CHAPITRE V
La loi d'amnistie.
La session de 1815. — Les premières luttes. — Loi de sûreté générale. Loi sur la répression des cris séditieux et des provocations à la révolte. — Loi relative à l'institution des cours prévôtales. — De Serre prend la parole dans la discussion de chacune de ces lois. ~
— Ordonnance du 24 juillet 1815, exceptant de l'amnistie promise par le roi, les hommes réputés les principaux complices du gouvernement des Gent-Jours. — Lenteur calculée que met le ministère à exécuter cette ordonnance. — Irritation des royalistes. — M. de la Bourdonnaye présente à la Chambre sa proposition dite des Catégories. — Projet ministériel, limitant aux noms portés par l'ordonnance du 24 juillet les exceptions à l'amnistie. — Conférences du duc de Richelieu avec les royalistes constitutionnels.
— Sa conversation avec les membres de la commission, chargée d'examiner les projets d'amnistie. — Rapport présenté par M . Corbière, au nom de cette commission. — Exhortations pacificatrices du roi aux députés qui viennent lui présenter leurs hommages à l'occasion du jour de l'an. — Ouverture de la discussion. — M. de Salaberry, M. de la Bourdonnaye, M. de Castelbajac, M. Corbière M. Pasquier, M. fciméon, M. Becquey, M. Royer-Collard. — Discours prononcé par de Serre. — Rejet de l'amendement sur les catégories, aux cris de vive le roi. — Rejet de l'amendement sur la confiscation. — Le bannissement des régicides est voté. — Caractère des régimes qui avaient précédé la Restauration. — De Serre est nommé conseiller d'État. — Comment se forme son amitié avec M. Royer-Collard. — Premières attaques dont de Serre est l'objet.
Les premières lois soumises à la Chambre des députés par le ministère répondaient aux impressions
DE SEKRfi. 9
que cette Chambre apportait des départements. C'étaient des mesures exceptionnelles destinées à prévenir le retour des attentats dont la couronne avait été victime. Leur nécessité était, à cette époque, généralement reconnue. Présentées par un ministère modéré, ces lois trouvèrent leurs principaux défenseurs dans cette fraction de l'assemblée, qu'on devait désigner bientôt sous le nom de parti constitutionnel.
La loi de sûreté générale avait été proposée par le ministre de la police, M. Decazes. Elle eut pour rapporteur M. Bellart. La loi sur la répression des cris séditieux et des provocations à la révolte, présentée par M. Barbé-Marbois, ministre de la justice, fut appuyée, au nom de la commission, par M. Pasquier. Le duc de Feltre, qui proposa, comme ministre de la guerre, la loi relative à l'institution des cours prévôtales, se rattachait alors au parti ultra-royaliste. Mais deux membres éminents du parti modéré, M. Royer- Collard et M. Cuvier, acceptèrent le soin de la soutenir comme commissaires du gouvernement.
De Serre prit la parole dans la discussion de chacune de ces lois.
Il appuya d'abord un amendement de M. Royer- Collard au projet de loi sur la sûreté générale.
Ce projet autorisait tout fonctionnaire, légalement investi du droit de décerner des mandats d'arrêt, à faire arrêter, sans les déférer aux tribunaux, les prévenus de crimes ou délits contre la personne et l'autorité du roi, contre les personnes de la famille royale, contre la sûreté de l'État. La mesure devait être sou-
mise dans les vingt-quatre heures, par l'intermédiaire du préfet et du procureur général, au conseil des ministres. Essentiellement temporaire et s'exécutant sous la responsabilité des ministres, cette loi devait être abrogée de plein droit, si dans la prochaine session elle n'avait pas été formellement renouvelée.
M. Royer-Collard, effrayé des dangers qu'offrirait un tel pouvoir entre les mains de magistrats inamovibles et indépendants, avait proposé de réserver le droit d'arrestation aux préfets, à charge pour eux d'en rendre compte, dans les vingt-quatre heures, aux ministres de l'intérieur, de la justice et de la police, et, pour le ministre de la police, d'en référer au conseil dans les deux mois.
Ce fut pour défendre cet amendement déjà développé par M. Royer-Collard, que de Serre aborda, pour la première fois, la tribune.
Il insista en quelques paroles, précises et fortes, pour que les préfets fussent investis des pouvoirs exceptionnels créés par la loi. Placés au chef-lieu du département, dominant les préventions locales, ces fonctionnaires devaient être plus impartiaux, et leur dépendance à l'égard du gouvernement, engageant davantage la responsabilité des ministres, garantirait leur modération.
La proposition de M. Royer-Collard, écartée au scrutin, triompha dans l'application. M. Decazes, qui Pavait combattue, en développa lui-même les principes dans une circulaire, et il les fit entrer l'année suivante dans le texte de la loi.
Le second projet, déposé par M. Barbé-Marbois, tendait à réprimer les provocations à la révolte. La commission, d'accord avec le gouvernement, en avait changé les définilions et aggravé les pénalités. Le gouvernement s'était borné à proposer, contre les délits qu'il avait en vue, la prison, la mise sous la surveillance de la haute police, la privation de certains droits civiques. La commission ajouta ou substitua la déportation à ces châtiments contre des actes qu'elle qualifiait crimes. Elle frappa de celte peine toute personne coupable d'avoir publiquement, par des écrits, des affiches ou des discours, exprimé la menace d'un attentat contre la vie ou la personne du roi et des membres de la famille royale, excité les citoyens à s'armer contre l'autorité royale, provoqué le changement de l'ordre de successibilité au trône ou arboré dans un lieu public un drapeau autre que le drapeau blanc. Une autre catégorie de cris séditieux était rangée dans la classe des délits et devait être jugée correctionnellement.
M. Pasquier, nous l'avons dit, fut le rapporteur de la loi.
Cette loi si sévère ne le parut pas assez à un grand nombre de députés. Les uns réclamaient la peine de mort, les autres la peine des parricides, ceux-ci les travaux forcés, ceux-là des amendes dont Fénormilé eût assuré la ruine des condamnés. Un député de Dijon, bientôt célèbre par la violence de ses motions et qu'avaient honoré, sous la Terreur, son courage et son humanité, le docteur Brenet, accusa hautement la clémence du gouvernement et lui reprocha
ses lenteurs calculées dans la poursuite ou le jugement des coupables.
De Serre domina ces fureurs de sa ferme éloquence. Ses remontrances soulevaient les murmures ; mais elles commandaient la réflexion. Il faisait bondir ses adversaires en leur dénonçant leur passion; mais, en la dénonçant, il la désarmait.
Il dut, à deux reprises, monter à la tribune pour combattre les amendements qui proposaient la peine de mort. Étonné que la déportation, « celte mort vivante, » ne fut pas jugée assez rigoureuse, il s'élevait contre l'endurcissement des mœurs qui faisaient si bon marché de l'existence des hommes.
