Tordre. Aucune armée n'était mieux tenue que la sienne. D'une probité incontestée, vigilant et sévère, hardi et circonspect, ne reculant pas devant les mesures de rigueur lorsqu'elles étaient nécessaires, mais ne cédant point à la passion pour s'y résoudre, aussi attentif à procurer le bien-être de ses soldats qu'à exiger leur obéissance, le maréchal Davout n'avait d'autre souci que de faire respecter partout la domination française. Il n'estimait point de précaution superflue pour ce grand objet. De Hambourg ses regards se portaient sur tous les points soumis à son autorité, et comme il sentait autour de lui les intrigues continuelles de l'ennemi, il ne se lassait pas de tenir en éveil les chefs militaires, souvent plus rassurés. « La méfiance est mère de sûreté », écrivait-il au général Rapp, gouverneur de Dantzig, en lui dénonçant les propos des ministres prussiens, qui se flattaient d'avoir dans cette place des intelligences. « Il est très important, ajoutait-il, pour le
1 Archives du Dépôt de la guerre. — Corresp. du maréchal-prince d'Eckmùhl. Grande Armée, rég. 22/2*. — Hambourg, 16 septembre
Ci LE COMTE DE SERRE.
besoin de notre souverain, de ne pas vous laisser abuser. Vous êtes, moucher général, dans les places où vous êtes, la sentinelle de l'Empereur1. » Il adressait de semblables recommandations à l'amiral Verhuell, chargé d'empêcher les communications des populations hanséatiques avec les navires anglais. Il n'admettait pas que la flottille destinée à cette surveillance se contentât chaque jour d'une tournée de quelques heures, dont l'ennemi eût fini par connaître d'avance la direction et la durée; il la voulait toujours en mouvement, changeant sans cesse d'itinéraire, déroutant les calculs par la soudaineté de ses évolutions; dévorée, suivant son expression, de ce « feu sacré » dont il portait en lui l'ardeur sous ses formes silencieuses.
Ce caractère équitable et rude s'était peint avec vérité dans une lettre au général Durutte : « S'il m'arrive dans le service de me servir d'expressions sévères et qu'on s'en offense, on a tort, parce qu'elles ne sont relatives qu'au service et ne sont jamais dictées pour offenser les personnes. Je manquerais à mes devoirs de mettre des personnalités dans le commandement. » Toujours ouvert aux idées droites et aux remontrances justes, il ne lui en coûtait pas, lorsqu'il avait été trompé, de le reconnaître, et plus d'une fois, ayant fait des reproches immérités à quelques-uns de ses officiers, il eut à cœur de les en relever, en leur avouant à eux-mêmes son erreur, devant leurs compagnons d'armes.
1 Archives du Dépôt de la guerre. — Corresp. du maréchal-prince d'Eckmùhl. Grande Armée, rég. 22/2%, Hambourg.
De Serre n'eut qu'à se louer de ses rapports avec le maréchal Davout. Il entrait d'ailleurs dans les habitudes régulières du commandant en chef d'assurer le respect mutuel des divers pouvoirs, en les renfermant chacun dans son domaine. Il avait prescrit aux autorités militaires « d'observer dans leurs relations avec les autorités civiles cet esprit de convenance qui tend à maintenir une harmonie si nécessaire pour le bien du service * ».
La magistrature avait fréquemment souffert, au temps dont nous parlons, du mépris de ces sages instruclions. Elle gardait péniblement la place que réclamait sa mission, enlre les deux forces qui, suivant les desseins de Napoléon et le caractère des régions soumises à sa puissance, se partageaient le gouvernement, l'autorité administrative et l'autorité militaire. En France, l'empereur avait pour agents les préfets, à la fois subordonnés et tout-puissants, sans garanties contre le chef qui tenait leur sort dans ses mains, et armés contre les particuliers de privilèges devant lesquels disparaissaient, avec les lois, les formes judiciaires. Dans les pays conquis, encore indociles à la domination française, la prééminence appartenait à l'autorité militaire. La magistrature n'avait, à côté d'elle, qu'une situation amoin-
1 Archives du dépôt de la guerre, rég. déjà cité.
drie : souvent écartée des affaires criminelles, que se réservaient les cours spéciales, elle n'exerçait qu'une action limitée dans les affaires civiles, et cette indépendance, dont elle doit jouir dans la sphère de ses attributions, ne lui était point assurée. Elle était, en outre, dans ces provinces reculées, formée d'éléments divers et mal assortis. Si, comme à Hambourg, les conseillers et les juges, nés dans le pays, étaient en général recommandables par la probité de leur vie, il n'en était pas toujours de même des auxiliaires qu'on leur envoyait. L'empire était devenu si vaste que les hommes manquaient aux fonctions; l'éloignement des États, nouvellement annexés, l'incertitude des positions, la modicité des traitements, ne tentaient guère, dans les postes inférieurs, que des magistrats d'aventure, peu au courant de leurs charges, étrangers à la langue du pays comme à ses mœurs, pressés de se créer des ressources qui , en les dédommageant de leur expatriation, leur permissent d'en abréger le terme.
De Serre avait constaté ces dangers et ces misères. Quelques lignes, écrites par lui dans le cours de l'année 1813 et qu'il laissa inachevées, montrent combien son esprit en était préoccupé. Elles sont intitulées : Note sur les causes de la décadence de la magistrature et sur le dommage que VÉtat en éprouve1. Il relève surtout, parmi ces causes, l'instabilité des fonctions et la nature des services qu'au mépris de
1 Corresp., t. VI, appendice n° 4.
son institution, on est trop souvent enclin à demander à la magistrature.
« Des dignités qui existaient depuis un temps immémorial, écrit-il, étaient respectées par une sorte d'habitude héréditaire; elles avaient existé depuis si longtemps qu'il semblait qu'elles dussent exister toujours. Celte idée de perpétuité est ce qu'il y a de plus important pour les hommes. Les charges étaient d'ailleurs, pour la plupart au moins, remplies par des rejetons de familles anciennes : le lustre du nom ajoutait à celui de la place. Lorsque, au contraire, hommes et choses, tout est d'hier, on se demande si demain tout sera encore... »
Puis, enveloppant sous une comparaison sa pensée sur la nécessité de garder à la magistrature, comme à toutes les grandes forces sociales, sa destination vraie :
« L'arbre et les rameaux demandent surtout des soins conservateurs ; ils sont susceptibles de direction, mais en consultant leur nature, leur âge et leurs rapports entre eux. Toute direction qui s'opposera au développement naturel de l'arbre, l'étouffera ou sera brisée ; celle qui détourne la sève d'une branche, la sèche, celle qui la tarit à la tige, tue l'arbre. L'application se fait d'elle-même. »
Pénétré, au plus haut degré, des devoirs du magistrat comme de sa dignité, de Serre s'efforça d'imprimer cette double conviction aux juges placés sous ses ordres, et d'accoutumer les autres autorités à la respecter en lui et en eux. Il n'évita pas, dans l'accomplissement de cette tache, les difficultés et les
luttes ; il les soutint avec autant de fermelé que de prudence. Il en envoyait souvent la confidence à son ancien chef de la cour de Metz, M. de Gartempe; placé, comme il l'écrivait lui-même, aux avantpostes de la magistrature, il portait en quelque sorte dans ces provinces extrêmes de l'empire le drapeau de l'ordre j udiciaire ; il avait à cœur de ne pas l'abaisser. Mais, dans cette situation absolument nouvelle, sans conseil auprès de lui, sans précédent qui pût le guider, aux prises avec les circonstances les plus délicates, il était seul pour se décider.
Éclairé dès les premiers jours sur la nécessité d'établir, vis-à-vis des autres pouvoirs, la position des corps judiciaires, il voulut faire sa profession de foi publique, et, avec cette franchise intrépide qu'il porta plus tard à la tribune, il choisit, pour s'expliquer, une audience solennelle. La cour reprenait ses travaux au mois de novembre 1811. Il prononça le discours de rentrée, et se donna pour thème : la destination des Cours impériales, « Ce sujet, écrivait-il à M. de Gartempe, me fournissait l'occasion, en développant nos attributions et nos devoirs, de tracer aussi ceux des agents qui doivent concourir à notre but et surtout ne pas l'entraver, de marquer fortement les limites et les subordinations que les institutions nouvelles sont trop portées à méconnaître i. » Tous ceux, à qui il voulait s'adresser, assistaient à l'audience. Le prince d'Eckmùhl, l'amiral Verhuell, les généraux en grand nombre, les
1 Corresp.y 1. 1, p. 204.
conseillers d'État, les maîtres des requêtes, étaient présents. L'intention de l'orateur n'échappa sans doute à personne. Mais personne ne s'en montra froissé, et il ne reçut que des félicitations.
Il put croire bientôt, en voyant disparaître certaines exigences, que ses avertissements n'avaient pas été inutiles.
La direction générale des affaires civiles était provisoirement confiée à une commission de gouvernement, composée du maréchal Davout, président, et de deux conseillers d'État, tous deux hommes de bien, M. de Faban, intendant général des finances, et M. Faure. Sans aucune pensée désobligeante pour de Serre, mais par un oubli, trop habituel alors, de la distinction des pouvoirs, la commission avait décidé, par un arrêté du 11 septembre 1811, que les chefs des corps judiciaires ne pourraient correspondre directement avec le grand juge.
