CHAPITRE IV
La Restauration,
Changement produit dans les esprits par le rétablissement de la royauté. — La liberté et la paix. — Renaissance intellectuelle. — Le Corps législatif transformé. — De Serre songe à devenir député.
— Il est nommé premier président de la cour royale de Colmar.
— A la "veille d'être installé solennellement dans ses nouvelles fonctions, il apprend le débarquement de l'empereur, revenu de l'île d'Elbe. — Discours qu'il prononce, sous l'impression de cet événement, devant la cour royale. — Il se retire aux forges de la Quint et demeure fidèle à la cause de la monarchie. — Fatales conséquences qu'eut pour la France, au dedans et au dehors, le retour de Napoléon. — Seconde Restauration. — Efforts du gouvernement royal pour modérer les passions du parti vainqueur. — Dispositions prises pour les élections. — De Serre, nommé par le roi président du collège électoral du Haut-Rhin, est élu député de ce département.
— Premier ministère du duc de Richelieu. — Caractère de la Chambre de 1815. — Sentiments que porte de Serre dans la vie politique. — Ses premières réflexions à son arrivée à Paris. — Il est nommé membre de la commission de l'adresse. — 11 prévoit qu'il jouera dans la nouvelle assemblée le rôle de modérateur.
Il n'y a point de détail indifférent dans la vie des hommes illustres. L'éclat qu'ils ont jeté, à une époque de leur carrière, se répand sur le reste de leur J existence, et donne à toutes les phases qu'elle a par- ! courues un intérêt singulier. Ce n'est pas seulement
leur propre histoire qu'il faut chercher dans leurs correspondances ou dans leurs notes intimes; c'est aussi l'histoire de leur temps. Leurs confidences sont d'autant plus instructives pour la postérité, qu'ils ont moins songé à elle, en les écrivant. Ils les ont tracées au jour le jour, sous l'inspiration variable des événements, sans aucun plan prémédité pour relier entre elles leurs impressions successives, et par là ils n'en interprètent que mieux le sentiment des contemporains.
La mobilité de leurs pensées reflète les transformations de leur époque.
Cela est particulièrement vrai pour de Serre et pour les années, si chargées d'épreuves et de luttes, qu'il a traversées.
Lorsque, plus tard, député, ministre, ambassadeur, il aura atteint les sommets de la vie politique, l'intérêt de sa correspondance sera d'un ordre tout à la fois plus élevé et plus restreint. On cherchera dans ses lettres les conceptions d'un homme d'État, les doctrines d'un groupe important, les idées et les prévisions d'esprits éminents qui ont exercé sur le gouvernement de leur pays une puissante influence. Mais ce sera l'histoire d'une élite plus que celle de la foule.
A l'époque où nous sommes, de Serre n'appartient pas encore à cette élite; sa rare intelligence le destine à y occuper le premier rang ; mais enfin il n'y est pas entré ; il est dans la foule. 11 n'en sait pas plus que le public sur les événements ; il observe, il attend, il subit; il ne se rattache à aucun parti, il n'a
dans le gouvernement aucune action. Les émotions par lesquelles il passe sont celles du pays luimême.
L'Empire est à peine tombé que de Serre commence à s'occuper de politique; jusque-là il n'en parlait point. « Je vous dirai, écrit-il à sa mère, le 19 avril 1814, qu'au moment où il a été question d'une nouvelle Constitution, ma têle, qui semblait devenue stérile, a étrangement fermenté. J'étais tourmenté de mes idées, et, pour m'en débarrasser, je les ai couchées sur le papier. » Quelques jours après : « Le roi convoque le Sénat et le Corps législatif au 10 juin pour leur présenter un nouveau projet de Constitution ; on ne va penser qu'à cela. »
Il y a là un symptôme du temps. Jamais de Serre n'avait fait pareille remarque. Magistrat irréprochable, portant au degré le plus haut les qualités qu'exigeait son emploi , honorant ses fonctions par son caractère, mais n'en dépassant pas le cercle, de Serre n'avait point songé qu'il pût aller au delà. Il s'était accoutumé par une pente insensible à regarder la chose publique, non pas comme indifférente à son patriotisme, mais comme étrangère à son action, et il ne demandait qu'à vivre en paix sous un régime moins aventureux.
Ce que nous disons de lui, nous pouvons le dire du pays. La politique de la France se résumait alors dans la volonté d'un homme de génie; recevoir les décisions de celte volonté, essayer de les pressentir, souhaiter qu'elles inclinassent vers tel parti plutôt que vers tel autre, vers la paix plutôt que vers la
guerre, vers l'ordre constitutionnel plutôt que vers la dictature, mais les accepter en silence, une fois formulées, s'efforcer d'en étendre les bienfaits, d'en atténuer les rigueurs, c'était là, pour la plupart des esprits, même des meilleurs, tout ce qui semblait permis.
Ni de Serre ni la France ne se doutaient de leurs forces. L'empereur avait développé dans ses généraux, dans ses administrateurs, dans ses magistrats, des aptitudes puissantes; il avait offert, dans l'éten due de ses conquêtes, d'immenses espaces à leur activité, ayant ce mérite de bien choisir ses agents, et de discerner souvent dans de jeunes hommes la capacité nécessaire pour ses vastes desseins. Mais son génie dominateur pesait sur ceux-là mêmes qu'il avait élevés; il excluait chez autrui l'initiative; il étouffait sous le joug, dans les individus comme dans la nation, les dons supérieurs de l'esprit, les grands instincts de l'âme, tout cet ordre de facultés maîtresses, sans lesquelles la poésie, l'éloquence, la politique, les arts, la science, languissent et tombent.
La Restauration les releva. Elle ramenait avec elle la liberté et la paix. Ra\agé par la guerre, fauché avant l'heure par ces levées anticipées qui jetaient sur les champs de bataille la fleur toute vive de notre jeunesse, ce sol de France, qui ne demande qu'à déployer ses richesses sous le regard d'institutions bienfaisantes, portait en lui une moisson prête à paraître. Qui dira ce qu'elle serait devenue si la guerre se fût prolongée? Qui dira ce qu'avait déjà ravi à
l'avenir et à la gloire de la patrie la mort de ces jeunes conscrits de dix-huit ans, immolés à Lutzen, à Bautzen, à Leipzig?