« De longues guerres, d'affreuses discordes civiles n'ont sans doute que trop familiarisé avec l'idée de la mort. Porter cette peine dans une loi nouvelle serait rendre nos mœurs plus féroces, et peut être exciter les hommes capables de crimes à des actes désespérés. »
Puis, montrant le retour d'un passé détestable dans l'excès des pénalités pécuniaires ;
« Je combats, disait-il encore, l'idée de porter les amendes à un taux trop élevé. Des amendes exorbitantes ressemblent à une confiscation, et l'un des grands bienfaits de la Charte est l'anéantissement des confiscations. Nous les rétablirions indirectement, si nous adoptions les propositions qui nous sont faites. i>
11 avait triomphé sur l'article premier, qui punissait les menaces contre le roi et la famille royale. Tous les amendements étaient écartés, et comme les
délits prévus par cet article étaient les plus graves, le rejet de la peine de mort semblait définitif. Ces amendements reparurent cependant sur le second article, dirigé contre les personnes coupables d'avoir arboré un drapeau autre que le drapeau blanc.
On put croire que, cette fois, ils allaient passer, La Chambre ayant été aux voix, l'épreuve fut déclarée douteuse. L'Assemblée était agitée ; une victoire sur ce point pouvait enhardir les passions excitées.
De Serre reprit la parole.
« Vous êtes trop justes, Messieurs, pour prononcer ici la peine de mort, sans une plus mûre délibération. Faites attention que la loi dont vous vous occupez n'est pas une loi provisoire : c'est une loi pour l'avenir, et vous ne devez pas, en la portant, ne considérer que les circonstances actuelles. »
Des murmures s'élèvent aussitôt. Sans se laisser troubler, l'orateur continue en rendant son argumentation plus saisissante.
« Dans des matières aussi graves, Messieurs, vous voudrez entendre avec calme toutes les considérations qui vous seront présentées. Dans le cas dont il s'agit, il peut se rencontrer des circonstances très graves, et d'autres qui diminuent la gravité du délit. Forcez les peines : les juges et les jurés se refuseront à les appliquer. Le temps et l'expérience nous l'ont appris, toutes les fois qu'une loi semble avoir été dictée par la passion... »
A ces mots les murmures recommencent. « Il n'y a point ici de passion, » interrompt un membre. Car
c'est au moment où ils se laissent le plus entraîner par la passion que les hommes supportent le moins qu'on la leur impute.
Le président rappelle l'auditoire au silence, et de Serre continue :
« Un homme insignifiant peut arborer, dans une commune isolée, un drapeau autre que le drapeau blanc, et, s'il n'y a aucune suite à ce délit, vous prononceriez la peine de mort, tandis qu'à l'instant même vous venez de rejeter cette peine pour celui qui, dans un lieu public, aura ouvertement menacé la personne du roi. »
Les convictions étaient ébranlées. Vainement d'autres voix essayèrent de détruire l'effet produit par ces paroles. L'amendement fut rejeté, et la peine de mort n'entra pas dans cette loi.
De Serre intervint également dans la discussion du projet qui constituait les cours prévôtales. Les modérés ne contestaient pas l'urgence de cette loi; elle leur semblait justifiée par la fermentation que les événements des Cent-Jours avaient laissée en France et qu'entretenaient, sur tous les points du territoire, les ardentes rancunes de l'armée licenciée. Mais ils entendaient limiter le nombre des attentats que ces cours auraient à juger, et soustraire à leur juridiction les actes commis avant le vote de la loi.
De Serre s'expliqua sur ces deux points. Il fit rejeter un amendement qui attribuait aux cours prévôtales le jugement des crimes d'incendie, et combattit énergiquement les amendements qui soumet-
taient à ces cours les délits antérieurs à leur établissement.
Cette disposition rétroactive avait trouvé place dans le projet du gouvernement. C'était suivant de Serre « une tache » dans la loi. Le ministère l'avait effacée, sur l'opposition d'un des membres, alors les plus irrités, mais, en tout temps, les plus généreux de la droite, M. Hyde de Neuville. Elle fut reprise par un autre député. De Serre, la repoussa, et s'élevant avec autorité contre la distinction trop commode que son contradicieur avait imaginée entre le droit public et le droit privé :
« Dans le droit privé, il ne s'agit, dit-il, que d'intérêts secondaires; ici il s'agit de l'honneur et de la vie. C'est donc ici que le législateur doit assurer toutes les garanties nécessaires à l'innocence. On parle toujours des coupables; mais la législation embrasse la société tout entière; on oublie que tout le monde peut être accusé, et qu'il n'y a de coupable que celui qui a voulu l'être, et auquel on prouve qu'il l'a été. »
De Serre triompha, cette fois encore : le principe de rétroactivité, écarté par le gouvernement, condamné par la Commission, fut repoussé, dans la Chambre, par une grande majorité.
Ces débats furent bientôt suivis d'une discussion plus grave, qui fournit à de Serre une occasion
nouvelle de déployer son courage et son talent.
Les lois votées ne concernaient que l'avenir; le passé leur échappait. Les hommes qui avaient inutilement tenlé de les rendre rétroactives, réclamaient le châtiment des auteurs du 20 mars, et poursuivaient de leurs accusations impatientes le gouvernement qui tardait à les punir.
Le roi, par la proclamation de Cambrai, en date du 28 juin, avait promis une amnistie : « Je n'excepterai du pardon, avait-il dit, que les auteurs et les instigateurs de la trame. Ils seront désignés à la vengeance des lois dans les deux Chambres. »
L'état des esprits ne permit pas d'attendre l'ouverture de la session. Le silence du pouvoir exaspérait ceux qu'avait indignés l'entreprise de Napoléon; il encourageait les espérances, ouvertement hostiles, de ceux qui y avaient pris part. Pour contenir les uns, autant que pour rassurer les autres, le gouvernement se décida à faire lui-même la désignation qu'i! eût préféré réserver aux Chambres. L'ordonnance royale du 24 juillet 1815 publia les noms des hommes qui, à des titres divers, étaient exceptés de l'amnistie.
Cette ordonnance portait en elle un vice originel : c'était le nom du régicide qui l'avait rédigée et contre-signée. Après avoir fait un mémoire pour demander une amnistie complète, Fouché, voyant la résolution contraire prévaloir, avait accepté d'en être lui-même l'exécuteur. Dès le lendemain du jour où elle avait été adoptée, il présentait au Conseil une liste de cent dix noms, dressée par lui avec la même légèreté qu'il mettait jadis à faire les listes de la
Terreur. Sur cette liste, innocents et coupables élaient confondus; on y voyait figurer Lanjuinais, que le roi allait bientôt rappeler à la Chambre des pairs, et M. Flaugergues, que Fouché devait luimême nommer, quelques jours plus tard, président d'un des collèges électoraux.
Les éliminations que nécessita cette façon d'agir réduisirent la liste à cinquante-sept noms, partagés en deux catégories : dix-neuf des individus désignés devaient être jugés par les conseils de guerre; trente-huit étaient condamnés à sortir de Paris dans les trois jours, et à se retirer, dans l'intérieur du royaume, aux lieux quileur seraient assignés par le ministre de la police, en attendant qu'il fût statué sur leur sort. Le roi avait de sa main rayé plusieurs noms, ceux, entre autres, de Benjamin Constant et de M. de Montalivet.