Blessé d'une pareille interdiction et la jugeant inacceptable, de Serre envoie aussitôt copie de l'arrêté au Grand-Juge, en lui faisant observer que les communications des chefs de la Cour appartiennent au ministre autant qu'à eux-mêmes, et qu'il attendra ses ordres pour se soumettre à de telles instructions. Le ministre, qui, pour en avoir beaucoup vu, était apparemment plus résigné aux excès de pouvoir, lui fit répondre par M. de Collenel qu'on pensait comme lui, mais qu'on l'engageait à patienter dans l'intérêt de la bonne entente. De Serre ajourna ses réclamations, sans appliquer l'arrêté. Avant la fin de l'année, la commission était dissoute, la mesure retirée, et le
premier président reprenait officiellement la correspondance qu'en fait il n'avait point interrompue, a Nous marchons en bonne harmonie avec les chefs, écrivait-il vers la même époque à M. de Gartempe, et leurs dispositions annoncent qu'elle sera durable, malgré les délations sourdes de quelques subalternes qui, n'ayant d'importance qu'autant qu'ils répandent l'inquiétude, la méfiance, haïssent la règle qui vient remplacer l'arbitraire et rappeler la confiance. » 11 ajoutait dans une autre lettre : « Nous sommes ici dans une position qui a bien ses difficultés, et où la marche, toutsen demeurant ferme, ne saurait être trop mesurée. Avec toute la mesure, il est cependant des cas où, surtout dans les premiers pas, on ne peut, sans perdre toute considération, éviter quelque collision. Nous ne l'avons pas fait non plus. Mais cela a engagé d'utiles explications. Le procureur général et moi avons été parfaitement d'accord, et ces petits chocs nécessaires n'auront produit que de bons effets K » « On se représente aisément l'influence qu'une telle attitude devait donner au premier président sur le corps judiciaire. Les magistrats reconnaissaient en de Serre un guide et un protecteur. Quoique l'un des plus jeunes, sinon le plus jeune de sa compagnie, il exerçait sur tous son autorité par la rapidité avec laquelle il saisissait les questions, par sa connaissance approfondie du droit, et par cette aptitude, remarquée plus tard au Conseil d'État, à déduire des premières notions qu'il avait acquises,
1 Corrêsp., t. J, p. 205 et 212.
des idées et des vues que d'autres, plus experts, n'y avaient pas trouvées l.
C'était un grand effort pour les magistrats allemands que d'appliquer des lois nouvelles dans une langue étrangère. De Serre n'épargna aucun ménagement pour leur faciliter la transition. Il étudiait lui-même les lois du pays ; il portait la parole en allemand ; il recommandait à ceux des juges français, qui voulaient imposer trop promptement leur langue aux tribunaux, d'user des tempéraments dont il donnait l'exemple. Sa sollicitude touchait les magistrats indigènes ; il leur paraissait moins pénible
1 Tous les détails, que nous donnons ici, sont confirmés par l'un des témoins de la vie d'Hercule de Serre à Hambourg, M. de P ay maigre, depuis préfet sous la Restauration, et qui a laissé des mémoires, dont M. le comte Gaston de Serre a eu communication. Nous y ajouterons une note fort intéressante, que le docteur Otto Beneke, archiviste de Hambourg, a eu l'obligeance de nous adresser il y a quelques années. Les renseignements qu'elle fournit à l'éloge du premier président ont d'autant plus d'autorité qu'ils émanent d'une bouche allemande. Nous en extrayons le passage suivant : « Pendant que relativement à M. de Serre, il n'existe pas une seule accusation contre la pureté et l'intégrité du caractère, maintes voix firent mention de son désintéressement, et le désignèrent comme un homme d'honneur accompli. Comme jurisconsulte et particulièrement comme juge, on apprit à estimer très haut ses connaissances aussi bien que l'habileté avec laquelle il les appliquait; on apprit à admirer sa perspicacité, sa rapide intelligence d'intérêts politiques et judiciaires qui lui étaient complètement étrangers ; enfin son talent à diriger les débats. Mais ce qui plut surtout aux habitants de Hambourg, ce fut l'humanité avec laquelle il s'efforça de faire disparaître, autant que possible, les divers inconvénients et les souffrances résultant du passage des anciennes lois et des anciens tribunaux au système français, d'accommoder les plus fâcheux conflits, et, partout où cela lui était permis, d'introduire de justes ménagements envers les sentiments blessés des Hambourgeois. Par une I considération de cette nature, il permit que les débats des premières | assises eussent lieu on langue allemande.... » La traduction française de ; cette note est de M, le comte Gaston de Serre, à qui nous avons fait i connaître l'original allemand
d'apprendre les nouveaux usages, quand ils voyaient avec quel zèle leur chef se formait à la législation de leur contrée. On ne gagne action sur les hommes qu'autant qu'on entre dans leurs habitudes et dans leurs intérêts.
Une des nouveautés que la conquête avait introduites, c'était la publicité des audiences. Accoutumés à la familiarité de séances que protégeait le secret, les juges avaient quelque embarras à prendre l'attitude plus solennelle qu'exigeaient des tribunaux ouverts à tous les regards.
La législation française ne rencontrait pas moins de difficultés.
Chose curieuse ! C'était cette législation toute moderne, fortement coordonnée par Napoléon, mais pénétrée, après tout, de l'esprit de 89, qui ramenait l'idée de la règle et de l'autorité clans ces pays d'ancien régime. De Serre constatait dans les mœurs judiciaires des États annexés un relâchement général : nul principe arrêté; nul corps de magistrature qui gardât, comme autrefois nos parlements et présentement nos Cours, le dépôt des doctrines et de la jurisprudence. Il n'y avait, pour interpréter les lois, que les universités, et leurs commentaires étaient aussi mobiles que les théories métaphysiques, dont ils s'inspiraient. On s'abandonnait d'autant plus à ces variations qu'on n'avait pas eu, pour en sentir le péril, les terribles expériences de la Révolution française : « Comme les idées philosophiques n'ont encore fait révolution que dans les esprits, sans bouleverser toutes les classes de
la société, écrivait de Serre, on n'est point encore désabusé du charlatanisme des noms pompeux dont elles sont revêtues ; on n'a point compris, comme en France, la nécessité du retour'aux anciennes maximes. Nos lois nouvelles, qui, dans plus d'un point, auraient paru relâchées à nos pères, et qu'il faudrait alors renforcer de sévérité, leur semblent trop
rigoureuses*. »
C'était donc une tâche laborieuse que de changer les habitudes judiciaires. Elle était allégée par la disposition des magistrats, volontiers déférents pour leurs chefs, et animés, pour la plupart, d'un zèle véritable. Mais l'humeur germanique s'accommodait mal de la vivacité française : elle ne s'assimilait que lentement ces lois et ces usages, qu'un décret avait suffi pour leur imposer.
De Serre déployait toute son activité pour former ses collègues ; il se multipliait; il veillait à tous les services : chambre d'accusation, chambre des appels de police correctionnelle, cour spéciale extraordinaire, et jusqu'aux assises, tenues dans un autre arrondissement que celui de Hambourg, il donnait à toutes les juridictions quelques jours de présidence pour leur imprimer l'élan. Il voulait se rendre compte par lui-même des progrès obtenus, et faire sentir sur tous les points de son ressort, comme le maréchal Davout sur tous les points de son gouvernement, sa sollicitude et son autorité.
Il avait confiance dans le succès de ses efforts.
1 Corresp., t. I, p. 232.
de serre. ' 5
« La composition de la cour est excellente; écrivait-il dès le 1er septembre 1811, et, lorsque dans une couple d'années j'aurai appris l'ancien (droit) et eux le nouveau, j'espère soutenir sous tous les rapports le parallèle avec toutes les cours de l'Empire. »
La gravité de son caractère passait dans ses exhortations. Ce n'était plus la négligence familière de ses lettres intimes : son accent s'élevait ; ses expressions devenaient plus vives; son style prenait la loge, en quelque sorte. Il trouvait l'éloquence en parlant du devoir.