La Restauration a sauvé les générations suivantes. Elle a préservé, elle a affranchi, elle a rendu à la vie cette jeunesse qui devait, avec tant d'ardeur et d'éclat, renouveler toutes les sources de l'intelligence, et dont les œuvres sont encore, après soixante années, le plus beau titre de l'époque présente.
Les signes du changement, qui venait de s'accomplir, ne furent nulle part plus saisissants qu'au sein du Corps législatif. On y vit ce qui, sous l'Empire, y était inconnu, un public. En peu de temps, l'assistance fut si nombreuse que les tribunes ne suffisaient pas à la contenir, et [qu'on fut obligé de faire évacuer les étrangers, affluant jusque sur les bancs des députés. Une transformation analogue s'était produite dans les débats de la Chambre. C'étaient les mêmes députés; c'étaient de tout autres hommes. La liberté était invoquée, la responsabilité ministérielle reconnue, les lois vivement disculées, et des propositions, qui naguère n'eussent soulevé aucune objection, devaient être modifiées par le gouvernement, sous les exigences,, chaque jour plus éveillées, de l'esprit public. De Serre n'eût jamais songé, sous le régime précédent, à faire partie du Corps législatif. Il aurait cru descendre. Aujourd'hui cette ambition commençait à l'attirer : « Nous avons causé avec Wendel, écrit-il, du plan de nous faire nommer au Corps législatif. »
Ce n'était pourtant à cette époque qu'une idée vague. De Serre pensait toujours à reprendre la carrière judiciaire; bien des incertitudes devaient éloigner la réalisation de son désir.
On aurait pu croire que les fonctions dont il avait été investi à Metz et à Hambourg, sous le règne de celui qu'on appelait alors « l'usurpateur », préviendraient contre l'anpien soldat de l'armée de Condé, le parti triomphant. Il n'en fut rien. Ni de Serre ne fut tenté de s'excuser de ces emplois, ni le pouvoir nouveau de les lui reprocher. Loin de là, le chancelier Dambray lui adressa des éloges pour sa belle conduite à Hambourg, et le comte d'Artois, qui l'avait accueilli avec sa grâce accoutumée, lui fit donner la croix de Saint-Louis. Il venait déjà de recevoir, du ministère de la justice, la décoration de la Légion d'honneur.
Il atlendit plus longtemps sa rentrée dans la magistrature. Ancien membre du parlement, fort épris des vieux usages, et conservant dans son langage les formes du temps passé, bien qu'il n'en eût pas dans l'âme les préjugés, le chancelier Dambray songeait à rendre à ses collègues des cours d'autrefois quelques hautes positions judiciaires. Il trouvait de Serre, très jeune encore, en état de prendre patience.
Il y avait d'ailleurs, pour toutes les places créées ou à créer, une véritable affluence. On se ruait, pour en obtenir, autour du nouveau régime, et, à voir les
origines diverses de cette foule de solliciteurs, on aurait cru faite la conciliation des partis. Le roi n'était pas encore aux Tuileries que le torrent s'était déchaîné : « Tout est ici en mouvement, écrit de Serre le 19 avril 1814; tout le monde accourt; toutes les prétentions se montrent, anciennes, nouvelles; ceux mômes qui ont voté la mort de Louis XVI, pensent pouvoir s'asseoir sur les degrés du trône de son frère ; au moins n'ont-ils pas eu jusqu'ici la pudeur de se retirer. Jugez ce que prétendent ceux qui n'ont pas quitté les Bourbons, et, avec cela, une pauvre France épuisée, qui réclame surtout la plus grande économie ! »
Une convenait pas à de Serre de se jeter dans ce tourbillon, ni d'élever aucune prétention impatiente ou avide. La publication de ses lettres les plus intimes ne permet pas d'ignorer ou de taire les préoccupations que portèrent dans sa vie les embarras d'une fortune modeste et le légitime souci d'assurer aux divers membres de sa famille une ai sance souvent menacée par les événements. On peut d'autant moins les dissimuler que, dans le cours de sa carrière politique, d'indignes pamphlets allèrent jusqu'à l'accuser, lui fils si dévoué, de laisser mourir de faim ses parents.
Il est certain que cette sollicitude pesa, en plus d'une rencontre, sur ses résolutions. Mais elle ne se sépara jamais chez lui d'un autre sentiment, l'amour du pays. Cette double inspiration se révèle dans ses lettres les plus confidentielles; si attaché qu'il soit à ses devoirs de familfe, il ne les sacrifie jamais au de-
voir public, et plus d'une fois on le vit, devant d'affectueuses dissidences, maintenir avec fermeté la ligne que sa conscience lui avait indiquée.
Cependant de Serre mettait une sérieuse persévérance à faire valoir ses titres au ministère de la justice. Il demeurait à Paris pour suivre, comme il disait, son affaire dans les bureaux. Besogne ingrate et pénible que les natures médiocres recommencent avec une infatigable agilité, sous tous les régimes, mais que, même dans la mesure la plus discrète, les âmes fières ont en horreur, « Malgré ton goût décidé pour les champs, écrit de Serre à sa femme qui prenait alors les eaux de Spa, les bruyères ne trouvent pas grâce devant tes yeux... Qu'y veux-tu, ma chère petite? il y a toujours quelques bruyères à traverser dans la vie. Celles des sollicitations sont, je t'assure, pires que celles d'Ardennes. Ah ! si je les pouvais éviter, je consentirais à parcourir à pied toutes celles de France et d'Allemagne. »
Citons encore, puisque nous cherchons, sous l'homme politique, à faire connaître l'homme, ce passage de la même lettre : « Ne plains pas trop l'argent à Spa, mais suis un peu le mouvement de tout le monde. Quand il t'en coûterait un louis par jour pour trois semaines, c'est vingt-un louis, puis le voyage. Nous n'en serons pas beaucoup plus gueux pour cela, et, si ça te fait du bien, jamais je n'aurai trouvé cet argent mieux employé. Ne te tourmente pas le moins du monde sur cet article-là K »
1 Corresp., T, p. 515.
Il passa quelques mois à Pans, vivant au jour le jour, visitant les musées, lisant dans les bibliothèques, toujours avide de connaître et de s'instruire, mais n'ayant ni dans son existence ni dans ses projets, ni dans ses espérances, cette fixité qui permet également à l'esprit le travail et le repos. Au milieu de cette longue attente, il songeait au barreau. « Je vois qu'il faut s'accoutumer à l'idée de revenir à son sac ; et peut-être quand j'y serai, je remercierai ceux qui n'auront rien fait pour moi. Le premier moment sera dur; mais, Dieu merci, j'ai encore de la force et du courage, et ce n'est pas la première fois que je me mesurerai contre la mauvaise fortune. »
Peut-être se rappelait-il alors le sage conseil de M. de Collenel, l'engageant à rester avocat pour « se trouver au-dessus de toutes les demandes. » Avec l'indépendance de la vie, le barreau, en effet, eût assuré à son admirable talent une éclatante et fructueuse carrière. Aux sources de la fortune et de la renommée, l'homme politique se fût trouvé plus fort pour dominer les disgrâces du sort et ces injustices des partis, qui devaient sitôt consumer son existence.