L'ordonnance une fois rendue, plutôt pour donner une satisfaction momentanée à des passions dont on espérait le prochain apaisement que pour atteindre en réalité les hommes qu'elle menaçait, le gouvernement avait mis peu d'empressement à la faire exécuter. Les listes n'étaient pas encore publiées que plusieurs de ceux qui s'y trouvaient portés, avaient déjà reçu leurs passeports. L'imprudence de quelquesuns, le zèle funeste des subalternes, amenèrent des arrestations que le pouvoir ne souhaitait pas. Quand le roi apprit que le maréchal Ney avait été découvert dans le Cantal : « Il nous fait plus de mal aujourd'hui, dit-il, en se laissant prendre, qu'il ne nous en a fait au 13 mars. »
Le résultat des élections ne devait pas justifier les prévisions qui avaient inspiré l'ordonnance du 24 juillet. On avait compté sur la modération de la Chambre pour en adoucir les effets ; elle arrivait au contraire avec une ardeur passionnée contre les auteurs des Cent-Jours, qui dominait en elle toutes les autres impressions. Persuadés que le triomphe de Napoléon était né d'un complot, frappés de l'attitude hautaine des officiers à demi-solde et effrayés de l'assurance avec laquelle ils annonçaient la chute prochaine de la Restauration, les députés se pénétrèrent de cette idée que les conspirateurs, enhardis par l'impunité, préparaient un nouvel attentat contre la royauté. Bien loin de vouloir atténuer les termes de l'ordonnance du 24 juillet, ils en trouvaient les dispositions trop restreintes et l'application trop tardive. Les lenteurs du procès du maréchal Ney, la composition du conseil de guerre que le roi, dans une pensée de clémence, avait formé des anciens frères d'armes du maréchal, le jugement d'incompétence rendu par ce conseil sur les conclusions des avocats, achevèrent de soulever ces esprits prévenus, et de leur faire voir dans l'invincible modération du gouvernement la nécessité de prendre eux-mêmes en main la cause de la monarchie.
Le lendemain du jour où le conseil de guerre se déclara incompétent, pendant que le duc de Richelieu déférait à la Chambre des pairs le procès du maréchal, M. de la Bourdonnaye présenta à la Chambre des députés, en comité secret, un projet destiné à assurer, par voie législative, la punition des coupa-
bles. Ce projet, sans désigner aucun nom, excluait de l'amnistie des personnes classées par catégories : 1° les titulaires des grandes charges administratives et militaires, qui avaient constitué le gouvernement de l'usurpateur; ces charges devaient être déterminées par les Chambres ; 2° les généraux, les commandants de corps ou de places, les préfets, qui avaient passé à l'usurpateur, fait arborer son drapeau ou exécuter ses ordres, jusqu'à l'époque qu'auraient fixée les Chambres ; 3° les régicides qui avaient renoncé à l'amnistie, en acceptant des places de l'usurpateur, en siégeant dans les Chambres ou en signant l'acte additionnel aux constitutions de l'Empire. Tous les hommes compris dans ces catégories devaient être arrêtés et traduits devant les tribunaux ; la peine de mort serait appliquée aux deux premières catégories, la déportation à la troisième.
L'auteur du projet le défendit, à la séance suivante, dans un discours dont l'accent implacable rappelait le langage de la Convention, et qu'il se hâta de publier, lorsque ses auditeurs eussent voulu le tenir secret.
Une commission fut nommée pour examiner la proposition. D'autres projets lui furent transmis par MM. du Plessis-Grenedan, Hyde de Neuville, de Bouville et de Germiny.
Le projet de M. de Germiny, préparé d'accord avec le ministère, était seul conçu en termes modérés.
Les délibérations de la commission n'étaient pas connues. Elle avait à cœur de n'en rien laisser péné-
trer aux ministres, et les inquiétudes qu'avait excitées la proposition de M. de la Bourdonnaye s'aggravaient par ce mystère.
Le duc de Richelieu vouluHenter une explication avec les membres de la commission. Il convoqua dans les derniers jours du mois de novembre un conseil extraordinaire auquel furent appelés les ministres, le chancelier et les personnages les plus importants des deux Chambres. De Serre s'y trouva avec M. Royer-Collard. Avec lui, il appuya une politique de modération ; M. de la Bourdonnaye la combattit, soutenu, on regrette de le dire, par M. de Chateaubriand.
La majorité du conseil se rangea aux vues des ministres. Il fut décidé que l'on n'étendrait pas les exceplions prononcées par l'ordonnance du 24 juillet.
Mais l'avis du conseil n'engageait pas la commission. Elle avait adopté les bases du projet de M. de la Bourdonnaye et persistait à repousser le système des listes nominatives, pour établir des catégories de coupables qui, sans désigner personne, menaçaient beaucoup de monde.
Résolu à ne point accepter une pareille proposition, le ministère prit le parti de prévenir par une démarche solennelle le rapport de la commission.
La Chambre des pairs venait de rendre' son [arrêt contre le maréchal Ney. Le 7 décembre au matin, l'infortuné soldat était tombé sous des balles françaises, expiant une faute que sa^gloire passée aurait dû couvrir. Le gouvernement espéra^que, devant un tel événement, les passions se calmeraient et que le
moment serait opportun pour faire entendre a la Chambre la voix de la clémence.
Dès le lendemain, tous les ministres parurent ensemble à la séance et, sans qu'aucun député eût reçu avis de ce qui allait se passer, le duc de Richelieu monta à la tribune : « Un grand exemple vient d'être donné, » dit-il en commençant, comme pour intéresser les partisans des rigueurs aux mesures qu'il allait proposer. Il développa ensuite la résolution que le roi avait prise de maintenir l'ordonnance du 24 juillet, en mettant à l'abri de toute poursuite ceux qu'elle ne désignait pas. Il rappela les conseils de concorde que le roi avait donnés à la Chambre, le besoin de paix et de sécurité qu'éprouvaient tous les cœurs, et pour achever de justifier aux yeux d'une assemblée royaliste l'amnistie annoncée par Louis XVIII, il invoqua en sa faveur l'exemple d'Henri IV.
Le nom d'Henri IV provoqua les applaudissements de la Chambre, mais la majorité garda ses impressions. Elle confia l'examen du projet présenté par le gouvernement à une commission, composée presque entièrement des mêmes membres qui avaient déjà eu à se prononcer sur la proposition de M. de la Bourdonnaye.
Malgré ce fâcheux symptôme, les ministres se mirent en rapport avec les commissaires et ne négligèrent rien pour les rallier aux vues du gouvernement.
Le projet du gouvernement donnait prise aux mêmes critiques que l'ordonnance du 24 juillet. Il en reproduisait les dispositions et n'effaçait pas l'im-
moralité de son origine. Mais, au point où les choses en étaient venues, dans l'obligation où Ton se trouvait de choisir entre ce projet et celui delà commission, il avait sur ce dernier l'avantage d'établir le vrai caractère de l'amnistie, de fixer nettement son étendue et ses limites. Il rendait la sécurité à ceux qu'il n'exceptait pas nominalement, et préparait le retour de la paix entre ces partis divers que couvriraient désormais des garanties communes. Le projet de la commission, au contraire, perpétuait l'anxiété et les divisions ; il tenait en suspens, sous ses indications générales, une classe nombreuse de citoyens, et faisait de la sécurité, que le trône entendait assurer à la nation entière, un privilège pour un parti.