11 écrivait aux présidents des tribunaux, en les invitant à lui présenter des candidats aux charges d'avoués et d'huissiers : « Vous comprendrez que la bonté de ces choix doit influer beaucoup sur la diminution des procès et sur la bonne administration de la justice. Vous vous souviendrez que la plupart des abus, dont elle a eu à gémir dans tons les temps, ont été à juste titre imputés aux mauvaises pratiques des officiers ministériels. Vous vous armerez donc de sévérité, et, pensant que vous êtes responsables avec nous de toutes les suites d'un mauvais choix, vous rejetterez inexorablement de vos listes tout homme -qui ne présenterait point au public un mandataire fidèle et désintéressé, instruit et diligent l. »
Avec la même hauteur de langage il blâmait, dans une lettre au président du tribunal de Hambourg, la condescendance dont faisaient preuve les juges de ce tribunal, en laissant aux avoués le soin de iixer à
1 Corresp., t. I, p. 229.
leur gré la taxe des dépens : « A combien de parties déjà ces abus ont-ils dû porter préjudice, et combien sont-ils propres à discréditer dans l'esprit des peuples l'administration de la justice! Ces fâcheux résultats retombent sur la conscience des magistrats qui n'ont point exécuté la loi, et comme la mienne ne me permettrait pas de rester dans l'inaction, je vous invite, Monsieur le Président, à donner connaissance de cette lettre 5 MM. les juges du tribunal 1. »
D'un autre côté, il veillait avec un soin jaloux à la dignité des magistrats. Il s'appliquait à pénétrer du caractère distinct et indépendant de leur mission, ces esprits timides ou médiocres, et, s'il leur faisait honte des abus qui s'étaient glissés dans leurs rangs, allant jusqu'à les interpeller dans leur vie privée, lorsqu'elle formait un trop criant contraste avec l'austérité de leurs fonctions, il mettait d'autant plus de vigueur à les défendre contre les empiétements des autres pouvoirs.
Il ne les voulait si respectables que pour les faire mieux respecter.
La loi de la conscription, encore aggravée par l'appel anticipé des classes, était odieuse aux populations. Le nombre des réfractaires s'augmentait; ils trouvaient facilement des complices pour protéger leur retraite ou leur fuite. C'était une question de savoir si l'exception portée par le Code pénal, en faveur des pères et mères qui avaient caché leurs enfants coupables, devait s'appliquer* lorsque le
1 Corresp., 1. 1, p. 241.
crime des fils aurait été de se soustraire à leurs obligations militaires. La tendance des tribunaux était de maintenir, même en ce cas, l'exception. La volonté de l'Empereur était de la supprimer. II avait fait décider par le Conseil d'État que le bénéfice de la loi ne couvrait pas les parents des conscrits réfractaires ou déserteurs. Il en arriva bientôt, au retour de la Russie, à frapper les pères et mères par des dispositions formelles1, mettant d'autant plus de rigueur à faire observer la loi qu'elle devenait elle-même plus intolérable.
Le nouveau décret n'avait pas encore paru, lorsque le tribunal de Hambourg, ayant à prononcer contre un père coupable d'avoir caché son fils réfractaire, et ne se souvenant que de l'exception qui protégeait les ascendants, l'acquitta. La décision fit scandale apparemment; car, effrayés de leur témérité et peut-être des menaces qui l'avaient suivie, les juges écrivirent aussitôt au préfet des Bouches-du-Weser pour reconnaître leur erreur et s'en excuser.
A peine de Serre eut-il connaissance de cette démarche, que son caractère de magistrat en fut
1 Décret du 22 décembre 1812. « Art. 1er. Lorsque la désertion fera des progrès dans un département et qu'elle pourra être attribuée aux insinuations ou à la protection des pères et mères des déserteurs, notre ministre de la guerre, sur la demande du préfet et le rapport de notre directeur général de la conscription, nous proposera que les dispositions de l'avis de notre Conseil d'État, du 12 mai 1807, approuvé par nous le 1er juin suivant, et de notre décret du 24 juin 1808, soient appliquées dans le département contre les pères et mères qui, au jugement des préfets, seront convaincus d'avoirfavorisé la désertion de leurs entants. »
révolté. Sans approuver la sentence, il blâmait énergiquement l'amende honorable qui en était faite. Il écrivit au Président du tribunal : « Il est bien à ces messieurs de reconnaître leur erreur et de se proposer de n'y plus retomber. Mais je dois les blâmer d'avoir fait du bien ou mal jugé de leur jugement, l'objet d'une lettre à M. le préfet des Bouches-du- Weser; je dois les blâmer d'avoir demandé grâce à ce fonctionnaire. Cette démarche est contraire à l'indépendance réciproque des autorités administratives et judiciaires, garantie par les constitutions de l'Empire; elle blesse, au fond et dans la forme, la dignité de la magistrature.
« Les tribunaux doivent s'efforcer d'appliquer, suivant leur véritable esprit, les lois et les décrets de Sa Majesté. Mais une fois que leurs sentences sont portées, ils doivent s'en rapporter aux autorités supérieures pour rectifier les erreurs qui peuvent s'y rencontrer. Si même, par malheur, leur condui(e méritait une censure particulière, ils devraient l'attendre de leurs supérieurs dans l'ordre hiérarchique, sans descendre à des supplications envers une autorité collatérale, de laquelle ils ne relèvent aucunement.
« Vous voudrez bien donner communicalion de la présente aux juges signataires de la letlre dont il s'agit, et vous veillerez soigneusement à ce que de pareilles inconvenances ne se reproduisent plus1. »
Ce fier et vigilant souci de la dignité de son ordre,
1 Ccrrcsp., t. I, p. 225.
en imposant le respect aux autres pouvoirs, avait rapidement gagné à de Serre la confiance empressée de la magistrature. De tous les tribunaux, de tous les parquets lui arrivaient des demandes de conseils; chacun tenait à prendre son avis et à se couvrir de son influence. Les avocats de Hambourg, à l'issue d'un procès engagé contre quelques notables de la ville, qu'on avait accusés de tentatives de corruption, voulurent donner au premier président un témoignage de leurs sentiments. Ils lui envoyèrent 1 adresse suivante : « Monsieur le Président, par la manière dont vous avez dirigé es débats, et par la sentence que vous avez rendue dans le procès intenté à MM/** et terminé hier, vous avez donné des bases encore plus solides à l'estime que nous éprouvons pour l'esprit dans lequel vous exercez vos hautes fonctions. Vous avez produit la même impression sur tout le public qui s'intéresse à cette affaire. Nous osons espérer que la simple et franche déclaration de ce résultat causera de la joie à votre cœur, et que vous apprendrez avec plaisir que vous êtes personnellement apprécié de vos nouveaux compatriotes. — Hambourg, le 15 décembre 1811 1. »
C'étaient là les commencements de son séjour à Hambourg. Il s'y trouvait depuis quatre mois à peine,
1 Extrait du Mémoire inédit du docteur Otto Beneke.
quand il reçut ce flatteur hommage. Dans toute l'ardeur de son zèle, voyant se lever peu à peu les institutions qu'il avait dû créer et dont quelques-unes, comme la Chambre des notaires et le tribunal de commerce, ont exceptionnellement survécu à la domination française et rappellent encore la mémoire de leur organisateur1, ayant le sentiment du bien que ses ménagements faisaient aux vaincus et de l'honneur qu'en recevait son pays, de Serre venait de voir finir la solitude de son foyer : « Quand vous serez là, avait-il écrit à sa mère, Hambourg me sera la France. » Sa mère était venue, avec sa femme et son père. Rien ne lui manquait. Il avait retrouvé la patrie.
Il le croyait du moins.
L'événement dissipa bientôt son erreur. Les territoires violemment conquis ne sont jamais une patrie pour les conquérants. II y a entre la population soumise et la domination étrangère, des nécessités rigoureuses et de réciproques défiances qui interdisent aux relations privées l'abandon et la sécurité. De Serre n'a laissé à Hambourg que d'honorables souvenirs : les fils, nous en avons reçu plusieurs témoignages, n'ont entendu leurs pères parler de lui qu'avec éloge; on vante encore son désintéressement, sa droiture, son humanité, autant que son habileté et son intelligence. Il s'était même créé, parmi les habitants, des amis véritables, à qui il avait raconté sa vie avec cet élan du cœur qui était une des grâces de sa personne.
1 Mémoire inédit du docteur Beneke.
Mais, quoi qu'il fît, il était trop Français pour ne pas demeurer suspect aux Hambourgeois, et il n'aurait pu, d'un autre côlé, se complaire dans leur affection, sans inquiéter lui-même la vigilance ombrageuse du gouvernement. Son ami, M. deCollenel, lui écrivait officieusement du ministère de la justice, pour le mettre en garde contre des rapports trop fréquents avec les négociants de Hambourg. Il l'engageait à une grande réserve, lui rappelant « que ses relations devaient être le perpétuel témoignage de ses sentiments1. »
Il n'y avait rien de plus opposé au caractère des villes hanséatiques que les projets de Napoléon1. Elles ne vivaient que par leur commerce : elles étendaient leurs opérations dans le monde entier, et comme elles avaient des clients dans tous les pays et sous tous les régimes, leur principe était de ne point connaître d'ennemis. Elles savaient ménager toutes les opinions et toutes les puissances. Hambourg était une des rares cités où l'on avait vu vivre en face les uns des autres, sous la Révolution, les émigrés et les commissaires de la République, les Français et les étrangers. Ce qu'on y venait chercher, ce n'était pas seulement les marchandises, c'élait les nouvelles. Hambourg avait la presse la mieux informée, comme les entrepôts les mieux garnis, et les visiteurs cosmopolites qui affluaient dans ses murs, contribuaient tour à tour à renseigner ses jour-
1 Corresj)., t. I, p. 220.
2 Voir à ce sujet l'intéressant ouvrage de M. Rambaud : L'Allemagne sous Napoléon ier (1806-1811). Didier, 1874.
naux et à les propager. Les gouvernements connaissaient le retenlissement de cette presse; déjà, au dix-huiiiôme siècle, lorsque Frédéric II et Catherine, si avides tous deux d'émouvoir l'Europe, désiraient lancer quelque information, c'était aux gazettes de Hambourg qu'ils en confiaient le secret.