Il se lassa d'un séjour inutile à Paris, et revint en Lorraine à la fin de l'année. Le jour de Noël, lé premier président de la Cour de Colmar, le baron Schirmer, mourut subitement. De Serre fut immédiatement nommé à sa place.
La Cour de Colmar, sans avoir un ressort très étendu, embrassait l'ancienne province d'Alsace; elle succédait à un conseil souverain, et, par suite des
nO LE COMTE DE SERRE.
changements accomplis dans l'état territorial de la France, elle réclamait une réorganisation complète: travail qui attirait de Serre, loin de l'effrayer. Cette Cour était précisément de celles qu'il avait ambitionnées. « Colmar, écrivait-il quelques mois aupa^ ravant, est dans un superbe pays, bon marché, moitié allemand, moitié français ; c'est une Cour à remonter; mais j'y arriverais avec une grande supériorité. » En même temps que lui parvenait la nouvelle de sa nomination, une grande joie, longtemps attendue, illuminait son foyer; un enfant, un fils, lui était né. Ses vœux étaient remplis. Il envisageait l'avenir avec confiance, et jouissait pleinement de cette pure et complète satisfaction.
Aussi ses premières impressions à Colmar étaientelles heureuses; le jour même de sa venue, il mandait à sa mère : « Ces gens m'ont l'air simple et bon en général; nous pourrons, je pense, vivre ici d'une manière conforme à notre fortune et à nos goûts. C'est après-demain que je m'installe; je ne ferai pas grands frais de discours, et compte improviser ce que m'inspirera la situation. »
Il était loin de prévoir, en écrivant ces mots si simples, la signification tragique qu'ils allaient emprunter des événements.
Sa lettre venait xle partir, quand il reçut la visite du préfet, lui portant en confidence cette nouvelle : « Bonaparte a quitté l'île d'Elbe ! Bonaparte est en France ! »
Le lendemain, te Moniteur divulguait le secret à la ville, et lui donnait les premiers détails. Le surlendemain, 11 mars 1815, la Cour tenait l'audience
solennelle pour l'installation du premier président.
La cérémonie avait attiré une grande affluence. On ne parlait que de l'entreprise de Bonaparte. Tout était plein de l'étonnante nouvelle. De Serre, qui se demandait la veille quel sujet lui fournirait la situation, le lisait sur tous les visages.
Il essaya pourtant de s'y soustraire, et de renfer mer son discours dans la solennité même qui rassemblait la magistrature. Il en rappela l'objet, et, faisant un retour sur sa propre carrière, il évoqua les illustres modèles qu'il s'était efforcé de suivre, en rendant hommage aux collègues avec lesquels il avait travaillé à l'œuvre de la justice. Puis, tournant ses regards sur la Cour qu'il devait présider, il célébra ses mérites; il fit l'éloge de cette province d'Alsace au milieu de laquelle il allait vivre; il exposa en quelques grandes paroles les leçons que la magistrature devait donner aux peuples, les injustices que son autorité, pleinement rétablie, devait réparer, à l'ombre de la liberté et de la paix enfin rendues à la France.
Mais à ces mots, que le trouble des esprits et la menace de nouveaux périls paraissaient démentir, sentant l'anxiété de l'auditoire conspirer avec l'émo* tion de son âme, et comme si, par une sorte de divination oratoire, l'image de la France envahie se fût dressée devant lui, il éclate tout à coup :
«... D'un bout de la France à l'autre, un cri d'indignation a retenti. Il est revenu cet homme de malheur; il a reparu sur nos rivages. Que veut-il? Qu'espère-t-il? Qu'apporle-t-il? Vous le savez, Messieurs, lorsque sa gloire nous semblait pure, lorsque
nous vîmes en lui le terme de nos discordes civiles, le sauveur de la patrie, avec quel abandon, quelle confiance sans bornes nous nous sommes jetés entre ses bras! Nous l'avons cru lorsqu'il a promis de rendre la patrie chère à ses enfants, redoutable à ses ennemis. Comment a-t-il tenu ses promesses? Quel prix nous a-t-il rendu de tant d'efforts, de tant de sacrifices, de tant de sang et de trésors prodigués pour lui avec une constance sans exemple? 11 a porté dans toute l'Europe la terreur, le ravage et l'oppression ; il a humilié ou trahi nos alliés les plus naturels ; il a soulevé contre la France tous les peuples désespérés. C'est vainement que des millions de Français ont péri par le fer, par la maladie, par la rigueur des climats; nous avons vu cet homme fugitif ramener à sa suite dans la France épuisée la pesle, l'invasion et les barbares. Au dedans comme au dehors, il a tout envahi, tout usurpé ; il s'est joué de tout. Il a relevé les autels pour les profaner, créé des constitutions pour les renverser, édicté des lois pour les enfreindre. Enfin il !est tombé par l'excès môme de ses attentats. Il s'est reconnu un obstacle au bonheur de la France et au repos du monde. Il nous a rendu nos serments. El c'est lorsque notre roi légitime travaille jour et nuit, avec un succès visible, à cicatriser les plaies de la patrie, c'est alors que cet homme vient troubler la paix, nous ravir les libertés que la loi nous a rendues. Déchu du rôle de César, il veut essayer de celui de Catilina.
« Mais il ne trouvera point en France les ressources qu'offrait à ce dernier la corruption romaine.