Une conversation, souvent reproduite, du plus modéré des membres de la commission avec le chef du cabinet, mit en lumière la dissidence qui séparait les députés de la droite et le gouvernement.
Un soir que le duc de Richelieu avait réuni les membres de la commission au ministère des affaires étrangères pour essayer avec eux quelques transactions : « En vérité, leur dit-il, en voyant leur opiniâtreté, je ne vous comprends pas avec vos passions, vos haines, vos ressentiments qui ne peuvent amener que de nouveaux malheurs. Je passe tous les jours devant l'hôtel qui a appartenu à mes pères ; j'ai vu les terres immenses de ma famille entre les mains de nouveaux propriétaires; je vois dans les musées des tableaux qui lui ont appartenu. Cela est triste, mois cela ne m'exaspère, ni ne me rend implacable;
vraiment, vous me semblez quelquefois fous, vous qui êtes restés en France. »
M. de Yillèle, prenant la parole au nom de ses collègues, répondit au ministre : « Ce que vous prenez pour de la folie n'est que de la prudence et le résultat de l'expérience. Nous qui sommes restés en France, nous savons par quelles mains a été renversée la monarchie et à l'aide de quels moyens elle a été renversée. Isous voyons depuis longtemps nos maux se perpétuer par les mêmes causes; nous sommes convaincus que pour recouvrer notre tranquillité perdue, il faut faire disparaître ces causes. Il y a en France un grand nombre de personnes dont les intérêts ou les passions ne peuvent s'arranger cle la légitimité ; si on n'éloigne pas les unes, si on ne comprime pas les autres, on ne réussira à rien fonder. L'expérience du mois de mars ne doit pas être perdue. Convaincus de la nécessité de suivre une autre roule que celle qui a été jusqu'ici tenue, vous nous trouverez soupçonneux, inquiets, irritables, tant qu'on ne prendra pas une manière de gouverner plus rassurante pour nous \ »
La conclusion extrême de ces rétlexions eût été de partager la France en deux camps ennemis, dont l'un n'aurait pu régner que par la destruction de l'autre. Ces opinions ou ces intérêts, qu'on déclarait incompatibles avec la légitimité, la France presque tout entière, dans les vicissitudes inouies de sa ré-
1 Histoire de la Restauration, par M. Alfred Nettement, t. III, p. 432. C'est dans cet ouvrage qu'a été publié, pour la première l'ois, ce curieux entretien, exlrait des notes de M. de Villèle.
cente histoire, les avait embrassés. Les frapper ainsi au nom de la monarchie, les exclure sans distinction, n'était-ce pas les encourager à voir dans la ruine de cette monarchie la condition de leur salut, et perpétuer dans le pays la guerre au nom du roi, quand le roi voulait la paix? 11 était digne de M. de Villèle, qu'on vit s'appliquer plus tard, avec une habile persévérance, à concilier les intérêts, de comprendre que le même travail devait s'opérer dans les esprits. Les événements avaient rendu sans doute la répression nécessaire ; mais elle ne suffisait point à changer les idées ou à calmer les passions. 11 fallait se rappelerquels préjugés, quelles craintes sincères chez un grand nombre, quelles fautes perfidement exploitées, avaient secondé le triomphe de Napoléon, et se dire que le premier moyen de rattacher les masses à la royauté, c'était d'éviter le retour de ces fautes et d'ôter tout prétexte à ces préjugés ou à ces craintes. On ne pouvait soumettre aux règles ordinaires un pays agité depuis vingt-cinq ans par les révolutions. La mobilité de ses gouvernements expliquait la mobilité de ses impressions. « Vous savez, comme moi, écrivait en 1815 Carnot, alors ministre de l'intérieur, à M. de Vaublanc, proscrit par l'empereur, et qui devait à son tour, sous la seconde restauration, remplacer au ministère Carnot, fugitif et proscrit luimême, vous savez, comme moi, que dans les mouvements révolutionnaires on est sans boussole, et que ce sont les événements qui décident si Von a eu tort ou raison. D'après ces principes, j'ai eu tort bien longtemps, comme vous savez, et aujourd'hui c'est
vous1. » Ces « principes » étaient faux et de nature à couvrir toutes les trahisons. Mais combien, désorientés par tant de surprises, en avaient fait, depuis la révolution, leur règle de conduite!
Ne voir que l'esprit de faction dans cette résignation trop prompte à tous les changements, c'était s'exposer à le faire naître.
Cependant la commission avait été plus touchée parle langage du ministre quelle ne voulait l'avouer. Le rapport de M. Corbière, déposé le 25 décembre, maintenait à la vérité les principes qu'elle avait adoptés. Tout en acceptant les deux premiers article* du projet ministériel, qui déclaraient l'amnistie, la commission reproduisait, avec de légères modifications, les catégories proposées par M. de la Bourdonnaye; sous la désignation d'indemnités pour le préjudice causé par l'attentat du 20 mars, elle fixait des peines pécuniaires contre ceux qui avaient été reconnus coupables, et comprenait parmi les bannis les régicides qui avaient adhéré au gouvernement des Cent-Jours.
Mais, en édictant ces rigueurs, la commission réduisait de dix ans à trois mois le délai de la prescription pour les hommes qu'elle entendait frapper. Elle les tenait pour amnistiés si, à l'expiration de ce délai, le roi ne les avait pas fait poursuivre. C'était, en réalité, assurer leur amnistie, sans vouloir se donner le mérite de la prononcer. Car les auteurs de la pro-
1 Mémoires sur la Révolution en France , par le comte de Vaublanc, t. III, p. 207,
position connaissaient trop bien les sentiments du roi et de ses ministres pour ne pas être certains que, si les catégories étaient .votées, le gouvernement les rendrait vaines en laissant passer la prescription de trois mois.
Le débat s'ouvrit le 2 janvier 1816.
La veille, le roi, ayant reçu les hommages de la Chambre à l'occasion du jour de l'an, avait répondu aux paroles du président : « Cette année va s'ouvrir par une discussion bien importante. Je vous ai fait connaître mes intentions par mes ministres. Je compte sur la Chambre pour seconder le plus cher de mes vœux, celui d'assurer le repos de la France. »
Il ne parut pas, dans les premières séances, que l'exhortation du roi eût calmé la majorité. Il y eut d'abord comme un feu nourri d'accusations et d'invectives contre les fauteurs des Cent- Jours. M. Dubotderu, M. de la Bourdonnaye, M. de Salaberry, M. de Castelbajac, vinrent successivement appuyer le projet dans la discussion générale, et combattre les scrupules de leurs collègues, en évoquant le souvenir des vengeances révolutionnaires. Peu à peu cette ardeur tomba, les violences se ralentirent, se sentant moins écoutées. Les institutions libres ont cet avan tage qu'elles obligent les hommes à produire au grand jour les passions qui s'agitent confusément dans leurs âmes, et leur en découvrent la laideur à eux-mêmes, en dissipant les sophismes dont ils essaient de les parer.