Ces deux éléments de la prospérité des villes hanséatiques étaient incompatibles avec la politique de Napoléon. Loin de les vouloir ouvertes aux étrangers, il ne les avait occupées que pour les fermera l'Angleterre et lui inlerdire leurs ports el leur trafic. Le blocus continental excluait la liberté des journaux aussi bien que celle du commerce. Les feuilles publiques que la police avait conservées ne contenaient que les nouvelles envoyées, après revision de la censure, par les journaux de Paris. Elles ne donnaient même pas les faits locaux, et c'est à peine si l'on voit mentionnée en une ligne, par exemple, l'installation solennelle de la cour impériale. Exécuteur attentif des prescriptions de Napoléon, le prince d'Eckmùhl veillait au maintien rigoureux de cette consigne; il ne manquait pas, en donnant un ordre, d'y ajouter la défense de le publier dans les journaux l.
Sans essayer contre ce régime des soulèvements que les habitudes de ce peuple opulent et paisible rendaient difficiles, les Hambourgeois ne s'y étaient pas résignés. Leurs intérêts, blessés en haine de l'Angleterre, arrivaient à se confondre dans leur pensée
1 Archives du dépôt de la guerre. — Corresp. du maréchal, prince d'Eekmûlil, passim.
avec le triomphe de cette nation. Tandis que, du haut des remparts, leurs yeux cherchaient les voiles britanniques qui leur promettaient la délivrance, ils nouaient, à prix d'argent, des intelligences avec l'ennemi; ils pratiquaient la contrebande des nouvelles comme celle des marchandises. La ville d'AHona, dépendant du Danemark, à une demi-lieue de Hambourg, offrait sur son territoire neutre un prompt refuge aux aftidés des Anglais. Des propos insaisissables, habilement répandus, provoqués ou confirmés souvent par des placards qu'on affichait de nuit, propageaient les rumeurs les plus contraires à Napoléon, semaient l'incertitude, ébranlaient la confiance, et préparaient ainsi des désertions pour lesquelles les caisses des riches banquiers réservaient toujours des encouragements.
L'effroyable issue de l'expédition de Russie vint enhardiretdivulguer ces dispositionsjusque-là timides et cachées. Cette gigantesque et mystérieuse entreprise avait concentré au plus haut point l'attention des Allemands. Ils y voyaient engagé leur propre destin, et de la victoire ou des revers de Napoléon attendaient leur servitude définitive ou leur affranchissement. Lorsqu'on apprit le retour meurtrier de la grande armée, le départ soudain de l'empereur pour Paris, l'approche des troupes russes, l'alliance probable de la Frusse et de la Russie, les têtes germaniques se montèrent. Le prince d'Eckmùhl n'était plus à Hambourg; il avait été chargé du commandement du premier corps d'armée, dès le début de cette campagne où il devait montrer, dans les situations
les plus périlleuses, tant de courage et de présence d'esprit. La décision du maréchal manquait au gouvernement des provinces hanséatiques, quand elle lui aurait été le plus nécessaire. On disait déjà les Russes à Berlin. La flotte anglaise se montrait. La population était frémissante. Le 24 février 1815, quelques jours après que la cour impériale de Hambourg avait offert solennellement dix chevaux à l'empereur, l'émeute éclata.
Une cohorte se préparait à sortir de la ville, lorsque des attroupements se forment et s'opposent à son départ. Les lignes de douanes sont rompues, les agents financiers expulsés, la police impuissante. 11 n'y avait alors presque pas de troupes à Hambourg. Le mouvement ne se calma que par l'intervention de deux escadrons de hussards danois. Une garde bourgeoise de quatorze cents hommes et de soixante chevaux fut immédiatement organisée; mais, composée d'indigènes, elle n'était dévouée qu'à l'ordre, non à la conquête.
L'Empire était arrivé à la crise formidable où toutes les questions qu'il avait soulevées, toutes les fautes qu'il avait commises, produisant en même temps leurs conséquences, allaient s'unir pour l'accabler. Les propres triomphes de Napoléon se tournaient contre lui. Il avait voulu dominer l'Espagne, et l'Espagne insurgée avait engagé une guerre qui devait servir d'école aux futurs vainqueurs de Waterloo. Il avait cherché la soumission du monde dans la ruine de la Russie, et de cette puissance, naguère son alliée, il allait faire le chef de l'Europe coalisée. 11 avait ren-
versé les souverainetés d'Allemagne, et les peuples allemands se soulevaient contre son joug, sur les débris des trônes détruits ou mutilés. Il avait prononcé la déchéance du pape renfermé à Fontainebleau, et de ce jour il avait gravé dans la conscience indignée des fidèles sa propre condamnation. Il avait proclamé contre l'Angleterre le blocus continental, et par l'excès de misère auquel il réduisait ainsi les villes maritimes, il faisait de celles-ci autant de complices de l'Angleterre. Il avait étendu ses conquêtes bien au delà du Rhin, et ses soldats, dispersés au loin dans les places étrangères, allaient manquer à la défense du territoire national.
Hambourg, qui devait être, dans la pensée de Napoléon, le symbole vivant de sa force aux frontières les plus reculées de l'Empire, donna au contraire le premier témoignage de sa faiblesse. Elle mit en lumière son impuissance à garder les positions qu'il avait occupées. On attendait contre les révoltés de Hambourg les secours de Lubeck. Mais Lubeck se révoltait ellemême; comme une traînée de flammes, l'insurrection se répandait partout : à Lunebourg, à Stade, plus tard à Bremerlehe, à Nieubourg, à Brème, à Munster, à Diepenau, le mouvement se développait. Les agents des finances étaient chassés; les paysans accouraient au pillage, et les autorités françaises, au moment où elles établissaient l'état de siège, étaient obligées d'en confier le maintien aux habitants.
Cependant la justice n'avait pas interrompu son cours, Les audiences s'étaient tenues régulièrement. Mais de Serre, prévoyant les extrémités auxquelles
de nouvelles manifestations et les nécessités stratégiques pourraient réduire les fonctionnaires français, demanda à son ministre, le duc de Massa, en lui rendant compte des derniers désordres, ce que devraient faire les magistrats pour le cas où les chefs militaires évacueraient la ville.
La réponse du grand juge n'arriva point, et les trou blés se rallumèrent. L'alliance de la Russie et de la Prusse, solennellement conclue à Breslau, et célébrée par de grandes fêtes, avait exalté les espérances. Les autorités, sentant la révolte gronder sous leurs pas, commençaient à se démoraliser. Obligé de faire face aux Russes qui s'avançaient en grand nombre, le prince Eugène avait découvert Hambourg. L'ennemi s'approchait; la population ne cachait plus sa connivence. Le général Carra-Saint-Cyr, envisageant, trop tôt peut-être, la nécessité d'abandonner la ville, avait, dès le 3 mars, invité les fonctionnaires civils à se retirer. De Serre ne voulait quitter son poste qu'à la dernière heure. Il engagea les magistrats à mettre en sûreté leurs familles, mais à resler eux-mêmes. Il continuait d'écrire au grand juge pour lui demander des instructions.
Le 7 mars, le général de Lauriston, qui remplaçait le maréchal Davout dans le commandement en chef de l'armée d'observation de TElbe, donna l'ordre de tout préparer pour la retraite des forces militaires et des autorilés civiles. Le 8 au matin, le trésor partit avec la cavalerie. De Serre n'obtenait du ministère de la justice aucun avis. Comme les généraux français devaient remettre la ville aux Danois, il comptait
demeurer à Hambourg tant que le pouvoir de ceux-ci y prévaudrait. Mais, le 12 mars, il reçut du général Carra-Saint-Cyr l'injonction formelle de suivre les troupes. Désolé de n'avoir du grand juge aucune réponse qui réglât sa conduite, le premier président réunit alors ses collègues allemands; il leur recommanda l'observation fidèle de leurs devoirs, et plaça à leur tête le plus ancien d'entre eux, M. Jochmus, qui devait bientôt se rallier anx Russes.
Il quitta ensuite Hambourg à pied. Sa voiture l'attendait hors des murs. Nécessaire pour d'autres Français, cette précaution était inutile pour de Serre que protégeait le respect de la population l.
Il se rendit à Altona. Demeurant aux portes de Hambourg, il se proposait d'y attendre la fin de l'orage, lorsqu'un ordre du gouvernement danois lui assigna pour résidence, ainsi qu'à d'autres fonctionnaires, la forteresse de Rendsbourg.
Ce séjour ne convenait pas plus à son humeur qu'à sa dignité. Il résolut d'aller à Brème, accompagné de Mme de Serre et de ses vieux parents, que ne décourageaient point ses épreuves. Il passa l'Elbe, le 13 mars au soir, abandonnant ses meubles et presque tous ses effets, et partit de nuit pour Brème. Il croyait y retrouver quelques-uns de ses collègues ; ils avaient déjà pris le chemin d'Osnabrùck. Il fit route aussitôt pour cette ville; mais, en y arrivant, il apprit leur départ.