A qui s'adresserait-il parmi nous? Aux armées! Elles se rappellent les généraux qui les conduisaient avant lui à la victoire, et qu'il a immolés ou bannis; elles se rappellent ces vastes tombeaux de leurs frères d'armes, Saint-Domingue, les Espagnes et l'Egypte, la Russie où il les a lâchement abandonnées. N'estce pas lui qui a perdu ces conquêtes qu'elles avaient faites sans lui, qui a livré ce territoire qu'elles avaient longtemps si vaillamment défendu? S'adresserait-il aux ministres des autels, aux magistrats? 11 a foulé aux pieds la religion comme les lois humaines.' Il a tenu leurs ministres dans l'abaissement et l'humiliation. Il a multiplié et rempli les prisons d'État, créé ces commissions, ces juges extraordinaires, cette haute police, ces chefs-d'œuvre de tyrannie. Appellera-t-il à lui les commerçants, les cultivateurs? Ses mesures ont anéanti le commerce, perdu nos colonies, notre marine; il a tenté sur leurs ruines d'établir pour lui seul un monopole universel. Les cultivateurs lui redemandent leurs enfants qu'il leur a ravis; ils lui reprochent ces impôts arbitraires, exagérés et vexatoires, ces réquisitions, ces désolations de tout genre. Enfin la nation en masse a été par lui opprimée, insultée dans ses représentants, et l'appeler aujourd'hui à se courber sous son joug honteux est de sa part un nouvel et plus grand outrage. Le crime et la folie, des Français parjures et parricides, pourraient seuls trahir l'honneur, la loi, la patrie, qu'il faut désormais sauver ou voir périr ensemble.
« C'est aux magistrats de cette Cour souveraine et
royale à proclamer les premiers ces sentiments de tous les bons Français, et c'est en m'unissant de cœur avec vous, Messieurs, c'est en votre nom que je m'en suis rendu l'interprète.... »
« Hier, à ma réception qui avait attiré grand monde, écrivait de Serre à sa mère, j'ai improvisé une espèce de philippique; il m'est revenu de tous côtés que cette sortie inattendue, celte bouffée d'indignation, avait fait bon effet. »
C'était bien une philippique que celte éloquente imprécation. Peu de morceaux en égalent la beauté oraloire. Qui eût dit cependant, l'année précédente, au premier président de la Cour impériale de Hambourg, qu'il tiendrait a si peu d'intervalle un pareil langage? L'effervescence de cette époque, où se précipitaient avec tant de violence des impressions si mobiles, emportait les esprits les plus modérés. On s'étonnerait davantage de ce discours, si l'on ne savait quelles colères l'entreprise de Napoléon excita jusque dans les rangs de ses anciens frères d'armes, et par quelles outrageantes proclamations, suivies, pour quelques-uns, de tristes revirements, les maréchaux la dénoncèrent à la réprobation de la France.
Chez de Serre ce langage était absolument sincère, et les actes ne le démentirent point. Les sentiments qu'il exprimait avec tant de véhémence ne dataient pas sans doute de ces derniers jours : ils s'étaient formés peu à peu sous l'Empire. L'histoire du premier président était celle de beaucoup de fonctionnaires qui, d'abord confiants dans le génie de l'empereur, s'étaient détachés de lui 5 mesure que se
multipliaient ses fautes el ses exigences. Il avait gardé, comme il le disait dans ce discours, sa fidélité au prince, et, sans rien accorder à la flatterie, il avait religieusement tenu ses serments. Mais, délié de sa foi par l'empereur lui-même, il était revenu à la vieille dynastie que sa jeunesse avait servie ; il retrouvait sous son règne, et la France avec lui, la paix, la liberté, la sécurité; à peine en possession de ses biens, depuis si longtemps perdus, il les voyait de nouveau menacés; son âme alors ne se possédait plus, et dans le transport que lui causait cette coupable tentative, il laissait déborder tous les reproches qu'il avait, comme tant d'autres, accumulés en silence contre l'Empire.
Ses lettres intimes n'étaient pas moins vives que ses harangues publiques. « Le voilà donc à Lyon, cet homme de malheur! C'est du plus fatal augure! Voir compromis tout ce qu'on avait cru sauvé, tout ce qu'on a de plus cher! » Pour lui, pour sa position, pour son avenir, le coup était cruel. « Nous eussions pu être si heureux! » Mais le souci de la France étouffait aussitôt cette plainte personnelle : « Peuton penser à soi, quand la patrie tombe tout d'un coup, et sans qu'on pût le prévoir, de l'espoir le mieux fondé de liberté, de prospérité, dans un abîme sans fond? Dieu veuille prendre pitié de la France, ne fût-ce que pour ce digne roi qui lutte noblement avec toute la loyauté des sentiments généreux contre la fourbe, l'audace et la perfidie1 ! »
1 Corresp., II, p. 17
Il avait rapidement perdu toute espérance. Autour de lui, dans ces rangs si animés d'abord contre l'envahisseur, se manifestait déjà cette disposition que nos révolutions ont rendue fréquente : l'effroi des changements et la facilité 5 les supporter tous. « Tout le monde est désolé, et tout le monde laisse faire Personne ici ne montre de mauvaises intentions, au contraire; mais tous seront disposés à tendre le col au joug. »
Aussitôt après la séance solennelle de la Cour, de Serre avait fait voter par les Chambres assemblées une adresse au roi. La Cour avait chargé le premier président d'envoyer des instructions à tous les juges du ressort, et de faire imprimer son discours en français et en allemand pour le répandre dans toute la province. Ce discours, de Serre eut d'abord à l'écrire, car il était né, sans préparation, de la circonstance môme.
Cependant, la journée du 20 mars était accomplie. L'empereur était aux Tuileries. Il était rentré de nuit à Paris, au milieu du silence morne de la ville, attendu au seuil du palais, que venait encore une fois de quitter la royauté, par les acclamations enthousiastes de ses anciens serviteurs.