Après avoir tant lutté pour faire prévaloir les vastes proscriptions qu'eût entraînées leur système, les par-
tisans des catégories s'appliquèrent à en restreindre la portée, et à détruire les suppositions que les (ermes du projet et les discours de. ses premiers apologistes avaient fait naître. 11 ne s'agissait plus, dans leur pensée, d'exercer des châtiments, mais de flélrir le crime. Le délai de trois mois, suffisant pour établir la prescriplion, ne montrait-il pas les conséquences inoffensives que devait avoir la proposition? « Tout annonce, disait M. deBouville, que les individus que le projet désigne seront mis à couvert. »
L'argumentation était dangereuse ; car, en dissimulant les effets des dispositions les plus redoutables, elle aurait pu les faire passer. Les adversaires du projet le remarquaient avec raison : la prescription de trois mois ne prouvait qu'une chose, c'est qu'on sentait la nécessité d'abréger le mal que l'on proposait. « Il était dès lors plus simple de s'en abstenir, disait M. Siméon, et de marcher droit au but, qui est de ne pas prolonger de six mois l'anxiété. » M. Pasquier faisait ressortir, lui aussi, tout ce qu'il y avait de contradictoire à dresser des classifications dont on annonçait soi-même qu'elles seraient sans résultat. « Dans quelle situation mettez-vous le roi avec la notion, s'écriait il? Quoi! vous avez l'air de lui désigner de grands coupables, et il sera en quelque sorte convenu qu'ils ne seront pas atteints ! »
Sur deux points, les membres de la droite firent prévaloir ou soutinrent des vues justes et humaines. La majorité vota d'abord un amendement deM. de Roncherolles, qui laissait au roi la faculté de bannir les individus que le projet ministériel déclarait déjà
bannis. Cette Chambre, dont les instincf s étaient droits et les passions violentes, répugnait à frapper nominativement des hommes qu'elle n'avait pu juger. Dans un autre article, le projet du gouvernement exceptait de l'amnistie ceux qui auraient été l'objet de poursuites ou de jugements avant la promulgation de la loi. Disposition arbitraire et pleine de dangers! Car elle laissait aux agents du pouvoir le droit d'étendre à leur gré cette liste d'exceptions que le projet déclarait close. M. de Villèle s'honora en la repoussant, et le ministère eut bientôt à regretter l'inexplicable obstination qu'il mita la maintenir.
Cependant le système des catégories n'était pas rejeté. Les orateurs du gouvernement et du parti modéré multiplièrent les efforts pour le combattre.
De Serre fut au premier rang.
Il avait été indigné de l'attentat des Cent-Jours, et l'on a vu par quelle explosion ses sentiments s'étaient fait jour dans l'audience solennelle de la cour de Colmar. Il ne s'était refusé à aucune des mesures qu'une situation exceptionnelle semblait réclamer. Mais l'esprit de vengeance n'entrait pas dans son âme. Plus il en voyait monter les fureurs autour de lui, plus il sentait sa propre passion s'apaiser; il redoutait, pour la mémoire de la royauté, pour son ascendant sur le pays, autant que pour la pacification intérieure, les rigueurs auxquelles on voulait entraîner le gouvernement, et, comme il arrive aux nobles cœurs, son irritation contre ses ennemis tombait, du jour où il les voyait vaincus et désarmés.
Avec M. Pasquier, avec M. Siméon, avec M. Becquey,
avec M. Royer-Collard, dont l'éloquence illustra celle discussion, de Serre défendit le projet du gouvernement, que le ministre de la police, M. Decazes, appuya vivement au nom du roi.
De Serre intervint, le 5 janvier, dans la discussion générale, et, en s'élevant contre les catégories, il posa d'abord les deux idées qui devaient, selon lui, dominer le débat : union avec le roi et sécurité pour le pays. Union avec le roi qui, dans la déclaration de Cambrai, s'était engagé à donner l'amnistie ; sécurité pour le pays, qui verrait dans cet accord du monarque et des Chambres la garantie de son avenir.
Reprenant tous les amendements proposés par la commission, l'orateur en montrait le péril, soit dans la rupture qu'ils provoquaient entre le roi et les Chambres, soit dans l'inquiétude que leurs dispositions devaient causer au pays. Sans se laisser arrêter par les murmures de ses adversaires, il déclarait inadmissibles les exceptions votées par la commission « en ce qu'elles établissaient une culpabilité générale sur des hommes dont plusieurs, disait-il, ont pu n'être coupables que de faiblesse, et que cependant la mort pourrait atteindre comme les instigateurs les plus criminels. » Puis, mettant en présence les conséquences terribles de ces larges exceptions et les protestations de ceux qui, en les proposant, affirmaient ne vouloir frapper que le crime et non les criminels : « Mais, a-t-on dit, il ne s'agit point ici de multiplier les échafauds. C'est un grand acte de moralité dont nous devons l'exemple à la France et au monde. Messieurs, lorsqu'une nation a parcouru une
période de vingt-cinq années, que le sang a élé versé â flols par les proscriptions et à torrents dans les combats, je trouve bon ce sentiment généreux qui fait horreur des supplices. Mais alors, quelle disparate avec les exceptions réclamées, et ne prouvet-elle pas encore combien tout est contradictoire, incohérent et inadmissible dans les catégories que je viens de réfuter ? »
C'était déjà le caractère de cette éloquence que, pleine d'ampleur, et toute vibrante d'émotion, elle portait dans ses arguments une rapidité simple et courait droit à l'objection adverse. « Il ne peut y avoir d'exception, continuait de Serre, qu'autant qu'elles sont nominatives; il faut que l'individu excepté lise son nom et sache qu'il est atteint; il faut plus encore : il faut que ceux qui sont hors de l'exception soient rassurés, et les catégories font planer l'inquiétude sur tout le monde. »
La discussion générale fut fermée le lendemain 6 janvier. M. Corbière, rapporteur, maintint le projet de la commission et développa de nouveaux arguments pour le défendre.
Le président du conseil parut alors à la tribune pour essayer un dernier effort sur la majorité. La parole du duc de Richelieu était grave et triste; il conjura la Chambre, au nom du roi, d'accepter le projet du gouvernement, et l'on vit ce ministre d'un prince, qui revenait de l'exil, longtemps proscrit lui-même et dépouillé de ses biens, s'élever, avec autant d'ardeur que d'autres en eussent mis à se
venger, contre les violences et les spoliations dont ses ennemis étaient menacés.
« Nous aimons à redire, s'écriait le duc de Richelieu, que cette amnistie est un traité de paix intérieure promulgué par le souverain. Plus de confiscations, a dil la Charte que nous avons jurée. Elle a voulu puiser dans nos malheurs une grande leçon pour tous les peuples. Ce sont les confiscations qui rendent irréparables et éternels les maux des révolutions. Voyez-en parmi nous les lamentables effets; en punissant les enfants, elles lèguent aux généralions les haines et les vengeances. Laissons à l'auguste famille des Bourbons la gloire de les avoir abolies... Faites qu'après le déluge de maux qui ont inondé notre malheureuse France, cette loi d'amnistie apparaisse sur notre horizon politique comme un gage de réconciliation et de ralliement pour tous les Français. »
Les premiers articles du projet de la commission reproduisaient les propositions du gouvernement. Ils furent adoptés avec l'amendement de M. de Roncherolles, qui réservait au roi la faculté de bannir les individus désignés sur la seconde liste.