L'état du pays rendait nécessaires ces pérégrina-
1 Mémoire inédit du docteur Otto Beneke.
tions continuelles. Tout était soulevé. La révolte débordait partout où n'étaient plus nos soldats, et les fonctionnaires civils, sans instructions de leur s chefs, sans autre sûreté que la protection de l'armée, étaient obligés de la suivre dans tous ses mouvements.
Le ministère de la justice continuait à ne rien dire. Fatigué de ce long silence, de Serre se dirigea sur Bruxelles. Il comptait y établir sa famille et se rendre à Paris, où il obtiendrait de vive voix les instructions qu'on persistait à ne point lui envoyer. Une fois en Belgique, il comprit qu'il ne devait pas aller plus loin. Son procureur général, M. Eichorn, l'avait devancé à Paris. En lui adressant ampliation d'un ordre qui prescrivait à la cour de se porter à Brème, il lui expliquait, non sans mauvaise humeur, pourquoi le grand juge ne lui avait pas répondu.
Ce qu'on craignait par-dessus tout, c'était de voir à Paris les fonctionnaires des États d'Allemagne. On redoutait l'impression qu'auraient produite la présence et les récits de ces fugitifs. Ce ne fut qu'à la dérobée et sous un nom d'emprunt que M. Eichorn, ayant forcé la consigne, put pénétrer jusqu'au duc de Massa. D'un autre côté, si l'on défendait aux fonctionnaires de se montrer à Paris, on refusait de leur dire où ils devaient aller. L'évacuation de Hambourg avait irrité l'empereur; il n'en parlait pas sans éclater en reproches contre les chefs militaires et les autorilés civiles; on ne se hasardait point à ramener par des questions inopportunes son attention sur ce sujet. Ses derniers ordres portaient que
la cour impériale devait se rendre à Brème. On ob jectait au grand juge que les ordres, arrivés trop tard, étaient inexécutables, le pays se trouvant (out entier aux mains de l'ennemi. C'étaient là des difficultés que le ministre voulait ignorer; il ne connaissait que la volonté de l'empereur, laissant aux magistrats le soin de prendre les arrangements convenables : « Saut à être désapprouvés ensuite1 », répliquait M. Eichorn. Le grand juge contestait d'autant moins ce péril qu'il en était préoccupé pour son propre compîc, et c'était afin de ne pas s'y exposer lui-même, qu'il s'abstenait de répondre aux interrogations pressantes du premier président.
De Serre se résigna à rentrer en Allemagne. Ses parents étaient restés à Bruxelles. Sa jeune femme, qui devait plus tard le rejoindre à Hambourg, s'était retirée à la Sauvage, à l'abri des événements. 11 revint à Osnabrùck, et de là, suivant toujours les marches et contre-marches de l'armée, il alla à Munster pour reprendre bientôt le chemin d'Osnabrùck.
Ces vicissitudes, dont se plaignaient amèrement quelques-uns de ses collègues, if étonnaient pas son courage. Elles le ramenaient aux jours éprouvés de sa jeunesse; elles lui rappelaient sa vie d'émigré, et, avec elle, la patience que cette vie lui avait apprise. II redemandait aux livres la consolation qu'en des temps plus cruels encore il en avait reçue : « Je vis
1 Corresp., 1. 1, p. 266. — Voir aussi, p. 271, M. d'Avemann à M. de
Serre.
à peu près en chartreux, écrivait-il à sa mère, face à face de silencieuses pierres1. » Il avait trouvé sur sa route les œuvres de Montesquieu. Il relisait VEsprit des lois; il se souvenait de l'avoir déjà lu à Pagny, et dans la diversité de ses appréciations successives, il se plaisait à reconnaître le mouvement de son intelligence.
Souvent les nouvelles de la guerre tombaient au milieu de cette vie oisive et triste. On apprenait soudain un succès, dont le nom historique était d'abord ignoré : un jour la victoire qui devait, une seconde fois, illustrer Lutzen, un autre jour les combats de Bautzen. Les fonctionnaires français se réunissaient dans une église pour y entendre un Te Deum. Ils voyaient la paix au delà de chaque triomphe, et se préparaient à rejoindre leur poste. Entourés d'une population immobile, dont l'implacable hostilité ne se trahissait que par une absolue réserve, ils vivaient entre eux, à la merci des événements, et, comme les paysans de Portici tranquilles sous la menace du Vésuve, ils s'habituaient à porter avec sérénité cette existence inquiète.
De Serre s'était lié à Hambourg avec deux généraux, dont les terribles surprises de cette époque gravèrent profondément le souvenir dans son esprit : le général de Bruyères et le général Carra-Saint-Cyr.
Le général de Bruyères avait grandi au feu : ses grades s'étaient successivement gagnés à Marengo, à léna à Wagram, à la Moskowa. Marié à une jeune
1 Corresp., t. I, p. 512.
femme que la mère de de Serre avait connue et pénétrée de son bienveillant accueil à Hambourg, il tenait lui-même le premier président en haute estime. Héros sur le champ de bataille, Bruyères était l'esclave de la discipline; bien qu'impatient de recevoir des ordres qui l'envoyassent à l'ennemi, il n'avait pas osé, comme d'autres de ses frères d'armes, aller les chercher à Paris. 11 entretenait de Serre de sa guerrière ardeur : « II faut espérer, lui écrivait-il le 2 mars, que la campagne qui va s'ouvrir sera plus heureuse que la dernière. Je vous assure très franchement que, quoique je doive y figurer d'une manière très aclive, je serais fâché qu'elle n'eût pas lieu. Je voudrais voir humilier nos ennemis, et leur apprendre surtout que le lion n'est pas mort*-. »
Le général Carra-Saint-Cyr commandait la place de Hambourg, lors du départ des troupes. Il avait dirigé l'évacuation, sur l'ordre du général de Lauriston, et s'était retiré à Osnabrùck. Gai, plein de souvenirs et les racontant bien, avec beaucoup de mesure et de sagacité, il passait presque toutes ses soirées en compagnie du premier président. Parfois, au retour de longues excursions faites avec les autres Français, sous l'heureuse impression des bonnes nouvelles qui arrivaient de l'armée, le général et le magistrat restaient tous deux à se promener. Dans les ténèbres transparentes de la nuit, au milieu des allées silencieuses, la verve du soldat partait comme un trait. Il jetait à travers l'obscurité les éclats de sa voix,
1 Corresp., t. I, p. 251.
comme les dernières fusées d'un feu d'artifice. Les anecdotes se pressaient sur ses lèvres ; ses voyages et ses campagnes revivaient sous l'action expressive de sa parole et de ses gestes. De Serre le contemplait plus encore qu'il ne l'écoutait. Cette nature ouverte, cette conversation intarissable, lui étaient un spectacle : « Dans ces moment d'entraînement et d'abandon , je m'arrête presque toujours en moimême, et j'observe1. »
Tandis qu'il devisaient ainsi, Bruyères, au cœur du péril, se trouvait au poste qu'il avait souhaité. On n'avait pas d'abord entendu parler de lui ; en lisant les premiers récits de la bataille de Bautzen, de Serre s'étonnait et se rassurait de n'y point voir son nom, ayant remarqué que la cavalerie n'avait pas pris part à l'action. Mais les jours suivants, la lutte recommençait; la cavalerie donnait avec une incomparable vaillance dans les plaines de Reichcnbach, et l'intrépide général, emporté par sa bravoure, trouvait dans une blessure horrible une mort glorieuse.
En même temps la foudre planait, sans qu'il s'en doutât, sur le général Carra-Saint-Cyr. L'empereur ne lui avait point pardonné l'évacuation de Hambourg, exécutée pourtant sur des ordres supérieurs. Il l'avait flétrie, dès les premiers jours, dans ses lettres au duc de Feltre, ministre de la guerre. Le temps, ni même la victoire, n'avaient éteint son courroux, et dans le bulletin, qui porta au monde la nouvelle de la rentrée des Français à Hambourg, on put lire un
1 Carres p., t. I, p 511.
92 LE COMTE DE SEttRE
jugement cruel sur l'infortuné général1. Napoléon devait lui rendre plus de justice, Tannée suivante, à l'heure des revers.
Ce fut seulement de retour à Hambourg, un mois après la scène dont nous venons de rappeler le souvenir, que de Serre apprit la destinée de ses deux amis : « 11 n'est que trop vrai, écrit-il le 25 juin, que ce pauvre général Bruyères est mort deux heures après avoir éié amputé des deux jambes. Avez-vous vu dans les gazelles comme le général Saint-Cyr est flélri2? »
L'occupalion de Hambourg, comme le maréchal Davout se plaisait à le reconnaître; fut l'œuvre du général Vandamme. Les Russes, qui n'avaient pas cédé au bombardement, ne résistèrent point à ses combinaisons. Prévoyant que, par ses habiles mouvements, Vandamme réussirait à les cerner, ils se retirèrent. Hambourg fut évacué dans la nuit du 29 au 50 mai 1815. Le lendemain matin, l'armée française y entrait sans capitulation.
La nouvelle arriva le 1er juin à Osnabrùck.