De Serre dut songer au parti qu'il allait prendre. L'éclat même qu'il venait de faire dictait sa conduite. Il n'eut pas un instant d'hésitation : « Je suis préparé à tout, avait-il dit dès le premier jour; je sais à l'avance comme je me conduirai dans toutes les circonstances que je puis imaginer; mais, Dieu, aidant, ce sera avec honneur. » Quelques jours plus
tard, il écrivait à sa mère qui, chose singulière, paraît n'avoir point partagé son sentiment : « Depuis longtemps j'y ai bien réfléchi, et je ne puis pas faire autrement. Je m'explique : ce que je ne puis pas faire, je le vois clairement; ce que je ferai, je ne le vois pas encore... Réfléchissez-y vous-même, et vous serez convaincue que je ne fais que marcher dans la route où, dès ma première jeunesse, vous m'avez placé. » Il quitta Colmar et se rendit à Metz; il y vit sa conduite diversement appréciée; le plus grand nombre de ses amis l'approuvaient, et ceux-là mêmes qui lui conseillaient un aufre parti, probablement celui de se rallier à l'Empire, n'avaient pas de réponse à ses objections. Son ami, alors le plus intime, M. de Wendel, sans l'avoir entendu, avait été de son avis. De Serre se hâtait de l'annoncer à sa mère : « Je serais bien fâché, ajoutait-il, de ne pas être enfin d'accord avec vous. »
Il aurait pu aller à Gand, et on l'engageait à s'y montrer dans l'intérêt de son avenir : « Mais, écrivait-il plus tard, comme l'ambition avait été étrangère à ma conduite, je n'ai pas souffert qu'elle en dirigeât la suite. » Il se retira aux forges de la Quint, près de Trêves, établissement que dirigeait M. de Wendel, et où il avait lui-même des intérêts. Il s'y trouvait avec sa famille, donnant son temps à quelques travaux d'administration, et saisissant de là les occasions de servir la cause royale.
Il avait pu proléger la fuite de l'ancien préfet de la Moselle, M. de Yaublanc, proscrit par un décret de l'empereur. M. de Yaublanc se rendait à Gand ;
m LE COMTE DE SERRE.
il y portait, dans son zèle nouveau pour une politique extrême, des conseils bien différents de ceux que de Serre y aurait fait entendre. Mais, plein de reconnaissance pour le service que ce dernier lui avait rendu, il s'était offert à transmettre au roi et aux ministres les intentions du premier président : « Qu'on sache bien, lui écrivait de Serre, qu'on peut compter sur moi, et que j'accepterai avec empressement et remplirai avec zèle toute destination 5 laquelle on me jugera propre. » Il adressait par le môme intermédiaire un compte de sa conduite au chancelier Dambray qui lui rendit plein hommage : « Je savais, lui répondit le chancelier, que vous aviez courageusement rempli les devoirs de fidélité et de dévouement que la confiance de Sa Majesté vous imposait, et que ne pouvant plus rendre la justice en son nom, vous aviez quitté, sans balancer, des fonctions que vous ne pouviez continuer avec honneur. » On voit quelle conduite de Serre a tenue pendant les Cent-Jours. Les partis, à qui ne coûte aucune invention, ne l'en accusèrent pas moins, l'année suivante, parce qu'il défendait la causette la modération, de s'être rallié pendant les Cent-Jours à l'empereur1.
Le jour même où Napoléon rentrait à Paris, les esprits clairvoyants avaient pu démêler les raisons
1 Histoire de la Restauration, par M. Alfred Nettement, t. III, p. 507. — On regrette que le consciencienx historien, en rapportant celte accusation, paraisse lui-même, sans plus ample vérification, y ajouter foi.
qui l'empêcheraient d'y rester. Mais sa courte victoire devait laisser des conséquences trop durables pour le gouvernement comme pour le pays.
Ces conséquences se résumaient en deux mots : au dehors la coalition reformée, au dedans les divisions aggravées.
La Restauration avait obtenu en peu de temps ce résultat de rompre la coalition qui, formée contre Napoléon, s'était flattée de se maintenir contre la France. Lorsque l'envoyé du roi se présenta au Congrès de Vienne, les puissances unies se promirent de le laisser à l'écart, et de ne lui signifier leurs décisions qu'après les avoir concertées sans lui. Quelques mois s'étaient écoulés, et par son habileté personnelle, par le prestige de la royauté rétablie, par les rivalités bientôt suscitées entre les alliés, et le besoin que chacun d'eux éprouvait d'avoir pour soi la France, M. de Talleyrand en était venu à voir son concours sollicité par ceux qui avaient d'abord résolu de décliner ses avis.
Contre les prétentions de la Russie et de la Prusse, l'Autriche et l'Angleterre signaient, avec la France, un traité d'alliance.
C'en était fait de la coalition.
Napoléon reparaît; aussitôt les rivalités tombent, et la coalition se redresse.
Surexcitées par cette nouvelle lutte, les puissances envahissent encore une fois notre pays, mais, cette fois, pour lui imposer des charges accablantes, et mêler au rétablissement des libertés publiques, le fatal souvenir de leurs armes détestées.
Ces dissentiments, qu'elle avait éteints entre nos ennemis, l'expédition des Cent-Jours les rallumait, hélas ! entre les Français.
Les premières paroles des Bourbons avaient été des paroles de conciliation. Bien des fautes; sans doute, avaienl été commises au-dessous d'eux, bien des mots fâcheux prononcés, et dans une nation comme la France, où ces légèretés ont de si graves conséquences, on ne saurait être trop sévère pour ceux qui s'y abandonnent. Mais, envisagée dans les grandes lignes de sa politique, la Restauration voulait l'union. Le roi la recommandait dans tous ses discours : « Heureux de nous retrouver au sein de la grande famille, disait Louis XVIII dans le préambule de la Charte, nous n'avons su répondre à l'amour, dont nous recevons tant de témoignages, qu'en prononçant des paroles de paix et de consolation. Le vœu le plus cher à notre cœur, c'est que tous les Français vivent en frères, et que jamais aucun souvenir amer ne trouble la sécurité qui doit suivre l'acte solennel que nous leur accordons aujourd'hui. »
Tel n'était pas, tel ne pouvait être, le langage de Napoléon. Il était condamné, pour le succès de son entreprise, à réveiller les divisions et les haines. A peine a-t-il reparu, que l'on voit la nation déchirée en deux partis, les cris des plus mauvais jours de la révolution encouragés; la royauté accusée, dans des fables odieuses, de vouloir ramener le servage et les dîmes; la confiscation, qu'elle venait d'effacer des lois, rétablie; les opinions dont elle avait commandé l'oubli, recherchées; la
proscription frappant ceux qui ont émis des votes contraires au régime impérial; Oudinot, Victor, Gouvion-Saint-Cyr rayés de la liste des maréchaux de France. Le temps n'est plus où le glorieux soldat, tournant contre un pouvoir avili son épée victorieuse, se faisait pardonner l'illégalité de ses actes par la sécurité offerte aux intérêts et le calme rendu au pays. Cette fois, il inquiétait le pays, troublait les intérêts, et dans leur irrémédiable défiance, il pouvait lire sa ruine prochaine.