Un député du Gard, M. de Trinquelague, proposa d'étendre l'amnistie aux crimes et délits commis contre les particuliers, qui auraient été la suite, soit de l'entreprise de Bonaparte, soit de la réaction. C'était une manière de couvrir les attentats auxquels des bandes de fanatiques s'étaient livrées dans le Midi. Il y a dans tous les partis des hommes qui, pleins de sévérité pour leurs adversaires, croient
devoir à leur propre cause de justifier et d'excuser les excès commis en son nom.
De Serre combattît avec force cet amendement. Distinguant entre les attentats qu'une sorte de passion pour les intérêts publics a fait naître, et ceux qu'ont produits la férocité ou la cupidité :
« Ce sont, dit-il, les passions honteuses dont les résultats doivent être punis. C'est toujours en ce sens que nos rois ont entendu leurs amnisties; celles dont on a parlé appartiennent aux temps révolutionnaires, où Ton voulait pardonner des crimes qu'on avait suscités ou qu'on excusait. L'assassinat, le viol, doivent être punis. L'intérêt social ne permet pas de les absoudre, et si, parmi ces coupables de crimes que rien n'excuse, il pouvait se trouver des hommes qui ont servi la cause royale, ce serait une raison de plus de les punir, afin de les séparer d'une si belle cause et de les désavouer aux yeux de la France entière. »
L'amendement ne fut pas mis aux voix.
Ce fut après ce débat que se présenta l'article rédigé par la commission sur les catégories. La question préalable avait été demandée par M. Duvergier de Hauranne ; les partisans de l'article réclamèrent le vote direct. La question préalable fut d'abord mise aux voix. L'épreuve par assis et levé, faite au milieu d'un profond silence, fut déclarée douteuse. Il fallut procéder au scrutin secret. L'anxiété était au comble dans les tribunes et dans la Chambre. Des députés, qui se trouvaient atteints par l'amendement et qui n'avaient point paru aux précédentes séances, étaient
venus déposer leur vote contre cet article, dont l'adoption eût menacé leur vie ou leur fortune. Mais au-dessus des destinées de quelques hommes, deux politiques se trouvaient en présence, et Ton ne songeait pas sans effroi aux conséquences que pouvait entraîner, dans l'emportement des passions de l'époque, le vote des catégories obtenu malgré le roi.
Enfin le président annonça le résultat du scrutin. La question préalable était adoptée, et les catégories repoussées par 194 voix contre 175. Aussitôt s'élevèrent les cris de : Vive le Roi ! C'étaient les membres du parti modéré qui célébraient leur triomphe en y associant le nom du souverain, tandis que leurs adversaires demeuraient immobiles.
La séance resta longtemps suspendue.
Tout n'était pas décidé. Un autre terrain de lutle s'offrait aux partisans des catégories. C'était l'amendement relatif aux confiscations vainement déguisées sous le nom d'indemnités.
Déjà, dans la discussion générale, M. Royer-Collard et de Serre avaient mis à nu le vrai caractère de cet article. Il fut repris, après le rejet des catégories, avec une nouvelle ardeur, et l'on vit le moment où la Chambre allait l'adopter, persuadée par l'argumentation de ceux qui s'efforçaient de lui prouver qu'il ne s'agissait pas en réalité de rétablir la confiscation. Heureusement M. Clausel de Coussergues, dédaignant ces précautions de langage, se fit, sans hésiter, le défenseur de la confiscation, en soutenant l'article.
De Serre saisit l'occasion que lui fournissait Tad-
versaire. Il montra que l'amendement sur les indemnités, étroitement lié au système des catégories, devait tomber avec lui, et faisant justice de ce raisonnement si souvent employé, qui consiste à chercher dans les exemples donnés par ses ennemis la justification de ses propres excès :
« Les révolutionnaires en ont fait ainsi, dit-on; ils en feraient encore ainsi, s'ils ressaisissaient la puissance. C'est précisément à cause qu'ils l'ont fait que vous ne devez pas imiter ces odieux exemples, et cela par un sens torturé d'une expression qui n'est pas franche, par un artifice tout au plus digne du théâtre... »
Interrompu par de violents murmures, l'orateur reprend :
« Messieurs, vous devez m'entendre; je défends les lois fondamentales de mon pays d'après les ordres de mon roi; je parle contre un système proscrit par la Charte, contre la rétroactivité de la loi; je veux vous empêcher de vous laisser entraîner à un acte coupable et révolutionnaire. »
Déjà les esprits étaient ramenés, et les marques d'adhésion se produisaient de toutes parts, lorsque de Serre ajouta ces paroles magnifiques :
« Messieurs, notre trésor peut être pauvre ; mais qu'il soit pur! C'est en entretenant au sein de la nation les sentiments nobles et généreux que vous l'enrichirez d'une manière digne de vous. Méprisez de misérables dépouilles; conservez à nos lois fondamentales le caractère de noblesse et de pureté dont elles sont revêtues, et laissez aux Bourbons la gloire
in LE COMTE DE SERRE.
d'une grande pensée morale et politique, qui leur assure la reconnaissance de la nation et la vénération de la postérité. »
L'amendement fut écarté à une grande majorité.
Restait l'article sur les régicides : la commission proposait le bannissement de ceux qui avaient fait adhésion à l'Empire. Le roi, par respect pour la Charte, refusait d'admettre cet article. La commission persistait à le soutenir. Un discours entraînant de M. de Béthizy, qui fit en termes chaleureux de sa fidélité royaliste la raison même de son opposition aux volontés du roi, enleva le vote de la Chambre, Trois membres seulement se levèrent contre l'article. Les régicides furent condamnés.
Quelques semaines plus tard, de Serre intervenait encore dans un débat qui était comme le dernier épisode de cette grande lutte. Une pétition, émanée de quelques habitants de Marseille, accusait, dans un langage d'une incroyable violence, le maréchal Masséna d'avoir trahi, comme gouverneur de cette ville, la cause de la royaulé pendant les Cenl-Jours. De Serre qui, durant ses années d'exil, avait dû se dérober aux approches de l'armée commandée par Masséna, n'hésita point à défendre le vieux guerrier. Evitant un éloge de l'homme, qui, en ces temps troublés, eût soulevé les passions, il s'arme de l'amnistie déjà votée pour repousser la pétition.
« La question, dit-il, est de savoir si nous devons reporter notre attention sur des faits amnistiés et contre un homme qui n'est point excepté de l'amnistie; si nous devons détiuire notre propre ouvrage,
perdre de vue que le but d'une loi d'amnistie est l'oubli, le profond oubli du passé; que nous ravirions à la France ce bienfait par un ressentiment continué des actes, des crimes, si l'on veut, qui ont été remis à leurs auteurs, en donnant une publicité solennelle à une accusation qui ne peut tendre qu'à accroître les animosités. »
Ces sages reflexions n'arrêtèrent pas la Chambre. Vaincus dans la discussion des catégories, les partisans des rigueurs se donnèrent la satisfaction de renvoyer au ministre de la guerre la pétition dirigée contre Masscna.