Le prince d'Eckmùhl, qui avait repris possession du gouvernement supérieur , appela auprès de lui les autorités constituées. De Serre partit le jour môme.
1 Moniteur universel, 14 juin 1815.
3 Corresp., t. I, p. 359.
C'était un sombre triomphe que cette rentrée des Français à Hambourg. L'épouvante et la haine régnaient dans la ville. Les rues étaient désertes. Beaucoup d'habitants avaient fui ou se tenaient cachés; les maisons étaient fermées. La résistance prolongée de la population réclamait un châtiment exemplaire : elle le redoutait, et Napoléon l'avait prescrit. Il avait réuni lous les pouvoirs entre les mains de l'autorité militaire, et donné au maréchal des instructions terribles. Cinq sénateurs devaient ôlre fusillés1. Tous les sujets de Hambourg qui avaient accepté du service de l'ennemi soit dans la légion hanséatique, soit dans les fonctions civiles, devaient être arrêtés immédiatement; leurs biens confisqués; une contribution de 50 millions levée sur les villes de Hambourg et de Lubeck; tous les officiers de la légion hanséatique, tous les hommes « connus pour être chefs de révolte », fusillés ou mis aux galères. On devait se saisir du duc de Mecklembourg et l'envoyer en France, dans une prison d'État.
En transmettant ces ordres au maréchal Davout, le prince de Neufchâtel, major général, lui écrivait : « Toutes ces mesures sont de rigueur; l'empereur ne vous laisse la liberté d'en modifier aucune2. »
Le maréchal prit la liberté qu'on ne lui laissait pas. « Jamais Votre Majesté ne fera de moi un duc
1 Archives du dépôt delà guerre, 14 mai 1815. — Voir aussi Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XV, p. 533.
2 Mémoire du maréchal Davout, prince d'Eckmiihl, au roi. — Impi . Crapclet, 1810, p. 00.
d'Albe », osait-il répondre à l'Empereur1. Il ne fit fusiller personne; il ne fit juger personne pour faits politiques. Il représenta à Napoléon qu'au lieu d'exercer d'impitoyables et stériles vengeances, il convenait de chercher des ressources pécuniaires dans la répression des meneurs. L'empereur, depuis la campagne de Russie, tenait le prince d'Eckmùhl en disgrâce; il s'était laissé prévenir contre lui par les rancunes ou les envieux propos de quelquesuns de ses compagnons de gloire; il reconnut néanmoins la justesse de ses observations, et s'en rapporta, sur ce point, à son jugement : « Je vous laisse carte blanche, lui écrivit-il de Dresde le 1er juillet. Je vous laisse le maître, si vous le jugez convenable à mes intérêts, de publier une amnistie2. »
Les principaux négociants s'étaient réfugiés à Altona. Le maréchal décida que tout Hambourgeois, qui serait rentré dans le délai de quinze jours, obtiendrait son pardon; que ceux qui ne rentreraient pas seraient frappés de séquestre et que la ville de Hambourg acquitterait en argent ou en matière une contribution de 50 millions. Bientôt les personnages importants, les sénateurs, qui avaient pris la fuite
1 Le Maréchal Davout, raconté par les siens et par lui-même, pat A. L. d'Eckmùhl, marquise de Blocqueville. — Didier et Cle.— 1880, III, p* 207* Monument élevé par la piété filiale à la mémoire d'un glorieux père, cet ouvrage est. en même temps* par l'abondance. des documents inédits qu'il renferme, l'un des plus curieux qu'on puisse lire sur l'époque impériale.
2 Corresp. de l'empereur Napoléon Ier, t. XXI. — Mémoire du maréchal Davout, prince d'Eckmùhl, au roi.
à la rentrée des troupes, sollicitèrent l'autorisation de revenir, rachetant de leur part dans la contribution de guerre les peines qu'ils avaient encourues. La liste des absents qui entraînait pour ceux dont elle contenait les noms la privation des droits civils et le séquestre des biens, et qui, dans la généralité des ternies employés par Napoléon, eût embrassé la plupart des citoyens de Hambourg, fut réduite au au chiffre de vingt-huit personnes. « Le prince, écrivait de Serre, a le pouvoir de mitiger, et il en use avec beaucoup de bonté1. »
On n'en a pas moins fait au maréchal Davout une renommée cruelle. On a été jusqu'à rapprocher de ce nom glorieux l'exécrable nom de Robespierre. Réduit, après la chute de l'Empire, à se disculper dans un Mémoire au roi, le maréchal invoquait noblement le témoignage des populations qu'il avait successivement gouvernées en Pologne, en Silésie, en Moravie et qui gardaient le souvenir de son administration intègre et juste. Il avait des paroles dures et des menaces terribles, convaincu qu'il fallait saisir vivement l'esprit des Allemands, et se complaisant dans une réputation qui, en faisant d'avance redouter ses rigueurs, le dispensait de les exercer. Un jour on lui amena, plus morts que vifs, deux émissaires qu'on avait surpris placardant des affiches, où étaient représentés des hommes pendus aux piquets d'entrée de sa tente, avec ces mots : « Justice du maréchal Davout! » On lui proposait de fusil-
1 Corresp., 1. 1, p. 364.
1er les coupables. « Gardez vous-en bien, reprit-il en riant, relâchez-les à l'instant même, et exhortez-les à continuer leur belle besogne... S'ils font de moi un Croquemitaine, ils en seront quittes pour la peur, et je n'aurai pas à sévir contre les autres1... »
Son nom est demeuré dans la mémoire des Hambourgcois associé au souvenir de leurs souffrances. Lorsqu'il vit, à la suite de revers lamentables, les armées françaises effectuant leur retraite sur le Rhin, l'ennemi les suivant au delà du fleuve, toutes communications interrompues avec la patrie, et la garnison de Hambourg enfermée dans la place comme dans une île qu'eût environnée un océan de feu, Davout ne recula devant aucune nécessité pour conserver à la France les forces dont il avait la garde. Il avait différé, autant qu'il l'avait pu, les mesures extrêmes , il s'y résolut, avec sa décision habituelle, lorsqu'elles lui furent imposées par l'intérêt de la défense. Il fit abattre les maisons qui gênaient les opérations militaires, renvoya les habitants qui, malgré ses avertissements réitérés, avaient négligé de s'approvisionner, saisit enfin, devant le refus des négociants de lui verser des ressources dont il avait besoin, les fonds de la Banque, mais en établissant par une comptabilité minutieuse que pas un centime n'avait été détourné du service public. Après un siège de sept mois, héroïquement soutenu, au milieu de privations sans nombre, il apprit le renversement de l'empire. L'ennemi, en lui notifiant la nouvelle, le somma de se rendre.
1 Vie du maréchal Davout, par M. de Chénier, p. 538.
Le maréchal s'y refusa. Il ne voulut rien entendre; il ne connaissait pas les informations qui lui venaient de cette source. Il ne crut qu'aux renseignements transmis par des bouches françaises. Lorsqu'elles lui eurent confirmé les événements accomplis, il proclama devant ses soldats le gouvernement de Louis XVIII, fit arborer le drapeau blanc, et remit au général Gérard, envoyé pour le remplacer, le commandement de ces troupes qui s'étaient baflues pour la France et ne se rendaient qu'à son roi.
L'ennemi a pu blâmer cette conduite, dont il a porté le poids; l'esprit de parti, dans ses criminels égarements, a pu tenter de la flétrir. La patrie doit s'en souvenir avec orgueil, et le roi Louis XV11I savait l'honorer, lorsqu'à ceux qui accusaient devant lui le le maréchal il répondait : « Le féroce Davout s'est comporté en brave homme *. »
Cependant la rentrée des Français à Hambourg et les conséquences qu'elle entraînait, avaient fatalement changé pour de Serre les conditions de son existence. Il était revenu seul; sa maison que n'animait plus la
1 Paroles citées par M. Thiers dans son mémorable discours du 3 mai 1 866, sur la politique extérieure. — Il appartint au ministère, dont de Serre fut le membre le plus éclatant, de rendre au maréchal une complète justice. L'ordonnance du 5 mars 1819 l'appela à la Chambre des pairs. Il mourut le 1er juin 1823, cruellement atteint par la perte de sa fille aînée, En apprenant cette mort, de Serre, alors retiré à Naples, écrivait ces lignes qui semblent un retour prophétique sur sa propre destinée : « Le prince d'Eckmùhl avait de bonnes qualités; je lui avais conservé de l'attachement et j'ai eu occasion de le lui prouver; le repos tue ces hommes qui ont eu une activité extraordinaire, et plus tôt si un grand chagrin vient s'y joindre; car, privés de toute distraction, ils le sentent avec toute leur énergie. » Corresp., t. V, p. '251. 14 juillet 1823.
DE SEKRE. 6
présence des siens avait élé pillée ; son mobilier vend u , ses papiers et ses livres enlevés ou détruits. Il retrouvait à peine quelques portraits de famille. Avec cela l'aigreur, la crainte, la colère, les défiances partout répandues : « Bien des visages sont changés, écrit-il tristement... Ce séjour est vraiment désormais un des plus pénibles. On n'est entouré que de plaintes, et au milieu de tout cela, on doit être sévère1. »
Les membres de la cour étaient dispersés. Ceux qui étaient Français avaient souffert, comme leur chef, des violences de la révolte. Les autres s'étaient éloignés; plusieurs, et parmi eux les plus capables, avaient accepté des fonctions de l'ennemi.