En même temps, l'esprit de l'armée est bouleversé. Elle avait assisté avec une tristesse résignée à la première Restauration : « La garde nationale, très nombreuse, écrivait de Serre au mois de juin 1814, est dans les meilleures dispositions. Au vrai, que voudrait-on? On a la paix, une paix honorable, et pour roi, un excellent homme. L'esprit de l'armée est le seul mauvais, au moins celui des jeunes gens... Ils finiront par prendre l'esprit de la nation ; généralement elle est contente. »
L'armée entrait peu à peu dans ce sentiment; les Cent-Jours viennent rompre cet accord entre elle et la nation. En révolte contre le pouvoir légal, en lr.ttc contre l'invasion, repoussant un ennemi qui mer ace l'indépendance de la patrie, et soutenant un régime qui compromet son repos et ses libertés, contrainte ainsi, par l'entraînement des circonstances, de mêler dans une confusion déplorable deux causes absolument distinctes, l'armée se trouve portée à envelopper dans la même aversion le gouvernement qu'elle a abandonné et l'étranger qu'elle a combattu ; et le
malheur de celte situation s'accroît des accusations dont la poursuivront bientôt, oubliant sa gloire et ne voyant que sa faute, d'imprudents amis de la royauté.
Enfin le parti libéral lui-même s'était divisé. Avant le 20 mars, il avait été unanime pour se rallier autour du trône. Dès le lendemain, l'un des hommes, qui avaient le plus énergiquement protesté contre Napoléon, Benjamin Constant, sur l'appel de l'empereur, s'était rendu aux Tuileries, et en était sorti conseiller d'État. Le départ du roi, les mécontentements soulevés par les fautes des royalistes, et habilement exploités par Napoléon, l'imminence de la chute de l'Empire, à peine rétabli, et le soin de le remplacer, mettent en mouvement les combinaisons et les espérances. Des projets nouveaux se font jour parmi ceux qui avaient d'abord soutenu la dynastie des Bourbons, comme l'unique barrière contre le retour de l'empereur. Les uns, en bien petit nombre, rêvent la république; d'autres une monarchie à qui l'on imposerait la Constitution de 1791, et quelques-uns de ces libéraux, qui doivent le plus amèrement reprocher aux Bourbons de revenir par les armes étrangères, vont se montrer dans les camps de l'ennemi, demandant aux puissances un roi qui ne soit pas Louis XVIII, ce roi fut-il le prince d'Orange»
Germes funestes pour l'avenir! Enchaînement lamentable de griefs et de représailles, de torts et de ressentiments, de perfidies et de défiances qui furent l'œuvre de quelques jours et qui demeurent le fléau d'un siècle !
Le gouvernement royal, rétabli pour la seconde fois, ne chercha point à envenimer ces dispositions qu'il n'avait pas créées. Loin de là, ses premiers soins furent pour les adoucir, et pour donner aux passions excitées l'exemple de la modération. Louis XVIII, dans la Déclaration de Cambrai, commençait par reconnaître les fautes de son gouvernement : aveu que ne font d'ordinaire, ni les pouvoirs, ni les partis, également enclins à expier leurs erreurs sur la poitrine d'autrui. 11 composa son ministère d'hommes qui avaient appartenu pour la plupart au régime précédent, allant même jusqu'à s'imposer l'inutile honte d'y faire entrer Fouché. La Chambre des Pairs et le Conseil d'État, l'un et l'autre réorganisés, présentaient dans la diversité de leurs membres des garanties pour toutes les opinions.
Le môme esprit dirigea les opérations électorales. Nommés à vie, en l'an X, par les assemblées primaires cantonales, les électeurs avaient été divisés, sous l'Empire, en collèges d'arrondissement et en collèges de département. Les uns et les autres dressaient une liste de candidats, sur laquelle le Sénat choisissait les membres du Corps législatif. Après le 20 mars, l'intervention du Sénat fut écartée, et l'élection directe des députés confiée aux collèges de département et aux collèges d'arrondissement. La Restauration maintint les électeurs de Tan X, et les collèges entre lesquels ils étaient répartis; seulement les collèges d'arrondissement furent ramenés, comme avant les Cent-Jours, au système de la présentation des candidats, et les collèges de déparle-
ment, héritant des attributions du Sénat, élurent définitivement les députés , sous la condition de prendre au moins la moitié de leurs choix sur les listes proposées par les collèges d'arrondissement. Les préfets pouvaient ajouter dans chaque collège un certain nombre d'électeurs nommés aux électeurs légaux. L'âge de l'éligibilité était abaissé de quarante à vingt-cinq ans, et le nombre des députés fixé à 402.
Rien ne fut négligé pour soustraire les électeurs aux entraînements des passions triomphantes. Nul, plus que Fouché, n'avait sujet de les redouter. Les présidents des collèges des départements, alors nommés par le gouvernement, avaient été choisis parmi les hommes les plus modérés, quelques-uns môme compromis par leur conduite pendant les Cent-Jours. On voyait parmi eux M. Lanjuinais, l'ancien président de la Chambre en 1815, M. Flaugergues, l'un des commissaires de la célèbre adresse de 1813, MM. Gallois et Savoye-Rollin, le général Foy, et deux avocats déjà renommés dans les rangs du parti libéral, MM. Dupin et Tripier.
Ce fut, malgré ces précautions, une Chambre ardemment royaliste qui sortit des élections. Les salles de scrutin avaient été délaissées, lors de la nomination de la Chambre des Cent-Jours ; cette fois . les électeurs s'y présentèrent en foule, et volèrent sous l'impression, violemment éprouvée, du ressentiment contre le régime déchu.
Le premier résultat de ces élections fut le changement du ministère. Introduit au pouvoir par des
obsessions étrangères et des intrigues de cour, Fouché ne pouvait pas paraître, minisire du roi, devant une Chambre royaliste. Il appartint à M. Laine de faire sentir au gouvernement cette impossibilité morale. M. de Talleyrand la reconnut immédiatement; il prépara la chute de Fouché, sans prévoir qu'elle entraînerait la sienne. Tandis que Fouché s'en allait à Dresde comme ministre plénipotentiaire, dernière distinction dont la loi, qui excluait de l'amnistie les régicides, devait bientôt le dépouiller, M. de Talleyrand fut nommé grand chambellan, et parmi les autres membres du Cabinet dissous, MM. Louis, Pasquier, de Jaucourt, l'illustre maréchal Gouvion- Saint-Cyr, reçurent des marques signalées de la faveur royale.