C'était au cri de : Vive le Roi! que les modérés avaient salué le rejet des catégories. Ils avaient raison. Jamais ils ne servirent mieux la royauté qu'en ce jour où ils couvraient de son nom une grande mesure de clémence.
Dans les pays livrés au malheur des dissensions politiques, le premier danger dont soit menacé le parli vainqueur, ce sont les passions mêmes qu'a suscitées sa victoire. Elles n'admettent aucun frein. Elles ne croient jamais leurs adversaires assez abattus, ni elles-mêmes assez maîtresses.
On se préserverait de ces entraînements, si l'on songeait à l'avenir, et ces maximes impitoyables seraient promplcinent répudiées, si l'on se demandait, à l'heure du triomphe, comment on les jugera, quel-
ques années plus tard. Lorsqu'un homme n'écoute que sa colère, le motif de cette colère fût-il juste, il n'agit pas justement. Dans le premier moment, il ne veut rien enlendre ; il s'offense de tous les conseils; il s'abandonne au transport qui l'agite. Ramené au calme de sa nature, il comprend qu'il a dépassé les bornes , et regrette, ayant au fond raison , de s'être donné tort par ses emportements.
Les partis sont comme les hommes. Ils cèdent aux mêmes impressions. La justice de leur cause les aveugle sur le caractère de leurs actes. Mais ces actes demeurent quand l'émotion a passé. Ils demeurent avec leurs conséquences, funestes pour leurs auteurs, et ceux-ci ont depuis longtemps oublié leur courroux, que le souvenir des violences qu'il leur a inspirées pèse encore sur leur cause.
Il semblait, en 1815, que les vrais défenseurs de la royauté fussent parmi les hommes qui provoquaient le plus ardemment ses vengeances. On s'indignait de l'évasion de Lavalette, on menaçait les avocats du maréchal Ney, on accusait de trahison les adversaires du projet des catégories, et de Serre, qui devait épuiser jusqu'à la lie les injustices des partis, recevait déjà de sa province l'écho des attaques dont il était l'objet. Qu'es!.-il resté de ces emportements? Qui ne les regrette aujourd'hui? Qui ne §e félicite, dans l'intérêt même de la royauté, qu'ils n'aient point prévalu? Et quels sont les hommes dont la cause monarchique cite avec le plus de complaisance les actes et les discours, sinon ceux-là mêmes dont on suspec-
tait alors la fidélité, parce qu'ils demandaient, le roi à leur tête, la paix et l'oubli?
Il faut tout dire cependant : si l'exaspération était grande, le langage parfois implacable, la responsabilité doit en revenir d'abord aux régimes qui avaient façonné à ces violences les mœurs du pays. Le règne de la monarchie constitutionnelle, inauguré par la Restauration, a peu à peu adouci les esprits ; il a progressivement atténué les excès des partis, sans éteindre leur ardeur. En 1815, les générations n'avaient appris l'humanité qu'à l'école de la Révolution. Reaucoup avaient perdu leurs pères sur l'échafaud ; d'autres, comme Chateaubriand, avaient vu leurs parents fusillés par arrêts des commissions militaires dans la plaine de Grenelle ; d'autres avaient été déportés ou enfermés sans avoir été jugés, et cette peine de la confiscation, dont la proposition soulevait de si graves débats dans une Chambre royaliste et finalement y était repoussée, avait arbitrairement frappé, sous la Révolution et sous l'Empire, un grand nombre de citoyens.
Que de sombres souvenirs, que de rancunes accumulées dans ces lignes écrites non par un royaliste, mais par un libéral à la fois ennemi des Rourbonset de l'Empire! « Je hausse les épaules, quand on veut s'apitoyer sur le sort de Ronaparte à Sainte-Hélène. Quand j'avais huit ans — il y en a vingt de cela, — des gens de là police, munis d'un ordre de Fouché, vinrent un dimanche envahir notre maison. Ils enlevèrent les livres, les papiers, fouillèrent partout pour trouver des traces de conspiration, puis emmenèrent
mon père. Pendant onze mois, il resta renfermé dans une chambre étroite et obscure que je me rappellerai toute ma vie. Au bout de onze mois, il sortit enfin, mais pour subir un exil qui dura autant que l'Empire.
« ... Il est sans doute inulile de vous dire que'ces arrestations, ces emprisonnements, ces exils et quelquefois ces meurtres, n'étaient ordonnés que par la police. Mon père n'a jamais vu la figure d'un juge d'instruction ni d'un procureur impérial l. »
Ces souvenirs expliquent, sans les justifier, bien des emportements. Les violences commises ne donnent jamais à ceux qui en ont souffert le droit de les imiter; mais elles ôtent à ceux qui en ont usé ou profité le droit de s'en plaindre, lorsqu'à leur tour ils viennent à les subir,
11 n'en faut que plus admirer, après de tels exemples, la ferme et persévérante modération du gouvernement royal. Rien n'est beau comme cet effort du duc de Richelieu, dépouillé de ses biens, contre la confiscation des biens de ses ennemis politiques. Rien n'est grand comme le refus que Louis XVIII oppose, la main sur le testament de son frère, au bannissement des régicides. Rien n'est vrai comme cette parole prononcée par de Serre, en réponse à ceux qui allèguent à l'appui de leurs vengeances les crimes de la Révolution : « C'est précisément à cause que les révolutionnaires ont fait cela que vous ne devez pas imiter ces odieux exemples. »
1 Victor Jacquemont. Corresp. inédite, 2 vol. in-S°, 18G7, I, p. 311; octobre 1821).
Un peu avant la discussion du projet d'amnistie, le 1er janvier 1816, de Serre avait été nommé conseiller d'État, situation qui n'était pas incompatible alors avec le mandat législatif. Il garda même pendant quelque temps son siège de premier président àColmar; c'était le poste qui convenait le mieux à ses goûts modestes, et, sur l'invitation du ministre de la justice, il le conserva encore une année pour diriger la réorganisation de la cour et du ressort.
M. Royer-Collard, qui n'était pas aisément satisfait d'autrui, avait parfois des mots cruels sur le conseil d'Etat, dont il était membre : « La platitude y est dominante, écrivait-il un jour à de Serre, si l'on peut dire cela de la platitude. » Jugement inique prononcé dans un accès d'humeur hautaine. Jamais, nous disait à nous-même un témoin bien autorisé des séances de cette assemblée, M. Guizot, jamais le conseil d'État ne fut plus fortement composé qu'à cette époque. On y vit, dans les années qui suivirent, MM. Royer-Collard, Camille Jordan, de Serre, Cuvier, Mole, Pasquier, Siméon, de Barante, Mounier, Porlalis. Les discussions y étaient subslantielles, précises, allant au but, comme en Angleterre. C'est là que furent successivement préparées les lois sur la presse, sur le recrutement, sur l'organisation municipale. De Serre, dans ces discussions comme dans toutes les affaires où il se montrait, prit dès l'abord une
grande place. Il n'avait pas, continuait l'illustre narrateur, l'étendue des connaissances, ni d'ordinaire l'initiative des propositions; mais, une idée une fois mise en avant, il en saisissait immédiatement toutes les conséquences, et sa méditation puissante développait les germes que le débat avait semés dans son esprit.