Peu touché de ses pertes matérielles, bien que la modicité de sa fortune les lui rendît plus sensibles, de Serre fut surtout affligé de la situation de la cour. Le maréchal Davout lui ayant promis de lui faire faire une justice militaire, « je lui ai dit, écrivait-il lui-même, que ce n'étaient que des pertes privées, et montré, comme je le sens, que les malheurs de ma compagnie m'affectaient bien davantage... »
Le décret impérial du 10 avril 1813, devançant la rentrée des Français dans les provinces hanséatiques, y avait suspendu le régime constitutionnel; tout en donnant au général en chef des pouvoirs illimités, il instituait pour la répression des crimes une Cour spéciale extraordinaire, que ne devait point assister le jury. Cette cour était soumise à l'autorité du baron Beyts, premier président de la cour de Bruxelles, qui
1 Corresp., t. I,p. 535-547.
sous le titre de lieutenant général de justice, était chargé de réorganiser les corps judiciaires dans la 52e division militaire. On se défiait beaucoup des magistrats de ce ressort ; on n'en avait appelé aucun dans la cour spéciale, et il était à craindre que, pour différer le moment de les remettre en fonctions, on ne prolongeât la durée de cette cour, en étendant ses attributions.
Pour prévenir ces tentalives, de Serre se hâta de rassembler les membres dispersés de la cour impériale et de reconstituer les Chambres civiles ; il trouva dans cette œuvre l'appui déclaré du gouverneur. Le maréchal réunitenconférencele premier président, le procureur général, M. de Chaban et M. Bcyts. Il fut décidé que la cour de Hambourg rouvrirait ses audiences, et que les travaux de la justice civile seraient immédiatement repris.
Sur sa demande, le maréchal autorisa également de Serre à rétablir le tribunal de commerce.
Mais, avant de reconstituer la cour impériale et, avec elle, les divers tribunaux, il avait fallu procéder à leur épuration. Dès le 7 mai, lorsque les Russes occupaient encore Hambourg, le lieutenant général de justice avait demandé à de Serre des renseignements détaillés sur la conduite des magistrats de son ressort.
Cette enquête, dont il avait prévu la nécessité, pesait douloureusement au cœur du premier président. C'était là, bien avant le retour à Hambourg, son plus amer souci ; il s'en ouvrait dans ses lettres à M. de Gartempe : « Les crises politiques, lui disait-il, sont
des épreuves trop fortes pour la plupart des hommes, et il paraît trop certain que plusieurs des nôtres sont devenus coupab'es : voilà ce qui me donnera de véritables chagrins; car ma destinée personnelle ne me cause point de sollicitude. Aussi prêt au repos qu'au travail, marchant au milieu d'embarras nombreux, à travers mainles épines et maintes douleurs, je ne me plaindrai de rien, pourvu que je n'aie rien fait d'indigne d'un homme d'honneur, d'un Français, d'un magistrat1. »
De Serre commença par faire valoir auprès du lieutenant de justice les excuses générales qui pouvaient couvrir ses collègues, le manque d'instructions dans lequel on les avait laissés, la difficulté des résolutions au milieu de circonstances si exceptionnelles, et, rappelant la confiance que leur attitude lui avait inspirée jusque-là, il ajoutait : « Ils ont établi dans mon esprit une présomption forte de leur loyauté, qui ne cédera qu'avec douleur à l'évidence des preuves contraires 2. » Il n'en recommanda pas moins aux Présidents placés sous sa direction de s'armer, comme lui, de fermeté dans l'accomplissement de cette tâche sévère. 11 recueillit avec soin les informations, et présenta au prince d'Eckmùhl et au baron Beyts deux listes, celle des magistrats qui pouvaient être immédiatement rappelés à leur poste, et celle des membres qui devaient, provisoirement au moins, en être écartés.
Cette part faite à la justice, de Serre se donna tout
1 Corresp., t. I, p. 507, 14 .liai 181">.
2 ld.-ibid., p, 304.
entier à la miséricorde. Il n'épargna aucune recherche ni aucun effort pour atténuer les fautes et adoucir les rigueurs. « Ma situation serait tolérable, écrivait-il encore à son vieil ami de Metz, si j'avais pu vivre et travailler avec les collègues que nous perdons, sans m'y être attaché ; mais, en les condamnant comme magistrat, je les plains comme homme. Ce sont, presque tous, des pères de nombreuses familles, sans autre fortune que leurs places, qui, jusqu'à ce jour fatal, avaient vécu sans reproche. Puis, dans ces fautes et châtiments collectifs que la raison politique commande, il y a forcément toujours plus de malheureux que de coupables l. »
Nobles et clairvoyantes réflexions dans lesquelles se révèle d'avance le généreux orateur de 1815.
Il avait ardemment souhaité l'armistice qui, en calmant bien des angoisses, lui semblait devoir honorer le souverain : « Je l'avoue, écrivait-il le 24 juin, j'espère souvent qu'après ces actes de sévérité qu'exigeait la vigueur de son gouvernement, notre empereur, vainqueur et pacificateur, relèvera ces peuples par un grand acte de clémence. » Quelques jours après, Napoléon accordait au maréchal la faculté de pardonner; nul ne fut plus heureux de cette autorisation que de Serre; nul ne déploya plus de zèle, dans la sphère de ses pouvoirs, pour en provoquer et en étendre le bienfait. On n'a pas conservé la trace de tous les services qu'il a rendus ; mais sa correspondance, ses lettres au prince d'Eckmùhl,
1 Corresp., t, T, p. 357, à M. de Gartempe.
au grand juge, au lieutenant général de justice, les demandes et les remerciements qui lui sont adressés, témoignent de l'activité, souvent efficace, de son intervention. Il y faisait lui-même allusion, quelques mois plus tard, lorsque, de retour à Paris, il écrivait : « Qu'ai-je à demander aux Hambourgeois? Ce ne sont pas eux qui m'ont dépouillé. Ils le sont trop eux-mêmes. Ce qu'ils me devraient peutêtre, ce serait un témoignage de reconnaissance et d'estime; mais cela perdrait son prix, s'il était provoqué l. » Au reste, il ne pouvait se méprendre, pendant son séjour à Hambourg, sur l'intérêt que les habitants, malgié Ieu~ réserve, mettaient à sa présence. « Les gens qui tiennent à moi ici craignent de me voir partir : ils s'imaginent que je leur sers de protecteur. »
Avec l'amnistie, de Serre appelait de tous ses vœux la paix : la paix, qu'on aurait pu nommer l'amnistie des innocents; car ces guerres continuelles ne laissaient de répit à aucune existence. Chaque jour, le besoin de la paix devenait plus ardent et plus unanime; les militaires eux-mêmes en étaient pénétrés. Dans l'ignorance où l'on se trouvait des véritables desseins de Napoléon, on avait cru que ses derniers
1 Corrcsp., 1 î. p. 524, 22 octobre 1814. '
succès marqueraient le terme de la lutte. On n'en douta plus, lorsqu'on apprit qu'une trêve avait été conclue à Pleiwitz et un congrès décidé. C'était l'empereur, disait-on, qui avait pris l'initiative de cette résolution. « Vous avez vu, écrit de Serre à sa mère, les offres de l'empereur pour un congrès général à Prague, ses intentions pacifiques sontbien certaines. » Et quelques jours plus tard : « Dieu soit loué! nous avons une suspension d'armes conclue entre les deux armées le 4 de ce mois. Elle doit durer deux mois. Notre empereur n'en a jamais fait qui n'ait été suivie de la paix, et comme il mène les choses bon train, nous pouvons l'espérer sous peu. »
La tactique de l'empereur était au contraire de traîner, cette fois, les choses en longueur. 11 voulait se donner le temps de développer ses préparatifs militaires, et, ce qu'on était loin de soupçonner à Hambourg, le principal obstacle à cette paix tant souhaitée était précisément la possession de Hambourg, dont les coalisés réclamaient l'abandon, et à laquelle Napoléon n'entendait à aucun prix renoncer.
Un seul homme avait à Hambourg le secret des projets de l'empereur : c'était le prince d'Eckmùhl. « Mon cousin, lui écrivait de Dresde Napoléon, le 1er juillet 1813, il serait possible que l'armistice fût prolongé jusqu'au 15 août. Si je me décide à cette mesure, ce sera spécialement pour Hambourg, puisque cela vous ferait un mois de gain; ce qui vous donnerait le moyen d'achever l'armement et les ouvrages de Hambourg, afin de mettre
cette pince en meilleur état. Tenez cette nouvelle secrète1. »
Ainsi, tandis que, dans chacune de ses lettres, de Serre exprime le désir de la paix : « La paix seule pourrait amener du soulagement pour le pays.... la paix arrangerait lout... » tandis qu'il répète chaque jour cette invocation qui est dans l'âme de tous, et que tous, comme le chœur antique, auraient fait entendre, le grand acteur du drame, dans la solitude altière et orageuse de sa vaste pensée, remue les combinaisons, multiplie les calculs, entasse les plans, accumule les ressources, presse les armements, envoie partout ses ordres, et la guerre, encore une fois déchaînée, va réveiller l'alarme parmi tant d'existences inoffensives, tant de modestes foyers, dont le pur et tranquille bonheur flotte suspendu aux hasards de ces luttes redoutables.