Un nouveau ministère fut formé sous la présidence du duc de Richelieu, ministre des affaires étrangères. M. de Vaublanc , ministre de l'intérieur, M. Dubouchage à la marine, le duc de Feltre à la guerre, représentaient dans le cabinet, bien que deux d'entre eux eussent servi l'Empire avant 1814, le parti dominant. M. Barbé-Marbois à la justice. M. Corvetto aux finances, M. Decazes à la police, y soutenaient plus particulièrement la pensée du pacte constitutionnel. Le duc de Richelieu, grand seigneur sans préjugés, alliant avec une intelligence généreuse des intérêts nouveaux un dévouement chevaleresque à la royauté, supérieur par l'élévation de son âme et son délicat instinct de Fhonneur, aux jalousies étroites et aux cruels emportements des parlisr conciliait dans sa personne les deux ordres d'idées.
comme aussi , par son patriotisme et l'estime qu'avaient pour lui les souverains, il réunissait dans un même sentiment de confiance, la France et l'Europe.
La pensée qui avait formé ce ministère était encore une pensée de conciliation; elle n'avait donné quelques gages aux exigences du parti dominant, que pour être plus en mesure d'obtenir de lui des concessions.
C'était bien en effet une pensée de conciliation qu'il s'agissait avant tout de faire prévaloir. Lorsqu'on examine de sang-froid les événements qui venaient de s'accomplir, les circonstances qui les avaient rendus possibles , les impressions qu'ils avaient provoquées , les résultats qu'ils avaient produits, on a peine à comprendre que la leçon qui s'en dégageait n'ait pas frappé tous les esprits.
Qu'avait-on vu en 1815, à la veille du 20 mars? Chaque parti, oubliant devant le péril ses exigences passagères, avait couru d'instinct au principe qui devait le sauver. Les amis de la Charte, dont plusieurs avaient méconnu la royauté, s'étaient tous rangés autour du trône, sentant bien qu'à sa cause était attaché le sort des libertés publiques. Les défenseurs de la royauté, dont plusieurs avaient méconnu la Charte, étaient les premiers à invoquer le pacte constitutionnel ; le comte d'Artois, à leur tête, lui avait renouvelé serment devant les Chambres réunies ; tous protestaient de leur résolution de l'observer, sentant bien que la force de la monarchie était dans son accord avec les libertés du pays. Un
homme, qui cette fois encore, devait interpréter la pensée nationale, M. Laîné, royaliste fidèle et libéral sincère, réunissait les deux causes dans un discours où, en protestant de son dévouement à la royauté et à la Charte, il rappelait gravement les fautes commises , la nécessité pour la royauté de fournir aux intérêts nouveaux les garanties qu'ils ne devaient eux-mêmes attendre que d'elle.
Si le péril était le même pour la monarchie et pour la liberté, si pour elles la défaite avait été commune, la victoire ne devait-elle pas l'être également? Si de leurs défiances mutuelles, de leurs divisions, apparentes ou réelles , était née leur faiblesse, n'était-il pas manifeste pour l'une et pour l'autre, que de leur union dépendait leur durée? La Charte et, avec elle les intérêts nouveaux, n'avaient pas de plus ferme rempart que la royauté. La royauté, à son tour, ne devait chercher sa force que dans la pratique intelligente et fidèle des obligations et des droits consacrés par la Charte.
Ces vérités étaient saisissantes. Elles le sont du moins pour nous qui, venus après tant d'épreuves, dominons d'un regard impartial ces luttes orageuses. Mais, dans le feu du combat, tous ne les voyaient pas.
Ce fut dans ces circonstances difficiles que de Serre aborda la vie publique.
Il avait été nommé, sans s'y attendre, président du collège électoral de Colmar. Avant de se rendre à son poste, il dut prêter par écrit le serment exigé des présidents des collèges électoraux. La formule en était ainsi conçue :
« Je jure et promets d'être fidèle au roi, de me conformer en tout à la Charte , aux lois du royaume et aux ordonnances de Sa Majesté des 13 et 21 juilet 1815, relatives à la convocation des collèges électoraux, de maintenir Tordre dans le collège que je présiderai, de ne pas souffrir qu'il s'occupe d'autres objets que de ceux qui sont prescrits par l'ordonnance de convocation de Sa Majesté ; de ne tolérer aucune coalition tendant à gêner ou capter les suffrages ; de ne rien faire par haine ou faveur; enfin, d'exercer mes fonctions avec zèle, exactitude, fermeté et impartialité. »
De Serre arriva le 16 août à Colmar. Le collège d'arrondissement Pavait déjà présenté à une forte majorité, comme premier candidat. Il ouvrit le 22 août la session du collège de département.
Dès le lendemain, il était élu député avec deux membres de l'ancien Corps Législatif, l'un fort obscur, M. Moll, qui devait siéger au centre gauche, l'autre de vieille naissance et d'opinions révolutionnaires , M. de Voyerd'Argenson, qui avait fait partie de la délégation chargée de demander aux alliés un roi qui ne fut pas Louis XVIII.
Restait trois députés à élire : ils furent nommés les jours suivants. Celaient le lieutenant général baron de Berckeim, M. de Marandet, ancien secré-
taire d'ambassade, dont le marquis Barthélémy, vice-président de la Chambre des Pairs, avait recommandé la candidature à de Serre, et M. Willig, juge de paix. A part M. d'Argenson, ennemi déclaré des Bourbons, et de Serre royaliste dans l'âme, cette députation représentait assez bien, par ses opinions moyennes, la masse du pays.
Élu député, de Serre fut également charge de présider la députation du collège électoral qui devait présenter une Adresse au Roi.