L'ordonnance royale, qui avait fait entrer de Serre au conseil d'État, l'avait placé dans le comité de législation. Il y trouvait quelques-uns des hommes avec lesquels il devait soutenir, devant la Chambre, les principes d'une politique modérée, MM. Siméon, Pasquier, Royer-Collard.
On sait quelle amitié l'unit longtemps à M. Royer- Collard. Rien n'annonce qu'ils se fussent rencontrés jusque-là. De Serre ne connut qu'après la session de 1815 les ouvrages philosophiques de M. Royer-Collard. Il lui témoignait dans une de ses lettres l'admiration que cette lecture lui avait inspirée : « J'ai lu, chemin faisant, votre dissertation philosophique, et j'en suis ravi. Votre théorie de la perception est ce qu'il me souvient d'avoir lu de plus profond et de plus clair en même temps... M. Cousin vous comprend, vous suit, mais de loin. Il n'est ni créateur, ni puissant, ni nerveux comme son maître \ »
Arrivés en même temps à la Chambre, Royer- Collard et de Serre s'él aient sentis promptement rapprochés par une aversion commune pour les violences des passions de parti. Isolés dans leurs efforts,
1 Corresp., t. II, p. 108, 22 mai 1810.
exposés aux mêmes menaces, soutenant avec une égale fermeté la cause de la modération et de la justice, ils contractèrent, sous le feu du combat, une de ces amitiés que des épreuves semblables resserrent bientôt jusqu'à l'intimité. La parole de M. Royer- Collard fut comme le foyer auquel de Serre alluma son éloquence. Sous des traits variés et dans une physionomie différente, les deux orateurs avaient en quelque sorte des airs de famille : l'un plus sévère, plus solennel, plus dogmatique, maintenant à une hauteur égale sa parole longuement préparée, commandant l'admiration parla majesté singulière de son langage plus qu'il n'enlevait les convictions, n'intervenant qu'à ses heures et réservant toujours dans l'imposante vigueur de sa discussion sa personnalité dédaigneuse ; l'autre à la fois pathétique et fort, plus fertile en ressources, plus souple, plus animé, plus imprévu dans ses mouvements, l'esprit sans cesse ouvert aux connaissances et aux idées nouvelles, sachant adapter aux incidents soudains du débat le tour spontané de son éloquence, alliant l'action à la méditation, la stratégie à la philosophie, l'émotion communicative à la dialectique pressante, s'oubliant lui-même dans l'ardeur du débat et par là remuant d'autant plus l'âme de ses auditeurs.
Les sentiments qui. unirent longtemps ces deux puissants athlètes s'exprimèrent dans des lettres touchantes. Il n'y avait guère qu'un homme dont M. Royer-Collard reconnût la supériorité et auquel il donnât sa confiance, c'était de Serre. Il apphiu^issai
à ses triomphes; il souffrait de son absence; il lui faisait part de ses pensées, de ses projets, de ses travaux; il appelait ses conseils et son concours. Celait entre ces deux grands esprits un abandon complet. Qui eût pu croire qu'ils dussent jamais se séparer? Même quand ils différaient d'avis, ils ne soupçonnaient pas alors, ils ne concevaient pas qu'une rupture entre eux fût possible.
Le débat sur les catégories s'était terminé par une victoire pour la politique de modération.
Mais la lutte avait laissé parmi les royalistes des divisions profondes. Cette Chambre, qu'animait presque tout entière un môme dévouement à la monarchie, qui, dans ses rangs divers, avec des membres différents d'origines, d'aptitudes et de pensées, sous la conduite de chefs tels que MM. Laine, Royer- Collard, de Yillèle, Corbière, de Serre, Pasquier, aurait pu rallier, pour le service de la couronne et le bien du pays, tant de forces, de vues et de ressources, allait se partager en fractions hostiles, et affaiblir la royauté en se divisant elle-même.
On se pardonne moins les dissidences entre adhérents d'une même cause qu'entre partis adverses. Ce qui ajoutait à l'amertume des griefs créés par le débat sur les catégories, c'est qu'ils tenaient plus à des sentiments qu'à des doctrines. Les personnes étaient en question plus que les principes. L'honneur
des uns, l'humanité des autres, se trouvaient contestés ; on accusait de trahison les royalistes modérés, de cruauté ou de folie les royalistes extrêmes, et ces imputations mutuelles mettaient l'état de guerre entre les deux camps. Séparés sur un point, il semblait qu'ils dussent l'être sur tous. Les propositions que ceux-ci avaient inspirées étaient d'avance repoussées par ceux-là, non sur leur caractère propre, mais sur leur origine. La défiance réciproque remplaçait l'examen et devenait à elle seule un argument.
De Serre fut certainement un des hommes qui se laissèrent le moins aller à ces impressions. Il se jetait tout entier dans la lutte, mais il n'en rapportait aucun ressentiment. « Mes opinions, écrivait-il, ne m'inspirent ni animosité ni fiel contre ceux qui ne les partagent pas, et les excuses de leurs erreurs me sont aussi présentes que les motifs de mes convictions. Je comprends toutes les convictions différentes. Ce que je ne comprends pas, c'est qu'une conviction craigne d'entrer en relation avec qui que ce soit . »
Bien qu'écrites en 1817, ces lignes peignent l'homme à toute époque; nous n'affirmerions pas cependant que, dans son juste effroi d'une réaction violente, de Serre ne se soit point trop facilement résigné, dès 1816, aux divisions qu'il voyait poindre. Il se sentait alors soutenu par la bienveillance du roi et par la faveur de l'opinion. Son nom, à peine révélé au public, était devenu célèbre. Les accusations ne l'épargnaient pas ; les calomnies commençaient à
DE SERf.E. 1 I
l'assaillir; mais, démenties par le témoignage intérieur que donnait sa conscience au sujet fidèle et au citoyen dévoué, il éprouvait une âpre jouissance à les mépriser. Elles le rehaussaient à ses propres yeux, en lui rendant plus évidente la certitude du devoir accompli. « Je savais ces bavardages de Metz, écrivait-il à sa femme, et en suis très peu affecté. Je suis, grâce à Dieu, assez cuirassé contre les faux jugements de tant de gens incapables de juger même de leurs propres intérêts, et je savais d'avance que quiconque, sur la scène où je me trouve, n'obéit qu'à son devoir et n'épouse les fureurs d'aucun parti, doit s'attendre à leurs calomnies. Cependant, si tu te trouvais dans le cas de les ouïr encore, réponds : « S'il est des gens prêts à s'oublier, à se sacrifier au besoin pour le roi, pour leur pays, mon mari se mettra à la tête de ces gens-là. Vous les appellerez comme vous voudrez. >x Au surplus, ma petite, il n'y a qu'avec toi que je traite la chose aussi sérieusement; avec tout autre je ne fais qu'en rire1. »
Deux jours avant d'écrire ces lignes, de Serre venait d'engager la lutte contre la droite dans la discussion du projet sur les élections.
1 Corresp., t. II, p. 87, 17 février 1816,