L'armistice expira le 10 août 1813. D'alliée devenue médiatrice, l'Autriche avait déclaré à l'empereur que, si les propositions de paix étaient refusées, elle deviendrait ennemie. Elle tint parole. Le jour môme où fut rompue la trêve, elle entra dans la coalition. C'était l'Europe tout entière en armes contre Napoléon.
La reprise des hostilités frappa cruellement de Serre. Elle achevait de rendre insupportable la situation des Français à Hambourg. Désormais, sous une soumission apparente, le divorce était complet entre les habitants de la ville et les conquérants. Les uns
: Corrcsp. de l'empereur Napoléon Ier, t. XXL
et les autres marchaient côle à côle, vivant extérieurement de la même vie, mais séparés, au fond de l'âme, par des abîmes. Également tournés vers ces champs de bataille où s'agitaient leurs destinées respectives, attendant avec une pareille anxiété l'issue des événements, ils portaient dans cette commune angoisse des sentiments contraires, évitant de s'interroger, tout en épiant leurs mutuels regards : dans l'abattement ou la joie des uns, les autres pouvaient lire leur victoire ou leur défaite.
La suspension de la constitution avait été prolongée jusqu'au 15 octobre. Elle ne devait cesser qu'avec la conquête. La juridiction de la cour impériale demeurait réduite aux affaires civiles. De Serre continuait à se louer des dispositions personnelles du maréchal Davout et de l'accueil bienveillant de la princesse d'Eckmùhl. Il n'en sentait pas moins le poids d'un régime dont le caractère exceptionnel offensait toutes ses idées sur le droit et la loi. Il se définissait lui-même dans une lettre à M. de Gartempe : « Un premier président qui a un furieux amour pour l'ordre conslitutionnel, et qui, après s'être essayé, peut se croire capable de rendre quelques services, mais uniquement dans cet ordre. »
Il commençait à regarder du côté de la France. Ses parents en étaient rapprochés. Il était pressé d'y ramener sa femme qui était venue, à travers bien des périls, le rejoindre à Hambourg. Son procureur général, M. Eichorn, l'avait déjà quitté. De Serre ne voulut pas s'éloigner tant que ses fonctions commanderaient sa présence. « Dans les vacances, écrit-il, à
sa mère, je n'ai pas besoin de congé; il n'y a que la crainte d'événements imprévus, l'intérêt possible de mon troupeau, qui me retiennent. Je tâche tous les jours davantage de placer mon but dans ma conscience, et pour cela, c'est une grande consolation d'avoir toujours été à son poste1. » La religion, dont la voix est mieux entendue dans les jours d'épreuves, ajoutait ses leçons à ce sentiment du devoir; de Serre en consignait l'expression dans ses lettres.
Néanmoins le découragement se faisait parfois sentir. Déjà fortifié par tant de malheurs, l'homme s'étonnait d'être encore si faible : « Toute ma vie, j'ai tâché d'attendre le cours des événements, sachant que c'est de toute manière temps perdu que de presser ce qui n'en va pas plus vite et quelquefois vient trop tôt. Mais, en cela, comme en bien d'autres choses que j'ai voulu apprendre, je ne suis encore qu'un écolier. »
La nouvelle des succès, remportés par nos armes à Dresde, vint lui rendre quelque confiance. On ne pouvait s'habituer à l'idée que Napoléon fût vaincu, et le moindre avantage paraissait le présage assuré de nouveaux triomphes. L'époque des vacances judiciaires était arrivée. Les autorités supérieures, prévoyant peut-être le jour où les nécessités de la défense ne laisseraient plus de place qu'au pouvoir militaire, pressaient de Serre de prendre un congé. Il partit le 8 septembre.
4 Corresp., p. 426, 6 août 1813.
Il comptait voir sa mère à Bruxelles, chercher à Paris les instructions qu'on lui refusait toujours, et de là retourner à Hambourg.
Il ne devait plus revoir cette ville.
La victoire de Dresde avait bientôt disparu sous l'épouvantable désastre de Leipzig. Les masses ennemies grossissaient comme un torrent : les troupes françaises, obligées de se replier sur le Rhin, portaient dans leur retraite précipitée l'annonce de leur défaite. Les populations s'insurgeaient. La Bavière, jusque-là fidèle, avait fait défection. Le frère de l'empereur, Jérôme, roi de Westphalie, était arrivé à Coblentz, avec sa cour fugitive. On ne pouvait plus songer à revenir à Hambourg. M. Eichorn, le procureur général, avait inutilement tenté de s'en rappro- ; cher. Les communications étaient interrompues. La ! ville même, de Serre le sut plus tard, était peu à peu abandonnée par les membres de la cour. Le 15 oc- ! tobre, les Cosaques entraient à Brème. Les magistrats, surpris par l'invasion, oubliés par les autorités locales, n'avaient dû leur salut qu'à la protection de l'ennemi. Deux d'entre eux seulement, ayant pu i rejoindre nos soldats, les avaient suivis à pied jusi qu'à Osnabrùck. Quelques jours après, les autorii tés civiles évacuaient définitivement les trois dépar- I temenls de la 52e division.
Il ne resta, dans ces contrées, que des garnisons françaises, éparses dans quelques place fortes, élevant de loin en loin, comme autant de phares lumineux sur les peuples soulevés, leurs drapeaux invaincus, captives héroïques de l'honneur militaire, dont
le courage, déployé pour la défense d'inutiles conquêtes, aurait pu être d'un si puissant secours à nos frontières menacées !
Tandis que se déroulaient ces malheurs, de Serre était à Paris. La gravité des circonstances, le lourment qu'elles causaient à tous les cœurs, ne rendaient pas moins impérieuse pour lui la nécessité d'assurer la suite de sa carrière. Premier président de Hambourg, il n'avait plus qu'un titre sans emploi ; il osait à peine en traîner le nom dans les salons officiels; car il lui semblait, en l'entendant retentir, que c'étail une défaite qu'on annonçait. Dans l'incertitude de toutes choses, sans appointements depuis huit mois, sans indemnités des pertes qu'il avait faites, sans revenu aucun, le barreau lui apparaissait comme un refuge auquel il serait heureux de recourir.
Bientôt les désastres s'accumulèrent avec une rapidité qui ne laissait plus de place à d'autres préoccupations que celle de la patrie. Les changements étaient si imprévus et si prompts qu'entre chaque jour ils semblaient mettre un siècle. Les esprits, violemment remués, parcouraient les mêmes phases que les événements. D'abord, on n'avait pu croire que Napoléon subît un revers; puis, que les ennemis parussent sur le Rhin ; puis, qu'ils eussent d'autre ambition que de le faire passer aux Français. Et voici qu'on apprenait coup sur coup qu'ils l'avaient franchi eux-mêmes, qu'ils entraient en France, qu'ils occupaient plusieurs départements, et, — ce qu'on n'eût jamais soupçonné, — qu'ils marchaient sur Paris.
Quel retour! quel réveil! Accablé, malgré des prodiges de génie, par la coalition, ce gouvernement, hier tout-puissant, tombe avec sa fortune. Il disparaît des pensées de ce peuple, qu'il tenait la veille absorbées dans sa force,
Mais la France, que va-t-elle devenir? Quel sera son sort? C'est la question poignante, c'est désormais Tunique souci : « J'ai le cœur plus triste que de coutume, écrit de Serre à sa mère. Vous savez comme j'ai toujours aimé mon pays, et ses malheurs pèsent sur moi (6 février 1814). »
Il resta deux mois sans correspondre avec sa famille. Au mois d'avril, les communications se rouvrirent. L'empereur avait abdiqué; les Bourbons étaient en France. La royauté allait reparaître pour sauver le pays : « Vous avez sûrement les papiers publics. Vous savez quels grands événements se sont passés depuis quinze jours. Ils nous remplissent ici d'espérance pour l'avenir. Le comle d'Artois est arrivé avant-hier; il a été reçu à merveille. Son affabilité lui gagne tous les cœurs. Je l'ai parfaitement reconnu, et avec une satisfaction que vous vous imaginerez aisément. Depuis longtemps, ces premiers sentiments reprenaient en moi une force extraordinaire, et c'est un grand bonheur que de pouvoir librement les manifester \ »
De Serre, en exprimant ces sentiments, ne faisait que reproduire ceux de la France, et l'on ne peut s'étonner que telle fut la disposition de l'ancien émi-
1 Corresp., I, p. 473.
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gré, lorsqu'on entend l'historien du Consulat et de l'Empire, parlant de l'accueil enthousiaste que reçurent les Bourbons, déclarer que « depuis la prise de la Bastille et le retour du général Bonaparte d'Egypte on n'avait rien vu de pareil *. »
1 Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XVIII, p. 106.