Il portait dans la nouvelle Chambre des dispositions conciliantes qui tenaient tout ensemble à la nature de son esprit et aux vicissitudes de sa carrière. La pratique des affaires et le commerce des hommes lui avaient donné cette expérience qui manquait à un grand nombre de ses collègues. Ancien émigré, il avait vu dans l'exil, en même temps que de nobles exemples de fidélité et de désintéressement, ces mêmes passions dont il allait rencontrer à la Chambre les violences funestes et vaines. Avocat à Metz, premier président à Hambourg, il avait étudié de près , dans ses relations quotidiennes avec la société issue de la révolution, les idées, les lois, les intérêts que cette révolution avait créés. Il en avait démêlé les bons et les mauvais côtés, les avantages et les périls, les conséquences passagères et les effets durables. Les entraînements et la chute de l'Empire l'avaient éclairé sur la nécessité des libertés publiques, en même temps que sur les garanties que ces libertés devaient trouver dans le principe héréditaire de la monarchie, à laquelle le rattachaient ses affec-
fions et ses souvenirs. Il était plein de respect et d'une sorte de gratitude pour les institutions et les usages de l'ancien temps, persuadé que, sans les relever dans leur forme primitive, il y avait, pour la sécurité des intérêts nouveaux, beaucoup à leur emprunter; mais il demeurait, en même temps, partisan décidé de la société au milieu de laquelle il était appelé à vivre et dont la Charte avait consacré les droits. Il offrait ainsi, dans sa personne, dans son intelligence, dans les phases diverses de sa carrière, ce mélange de sentiments, de vues, de pratiques, qui aide à faire comprendre, sans les partager, les préjugés mutuels des partis, à tenir compte de leurs exigences sans s'y asservir, à démêler dans leurs revendications confuses la part du vrai et du faux : esprit de discernement qui constitue la sagesse politique et qui est nécessaire pour dominer une époque de révolution.
Peu d'assemblées ont réuni à un plus haut degré que la Chambre élue au mois d'août 1815, les vertus qui font les peuples libres.
La sincérité, la dignité du caractère, l'initiative dans les vues, le vif sentiment de l'honneur, le désintéressement, étaient des traits communs à la plupart de ses membres. D'un dévouement passionné pour la royauté, ils puisaient dans ce dévouement
; même le principe de leur indépendance. Désireux I d'obtenir la faveur du roi, ils s'exposaient à sa disi grâce plutôt que de se ranger, contre leur conviction i intime, aux avis de son gouvernement. Loin de les i arrêter, la conscience qu'ils avaient de leur inébran- ! lable fidélité, les aveuglait sur les périls de leur i opposition, et justifiait parfois à leurs yeux des mani- I feslations qui, produites dans un camp ennemi, les eussent révoltés et effrayés.
Mais à ces sentiments de haute marque se joignaient des tendances, des préventions, des habitudes qui devaient en égarer les inspirations ou les rendre suspectes.
Écartés des affaires ou exilés de France, les députés de 1815 ne se rendaient pas compte des conditions du gouvernement et de l'esprit de la société, dont ils étaient appelés à diriger la marche. Ils n'avaient vu, pour la plupart, cette société que dans le cercle restreint de leurs amitiés ; les crimes de la Révolution, l'attentat des Gent-Jours, les souffrances des royalistes, l'opulence respectée de leurs persécuteurs, excitaient dans leur âme des soulèvements bien naturels, mais que le repos de la France, la sécurité de l'avenir, la durée même de la monarchie leur commandaient de dominer. Ils avaient peine à se soumettre aux nécessités créées par des événements qu'ils maudissaient, à reconnaître les exigences des intérêts nouveaux, à entrer dans cette grande œuvre de conciliation dont la royauté avait à la fois la charge et le privilège, qu'elle devait entreprendre et que seule elle pouvait accomplir.
Ce n'est pas que leur pensée fût de pousser très loin les plans de reconstruction sociale que plusieurs mettaient en avant. Ils eussent été les premiers embarrassés de la tache si l'on en eût réclamé d'eux l'entière application. Ils admettaient, ils invoquaient les garanties introduites dans le droit public par les lois nouvelles; mais, par l'effet d'une tentation à laquelle les partis cèdent trop souvent en France, ils voulaient, tout en maintenant ces garanties, se donner le plaisir de les attaquer. En annonçant à grand bruit des changements, ils en recherchaient, au fond, bien moins la réalisation que l'apparence, et croyaient faire acte de conquête sur la révolution, en dissimulant sous de vieilles formules, des innovations qu'ils entendaient conserver. Jeu puéril et dangereux! Car il arrivait à menacer des intérêts qu'il n'atteignait pas, à irriter des hommes qu'il laissait debout, à provoquer contre ceux qui s'abandonnaient à cette politique, des soupçons et des représailles dont souffrirent leurs idées les plus justes, leurs desseins les plus légitimes, et cette royauté même pour laquelle ils auraient donné leur vie.
De Serre avait eu, à son arrivée à Paris, des impressions pénibles.
« On ne voit ici que des visages consternés, écrivait-il le 2 octobre 1815; on n'entend que plaintes et que reproches. »
La session s'ouvrit le 7 octobre. La veille une messe solennelle avait été célébrée à Notre-Dame, en présence du roi et des Chambres: « Nous avons bien besoin, écrivait encore de Serre, d'invoquer les
inspirations divines pour travailler à réparer tous les maux. »
Il fut nommé membre de la Commission de l'Adresse. Il s'y trouva presque seul de son opinion ; il vit promptement quelles luttes il aurait à soutenir, quels emportements à combattre, et. sans savoir encore sur qui il pourrait s'appuyer, quels amis, quels auxiliaires il pourrait réunir, il définissait la situation qu'il allait prendre avec une conscience de sa force dont l'expression s'alliait, dans cette nature simple et vraie, à la plus réelle modestie : « Notre Chambre, écrivait-il le 26 octobre, commence seulement ses travaux. Elle n'a que trop d'ardeur dans le bon sens, cl j'y jouerai probablement le rôle de modérateur... Ce n'est pas tout de vouloir le bien, il faut de la sagesse et de la mesure pour le faire. » Et dès lors, cherchant dans l'idée même qu'il se formait de son devoir une arme virile contre la séduction des plus tendres influences : « Il faut pour nous mieux aimer, écrivait-il à sa femme, t'unir à moi de sentiments. Dis-toi bien quel'hommi qui ne sait pas fortement aimer son pays , n'aimera pas davantage femme, enfants, amis, parents ; car c'est avec le même cœur qu'on aime tout cela. * »
Nobles paroles qu'il convient de citer comme elles furent écrites, au début de sa carrière publique. La politique ne fut jamais pour de Serre un amusement de l'esprit, une ressource de l'ambition, une parure
1 Corresp., IL p. 73.
mondaine s'ajoutant au luxe d'une brillante existence; elle fut pour lui le principe de grands devoirs rigoureusement accomplis dans l'intérêt du trône et du pays. « Tout ce à quoi je pense en ce moment, écrit-il quelques jours plus tard à Mme de Serre, c'est à servir de mon mieux le roi et mon pays. »